Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 3
Les étendues blanches. Anchorage ; quand j'y passai pour la première fois, j'attendais un port de pêche et quelques Esquimaux. Je trouvai une base militaire, et maintes avenues vides. Des guirlandes d'ampoules électriques, quelques bars à lueur rouge (il était trois heures du matin) et, au centre de la neige de la grand-place, de hauts totems-pôles, dont les aigles peaux-rouges veillaient sur un saint Joseph et une Vierge agenouillée. Ils appartenaient à la fausse isba qui sert de siège au Syndicat d'initiative. Il avait monté une crèche, l'avait démontée, et laissé les statues sur la place solitaire, au pied des animaux magiques. Dans l'avenue, une seule auto. C'était le 26 décembre.
Cette fois, nous ne changeons pas d'avion. Celui-ci reprend le survol de l'immensité blanche. Demain, en arrivant en Europe, j'aurai rajeuni d'un jour. Avant la banquise, l'océan fait encore de grandes taches. Aucune envie de reprendre mes notes, dans la petite valise de carlingue. Je pense à l'Allemand qui trouvait que c'était si triste pour ma pauvre famille ; aux Indiens des Orties, au. mur devant lequel on devait me tuer, à la salle de bains de Toulouse, à Elephanta et aux chars de 1940, aux arbres de Mao dont les paysans avaient mangé l'écorce, à la flotte américaine en face de Da Nang... Comme l'Asie retrouvée après trente ans dialoguait avec celle d'autrefois, tous mes souvenirs survivants dialoguent – mais peut-être n'ai-je retenu de ma vie que ses dialogues... Pourtant, dans cette nuit polaire, au-dessus des dernières eaux primordiales semblables à celles de l'Inde sur lesquelles un dieu-enfant encore invisible repose, le dialogue qui m'apparaît comme le plus poignant, je ne le connais que pour l'avoir entendu. Il n'est pas directement lié à ma vie – bien que... Si je le retrouve comme le juge secret de tant de mémoire dans cette longue nuit, c'est bien parce que le dialogue de l'être humain et du supplice est plus profond que celui de l'homme et de la mort.
3
La nuit de décembre à Paris, avec les étoiles glacées au-dessus de la découpure des cheminées de Daumier. À la pointe de l'île, là où fut la morgue, la crypte des Déportés, ses herses de glaives noirs, ses deux cent mille signes qui représentent les deux cent mille disparus, sa terre des camps, sa cendre des crématoires, et son cadavre inconnu. Dans le jardinet que domine en vain la masse confuse de Notre-Dame (la Mort, cette nuit, est sous terre), les délégations de survivants entourent le char d'assaut qui va porter les cendres de Jean Moulin au Panthéon. L'électricité ne sera rétablie que lorsque le char sera parti, escorté par cinq mille jeunes porteurs de torches, envoyés par les organisations de Résistance. L'œil s'accoutume à la brume de lune : des anciens s'y reconnaissent. On apporte les cendres dans un cercueil d'enfant. Le char met son moteur en marche, les délégations prennent place derrière lui. On allume les torches. La flamme de celles que l'on fabrique aujourd'hui a l'éclat bleuâtre et palpitant des flammes d'acétylène ; les pieds traînent encore dans la nuit, sous les têtes en pleine lumière. Ceux qui viennent de se reconnaître, si semblables à leur souvenir dans la clarté lunaire (ce sont leurs fils, qui portent les torches...) découvrent qu'ils ont, presque tous, les cheveux blancs...
Les chevaux de la Garde précèdent le char. Il s'ébranle, au pas. Beaucoup de ceux qui le suivent ne marchent pas plus vite. Sur son passage, tout s'éteint. Les torches, qui n'éclairent plus que les jeunes visages, encadrent la foule confuse et muette. Je pense au combat de Jarnac et de la Châtaigneraie selon Michelet : Henri II découvre les survivants de Pavie et d'Agnadel sur leurs chevaux boiteux depuis l'Italie, avec leur costume du temps de Louis XII et leur barbe blanche... Les torches se reflètent dans la Seine baudelairienne, et le char, entre les cafés du boulevard Saint-Michel qui s'éteignent, tire derrière lui sa traîne de ténèbres.
Je vais au Panthéon m'assurer que les travaux sont terminés. Du bas de la rue Soufflot, monte un bruit de mon enfance, le piétinement des chevaux, que les cavaliers de la Garde maintiennent au pas. On ne voit que les hachures de lune sur les sabres verticaux, puis les flammes des torches qui, à cette distance, n'éclairent plus les visages.
Le bruit du char, qui vient de quitter le boulevard, couvre le bruit des sabots.
On porte le petit cercueil sur le catafalque. Le général Kœnig prend la première veille. Les gens se dispersent ; dans un coin de la place qui se vide, un bûcher de torches, désormais inutiles, sera bientôt consumé.
Le lendemain matin, pendant que je prononce l'oraison funèbre, le vent glacé rabat mes notes sur le micro avec un bruit de ressac.
À droite et à gauche, mais en arrière, les porteurs de drapeaux et les compagnons de la Libération ; devant, au pied des deux palais, les officiels. Le général de Gaulle, dans le long manteau que je lui ai vu seulement sur les photos du débarquement, est resté debout, et nul ne s'est assis. Rue Soufflot, la foule. La Marche lugubre de Gossec descend du dôme avec le battement grave de ses tambours de guerre. Le vent siffle dans le micro, fait tourbillonner sur les pavés une poussière gelée. Place du vent semblable aux places solennelles des rêves, avec la musique d'outre-tombe, le vide, des uniformes au loin ; derrière moi la masse des colonnes du Panthéon, et partout l'appel d'une attention aussi vivante qu'une présence dans la nuit. Pour la plupart de ceux qui m'écoutent dans la rue Soufflot invisible, je parle de leurs propres morts. Et des miens :
« C'est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements des chiens au fond de la nuit ; le temps où les parachutes multicolores, chargés d'armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses : le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d'enfants...
« La grande lutte des ténèbres a commencé.
« Le jour où, au Fort-Montluc à Lyon, après l'avoir fait torturer, l'agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu'il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : “Son rôle est joué, son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous.”
« Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent le deuil de la France, et le tien ! Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu'elle ne croit qu'aux grands arbres !
« Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains – il n'a pas encore entendu parler de la baignoire. »
Malgré les haut-parleurs, l'éloignement de la foule me contraint à une psalmodie hurlée.
« Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures... Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce à toi, les chars n'arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République – sauf lorsqu'on les a tués ! Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter, avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l'une des premières divisions cuirassées de l'empire hitlérien, la division Das Reich !
« Comme Leclerc entra aux Invalides avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique et les combats d'Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps d'extermination, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l'un des nôtres ! Entre avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle – nos frères dans l'ordre de la Nuit... »
La musique commence Le Chant des partisans. Que de fois je l'ai entendu à bouche fermée, les nuits de parachutages aussi froides qu'aujourd'hui ; et un jour à pleine voix, dans le brouillard des bois d'Alsace où il se mêlait au cri perdu des moutons des tabors...
« C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées... »
Les soldats se préparent à défiler. Tout semble suspendu ; on n'applaudit pas les oraisons funèbres. Le Chant des partisans s'épand par vagues plaintives, berceuse pour tous les morts de la guerre. On emporte le corps dans la nef, où le général de Gaulle va saluer la famille de Jean Moulin. Derrière une draperie de théâtre, la musique de la Garde joue encore. Il n'y a pas de sonorisation à l'intérieur du Panthéon, et cette vraie musique semble l'écho fragile et recueilli de la vaste plainte dont les haut-parleurs emplissent les rues glacées. (J'étais venu ici en 1933 : au centre de la nef romaine, une petite fille solitaire jouait à jeter en l'air un ballon rouge...) Le corps est descendu dans la crypte. Je remonte avec Laure Moulin. Les musiciens sont partis ; de la porte monumentale ouverte sur la place, vient le martèlement des dernières troupes qui défilent. Je dis à Mlle Moulin : « Le Général m'a dit : “Pour les documents, vous devriez voir sa sœur : elle lui ressemble.” » Elle a compris, car leurs traits ne se ressemblaient pas. Elle me répond : « Quand il est mort, il avait quarante-cinq ans ; et moi, j'en ai soixante-douze... » (Elle en paraît à peine soixante.) La place n'est pas encore ouverte au public : le corps diplomatique part ; restent ceux des vieux drapeaux, ceux de la Libération, ceux des maquis, les survivants des camps – dans le grand jour glacé, ceux qui se sont reconnus dans la nuit...
Ce jour, c'est la mort. Pas celle de la torture ou de la guerre : celle qui n'a besoin de rien. Dix millions de Français ont suivi la cérémonie à la télévision. Mais la télévision ne montrait pas que tous ces porte-drapeaux sont des vieillards ; que, sur la place, il ne reste pas un homme jeune. Pour qu'ils se reconnaissent, il faut que le jour baisse...
J'ai dit tout à l'heure :
« Avec Jean Moulin, la préhistoire de la Résistance avait pris fin. »
Au début de 1944, les Allemands ayant mis la main sur l'un de nos parachutages, j'avais inspecté pour la première fois les cachettes de tous nos maquis. Certaines contenaient les armes destinées aux volontaires qui nous rejoindraient à l'annonce du débarquement. Les grottes sont nombreuses en Périgord, et par des échelles de fer placées pour les touristes de naguère, nous montions retrouver, dans des alvéoles contigus comme les loges d'un théâtre magdalénien, notre matériel enfoui. Mais la plus vaste grotte de Montignac était souterraine, et la cachette, éloignée de l'entrée. Nous possédions des torches électriques puissantes, car la nuit était tombée, et ceux qui s'étaient perdus là étaient morts. La tranchée devint si étroite que nous n'y passâmes plus que de côté. Elle tournait à angle droit. Sur le roc qui semblait nous barrer le passage, apparaissait un vaste dessin. Je le pris pour un repère de nos guides, et projetai sur lui le faisceau de ma torche. C'était un enchevêtrement de bisons.
À Font-de-Gaume, les peintures préhistoriques étaient estompées. Ces bisons, au contraire, marquaient le roc comme un sceau, d'une netteté d'autant plus singulière que les parois étaient d'énormes pierres lisses, tantôt gonflées et tantôt creusées, non comme des rochers mais comme des organes. Cette triperie pétrifiée à travers laquelle on se glissait, car la faille ne formait pas de salles, semblait les entrailles de la terre. Le bison, s'il n'était pas un repère, l'avait peut-être été, quelque vingt mille ans plus tôt. Toute caverne souterraine suscite l'angoisse, parce qu'un éboulement y ensevelirait les vivants. Ce n'est pas la mort, c'est le tombeau ; et le bison donnait à ce tombeau une âme énigmatique, comme si, pour nous guider, il eût resurgi de la terre sans âge. Au-dessus de nous, passaient peut-être les patrouilles allemandes, nous marchions vers nos armes, et les bisons couraient sur la pierre depuis deux cents siècles. La faille s'élargit, se ramifia. Nos lampes n'éclairaient pas ces abîmes : leur faisceau nous y guidait comme le bâton guide l'aveugle. Nous ne distinguions plus le roc que par les fragments clairs et luisants des parois qui nous entouraient. Dans chaque faille, la torche dégageait une autre faille – jusqu'au cœur de la terre. Cette obscurité ne se confondait pas avec la nuit, elle appartenait à des fissures aussi fermées que le ciel est ouvert, et qui se succédaient à l'infini. Dans une angoisse accrue, parce qu'elles paraissaient façonnées. Mes compagnons avaient cessé de parler : ils chuchotaient. Un passage d'autant plus étroit que nos cercles de lumière le circonscrivaient, et dans lequel il fallut nous courber, conduisait à une crevasse d'une trentaine de mètres de long sur dix de large. Les guides s'arrêtèrent, tous les faisceaux convergèrent : sur des parachutes rouges et bleus étendus, reposaient des caisses et des caisses : semblables à deux animaux d'une ère future, deux mitrailleuses sur leur trépied comme des chats égyptiens sur leurs pattes de devant, veillaient sur elles. À la voûte, nette cette fois, d'immenses animaux à cornes.
Ce lieu avait sans doute été sacré, et il l'était encore, non seulement par l'esprit des cavernes, mais aussi parce qu'un incompréhensible lien unissait ces bisons, ces taureaux, ces chevaux (d'autres se perdaient hors de la lumière) et ces caisses qui semblaient venues d'elles-mêmes, et que gardaient ces mitrailleuses tournées vers nous. Sur la voûte couverte d'une sorte de salpêtre, les animaux sombres et magnifiques couraient, emportés par le mouvement de nos ronds de lumière, comme une fuite d'emblèmes. Mon voisin souleva le couvercle d'une caisse emplie de munitions ; la torche qu'il posait fit passer sur la voûte une ombre démesurée. Sans doute les ombres des chasseurs de bisons étaient-elles jadis celles de géants, lorsque les projetait la flamme des torches de résine...
Par une corde à nœuds, nous descendîmes dans un puits, pas très profond. Sur sa paroi, une forme humaine élémentaire portait une tête d'oiseau. Une pile de bazookas s'abattit avec un tintement insolite qui se perdit dans les ténèbres, et le silence revint, plus vide et plus menaçant.
Pendant notre retour, le roc suggérait çà et là des animaux amputés, comme les vieux murs suggèrent des personnages. Nous retrouvâmes les petits arbres du coteau blanc de givre, la Vézère, l'obscurité de la guerre sur la bosse confuse de Montignac, les étoiles, la transparence de l'obscurité terrestre.
« Ça vous intéresse, les peintures ? demanda le guide. Des gosses les ont trouvées en entrant là-dedans pour rattraper un chiot, en septembre 1940. C'est très, très ancien. Il est venu des savants, et puis, en 40, vous pensez ! »
C'était Lascaux.
Troupes, officiels, police, sont partis.
Je me souviens de cette lumière électrique qui se perdait au centre de la terre, de cette fuite millénaire au-dessus de deux mitrailleuses comme des chiens en arrêt, et d'un vrai chien qui hurlait au bord de la Vézère. Est-ce au sortir d'un tel lieu, sous un firmament semblable, qu'une sorte de gorille, chasseur comme les fauves et peintre comme les hommes, comprit pour la première fois qu'il devrait mourir ?
Sur la place du Panthéon, la vie a repris son cours de passants, sans combats et sans funérailles. « Bafoué, sauvagement frappé, les organes éclatés... » Pendant ces funérailles qui n'eussent assurément pas été les mêmes si Jean Moulin n'était pas mort martyr mais ministre ou maréchal, passait lentement sur le Panthéon l'ombre qui domine celle de la mort, le Mal éternel que les religions ont affronté tour à tour, et qu'affrontait ce cercueil d'enfant avec son invisible garde de spectres tombés dans la nuit baltique ; avec ces survivants qui ne s'étaient reconnus qu'avant de se voir vraiment, et qui ne se reverraient peut-être jamais.
Je me souviens des lourdes paupières de Bernanos, le jour où je lui dis : « Avec les camps, Satan a reparu visiblement sur le monde... »
Je pense à Bernanos parce que je passe devant Saint-Séverin. Je n'y suis pas revenu depuis ses obsèques. L'église était pleine, mais il n'y avait pas d'écrivains. Je me trouvais à côté de la délégation des républicains espagnols. C'était un jour de mars, avec les nuages bas et déchirés des plus belles scènes de ses romans, et des échappées soudaines de soleil. Quelques jours plus tôt, à l'hôpital américain, il m'avait dit : « Maintenant c'est à Lui de savoir ce qu'Il veut que je fasse... » Il faisait allusion à une Vie du Christ, et pensait qu'il devrait l'écrire, s'il survivait ; que sa guérison en serait le signe. Il m'avait dit aussi : « Vous voyez, je souris ; et pourtant, je n'ai pas envie de sourire. Mais je ne cesserai que lorsque je serai mort. Je crois que nous voulons notre mort comme Il a voulu la Sienne. Il meurt une fois de plus dans chaque homme à l'agonie. D'ailleurs nous n'échappons à la puérilité du péché que pour mourir, nous ne rentrons en nous que pour mourir – et c'est là qu'Il nous attend... » L'abbé Pezeril était au moment de son oraison funèbre où il rappelait que, lors des derniers sacrements, Bernanos lui avait dit doucement, parlant sans aucun doute de Dieu : « Et maintenant, à nous deux... »
Alors le soleil s'était dégagé, et un rayon droit comme une barre était venu se poser sur le cercueil.
Je vais rejoindre le comité rassemblé pour ériger un monument à Jean Moulin. Ceux qui le composent sont les délégués des organisations de résistance, des déportés, des rescapés des camps d'extermination.
Il y a vingt ans que je pense aux camps. L'horreur et la torture ont passé dans presque tous mes livres, en un temps où l'on ne connaissait encore que le bagne. Mon expérience est presque sans valeur, bien que je n'aie pas oublié le petit gestapiste frisé, ni les torturés de Toulouse à travers les portes ouvertes, ni la femme à la cuiller de thé. Et il ne s'agit pas d'expérience, mais du seul dialogue plus profond que celui de l'homme et de la mort.
Comme tous les écrivains de ma génération, j'avais été frappé par le passage des Frères Karamazov où Ivan dit : « Si la volonté divine implique le supplice d'un enfant innocent par une brute, je rends mon billet. » J'avais prêté les Karamazov à l'aumônier des Glières, et il m'avait écrit en me retournant le livre : « C'est épatant, mais c'est l'éternel problème du Mal ; et pour moi le Mal n'est pas un problème, c'est un mystère... »
Dostoïevski, Cervantès, Daniel Defoe, Villon – ceux du bagne, du pilori ou de la prison... Pendant que je descends du Panthéon vers la Seine, car le comité siège à la crypte des Déportés, je pense au jardin de Crimée où Gorki m'a dit : « J'ai demandé à un komsomol, vers 1925, ce qu'il pensait de Crime et Châtiment ; il m'a répondu : “Que d'histoires pour une seule vieille !” »
Le komsomol est-il mort dans un bagne russe, dans un camp allemand ? a-t-il seulement, depuis, beaucoup appris ?
Il y avait chez Dostoïevski un espoir invincible, qui ne paraît que par soubresauts dans son œuvre. Meyerhold, après le vieux quartier de Crime et Châtiment à Saint-Pétersbourg (des escaliers de fer sans fin se perdaient dans l'ombre hantée des canaux), m'avait montré à Moscou le logis d'adolescence de l'écrivain, celui de son père, médecin à l'École militaire. Au mur du bureau, dans un cadre de peluche, l'agrandissement énorme d'une photo décolorée. Je connaissais ces épaules inclinées par toutes les formes de la détresse, cette tête de mort accordée à une barbe pauvre, mais elles hantaient la pénombre abandonnée, comme si la décoloration du bromure avait imposé le passé de façon plus convaincante que tout costume. C'était bien l'image volée aux vivants, qui jadis faisait peur aux Asiatiques ; piquée au mur de la chambre avec son regard de douleur et sa teinte d'insecte. Mais aussi une résurrection d'autant plus saisissante que cette image grandeur nature appartenait de toute évidence à la mort, qu'elle était ce Lazare que Dostoïevski avait retrouvé jadis, non pour consoler les assassins et les prostituées, mais pour ébranler les colonnes sur lesquelles repose l'énigme du monde : au-delà même des prédications de l'amour, les nuages de l'irrémédiable et de la souffrance, l'énigme suprême du « Que fais-tu sur la terre où règne la douleur ? ». La plus pressante interrogation depuis celle de Shakespeare poussait son halètement tragique dans cette loge de concierge. La gardienne tira un livre du bureau, nous le tendit : « C'est la Bible qu'il avait rapportée du bagne. » Elle était couverte d'inscriptions : toujours le mot niet. Pour connaître l'avenir, les Russes ouvraient la Bible à leur réveil : le premier paragraphe de la page de gauche prédisait ce qui allait se passer. Alors, toujours de la même écriture, en face de quelque : « Marie de Magdala vit que la pierre était ôtée du sépulcre », après des semaines ou des jours, le bagnard avait écrit tristement : non.
En quittant la rue Saint-Jacques, je me souviens de ce portrait entre les fenêtres qui encadraient la cour de caserne aux mornes pavés, du balayeur somnolent dans la brume, de cette communiste, le châle noir de la vieille Russie sur ses cheveux blancs, qui attendait que Meyerhold lui rendît le livre. Dostoïevski, je pense à tes bouffons ivres d'alcool et de fraternité dans le soir de Saint-Pétersbourg, tes saints et tes enragés, tes théories politiques à dormir debout et ton âme de prophète. Te voici, délivré de tes traductions de Balzac et de tes romans à la Dickens par la révélation de la potence. Je ne sais pas encore que je me trouverai dans dix ans en face d'un simulacre d'exécution, et qu'on ne croit peut-être pas plus aux potences fictives qu'aux fusils qui s'abaissent vers soi. Te voici, orthodoxe et tsariste, avec ce qui jette tes personnages, les bras en croix, dans la boue des confessions publiques – mais aussi avec le terrible silence de ton visage décoloré sur lequel le soir tombe, de tes lèvres qui n'ont pas à parler pour que nous entendions les phrases qui ont empli le siècle ; la seule réponse, depuis le Sermon sur la Montagne, à la barbarie sacrée du Livre de Job : « Si l'ordre de l'univers doit être payé du supplice d'un enfant innocent... »
Tu n'as pas inventé le mystère du Mal, bien que tu lui aies sans doute rendu son plus poignant langage. Ce n'est pas ton angoisse, prophète, qui emplit cette pièce misérable, même si elle est l'angoisse de notre temps : toute vie devient mystère lorsqu'elle est interrogée par la douleur. C'est ce Lazare contre qui ne prévalent ni la misère ni la mort, l'invincible réponse d'Antigone ou de Jeanne d'Arc, devant les tribunaux de la terre : « Je ne suis pas née pour partager la haine, mais pour partager l'amour » ; c'est l'éternité qu'avait chantée le psalmiste, et que, mille ans plus tard, retrouve Shakespeare devant les étoiles enchantées de Venise : « Par une nuit pareille, Jessica... » : les amants qui sentent passer dans l'ombre la résurrection des amants disparus, et les bagnes d'où montent les cris qui montèrent vers les constellations assyriennes. Je pense aux fusils allemands dirigés vers moi. C'est par un jour pareil, Dostoïevski, que tu montas à cette potence qui ressemblait à un portique de sport, dont on m'a montré un dessin maladroit...
Ce gibet me fait penser à celui de Nuremberg. On y passait la corde au cou des déportés dressés sur la pointe des pieds, pour que l'épuisement les contraignît à se tuer eux-mêmes. J'ai vu cette carcasse de tubes, sans morts et sans cordes, dans le camp abandonné ; il semblait un des échafaudages métalliques auxquels grimpent les pompiers pour leurs exercices.
J'ai lu sur la déportation ce qu'on peut lire, notamment les récits des rescapés des camps où mes frères sont morts. J'ai interrogé tous mes amis sauvés. Les récits sont plus rapides que les écrits, mais ils ont l'épaisseur de vérité que n'a pas toujours notre interminable chronique de l'inhumain. Quels souvenirs se mêlent en moi ? D'abord Le Chant des partisans,
Ami, entends-tu
Le vol noir – des corbeaux – sur nos plaines... Ami, entends-tu
Les cris sourds – du pays – qu'on enchaîne...
peut-être parce que je viens d'en entendre la musique ; et Le Chant des marais, légué par les communistes arrêtés en 1933 :
Loin vers l'infini s'étendent
Les grands prés marécageux
Pas un seul oiseau ne chante
Sur les arbres verts et vieux
Ô terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Pi-o-cher...
Les plaies, la neige, la faim, les poux, la soif ; puis la soif, la faim, les poux, la neige, les maladies et les plaies. Et les cadavres : « Vous pouvez choisir entre la corvée de terrassement et la corvée de cendres au crématoire. » L'hallucination qui fait prendre la schlague meurtrière des kapos pour un bâton de chocolat, le petit morceau de bois indéfiniment sucé, le corps qui n'est plus que faim ; la soif qui, après quatre jours et nuits de wagons-cercueils, faisait pencher les malheureux sur les tinettes et, surtout, l'organisation de l'avilissement. La faim a été la compagne quotidienne des déportés jusqu'à la limite de la mort. Les concours obsédants de festins imaginaires qui font rire les concurrents avec un pincement au cœur passent par : « D'ailleurs on s'en fout, rien de tout ça ne vaut un bon rouge avec un bifteck-frites », et se terminent par des altercations et des coups. Edmond Michelet m'a raconté l'agonie d'un prêtre dans la famine de Dachau : « À Un tel, tu donneras mes dragées, mes caramels, à tel autre, mon lait condensé... » Il n'avait jamais eu ni dragées, ni caramels, ni lait condensé. Michelet ne connaissait aucun des destinataires. Le prêtre, qui ne mourut pas, dit plus tard : « C'étaient les noms de mes camarades de philo, autrefois... » L'imagination sexuelle, le désir, ont disparu depuis longtemps pour laisser toute la place aux deux plus banales furies.
Il y a la destruction du temps, qui fait, de la torture au ralenti, la condition humaine elle-même ; le corps devenu le plus insidieux ennemi, le terrible réveil qui rend au malheur toute sa nouveauté, la suppression de tout signe individuel, la clochardisation et les coups incessants dans un monde qui appelle la mort. Et parfois un souvenir du monde où la femme avait été désirable et où l'homme avait eu un cœur, où la haine avait eu l'espoir de s'assouvir un jour – car l'homme privé de tout espoir est au-delà de la haine.
Le décor de l'enfer, dans les récits dont je me souviens, n'est pas la mine, la carrière, le camp : c'est la démence. La voie principale s'appelait la rue de la Liberté ; ainsi s'appelait aussi le chemin que la tondeuse traçait sur le crâne, depuis le front jusqu'à la nuque. Les maisons des Allemands étaient entourées de « coquets jardinets », comme disent les rescapés, et on y voyait jouer des chatons parmi les cris des prisonniers frappés à mort ; comme on voyait des fleurs de couvent au centre des chambrées dont les couchettes grouillaient de poux. Il y avait l'extravagance des coups distribués par les détenus politiques allemands à demi fous. Le monde où l'impossible était toujours possible, le cauchemar au sens précis : l'incohérence de laquelle le rêveur était prisonnier, le chaos organisé dans un monde où organisé voulait dire subtilisé à l'ennemi : les morceaux de sucre volés pour les mourants étaient « organisés ». La récupération des dents d'or, et des cheveux des tondus ; les départs sans raison (mais les S.S. savaient que la séparation affaiblit les détenus) ; chez les femmes, la voleuse allemande au triangle noir, qui lavait le plancher avec le reste du café pour ne pas le donner aux Françaises ; l'appel aux volontaires pour Bordeaux, que les S.S. confondaient avec le bordel ; la question : « Savez-vous jouer du piano ? » posée aux prisonnières envoyées aux terrassements ; les exsangues qui tiraient à sept ou huit leur rouleau de bas-relief mésopotamien. Chez les femmes et les hommes, le haut-parleur qui diffusait Schön ist das Leben (« La vie est belle ») ; les voleurs de lunettes – destinées à qui ? – et les ronds de saucisson bizarrement phosphorescents. Ceux qui pour dormir attachaient les godasses à leur cou par les lacets, et que les voleurs manquaient d'étrangler. Le certificat médical d'aptitude à recevoir des coups. L'échange du pain contre la bonne aventure. Les femmes qui ne pleuraient pas sous les coups les plus douloureux, mais pleuraient quand elles perdaient à la belote clandestine. Les « terreurs » qui, pendant les bombardements, demandaient à celles qu'elles avaient frappées de dire la prière aussi pour elles. Il y avait, noire merveille ! la punition « pour avoir ri dans les rangs ». La schwester dont on menaçait les prisonnières en train d'accoucher, pour les faire taire ; la passion, partagée par les gardiens hilares, des matches de boxe entre prisonniers encore ensanglantés par les coups des S.S. Il y avait le théâtre (Roméo et Juliette à Treblinka !), les orchestres de rayés qui jouaient pendant que les excavatrices arrachaient aux fosses des grappes de prisonniers à demi vivants pour les jeter sur le bûcher, haletant comme une gigantesque lampe à souder.
Il y avait les scènes que j'ai notées après les récits des survivants. Je m'aperçois que trois étaient des scènes de discours.
D'abord, celle de la quarantaine.
Les prisonniers encore désœuvrés regardent passer en costume de bagnards, tondus, des malheureux appuyés sur des béquilles ; ou revenir des commandos les troupes de bagnards squelettiques. Chacun raconte ses histoires (non personnelles), qui s'usent. Il y a les métiers pittoresques : un dompteur trouve un vif succès en expliquant que l'on ne peut apprivoiser les petits animaux qu'en feignant d'avoir peur d'eux. Des types jouent au dressage du lapin, pendant que de l'autre côté des barbelés de la quarantaine, les S.S., encourageants, assomment un prisonnier à coups de pelle. Après dix jours, le silence commence. Sur les paillasses crépusculaires sont couchés trois de ceux que les autres appellent affectueusement les Intellectuels délirants. L'un, frappé à mort lors d'un interrogatoire avenue Foch, vient d'entrer en agonie, et son râle se mêle aux gueulements germaniques du dehors. Plus loin, ceux qui savent des chansons les chantent. Elles parlent du foyer ou du sommeil. En chœur et au ralenti, le P'tit Quinquin devient une berceuse sans fin. Il y en a un qui raconte Macbeth. Ceux qui savent des vers les récitent. Les Intellectuels délirants en savent beaucoup. L'un d'eux, qu'on ne voit pas, dit des fragments de Péguy.
L'épaisse fumée du crématoire se perd dans les nuages bas qui viennent de la forêt de Bavière et des monts de Bohême. Les Français écoutent, stupéfaits. Les autres sentent passer la houle, et se taisent. Un second Intellectuel délirant enchaîne avec rage. Lui, on le voit : debout sur quelque chose, en caleçon, des touffes de cheveux au-dessus des oreilles, figure de clown terrible et de fou :
Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille. Nous n'avançons jamais que d'un pas à la fois. Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois, Et toute leur séquelle et toute leur volaille
Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille Ont appris ce que c'est que d'être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers, Vers un dernier carré le soir d'une bataille...
Dehors, les commandements ont cessé, et l'on entend chanter un coq. Un prisonnier montre qu'il possède un bout de miroir, et chacun veut se regarder. Ce qu'ils appellent l'ennui est moins le désœuvrement qu'une menace : et maintenant, qu'allons-nous devenir ? Les bobards – surgis d'où ? – parcourent de temps à autre la foule comme de petits animaux.
Le 25 décembre 1944, dans le camp des femmes, il y a Noël. Dans l'hôpital des hommes, il y a la prédication par les prêtres résistants. Dysenterie, typhus, tuberculose, plaies, membres brisés dans le travail ou sous les coups des kapos. Un seul thermomètre, plus de médicaments. Des squelettes de peau parcheminée qui dépassent les loques rayées. L'enfer presque silencieux. Seulement les bizarres cris de la faim, ou, quand passent des paysans noirs sur la route au-delà des barbelés, un blessé à la jambe cassée qui hurle : « Vous êtes libres ! LIBRES ! » Les tinettes sont des containers de parachutages saisis... Ce matin, le médecin allemand a demandé à mon voisin, qui crache le sang à force de coups :
« Y avait-il de grands tuberculeux dans votre famille ? »
« Ça ne fait rien, dit le prêtre, en loques parce qu'on lui a donné des haillons au lieu d'une tenue rayée. Ça ne fait rien. Ce soir, en France, les familles sont réunies autour des tables. Il y a notre place vide. Et sur la terre il y a une immense famille. Ceux des camps : ceux qui sont morts, ceux qui vont mourir, ceux qui verront la libération. »
Il dit l'Évangile de la Naissance, en ajoutant les bergers de Luc aux mages de Matthieu, l'âne et le bœuf au texte sacré : l'évangile de l'enfance de ceux qui l'écoutent...
« Ainsi est-Il venu se faire condamner à mort, pour que nous puissions ne pas mourir tout seuls.
« On l'a chargé de la croix. De ce que nous portons, nous, il fait quelque part, croyez-le bien, une grande croix.
« Il est tombé pour la première fois : vous connaissez.
« Un nommé Simon l'a aidé à porter sa croix ; nous avons tous rencontré des Simon. Une femme pieuse a essuyé sa face. Il n'y a pas foule, mais à la gare de l'Est, au début de mai, les marchandes de muguet nous en ont apporté, et les gens leur ont acheté aussitôt le reste...
« Il est tombé pour la seconde fois : nous connaissons. Il a consolé les femmes de Jérusalem qui le suivaient ; à Fresnes, ici, beaucoup ont pris bien des risques pour réconforter les nouveaux à travers les murs. Que Dieu fasse à chacun de nous la grâce de consoler son compagnon !
« Il est tombé pour la troisième fois. Il a été dépouillé de ses vêtements. Il a été attaché sur la Croix et il y est mort.
« Il a été déposé dans les bras de sa mère ; c'est une grande grâce que nos mères n'aient rien à faire ici ! »
Pas toujours : dans des camps, il y a souvent la mère et la fille, quand elles ont été arrêtées ensemble.
« Il a été mis au sépulcre... »
En face, on construit un second crématoire.
« Un vélo ! avoir un vélo ! » crie le blessé à la jambe coupée.
Un malade squelettique se lève en hurlant : son compagnon de grabat vient de mourir, et les poux émigrent sur lui.
« C'est le Chemin de la Croix. Au départ, l'aumônier allemand de Fresnes (il était bien) m'a dit : “L'important est de ne jamais désespérer, et de ne jamais douter de Dieu...”
« Et là-bas, ce sera peut-être difficile...
« Oui, c'est difficile. Mais plus tard, nous comprendrons. C'est pourquoi il faut recevoir la mort comme si nous comprenions. Lui faire bon accueil.
« Quand j'étais enfant, on chantait un Noël qui... C'est le bon Dieu qui chante... »
La voix, qui avait baissé, remonte pour chanter, sur un air parent d'Il était un petit navire :
J'ai un petit voyage à faire.
Le petit voyage, c'est l'Incarnation, semble-t-il.
Il y a ceux qui trouvent que, pour eux, on n'a pas fait tant d'histoires. Et ceux qui se taisent.
« Pour Noël, le crématoire devrait bien faire grève », dit une voix.
Ravensbrück. Les prisonnières ont été rassemblées pour écouter le commandant : un micro branché sur le haut-parleur, un type aux cheveux blancs qui ressemble à un acteur dans le rôle d'un commandant S.S. Ce sont des prisonnières qui traduisent :
« En vous laissant vivre, le Grand Reich fait preuve d'une mansuétude sans précédent. Les asociales, vous êtes une lèpre sur le corps de l'Allemagne. Les politiques, vous avez lâchement fait assassiner des soldats allemands. On vous a laissé la vie. C'est dommage. Mais je me soumets. Faites-en autant. Celles qui tenteront de s'opposer à la discipline de ce camp viendront demander à genoux, c'est moi qui vous le dis, qu'on la leur impose. La discipline S.S. est un rouleau compresseur, et rien ne repousse où elle a passé. Rompez ! »
Les prisonnières l'ont aussitôt nommé Attilaminoir.
Ensuite, pour les Françaises seulement – ce second guignol s'adresse sans doute à chaque catégorie de prisonnières séparément – un S.S. sans galons. Il ne porte pas la casquette à tête de mort, il est tête nue : le crâne rasé, la nuque droite et la tête de chien danois attentif d'Eric von Stroheim. Pour traduire, une Alsacienne qui ne pèse certainement plus quarante kilos. Il a largement écarté les jambes, et se balance d'avant en arrière.
« Tas de putains ! Vous étiez costumées, fardées, vous vous faisiez prendre pour des femmes ! Vous teniez des discours contre l'Allemagne. Comme dit le commandant, vous avez lâchement essayé de nous assassiner. Qu'est-ce que vous êtes ? Regardez-vous : de la merde. Finis, les déguisements ! Vous ne sortirez d'ici que par la cheminée. Attendez-vous à en baver ! Enjuivées, toutes ! Par la cheminée ! »
Il se balance de plus en plus. Tombera-t-il ? Il est au dernier degré d'une ivresse que son discours développe encore :
« Finis, les déguisements ! Par la cheminée ! D'abord, vous êtes trop grasses ! Faut que les os fassent mal en touchant les lits ! Mangez du trèfle, c'est bon pour la santé ! »
Traduction de l'Alsacienne ; sa voix blanche ne s'adresse à personne :
« Il dit que nous sommes de la boue, et que nous ne sortirons d'ici que quand nous serons mortes. »
Il avance, les jambes toujours très écartées, mais ne semblant nullement devoir tomber, jusqu'au premier rang des détenues. Les autres ne le voient plus. Elles l'entendent.
« Ach ! mes vaches de jolies Françaises, je vous apprendrai à être belles ! »
Traduction. Il s'en va, encadré de deux souris S.S. De dos, son ivresse est plus manifeste, mais sans rien de l'ivresse des vaudevilles : la lente et menaçante ivresse nordique. Pas un poivrot : un fou. Il s'appuie sur une épaule de chaque souris, les fait pivoter, se retourne vers les prisonnières :
« La première qui bronche, en prison dans la cellule des folles ! »
Un temps.
« Dans la boue et par la cheminée ! Je vous apprendrai à être belles ! »
Pas de traduction. Il s'en va, légèrement incliné maintenant, raide pourtant comme s'il portait un corset, appuyé sur les deux épaules, comme un ignoble roi Lear sur ses deux filles de haine. La place de l'appel est d'une propreté exemplaire. Une prisonnière est prise d'un fou rire convulsif ; les autres, exaspérées et pourtant complices, se serrent autour d'elle. Il ne se retourne plus et part lourdement, sous la fumée du crématoire.
La S.S. chef du camp passe sur son vélo le long d'une colonne de détenues qui se rendent au travail. Elle descend et va gifler une prisonnière, mal alignée peut-être. Celle-ci, chef de réseau et consciente de ce qu'elle va faire, la gifle à toute volée. Halètement de toute la colonne. Coups de cravache frénétiques des S.S. hommes et femmes. On lâche les chiens sur la prisonnière ; mais son sang coule sur ses pieds, et les chiens, au lieu de mordre, le lèchent, comme dans les légendes chrétiennes. Moins sentimentaux, les S.S. chassent les chiens et frappent jusqu'à la mort. Sur le visage des détenues au garde-à-vous, les larmes coulent en silence.
En notant cela naguère, je notais aussi les prisonnières assises sur le cadavre de leurs compagnes dans la neige, les femmes pour lesquelles la vie d'autrefois s'arrêtait à dix heures trente, heure de l'horloge de Fresnes, le son sans paroles (défense de parler) de baisers qui emplissaient la grande salle lors des grands départs, l'obsession de la danse, l'arrivée nocturne dans la nuit criblée des points lumineux qui sont les lampes électriques des S.S. ; les murs que la fièvre fait trembler ; et je pensais à Pasternak lorsqu'il récitait ses vers en russe devant les étudiants de la Mutualité subjugués, aux chanteurs de nos chambrées et du camp de prisonniers de 1940, aux fresques des bagnards de la Guyane et à celui « qui annonçait si bien » à la réception du préfet ; à Thalie, visitée, répondant à Mayrena sous les lézards amicaux du plafond : « Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent – Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain... » ; à Ehrenbourg, commissaire aux animaux de cirque, sous la direction suprême de Meyerhold, et atterré parce que les spectateurs chipaient les ronds de carottes de ses lapins ; à mon prêtre républicain espagnol : « Et quand la dernière file des pauvres se mit en marche – une étoile inconnue se leva au-dessus d'eux... » Mais la torture existe depuis des siècles ; et même ceux qui ont chanté dans les supplices. Ce qui n'avait pas encore existé, c'est cette organisation de l'avilissement.
L'enfer n'est pas l'horreur ; l'enfer, c'est d'être avili jusqu'à la mort, soit que la mort vienne ou qu'elle passe : l'affreuse abjection de la victime, la mystérieuse abjection du bourreau. Satan, c'est le Dégradant. La dégradation rejoignant d'abord l'incohérence dans la dérision, les évadés repris auxquels on attachait une pancarte « Me voici de retour », les voleurs de pain porteurs aussi d'une pancarte, et que chaque bagnard devait gifler après leur avoir craché au visage (puis, un kapo les assommait). Non plus la rencontre des torturés avec les gardes de la Gestapo qui jouaient à saute-mouton : la dérision du Christ. Les conversions ont été rares, mais presque tous les détenus athées assistaient aux cérémonies religieuses à demi secrètes, car dès que le prêtre parlait de la Passion, il leur parlait d'eux. La perfection du système concentrationnaire fut sans doute atteinte, à Dachau, lorsque les S.S. chargèrent les prêtres allemands prisonniers de chasser de la chapelle tous les laïques étrangers qui venaient y prier. (Devant cette chapelle de tôle ondulée, était placardée l'inscription en gothique : Dieu, ici, c'est Adolf Hitler.)
Ceux qui refusèrent furent fusillés, mais il y eut toujours des prisonniers à genoux autour de la chapelle. On a étudié avec soin l'organisation qui soumettait les prisonniers politiques aux prisonniers de droit commun : voleurs et assassins, prostituées chez les femmes. Pourtant on a peu étudié l'amalgame, qui a beaucoup changé au cours de la guerre. Les triangles d'étoffe cousus aux vêtements désignaient l'origine des prisonniers : il fallait que le résistant sût qu'il était soumis à un assassin ou à un souteneur, et que chaque Allemand, qu'il fût S.S. ou détenu, reconnût les « terroristes ». Mais beaucoup de ceux qui portaient le triangle rouge des politiques n'étaient pas des combattants de la Résistance, c'étaient des paysans qui avaient refusé de dénoncer, des jeunes qui avaient dessiné des croix de Lorraine sur les murs, des instituteurs qui avaient fait chanter La Marseillaise, des otages ou même, parmi les Polonais et les Russes, des villages entiers. Ceux qui portaient le triangle noir des « asociaux » étaient parfois des demi-fous, mais souvent, simplement, des tziganes. Et rien ne prévalait contre la stupéfaction éprouvée par tous ces hommes à se sentir à la fois irréductiblement différents et irréductiblement semblables dans la même patrie du malheur. Et puis, les héros ne le sont pas toujours, et les putains non plus : on en vit devenir résistantes. Tuer tous ces malheureux, un peu plus vite, un peu moins vite, eût été obtenu par d'autres moyens ; il y avait un but plus obscur, que l'humanité n'avait pas encore inventé, car les tortures avaient jadis pour but d'obtenir des aveux, de châtier une hérésie religieuse ou politique. Le but suprême était que les prisonniers perdissent, à leurs propres yeux, leur qualité d'hommes. D'où la soupe renversée pour que certains des plus affamés la vinssent laper par terre ; d'où les mégots jetés dans le vomissement des chiens, les prisonniers enfermés avec les fous et, plus insidieusement atroces avec leurs corps de pinces et leurs têtes de scalpel, les « expériences » et les stérilisations. (Avec un attendrissement grinçant, les détenues appelaient les filles destinées aux expériences : les petits lapins.) L'idéal était d'amener les résistants à se pendre ou à se jeter sur les barbelés électrifiés. Pourtant, les S.S. se sentaient alors spoliés.
Tout cela perdait son efficacité démoniaque parce que la pire torture ou la plus abjecte dégradation n'était pas réservée aux résistants, mais à ceux qui ripostaient aux coups des gardiens, et qui étaient souvent des paysannes ou des paysans polonais, déportés quand une partie de leur village avait pris le maquis. Des années durant, une lutte opiniâtre se poursuivit, où la première vaincue fut la Mort. Elle régnait physiquement et constamment par la fumée collante des crématoires. Or, la rage de survivre qui animait la plupart des résistants ne s'opposait pas d'abord à elle. Ils avaient compris qu'il y a dans l'homme quelque chose de plus profond. « L'aptitude à l'accueillir », eût dit le Père qui avait parlé à Noël ; ce n'était vrai que pour ceux qui l'accueillaient en Dieu. Le combat ne s'engageait pas sur ce terrain. Il consistait, pour les prisonniers, à subir ce qui leur était imposé comme ils eussent subi le cancer, mais à ne jamais y participer. « C'est égal » au sens de : ça ne me concerne pas, ce n'est pas arrivé, fut sans doute la pensée la plus constante des prisonniers. « La gifle prend la forme de celui qui la reçoit et non de celui qui la donne », disait Alain, pensant au Christ. Il fallait survivre. Vivre dans l'instant. Ne jamais rien manifester devant les tourments, devant l'horreur, devant le provisoire sourire des kapos. Saboter. Ne pas laper la soupe renversée. La mort était un élément parmi d'autres. Les libérés disent que la volonté de survivre est peut-être la plus puissante passion de l'homme, mais que seuls survivaient « ceux qui ne s'abandonnaient pas ». Dans ce monde dément par ce qu'il devait à l'organisation et par ce qu'il devait au hasard, une absurdité aussi intense que celle du camp lui-même protégeait les victimes : celle des bourreaux. C que jour hideux légitimait la Résistance. Le père avait rejoint un réseau lorsqu'il avait appris l'existence de camps où les S.S. ne laissaient marcher les prisonnières qu'à quatre pattes.
Sans doute le jeu le plus profond s'est-il joué entre deux formes de sacrilège. L'esprit n'avait rien à faire entre les cadavres et les épluchures. Hitler avait organisé sa barbarie comme tous les États avaient organisé leurs bagnes, mais aucun État n'eût proclamé la phrase sur laquelle étaient fondés les camps : « Traitez des hommes comme de la boue, ils deviendront réellement de la boue... » Ainsi devaient être traités les hommes qui, par leur action ou par leur seule existence, niaient l'idole nazie. Et les gardiens S.S., comme les Allemands voleurs ou assassins, vengeaient inépuisablement l'idole, d'un sacrilège que rien ne pouvait expier.
Or, il restait assez d'humanité, même aux prisonniers agonisants, pour deviner que la volonté de vivre n'était pas animale, mais obscurément sacrée. Le mystère de la condition humaine apparaissait là, bien plus que dans la houle cosmique qui tôt ou tard roulerait dans la mort torturés et tortionnaires ; l'abjection des détenus qui dénonçaient, avec un sourire de bêtes si les bêtes souriaient, rejoignait celle du S.S. schlagueur à qui un prisonnier avait dit que Schnell (vite) se traduisait par « Vas-y mollo ! » et qui frappait à mort les détenus en leur criant d'aller doucement. Les fantômes misérables qui s'appelaient eux-mêmes des « troncs-à-jambes », parce qu'ils gardaient la tête rentrée entre les épaules devant les coups éternels, n'avaient pas perdu leur mépris. C'est-à-dire l'idée confuse et profonde de l'homme pour laquelle ils avaient combattu, et qui devenait claire : l'homme, c'était ce qu'on voulait leur arracher.
La condition humaine, c'est la condition de créature, qui impose le destin de l'homme comme la maladie mortelle impose le destin de l'individu. Détruire cette condition, c'est détruire la vie : tuer. Mais les camps d'extermination, en tentant de transformer l'homme en bête, ont fait pressentir qu'il n'est pas homme seulement par la vie.
Quand j'arrive au comité, après avoir franchi les murailles de la crypte des Déportés, puis les grilles qui tiennent du barbelé et du croc de boucher, la réunion est presque terminée. Des présidents d'associations de résistants ou de déportés, Edmond Michelet, quelques femmes et quelques militaires, un dominicain. On résume ce que je sais et ce que j'ignore :
Un monument doit être élevé à la mémoire de Jean Moulin, près du lieu où il fut parachuté. Aux frais de trois ministères, des Bouches-du-Rhône, et de la municipalité du village : beaucoup de gens, beaucoup d'antagonismes. Un capitaine, arrêté par la Gestapo en tant que résistant, et qui a caché son grade pour rester avec ses camarades de combat, poursuit un conflit amer avec le dominicain, qui est le père de la prédication de Noël à Dachau. Le mot émacié suffirait à le peindre, s'il ne s'appliquait d'ordinaire aux visages allongés, alors que sa tête ronde aux yeux sombres semble une tête de mort sur laquelle errerait le sourire de la spiritualité. Les autres tentent de les calmer. Je pense, hélas ! à la table du Prix des Vikings où Fernand Fleuret disait prophétiquement à deux membres du jury qui se colletaient aux hors-d'œuvre : « Un peu de patience ! Pourquoi vous engueuler, puisque vous savez bien que quand vous serez encore plus saouls, vous vous embrasserez... » L'ivresse ici n'est pas en cause. Le père a proposé que nous décidions d'élever le monument, relativement abstrait, souhaité par Mlle Moulin ; le capitaine exige un concours. Il ne sait pas que le jury officiel choisira selon ses amis, les grands artistes ne perdant pas leur temps aux concours. Mais le père qui, d'abord, ne pensait qu'à la mémoire de Jean Moulin, commence à s'irriter. Il connaît les concours. Spécialiste de l'art roman, il connaît aussi l'opposition profonde entre le portrait et l'art moderne, surtout dans un monument « héroïque ». Il ne veut pas de soldat de plomb. Les membres du comité souhaitent un monument, c'est tout ; les deux adversaires échangent des engagements de l'État, et des textes tronqués.
Je pense au capitaine en rayé. À Stuttgart, le jour où le général de Lattre invita à dîner avec nous le fils de Rommel – le maréchal s'était suicidé –, un général français en civil, délivré par nous, m'a dit dédaigneusement : « Bien entendu on ne nous avait pas mis avec les rayés... » Beaucoup de gifles se perdent, et un seul homme ne peut hausser que deux épaules.
Je pense aussi au père en rayé : « J'ai un petit voyage à faire... » Il porte la robe blanche des dominicains, sur laquelle le chapelet a pris la place de l'épée depuis tant d'années, et fume une courte pipe. Il aimerait voir confier le monument à Alberto Giacometti. Je l'ai rencontré dans des comités semblables, et me souviens de l'avoir entendu dire : « Si les chrétiens mettaient dans leur vie les vertus que Cézanne et les autres ont mises dans leur art, Dieu serait bien content... » Je pense surtout à Jean Moulin lorsqu'il barra l's de MOULINS sur le papier que lui tendait un des tortionnaires. J'ai peine à imaginer un monument de la Déportation, parce que je me souviens trop bien du poteau d'exécution qui fut exposé aux Invalides : un tronc équarri au bas, mais dont les balles des exécutions avaient fait, jusqu'à la hauteur du ventre des victimes, une sculpture informe.
La discussion continue. Dachau, Ravensbrück, Auschwitz... Je vais prendre un médicament : l'eau minérale est posée sur une autre table. Il est toujours singulier de regarder une assemblée dont on faisait partie quelques minutes plus tôt. Je l'éprouve chaque semaine au Conseil des ministres. Assis, je vois tous mes compagnons autour de la table, à ma hauteur ; debout et séparé d'eux, je vois un groupe qui poursuit sa discussion comme si elle existait par elle-même, et ne devait jamais finir. « Un concours, c'est la justice ; une désignation, c'est l'arbitraire ! » Sans doute aurais-je dû faire du plafond de l'Opéra l'objet d'un concours, au lieu de le confier à Chagall. « Lève-toi, Lazare ! » À la grande dérision sinistre qu'apporte la mort s'est substituée la dérision quotidienne de la vie. Ni la voix qui fit taire l'enfer de Dachau ni celle qui se désigna pour accompagner les camarades en enfer ne font taire la susceptibilité. « Mon cher, dit le capitaine, vous auriez mieux fait de rester dans votre couvent ! » Le père répond avec tristesse : « Malgré tout ce que nous avons subi, je remercie Dieu de nous avoir fait quitter un jour nos habits, vous et moi... »
Nous signons le procès-verbal. Le capitaine a exposé « le désir de tous les amis de Jean Moulin de retrouver son visage ressemblant » dans le monument élevé à sa mémoire. Recevra-t-il son soldat de plomb ? Pourquoi cette absurdité inattendue me frappe-t-elle ? Un puéril motif de discorde oppose des hommes que devrait unir la fraternité ? Ils n'ont jamais prétendu se conduire comme des héros ou des saints. Ce qui m'angoisse, c'est de voir Lazare revenir de chez les morts pour discuter avec irritation de la forme des tombeaux.
Ai-je jamais cru que la plus terrible épreuve fût garante de la plus grave sagesse ? En 1936, en compagnie de Marcel Arland, j'ai rencontré Arthur Koestler libéré de la cellule franquiste où il avait passé des mois, condamné à mort. « C'est toujours la même chose, me dit Arland lorsque nous l'eûmes quitté, on croit qu'ils sont porteurs d'une sorte de révélation, et puis ils parlent comme si rien ne leur était arrivé... » Je me souviens aussi d'un compagnon de guerre de mon père, venu lui rendre visite en 1920. Sa femme l'accompagnait, et le temps du thé fut celui d'une constante scène de ménage larvée. « Et pourtant, me dit mon père lorsqu'il l'eut reconduit, c'est un brave homme et un homme brave – un des officiers les plus braves que j'aie connus... » Or, le courage n'était pas rare dans les chars de 1918. J'ai vu l'un de mes oncles, sous-officier de lance-flammes, ayant épousé à son retour une femme qui l'avait attendu vingt ans, profondément heureux, chaque semaine, devant le Byrrh du dimanche. Les combattants héroïques dépouillés de ce qu'ils avaient été, en même temps que de leur uniforme, les chefs de corps-francs redevenus épiciers ou bistrots, furent familiers à l'après-guerre de 1914. Parce que le courage leur avait été, en quelque sorte, ajouté ? Le courage vaut ce que vaut l'homme – à condition de ne pas oublier ce qu'il lui apporte ; le sacrifice n'est jamais bas. Tous ces hommes étaient dépouillés de l'expérience que leur avait apportée la mort, mais aussi de celle que leur avait apportée la vie...
La comédie du monument tire en moi un filet des profondeurs dont je connais à peine les prises. Ce n'est pas le souvenir du malheur ou du courage qui me poursuit, c'est la puissance insidieuse de la vie, capable de tout effacer – sauf peut-être chez les déportées pour lesquelles le souvenir du camp actualise la Passion – lorsque le corps n'est plus seulement ce qui sert à souffrir. Aux héros de la guerre embourgeoisés, la paix avait imposé l'inutilité du courage physique, la dispersion des amitiés, le retour aux femmes et aux enfants, la substitution de la vie sociale à l'irresponsabilité du soldat. La vie avait recouvert ces survivants comme la terre avait recouvert les morts. Quatre-vingts pour cent des déportés et déportées politiques sont morts dans les camps ; presque tous les autres ont tôt ou tard fait preuve d'un courage exemplaire, fût-il passif. Mais ce n'est pas en termes de guerre que tout cela m'obsède. L'ombre de Satan s'est réellement, visiblement, étendue pendant plusieurs années sur le monde, et même ceux qu'elle recouvrit semblent l'avoir oubliée. Ne peuvent-ils revivre que dans la mesure où ils l'oublient ?... J'avais cru l'expérience du camp d'extermination plus profonde que celle de la menace de mort. Mais l'extrême malheur marque moins visiblement que la plus banale blessure...
Nous restons seuls : Brigitte qui représentait son camp et un groupe de Ravensbrück (c'est elle qui avait piqué le dangereux fou rire après l'allocution du S.S. saoul) ; Edmond Michelet et un républicain espagnol qui représentaient Dachau ; le père et moi.
Comment ont-ils retrouvé la vie ? Qu'ont-ils rapporté de l'enfer ? Maints déportés, dans toute l'Europe, ont écrit leurs souvenirs ; leur retour à l'humanité n'y figure guère. Il n'est pas facile à un plongeur de rapporter du fond de l'eau ce qu'il y trouve sans le connaître...
Ils en disent d'ailleurs moins qu'ils n'en ont écrit.
« Pour moi, dit Brigitte, ça a été moche, parce que je suis revenue en mai. J'étais la seule déportée de mon train. Les autres, c'était des S.T.O., et je ne
sais quoi. Le type du Lutetia 2 a commencé par ne rien croire de ce que je lui racontais. Après quoi, quand je suis allée toucher ma solde militaire de déportée, le troufion m'a dit que je n'avais droit qu'à la solde de base, “puisque j'avais été logée, nourrie et vêtue par les Allemands”. J'ai vu un peu rouge. Puis, autre Jules : je fais la queue, au Crédit Lyonnais de la place Victor-Hugo, pour échanger les premiers billets de mille francs. Je sens que je vais me trouver mal. Une dame charitable me soutient. Je lui explique que ce n'est rien, que je reviens de déportation. La dame réclame que je passe en priorité, appelle l'agent de service. On m'entraîne au premier rang (les bureaux vont s'ouvrir). Un élégant personnage, dans la cinquantaine, s'insurge. Au nom de quoi passerais-je avant lui ? On lui explique. “Elle n'avait qu'à y rester, dans son camp !”
« Je suis sortie plus vite des souvenirs que des rêves. La nuit je retrouvais le camp, et le soir, sous les marronniers de l'avenue Henri-Martin, j'étais certaine que j'allais me réveiller à Ravensbrück. Je pleurais dans les rêves, alors que je ne pleurais pas au camp. Et puis, vous connaissez le poème de Nelly Sachs :
Laissez-nous doucement réapprendre la vie...
Ne nous montrez pas encore un chien qui mord...
« Mais tout ça, c'est Paris. À la frontière, j'ai seulement eu épouvantablement peur...
– De quoi ?
– De ce que j'allais trouver, de ce que j'étais devenue... Je ne sais pas...
– Pour le premier retour, dit Edmond Michelet, de Gaulle attendait les déportées sur le quai de la gare.
– Il aurait dû y rester, comme disait mon idiot...
– Pour nous, les types avaient fait des drapeaux, et nous sommes passés sous une haie de machins.
– Parce que vous êtes revenu beaucoup plus tôt que moi. À Ravensbrück, le 14 juillet 1944, nous avions fait des robes avec des bouts de papier, et nous sommes arrivées à nous habiller une en bleu, une en blanc, une en rouge. Toutes les femmes ont bourdonné La Marseillaise. C'était plutôt aventuré, et aujourd'hui, ça me paraît bizarre : ça ne ressemble pas au camp.
– Qu'est-ce qui ressemble au camp ?... dit le père.
– La prison que j'ai connue, dis-je, je puis l'imaginer bien pire ; la torture, je ne l'ai pas subie, mais je l'ai vue. Tout cela, c'est revenir du camp, revenir du bagne. Il y a eu autre chose : tenter de contraindre l'être humain à se mépriser lui-même. C'est cela que j'appelle l'enfer. Nous n'ignorons pas ce qui a existé ailleurs. J'ai entendu les fameux experts internationaux à Nuremberg et au procès Masuy : “Contre les bombes à retardement laissées dans les cafés, et ce qu'on appelle généralement le terrorisme, des méthodes aussi efficaces ont toujours été utilisées par tous les services de contre-espionnage.” Ces termes galants désignent évidemment la torture. Mais vous avez subi quelque chose qui n'a existé ni en Russie, ni en Algérie, ni en Italie, quelque chose qui me semble tenir à la nature même du nazisme. Il s'est agi de vous faire perdre l'âme, au sens où l'on dit : perdre la raison. (Que signifie : âme ?) On dirait que vous avez retrouvé la terre, comme moi lorsqu'ils ont fait semblant de me fusiller, ou comme lorsque j'ai échappé à une fosse à chars. Mais ce que vous suggérez tous sans parvenir à l'exprimer complètement – peut-on l'exprimer ? – c'est autre chose. Quand, à Bône, je suis revenu de l'autre côté (l'avion pris dans un cyclone de grêle), j'ai été stupéfait de voir des femmes qui repassaient du linge, les petits animaux, et surtout l'énorme enseigne rouge d'un gantier. La terre était insolite. Vous, ce n'est pas la terre insolite que vous avez retrouvée, ce sont les hommes, les sentiments humains dont vous aviez été aussi séparés que je l'étais de la terre quand mon avion tournait comme une toupie dans le cyclone. Je vois bien comment vous avez retrouvé la terre : après tout, comme moi, quoique plus péniblement. Mais je ne sens pas comment vous avez retrouvé la vie...
– D'abord, mon bon ami, dit Edmond Michelet, n'oubliez pas que ça s'est mélangé. Sommes-nous les demi-soldes de l'enfer ? Je n'oublierai pas les prêtres allemands chargés de nous chasser de l'église ! Mais au moment du retour, ce que nous éprouvions d'abord c'était : rabiot de vie. Premièrement, nous aurions dû être morts ; ensuite, le reste se mélangeait...
« Autre chose. Pour moi qui tombe toujours dans les choses comme un Huron – Huron de Huronie, ne l'oubliez pas ! – l'absurdité infernale, ou métaphysique, comme vous voudrez, s'est toujours mêlée à une idiotie ordinaire qui la diluait, ça a l'air étonnant : l'idiotie qu'il y a à massacrer bêtement sa main-d'œuvre ! Nous le ressentions tous les jours, et le reste allait avec... »
Pour moi aussi, la patiente marée de la vie avait tout confondu comme la mer Rouge effaçait sur le sable de la grève le dessin de la ville de Saba... Que me reste-t-il aujourd'hui du pays de la mort ? Une surprise usée, qui ne me défendrait pas même de me passionner à mon tour pour le monument. J'ai étudié les civilisations disparues, regardé les civilisations étrangères, et même la mienne, comme les ombres qui descendaient en silence l'escalier du musée du Caire. Ainsi les intellectuels de l'Altenburg étudiaient-ils les barbaries historiques, comme des civilisations particulières —les barbaries, mais pas les bagnes. La vraie barbarie, c'est Dachau ; la vraie civilisation, c'est d'abord la part de l'homme que les camps ont voulu détruire. Le chrétien peut offrir sa souffrance, l'ascète peut la nier – à la condition de mourir assez vite... Les civilisations tournent comme d'énormes papillons autour de cette ignition. Ce qui, dans le jour transparent et glacé derrière les barreaux à crocs des fenêtres, répond aux images atroces de Dachau, c'est un spectacle que m'a décrit Czapski, l'aide de camp du général Anders et l'un des quelques survivants de Katyn. Dans les camps de concentration russes de 1941, au fond des forêts, les officiers polonais pouvaient recevoir quelquefois leur femme, et on les laissait seuls. La faim détruit toute sensualité... Les femmes enduisaient leur corps d'une haute ceinture de farine, que grattaient les prisonniers et qui les empêchait de mourir. Les hommes, plus grands, s'agenouillaient, et j'ai conservé l'image de ces Walkyries immobiles dans l'ombre des cellules avec autant de précision que l'image des femmes noires dans le cimetière de Corrèze. Dénoncées, elles eussent été fusillées ou assommées. Elles se mêlent pour moi au peuple rayé de la neige et de la nuit, dans un même mystère : car s'il est vrai que, pour un esprit religieux, les camps, comme le supplice d'un enfant innocent par une brute, posent la suprême énigme, il est vrai aussi que, pour un esprit agnostique, la même énigme surgit avec le premier acte de pitié, d'héroïsme ou d'amour.
« Pour moi, dit Brigitte, ça se mélange beaucoup aussi. D'abord – je suppose que c'était pareil pour vous, Michelet ? – nous ne pensions pas survivre. Au Lutetia, le brave toubib qui a fait mes radios m'a dit : “De toute façon, vous serez toutes crevées avant dix ans.” On ne pouvait pas lui reprocher de bourrer le crâne de ses patients. Nous avons été dans le rabiot dont vous parliez tout à l'heure, même au sens le plus élémentaire. Et puis, je n'étais pas si revenue que ça, puisque chaque fois que je sentais l'odeur des marronniers et des pavés mouillés de l'avenue Henri-Martin, je croyais que j'allais me réveiller au camp, et je me giflais pour m'assurer que je ne rêvais pas. J'en attendrissais les passants. Ce dont vous parlez avait pris une forme bizarre : je trouvais les gens enfantins. Pas les fonctionnaires du retour : ceux-là, je les trouvais seulement idiots. Quand je suis rentrée, à cause du retard, tout le monde me croyait morte. Il y avait deux mois que mon père se taisait... Pourtant, je trouvais que mes parents étaient devenus des mômes. Par délicatesse, ils ne me parlaient pas du camp ; mon père a peu parlé, les premiers jours, mais son silence aussi me paraissait enfantin. Où était la réalité ? Avant la guerre ? Au camp ? Maintenant ? Ça n'a pas duré. Un souvenir précis, je me demande bien pourquoi, c'est ma redécouverte des boutons de manchette des hommes... Là-bas, nous avions le sentiment que si nous avions été des hommes, nous aurions eu au moins l'espoir de nous révolter...
– On ne se révolte guère au-dessous de cinquante kilos », dit Michelet.
Je demande :
« Y a-t-il eu d'autres révoltes réussies que celle des juifs de Treblinka ? »
Nous l'ignorons tous.
« Et il y a aussi les filles qui ne sont pas revenues, dit Brigitte. Pour moi, au fond, je ne sais pas quand je me suis réconciliée avec le genre humain. »
Les déportés ne le savent jamais. La conscience supporte-t-elle cet examen de passage ? Je pense à Möllberg : « Si les civilisations ne survivent qu'à travers la métamorphose, alors, le monde est fait d'oubli... » Et si nos amis ne peuvent pas se souvenir de leur retour chez les hommes ?
« Dans la grande parabole bouddhique, dis-je, ceux qui sont montés dans la barque de la Délivrance ne peuvent apercevoir l'autre rive du fleuve que lorsque la terre a disparu.
– Un israélite de Varsovie, dit le père, m'a raconté qu'après son arrestation, il avait traversé tout le ghetto vide, portes ouvertes, repas sur les tables, comme s'il n'était pas abandonné, comme si la vie était suspendue... Et que, lorsqu'il avait été libéré par les Américains, il avait ressenti quelque chose de semblable, une sorte d'indépendance de la vie... »
Pendant mon évasion de 1940, je suis entré dans le premier cinéma venu pour me déchausser, et échapper au supplice des souliers trop petits. On projetait le bombardement de Varsovie tourné par les Allemands. La vue était prise d'avion : les noirs panaches de l'essence, et une fumée d'Apocalypse sur la barre des maisons en feu. L'avion traversait ; et au-dessus, ce ciel de Golgotha et de massacre devenait une mer de nuages immaculée...
« Et en Espagne ? demanda Michelet.
– Je n'ai pas connu de prisonniers.
– En général, dit l'Espagnol, les fascistes exécutaient.
– Resteraient les nôtres... Mais les aviateurs n'avaient pas l'occasion d'en faire... »
Ce n'est pas l'enfer que l'Espagne appelle dans ma mémoire. Je n'ai pas oublié l'immense cortège des paysans derrière les civières des aviateurs, à Teruel. Mais je n'ai pas oublié non plus une image bien différente. C'est l'aube – l'heure à laquelle, d'ordinaire, nous arrivons sur les lignes ennemies. Je viens du château de pierre blanche et de ferronnerie noire où dorment les pilotes, et marche le long de l'immense verger où je suis souvent venu, le matin, manger les mandarines saupoudrées de givre. À ma droite, de grands sycomores cachent un avion de chasse dont la carlingue d'aluminium brille dans le soleil qui se lève. Il est couvert d'une rosée incolore près de la queue, rose puis rouge lorsque j'approche du siège. C'est l'avion d'un camarade tué hier, et dont le sang a ruisselé sur la carlingue. La nuit l'a nettoyée, et le sang du combat perle avec la rosée qui se forme sur les champs d'Espagne jusqu'aux Pyrénées.
« Ajoutez des choses profondes et saugrenues, dit Brigitte. Au camp, nous vivions dans l'indignation. Une indignation assurée, constante. Que l'on pût traiter ainsi des êtres humains était bizarrement scandaleux. Et nous nous sommes retrouvées ici avec notre indignation sans objet. Comme si nous avions apporté nos pelles. Le jugement des criminels de guerre, nous n'y avons jamais tellement cru. Et puis, à une certaine profondeur, la vengeance aussi, s'use... Tuer les bourreaux n'empêche pas la torture d'avoir existé...
« On parle surtout de ce qui est dramatique, parce que c'est transmissible. Il y a des choses dont on ne prend conscience qu'après, qui n'ont pas même de nom. Par exemple, l'ignorance de notre destin, de celui de nos copines, de celui des nôtres laissés en France, de la guerre... C'était une angoisse permanente, et pourtant, nous étions au comble de l'irresponsabilité. Rentrer dans la vie, ça a été un lit, un bain, une nappe, un couvert, ce que tout le monde imagine. Et le silence. Le silence ! on nous criait après, comme disent très bien celles qui savent ce que ça veut dire. Tout ça était compliqué. L'enfer finit par sembler simple. Là-bas, certains jours, je regardais des arbres comme pour les embrasser, c'était une façon de m'évader ; j'ai mis au moins huit jours avant de pouvoir regarder simplement un arbre libre... »
Je pense aux arbres et aux petits animaux de Nehru.
« Il me semble, dit le père, que le pire est venu de ce que la vie n'était pas, pour nous, le souvenir du temps où nous étions vivants. C'était celui de ce temps, vu du camp. Vu du camp, qui crée plus d'irréalité que la prison. La vraie vie ne pouvait pas coïncider...
– Pour la vie physique, dit Brigitte ; mais au camp, je n'ai jamais imaginé la vie morale des autres, des non-détenues.
– Quand on vient d'échapper à la mort, dis-je, on vit dans la surprise devant l'évidence de la vie. Mais pas dans le domaine moral, si nous pouvons appeler ainsi les sentiments des gens, leur relation avec la vie... La durée du temps passé du côté de la mort doit jouer un rôle...
– N'oubliez pas que nous n'avions pas d'idées, répond Brigitte. C'était une expérience, vous comprenez : une expérience très longue. Quatorze mois de concubinage avec la mort, et pour certaines, beaucoup plus. La mort était présente en nous parce que nous étions toujours menacées, et devant nous parce que nous n'avons pas cessé de la voir. Nous avons touché un noyau. Nous étions parfaitement conscientes de notre lutte. Mais nous luttions appuyées à quelque chose : foi, patriotisme ou solidarité, appelez ça comme vous voudrez, amitié souvent, responsabilité...
– C'est vrai, dit Michelet, je me demandais comment tant de responsables avaient survécu, puisqu'ils ne bénéficiaient d'aucun privilège : la responsabilité nous soutenait.
– Et l'humiliation ne détruit pas l'orgueil..., dit le père.
– Mais l'orgueil qui survit détruit l'humiliation, dit l'Espagnol. Je ne parle pas pour moi : j'étais tourneur, et je m'en suis tiré en faisant des jouets pour les gosses des kapos. Ce que je dis est vrai quand même.
– Quand nous sommes retombées de la lune, reprend Brigitte, il n'y avait plus de camp, vivent les draps et l'eau de Cologne ! Mais l'autodéfense qui nous avait protégées était devenue sans objet. Nous sommes revenues en attendant un monde dominé par elle. Ça n'a pas été tout à fait ça ! Nous avions gravi les quatorze stations, nous avions été crucifiées, et ça se terminait dans le lit de Marie-Madeleine. »
Je regarde le père. Aucune irritation, alors que le monument, il y a dix minutes, l'exaspérait. Son sourire triste semble dire : ma pauvre petite fille !
« Ce n'était pas la Résurrection ! Et tout ça, ne vous trompez pas, avec une énorme part de consentement. C'est ce qui allait le plus mal. Tout ce qui aurait dû nous sauver, sentiments et souvenirs, ne servait plus à rien. Il n'y avait plus d'enfer, il n'y avait plus rien contre l'enfer. Nous avions atteint le pire, et nous nous retrouvions dans un monde pour lequel il n'existait pas. Les gens s'amusaient avec des hochets, mais pourquoi ? Pour ne pas découvrir une évidence qui nous touchait, nous, bien au-dessous de la peau. C'était le retour de Dante chez les distraits. Et il y a eu une chose bizarre. Nous sommes toutes revenues à l'état de cadavres. Après un temps assez court, passé généralement dans la relative solitude du lit, nous semblions... rétablies. Et les nôtres croyaient que nous étions redevenues leurs semblables moralement aussi. Mais nous étions les semblables des copines, et de personne autre. La famille, c'était comme le lit : chaud et étranger.
– Vous êtes d'accord ? » dis-je.
Même le père approuve tristement.
« Comment sommes-nous revenues, dit-elle, j'y ai beaucoup pensé avant, et je n'ai pas eu besoin d'y penser après. Comme il y avait eu les draps et les fourchettes, il y a eu la folie ambulatoire des déportés, la rigolade sans rire et les boîtes de nuit. Tout ça n'a eu qu'un temps, parce que ce n'est pas tellement drôle, et parce que Capoue nous attirait, mais nous dégoûtait. Mais vous savez, les unes et les autres, nous avons assez vite compris. De quoi s'agissait-il pour vivre ? D'être aveugles. Alors, nous sommes redevenues aveugles. Un peu plus tôt, un peu plus tard.
– Pas tout à fait, dit le père.
– Non ; mais ça suffit comme ça... Pour vous, c'est différent, parce que la foi est votre vie même, au camp ou ailleurs...
– L'angoisse trouve toujours sa forme... J'ai souvent rencontré la peur de perdre la foi. Pour moi, c'est inintelligible. Sans doute ne rencontrerons-nous plus jamais le Mal sous un aspect aussi démoniaque ; mais le Mal est impuissant contre la foi. La Bible a répondu d'avance par le Livre de Job... »
Je pense à l'aumônier des Glières qui disait que, pour lui, le Mal n'était pas un problème, mais un mystère.
« Comment les nôtres sont-ils morts ?
– Mon bon ami, me dit Michelet, le révérend père n'a presque assisté que des croyants. Donc, ils se repentaient, eux. Lorsqu'il leur disait : Pardonnez-vous à tous vos ennemis – et Dieu sait ! – ils répondaient devant Dieu.
– Avez-vous vu un seul homme mourir dans la haine ? » lui demande le père.
Michelet réfléchit, et s'adresse à moi :
« Mon bon, il a raison, le père, il a raison... Comme responsable des Français de Dachau, j'ai probablement vu mourir plus de types que lui. Naturellement, pas de la même façon, naturellement ! Je n'avais pas à les confesser, ni à leur pardonner. N'empêche qu'ils auraient pu avoir deux mots à dire sur les Fritz ! Jamais. C'était au-delà. Les dernières paroles ont toujours été pour les leurs : “Quand tu rentreras, va dire à la femme de creuser sous le troisième poirier, à gauche...” Ou : “Dis aux gosses que j'ai fait ce que j'ai pu...”
– La mort pardonne – ou dédaigne ?
– Pardonne, dit le père. Au moins pour ceux qui étaient vaguement chrétiens. J'étais en face de la Grâce.
– Il ne restait pas place pour beaucoup de péchés...
– Simplement le vol et l'assassinat !... dit Brigitte.
– Et pour les autres ?
– Ça devait être la même chose, dit le père, mais ils ne le savaient pas...
– Moi aussi, j'ai été de corvée d'agonie, dit l'Espagnol. Il n'y a pas grand-chose à dire à un agonisant. Vous avez vos paroles, padre, mais les miens n'auraient plus voulu les entendre.
– Si la mort n'est pas... un débouché vers Dieu, il n'y a peut-être rien à dire. Mais je crois qu'il y a toujours une place pour la charité... N'est pas athée qui veut !
– Chez nous, dit Brigitte, malgré la vie commune, la mort était personnelle – comme dans le civil.
– Dans le civil, dit doucement le père, elle n'est pas tellement personnelle... J'ai rarement vu la haine résister à l'approche de la Sainte Agonie... Au camp, la mort s'usait... Ici, non ; et l'approche de la mort ne ressemble à rien autre. Mais là-bas, Satan tenait dans une main l'horreur, et dans l'autre, le pardon... »
Je pense encore à l'Espagne. La légende du président Azaña mourant, en Andorre je crois, et disant : « Comment s'appelle ce pays... vous savez bien, ce pays dont j'étais président de la République... »
Derrière les barreaux, la foule défile comme pour un pèlerinage.
« Tous les matins, dit Michelet, une folle erre, des heures durant, devant vos travaux du Louvre. Elle est devenue folle en déportation. Elle venait pour s'accrocher aux barreaux de la grille ; depuis que vous avez remplacé les grilles par des balustrades, elle marche... »
Ceux qui sont venus saluer les cendres de Jean Moulin en mémoire des leurs passent lentement sur le ciel de la mort – comme dans les villes d'Égypte et de Mésopotamie, en l'an 1965 avant le Christ. On ne revient pas plus de l'enfer que de la mort.
Je suis retourné à Lascaux. Depuis que les hommes y ont pénétré librement, la grotte est condamnée : d'infimes champignons y prolifèrent, écaillent les bisons et les chevaux magdaléniens. Vingt mille ans de survie sans hommes, quinze ans de survie avec les hommes, et la destruction. (Il a fallu cent cinquante millions d'anciens francs pour l'arrêter.) Lascaux est sauvé, à la condition que les hommes cessent d'y venir à leur guise. Le spectacle est presque aussi surprenant – autrement – que celui du temps de guerre. Les failles des roches étrangement lisses ont perdu leur mystère, parce qu'on en distingue les limites confusément, grâce aux réflecteurs invisibles qui éclairent les peintures comme les veilleuses éclairent les icônes. On descend dans le puits par une échelle métallique. Le personnage au masque d'oiseau ne veille plus sur des armes. Des ventilateurs à quatre pales tournent lentement, reliés à des appareils, et semblent apporter aux bisons leur insolite protection, comme autrefois nos mitrailleuses dressées en chiens de garde. Je demande au guide, sympathique et intelligent :
« Que sont devenus les gosses qui voulaient retrouver leur petit chien ?
– C'est moi. »
Il y a une quarantaine d'années...
« Vous savez, le chiot a bon dos ! Ce que nous voulions, mes copains et moi, c'était l'aventure...
– Et les copains ?
– L'un est mort dans la Résistance, l'autre est entrepreneur. »
Nous sortons. Les petits arbres de la colline sont moins petits qu'autrefois, Montignac s'est étendu, et la route atteint la grotte.
« Quand l'accident est arrivé...
(L'accident, c'est la prolifération des champignons.)
« ... certains dimanches, il venait jusqu'à quinze cents personnes... »
À côté de l'entrée, sont dressés deux longs baraquements de tôle.
« Les baraquements des spécialistes ?
– Non : ils ne viennent que de temps en temps. C'est pour les objecteurs de conscience. On les a chargés des travaux de protection... »
1 La « Libération de l'apparence ».
2 L'un des officiers auxquels les déportés se présentaient, à l'hôtel Lutetia.
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