Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

André Malraux · Chapitre 14 sur 23

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Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

Partie IV

IV

 

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I

 

Singapour

Je croyais qu'il n'y avait plus de naufrages ?... À l'aube, une foudre horizontale fait frémir le Cambodge comme une boule de billard dans un trou. Tout tombe. Le bateau ne s'arrête pas. Je vais à la fenêtre de la cabine. Un pétrolier, le nez écrasé, se retire lentement du flanc de notre bateau. Pas de danger, sauf si nous coulions à pic : nous sommes dans les détroits, je vois la côte. La coque est trouée sur trente mètres, mais les passagers du pont, déjà éveillés, ont vu venir le pétrolier, et couru vers l'arrière.

Grâce aux hommes-grenouilles et aux pompes, nous atteignons un quai de fortune. On m'apporte un télégramme de notre ambassadeur au Viêt-nam, qui me suggère de ne pas prendre terre à Saigon. (Peu importe, puisque le bateau ne continuera pas sa route.) Et un télégramme de Paris, qui écarte le Japon, pour revenir à la mission que je devais accomplir auprès de Mao Tsé-toung.

En attendant, j'habite notre consulat général.

Malgré ses deux millions d'habitants, Singapour n'est plus, comme naguère, une ville chinoise. Mais l'agonie de ce qui fut la Chine s'y est réfugiée. Bientôt, les H.L.M. hérissées du linge qui sèche sur des perches tendues et non sur des balcons, auront remplacé les rues construites au temps du gouverneur Raffles, quand les flottes de jonques envahissaient les ports aujourd'hui envasés, quand Macao retentissait des pièces d'or de ses maisons de jeu, et la Chine lointaine, du fracas des dominos qui figuraient les fleurs et les vents... Aujourd'hui, 14 juillet, réception traditionnelle. Les Français, nos amis malais et chinois, les Belges, les Suisses, les francophones. Des Indiens de Pondichéry. Arrive un petit gesticulant que je reconnais avant qu'on l'ait annoncé, bien que je ne l'aie pas vu depuis trente ans : c'est l'un des modèles du personnage qui s'appelle le baron de Clappique dans La Condition humaine : les autres sont morts. Il n'a plus de taffetas sur l'œil, mais un monocle noir. Malgré la calvitie, son profil de sympathique furet n'a pas changé. Jadis, il se fût précipité, les bras en ailes de moulin : « Vous ici ! Pas un mot ! Rentrez sous terre ! » Les retrouvailles achevées, il me dit : « Je suis venu parce que les journaux ont annoncé votre présence. Je serais heureux de causer avec vous, un peu à cause d'autrefois, mais surtout parce que je suis en train de faire un p'petit film sur un type auquel vous vous êtes intéressé au temps de La Voie royale : Mayrena, le roi des Sedangs. J'ai trouvé pas mal de documents de derrière les hibiscus, qui vous intéresseront ! » Il suffirait à m'intéresser. « Vous avez reçu des timbres du royaume sedang ? dit-il. Oui, j'ai pensé à vous. » Je me demandais qui avait bien pu m'envoyer, il y a quelques années, ces timbres très rares. Il habite l'hôtel Raffles, que j'ai habité jadis. Il a de nouveau travaillé à Hollywood, et reçoit la plupart des troupes de cinéma qui viennent filmer des extérieurs en Malaisie. Il inspire au consul et à sa femme la sympathie qu'il inspirait jadis à tous. La cérémonie terminée, il s'assied, son verre de fine-soda dans la main gauche, comme il y a trente ans ; et bien qu'il ait déjà beaucoup bu, lucide, comme il y a trente ans.

« Il n'y a plus d'aventuriers ! »

À gauche l'Inde, au nord le Siam, à droite la Chine et l'Indonésie...

« Tous les vrais farfelus sont maintenant à Hong Kong, mais la race se perd...

– Leur race européenne..., dit le consul. Bien qu'il y ait à côté de votre chambre, au Raffles, quelques journalistes qui sont allés se faire sérieusement blesser dans la guérilla de Bornéo. Mais les farfelus, comme vous dites, ne doivent manquer ni chez les communistes qui veulent conquérir Bali, ni chez les anticommunistes qui veulent les fusiller. Singapour va proclamer un jour ou l'autre son indépendance. Le président Sukarno n'en a pas fini avec ses ennemis, ni la Thaïlande avec la Chine. Le Viêt-nam n'est pas très calme, il y a la guérilla à Sumatra... Que vous faut-il de plus ?

– Rentrez sous terre ! Bali, les ravissantes aux seins nus, membres du parti communiste ! Bravo ! Pas un mot ! Sukarno va se faire ratatiner, ça n'a d'ailleurs aucun intérêt. L'indépendance, on s'en fout. La Thaïlande et le Viêt-nam, bien sûr ! Nonobstant, ce n'est plus l'aventure, c'est ce que les minables appellent l'Histoire. Des chars, des avions, quoi encore ? Un aventurier, ce n'est pas un général en chef ! Pourquoi pas un ambassadeur ?

– En effet, répond notre ambassadeur en Malaisie, venu pour le 14 Juillet. Mais Brooke est devenu rajah au nom de la Grande-Bretagne. Il n'aurait pas pu détruire les pirates avec les bateaux de son sultan ; il y a fallu la flotte anglaise. À Sarawak, il ne reste de son palais qu'un pavillon rose. Entouré de bungalows dont les animaux sont des petits orangs-outangs et des perroquets qui parlent. Peut-être, les aventuriers qui ont réussi...

– À quoi ? Voltigez !

– ... à n'être pas battus, voyons ! Peut-être, disais-je, ceux qui ont réussi sont-ils ceux qui avaient partie liée avec une puissance. L'aventurier auquel vous pensez, celui de Conrad, de Kipling, est né du sommeil de l'Asie.

– Vous avez connu Joseph Conrad ? » me demande l'ambassadeur.

Auquel de mes amis le font ressembler ses moustaches en brosse, encore blondes ? Ce n'est pas à un ami : c'est au colonel type de la dernière armée des Indes.

« Non. Valéry lui a demandé comment il expliquait la supériorité presque constante de la flotte anglaise sur la flotte française, car l'insularité ne lui paraissait pas suffisante. Ça n'a pas donné grand-chose.

« Mais j'ai eu une curieuse conversation, à son sujet, avec Gide. Sous la charmille de Pontigny, celui-ci me demande : “Que pensez-vous de Proust ?” Au temps de Sodome et Gomorrhe, ou quelque chose comme ça... “Si son livre va jusqu'à la fin que nous entrevoyons, dis-je, je crois que Proust deviendra l'un des plus grands romanciers du siècle ; sinon, ce sera seulement très intéressant. Ce que Claudel appelle dédaigneusement sa tourbe d'oisifs et de larbins peut être transfiguré par son ‘ temps retrouvé '. Imaginez-vous Lord Jim dans le salon des Guermantes ?” »

Conrad était alors le seul écrivain étranger dont La Nouvelle Revue française eût honoré la mort par un numéro spécial.

« “Tout de même, répond Gide, votre argument n'est pas tout à fait de jeu...

« Conrad est un grand romancier d'atmosphère, malgré son rythme à la Flaubert ; mais mon admiration va moins à ce que vous avez traduit qu'à une obsession dont je distingue mal l'origine dans sa vie : celle de l'irrémédiable.”

– C'est trrès cuurieux... Quant à l'origine, je la vois peut-être... »

Nous marchons sous la charmille d'où l'on voit l'abbaye bourguignonne et je l'interroge du regard. Il me prend le bras, choisit son ton diabolique :

« Avez-vous connu Mme Conrad ? »

Dîner. Le consul général et sa femme, l'ambassadeur, l'inspecteur des Consulats (ancien poste de Giraudoux), Clappique, moi. L'inspecteur m'intrigue. Ses traits sont les traits de Sioux des Américains repris par la terre américaine. Mais ceux-ci n'ont pas ce teint sombre, ces cheveux plaqués et partagés au milieu, qui me font appeler intérieurement Aile-de-Corbeau ce Peau-Rouge noir dont je n'ai pas entendu le nom. Son immobilité contraste à souhait avec la frénésie de Clappique – mais couve quelque humour. Sous un vent de mer qu'on n'entend pas, la fenêtre s'ouvre et laisse entrer la tiédeur équatoriale.

« Il n'y a plus de Lord Jim, répond l'ambassadeur, parce que tout le monde a des fusils. Si L'Homme qui voulut être roi avait été trafiquant d'armes, la nouvelle de Kipling aurait changé. Nous n'avons plus, et encore ! que l'aventurier-épave.

– Lord Jim et Almayer, crie Clappique, c'est la même chose ! Les deux se croient rejetés, ça ne signifie rien ! Pourquoi sont-ils ici et pas en Europe, voilà la question ! Tarare-pompon !

– Où diable, dis-je, êtes-vous allé chercher l'exclamation de Mme de Pompadour ?

– Tarare-pompon, c'est elle ? Ça ne m'étonne pas. Personne charmante : elle m'avait prévu !

– Nous ne manquons pas d'aventuriers en Europe, dit le consul. Mais le grand romanesque de l'aventure, le décor exotique, n'existait pas autrefois. Marco Polo est surpris par la Chine comme un Européen peut l'être par les États-Unis : pas plus. L'Asie ne devient fantastique qu'à l'époque où nous en devenons maîtres.

– Et où nos moyens de la conquérir nous séparent d'elle, dis-je : les armes à feu et les machines. Deux cents ans plus tôt, la guerre de l'opium n'eût pas été concevable. Il est très vrai que les Espagnols appelaient Maures les Mexicains, lorsqu'ils ont découvert le Mexique.

– L'exotisme joue certainement, répond l'ambassadeur. Mais à sens unique : roi-épave, l'aventurier est un Européen en Asie, non un Asiatique en Europe.

– Rentrez sous terre ! Les Mille et Une Nuits sont pleines d'aventuriers !

– Il y a un point commun à la plupart des aventuriers-épaves, dis-je : l'errance. Les aventuriers rois ont été sédentaires ; les autres, rarement. Almayer est une exception.

– Au XVIIIe siècle, répond l'ambassadeur, l'aventurier, en Europe, est un usurpateur du surnaturel, vous ne croyez pas ? un Cagliostro.

– L'aventure joue son rôle, mais je crois que l'Asie aussi. La découverte des Mille et Une Nuits a succédé à la mode des contes de fées, les westerns aux Mille et Une Nuits. Chaque époque connaît des lieux privilégiés du rêve...

– Et, bien avant, monsieur le ministre, il y a eu les aventuriers malgré eux. La petite prostituée du Pont-au-Change rencontrée par les envoyés du pape qui atteignent Karakorum pour y apprendre la mort de Gengis Khan...

– La mère de Saladin n'était-elle pas une princesse chrétienne capturée en Autriche ? dis-je. La petite grue avait été sauvée parce que les princesses nestoriennes ne voulaient pas de femmes de chambre bouddhistes. Mais l'orfèvre français que les envoyés ont rencontré avec elle ? Il avait survécu parce qu'il avait ciselé des personnages d'argent qui crachaient de l'hydromel...

– Sans parler, tout simplement, de Marco Polo, qui fut ministre aussi. Mais je maintiens que l'aventurier de la littérature anglaise du XIXe siècle est lié au sommeil de l'Asie. Qu'est devenu ce sommeil, pour les indigènes d'Océanie qui ont assisté aux combats des Américains et des Australiens contre les Japonais ? »

L'ambassadeur a été haut-commissaire de France aux Nouvelles-Hébrides. Le haut-commissariat anglais eût tellement mieux convenu à son visage de ministre des Affaires étrangères britannique... Il est parfait, et le serait au cinéma.

« Vive le réveil de l'Océanie ! dit Clappique. Ça consiste à fabriquer des postes de radio imaginaires, et, pan-pan ! taper dessus pour faire venir des avions enchantés ! La vie doit être belle, par là ! J'en veux !

– La situation de la Nouvelle-Guinée est pittoresque, en effet, me dit le consul. Les liberty-ships américains ont apporté l'abondance. Suivis des avions de transport. Ceux-ci atterrissaient sur les champs militaires, en liaison télégraphique avec eux. Les indigènes déboisent, tapent sur les touques pour appeler les avions de l'abondance qu'enverront les Américains. Ou les ancêtres, plus blancs que les Blancs. Ou Jésus. Il a fait ce qu'il a pu, mais les Juifs l'ont crucifié dans le ciel au-dessus de Sydney, il y a trois générations. Le premier bateau : l'arche, était commandé par Noé, un capitaine blanc, pas Australien. La transformation du christianisme est d'ailleurs intéressante. Un prophète papou est envoyé à Brisbane. On lui parle du transformisme. Il découvre avec stupéfaction que tous les Blancs n'ont pas le même dieu. Aujourd'hui, dans les villages, on dit qu'il y a deux races de Blancs, l'une, qui croit au totem Jésus, l'autre, au totem Monki-Monkey, le singe...

– Si l'un des Apôtres, répond l'ambassadeur, revenait dans un village européen, serait-il moins étonné ? Tout cela est, en effet, très pittoresque. Mais pas si fou que ça, monsieur le ministre, si j'en crois un administrateur qui prépare une thèse là-dessus. Il ne croit pas que le culte des cargos soit né des liberty-ships, monsieur de Clappique. Peut-être du bateau du premier Blanc établi en Nouvelle-Guinée. Un Russe que les indigènes ont déifié. Mon administrateur pense que le mythe existait déjà. Ce sont les Ancêtres qui envoient les bateaux sacrés. Pas étonnant dans un pays où la roue, le couteau sont arrivés par bateau. Les légendes s'enchevêtrent. Dieu confisque le cargo à Adam et Ève. Il le rend à Noé, en effet, et à ses deux fils Sem et Japhet. Il le refuse à son fils Cham, qu'il exile en Nouvelle-Guinée. Mais en fait, songez que les cargos sacrés n'arrivaient pas, sauf pendant la guerre. Et continuent à ne pas arriver. Qui les en empêche ? D'abord, des esprits ennemis des Ancêtres. Mais les missionnaires ont enseigné que les Ancêtres aussi arrêtaient les bateaux, parce qu'ils sont des Satans. Les indigènes ont remis les Satans aux missionnaires, prié Dieu et Jésus. La crucifixion au-dessus de Sydney est bien faite pour nous retenir. Un chef papou va en Australie, comme votre prophète, cher ami ; on lui montre le musée ethnographique. Il est épouvanté : les dieux et les Ancêtres sont là, prisonniers. Les missionnaires menteurs ne les ont pas brûlés. Voilà pourquoi les cargos n'arrivent pas ! À Sydney, Jésus avait enseigné aux Satans à fabriquer les cargos, mais il a été crucifié, les Satans sont en prison !... On n'a pas tout à fait abandonné les missions, on a recommencé à prier les Ancêtres. Et ainsi de suite. L'administrateur insistait sur : le mythe n'est pas le souvenir confus d'un débarquement, il existait, depuis très longtemps, les débarquements l'ont nourri...

« On peut sans doute écrire des romans sur les cargo-cults et les avions enchantés ; mais si un nouveau Brooke paraissait en Nouvelle-Guinée, il lui faudrait des émetteurs et non des touques, de vrais avions, de vrais cargos. Donc, un lien avec un vrai pouvoir. Le mythe de Rimbaud s'éloigne.

– Mais, mon cher Pierre, dit l'inspecteur, tes Nouvelles-Hébrides abritaient bien encore quelques fantaisistes ? »

L'inspecteur semble porter lentement à sa bouche une invisible pipe de sachem, et n'ajoute rien.

« Jacques Viot, antiquaire farfelu, dit Clappique, est revenu avec une cargaison de fétiches, de tapas et d'autres machins, parce qu'il s'était fait passer pour sorcier ! Quelques prestidigitations, et le truc qui fait croire qu'on s'arrache un morceau de pouce ! Voltigez ! »

Il exécute le tour, les mains dressées.

« Serait-il facile, répond l'inspecteur, de définir ce que nous appelons aventure ? Giraudoux avait fait créer mon poste pour aller se promener. Je me suis débrouillé pour l'hériter, en quel honneur ? Le voyage ? Non. Une sorte de poésie ? d'extravagance ? De la passion que m'inspirent encore des endroits qui s'appellent avenue Peu-de-Chose ou rue Babiole ?

– Haïti ?

– Oui. Je suis allé à l'île de la Tortue, où sont enterrés, selon la tradition, les trésors des grands pirates. Peu importe le pittoresque local, bien que je ne déteste pas les enfants à qui on demande : “Que feras-tu, quand tu seras grand ? – Un métier paresseux.” Mais j'ai vu les cavernes des flibustiers. »

Il raconte des histoires de flibuste avec lenteur, mais avec une précision digne de celle de Clappique. Les argousins tiraient des prisons une foule de prostituées voleuses ou meurtrières. « Vous partez pour les Isles, où vous serez épousées par les gentilshommes qui n'ont pas de femmes blanches. » Elles le croyaient avec modération. À leur arrivée, le chef des flibustiers tenait un discours traditionnel : « Nous ne vous demandons rien du passé. Quant à l'avenir, voici ma carabine, et si la femme que je choisis me manque, la carabine ne la manquera pas. » Ces gentilshommes galants, habillés, comme Robinson, de toile à voile et de peau de chèvre, les choisissaient puis les emmenaient. Première caverne. Seconde caverne, cave et araignées. Elles regrettaient leur prison. Troisième caverne : costumes de cour, vaisselle d'or. Des tables de pierre chargées de chandeliers d'argent ; par les trous, de grandes lianes, et, au-dessus de magnifiques tapisseries, des chauves-souris endormies, pendues par les pattes, comme des poires. Les flibustiers n'avaient jamais rien pu vendre de ce qu'ils avaient conquis de plus précieux : à qui ? Alors, les trésors étaient accumulés dans les cavernes, et les tapisseries à fil d'or parcourues d'araignées attendaient les filles de Saint-Lazare.

« Ah ! j'aimerais, dit Clappique, les mémoires d'une de ces dames ! J'en veux ! Enfoncée, Manon Lescaut !

– Vous n'avez nulle chance, cher monsieur. Il existe beaucoup de textes sur la flibuste, à commencer par le brave Oexmelin. Rien de ces femmes. Elles ne savaient sans doute pas écrire, et...

– Elles auraient pu raconter !

– ... et elles ne sont guère revenues en France. Bien entendu, je rêve du film qui nous montrerait un Robinson et une cocotte au milieu des trésors ! Mais aussi, plus banalement, de ceci : elles n'ont nécessairement pas vécu qu'avec des hommes... Qu'a bien pu être le rapport d'une fille de Saint-Lazare avec une esclave de l'île de la Tortue ? »

Il pose soigneusement ses couverts, reprend son geste de sachem ; mais le calumet de paix est remplacé par un doigt ironiquement docte, qui souligne :

« L'un de mes inspectés de Sumatra m'a bien plu. Ce fonctionnaire pressait une jouvencelle locale. Il parlait la langue, mais ça lui faisait une belle jambe ! Alors, mon cher, un jour, il a eu l'idée géniale de se souvenir des Contes de Perrault. Le folklore de Sumatra était familier à la fille, et beaucoup de légendes de l'Inde. Mais le magique appartient à l'exotique, c'est-à-dire, pour elle, à l'Europe. Elle s'est mise à raconter Le Chat botté aux gosses. Vous vous souvenez que le meunier laisse à ses trois enfants le moulin, l'âne et le chat. Or, il n'y a pas de moulins à Sumatra : le moulin devient une maison-des-morts, avec les ailes triangulaires des aigles disposées autour de son pignon en proue : le mot ailes ne peut signifier que les ailes des oiseaux. »

Un moulin est d'ailleurs une étrange bête. Je revois ceux du désert de Lout, en Perse, gibets dans le soleil couchant.

« L'âne ? Mon cher, un cheval velu qu'ils ne connaissaient guère, avec des oreilles gigantesques.

– Vénérez les ânes ! dit Clappique. J'ai rêvé un jour d'animaux bizarres, genre cochons d'Inde, vous voyez ça ? Je leur ai dit : “Qu'est-ce que vous foutez là ?” Ils m'ont répondu : “Nous sommes des lapins d'avant les oreilles. »

L'inspecteur Aile-de-Corbeau, qui avait repris ses couverts, les repose, et lève de nouveau son index-calumet.

« Pourquoi les bottes du chat ? Parce qu'elles sont magiques, ou pour permettre au chat de se tenir debout sur ses pattes de derrière en lissant ses moustaches ? »

L'histoire continue. Le roi est remplacé par le Maître-du-Pétrole ; l'habit doré, par un uniforme hollandais. Les paysans disent, comme dans Perrault, qu'ils appartiennent au grand chef de Kaabah (le marquis de Carabas), parce qu'ils ont peur d'un chat qui parle. L'ogre est européen, habite un ascenseur, pourquoi ? accueille bien le chat parce qu'il salue mieux que les hommes, en passant sa patte par-dessus son oreille. L'ogre mis au défi se change en souris, comme dans le conte ; le chat le mange, quitte l'ascenseur et entre dans une grande salle où se trouve préparé un festin de lardons de sanglier et de jarres d'alcool de riz. Victuailles entourées d'une assemblée de boîtes-à-portraits et de pièges-à-voix, c'est-à-dire d'appareils photo et de phonographes. Le Maître-du-Pétrole donne évidemment sa fille au grand chef, qui possède (dit le chat, la queue en l'air) un si bel ascenseur, et un si grand gratte-ciel où sont toujours préparés des festins. La fin est celle de Perrault : le chat devient propriétaire d'un grand nombre de plantes-à-pétrole avec leurs petites bêtes volantes (les derricks et les hélicoptères), il achète une maison dorée ornée des portraits des chats de sa famille, « et ne court plus après les souris que pour se divertir ».

« L'admirable, mon cher consul, c'est que notre ami n'a jamais pu tirer au clair ce qui, dans l'esprit de la fille, appartenait au conte et ce qui appartenait à l'Occident. Elle pensait que nous arrosons les derricks, pour les faire pousser. Mais le Chat botté est-il plus étonnant qu'un avion ? Elle a dit : “Est-ce que le chat parlait aussi bien que les perroquets ? Tu devrais m'emmener dans ton pays. J'aurais peur... Mais je m'habituerais. Ici, on mange, on mange, on dort, on meurt...”

– Chapeau ! Il l'a baisée ? Dans mon film, Mayrena raconte un machin du même genre.

– Tu as vu des chats à Sumatra ? demande l'ambassadeur à l'inspecteur.

– Je n'ai jamais vu de chats nulle part, sinon à Venise et sous le pont de Galata, où se tient le marché aux poissons. Nonobstant, comme dirait M. de Clappique, permets-moi de te dire sagement que s'il n'y avait pas de chats à Sumatra, mon histoire n'en serait que meilleure : tu t'embourgeoises.

– Pourquoi n'y en aurait-il pas ? dit le consul. À Bornéo, il y a les fameux chats verts, qui sont simplement des chats à poil de lièvre, comme ceux d'Abyssinie... Savez-vous ce qui m'a le plus frappé, là-bas ? Les jouets qu'on apporte aux dieux. Imaginez : des poupées devant l'autel de la Sainte Vierge, des animaux mécaniques devant l'Enfant-Jésus – et quoi, devant la Crucifixion ?

– Allons mettre des lapins mécaniques aux pieds de l'Enfant ! dit Clappique. Et que ça saute !

– Mais vos lapins, monsieur de Clappique, sont sympathiques parce qu'ils sont condamnés. Jeux de brousse, épisodiques... Alors que Djakarta, Bangkok sont aujourd'hui de puissantes capitales. »

Bangkok, vers 1925, était encore une des villes les plus irréelles du monde, la sœur d'Ispahan et de Pékin. Pas de gratte-ciel, pas de ponts. Sur la rive gauche, les temples couverts de morceaux d'assiettes de la Compagnie des Indes, étincelants dans le matin, et dont le vent faisait sonner les clochettes. Les portes des palais surmontées de fleurs de porcelaine serrées comme celles des bouquets de mariées, et les cornes qui hérissaient une Asie de paravent. Je ne suis pas revenu à Bangkok. Mon dernier souvenir de Thaïlande, c'est la visite des souverains en France. Le roi, dans la voiture qui nous conduisait à Versailles, m'avait dit : « J'ai fait

remarquer à Baudouin1 que nous seuls, les rois, sommes encore capables d'être démocrates... » Après le déjeuner, visite du château. La reine Sirikit est l'invitée qu'a préférée entre toutes le général de Gaulle. Sa beauté était liée à la grâce que le bouddhisme donne aux femmes : elles semblent toujours préparer des bouquets. Dans la chambre de Marie-Antoinette, sur un chevalet, le terrible portrait commencé dans la gloire, terminé au Temple, et retrouvé plus tard, troué en maints endroits par les piques révolutionnaires. La reine Sirikit me demanda pourquoi ces trous ; je le lui expliquai. Oubliant que je connaissais un peu sa religion, au moment de partir elle dirigea ses doigts vers eux, selon le geste de la bénédiction bouddhique...

L' inspecteur a posé ses mains à plat sur la nappe, et reprend, avec son immobilité peau-rouge :

« Bornéo surprend encore : Seria est une ville du pétrole, entourée de villages qui vivent à l'âge de pierre. Trois cents derricks dans la mer, mon cher, avec leur plate-forme à hélicoptères. Des bungalows, naturellement : toutes les villes du pétrole se ressemblent. »

Je me souviens d'Abadan, au fond du golfe Persique : des bungalows, en effet, dominés par les usines verticales comme par des pylônes de temples égyptiens ; je me souviens aussi de la procession de sélénites des derricks à travers le désert de Mésopotamie.

« Dans les villages, mon cher Pierre, les chiens qui hurlent et ne savent pas aboyer, les cris des coqs de combat toute la nuit, les enfants à clochettes pour que leur mère les retrouve dans l'ombre des maisons communes. Les animaux volants : écureuils, singes, et même lézards. Chaque sauvage avec une montre-bracelet arrêtée. Les Japonais les avaient apportées par pleins camions. Aucune montre ne résiste au climat. Mais tu sais, mon cher, c'est inquiétant, un lieu où il y a des montres partout, et l'heure, nulle part...

« Les lépreux sortent à quatre pattes de leurs cabanes, éclairés par les torches rouges du pétrole qui flambent à vingt kilomètres. Dans les longues-maisons des anciens chasseurs de têtes, on trouve les crânes des Japonais morts dans la brousse pendant la guerre, leurs lunettes en place. »

Clappique se lève d'enthousiasme, et se rassied sous le regard d'Aile-de-Corbeau placide et souriant – en faisant tomber un des masques du mur auquel il est presque adossé.

Sur tous les murs crème, sont fixés des objets populaires : marionnettes, masques (bien choisis), du Siam, de Java, de Sumatra, des îles, de Nouvelle-Guinée. Au musée, dans l'après-midi, parmi tous les masques serviteurs ou maîtres du rêve au long de trois mille kilomètres, j'éprouvais le même sentiment, éprouvé jadis dans le port entre les jonques, nos paquebots et les praus malaises : une ville où tout se rencontre, où le Siam est confusément voisin des Célèbes, où une population chinoise s'affaire entre l'Inde et l'Australie. Je viens de retrouver l'Inde, je vais retrouver la Chine : des continents, avec leur puissante unité. Ici, quelle unité, depuis Rangoon jusqu'à la Nouvelle-Guinée ? Pourtant, ce tout disparate forme un monde, lui aussi, un monde qui n'est pas seulement l'univers britannique où se mêlaient les océans conquis. Singapour est une étoile de mer.

Mais déjà elle n'est plus l'Empire, déjà les jets et les avionnettes ont remplacé les paquebots et les praus. Elle unit l'internationale des petits gratte-ciel à l'internationale des doux sauvages et des chasseurs de têtes, naguère conquise par le Râmâyana, et j'entends, une fois de plus : écoute la rumeur d'Ys qui s'engloutit, de Byzance qui s'écroule doucement ; écoute s'éteindre ce qui fut Singapour, en 1965 de l'ère chrétienne...

Je connais depuis longtemps ce sentiment solennel et sinistre. Il ne s'agit pas de la durée qui nous emporte, et que la pensée ou l'œuvre d'art reconquiert ; il s'agit de l'aigle héraldique dont l'ombre passe sur moi comme le vent tiède de l'Océan ; du Temps meurtrier qui envoie au néant les histoires et l'Histoire. Le souvenir transfiguré reconquiert la jeunesse perdue ? La pensée reconquiert la durée ? J'entends la rumeur déjà lasse : écoute-moi, écoute-moi bien prier pour l'agonie de ce que tu appelais l'Europe ; bientôt, on ne se souviendra plus que de mon chuchotement...

L'ambassadeur est en train de demander à l'inspecteur :

« Que penses-tu du communisme de Bornéo ? Les journalistes américains qui habitent le Raffles n'ont pas rigolé.

– Le poison des fléchettes de sarbacane n'est pas recommandé. Quant au communisme, voici. Tu arrives à Brunei. Il n'y a rien dans les magasins ; mais sur les trottoirs, pêle-mêle, des machines à écrire, des soutiens-gorge, des chapeaux, des fusées pour les feux d'artifice, et ainsi de suite. Passent des indigènes terrifiés par les autos, brosses à dents sur les oreilles à la place des canines de tigre qui signifiaient que leur porteur avait apporté une tête à son village. Ils désirent les objets qu'ils voient sur le trottoir, et croient que les Blancs les empêchent de les acquérir. Le communisme permettra enfin d'emporter des chapeaux et des fusées.

– Mais autour des derricks ?

– À Seria, les ouvriers ne sont pas des prolétaires à leurs propres yeux, ils sont de grands bourgeois. Le communisme n'existe ni là ni dans la brousse, où les indigènes sont très hospitaliers. Il faut seulement prendre garde aux photos : si tu photographies quelqu'un qui meurt le lendemain, tu as pris son âme dans ta boîte-à-un-œil. On te tuera. Ennuyeux.

« La fille de Sumatra ne m'a pas seulement plu à cause de son Chat botté : elle m'a convaincu, parce que son père ne lui a pas demandé son avis. À Bornéo, être amoureux est coupable. Tout le monde couche avec tout le monde, mais les unions dépendent du chef, non des personnes.

– Vos gens entourés de lézards volants, dis-je, conçoivent le mariage comme Saint-Simon : “Monsieur le duc, je souhaite épouser votre fille aînée. – Hélas ! monsieur le duc, elle est promise. – Mais n'en avez-vous pas une autre ?”

– À peu près. Drôle d'univers. J'ai discuté avec un chef qui disait en réfléchissant : “Si nous étions chrétiens ce serait ennuyeux, mais nous ne devrions pas attendre les présages des aigles-pêcheurs pour commencer nos semailles. Et nous pourrions couper la tête de nos invités. Je connais la ville : j'ai été en prison. C'est là que j'ai appris à coudre à la machine. La prison est moins bête que la ville. Elle est comme la brousse : on n'est pas obligé de payer pour se nourrir. Chez nous, pendant la guerre, il tombait du ciel de grands parapluies blancs.” »

Parachutes multicolores dans la nuit de Corrèze, feux de position semblables sans doute aux feux de village des Dayaks, champignons légers qui descendaient, il y a vingt ans, de la Bretagne à la Nouvelle-Guinée et au Japon...

« J'ai fait des pagnes pour toute la tribu, disait le chef. On a voulu nous apprendre à tirer, mais nous préférons les sarbacanes. Les Japonais donnaient cinq cents roupies pour une tête d'Australien ; il n'y en avait pas beaucoup. Ensuite, il y a eu beaucoup de têtes de Japonais, mais les Australiens ne donnaient rien. À la fin, la chasse a été interdite. Les Blancs ne savent pas ce qu'ils veulent. »

L'ambassadeur dit :

« Savez-vous qui était en poste en Suède, quand Rimbaud abandonna son cirque et se fit rapatrier ? Gobineau. »

Clappique lui tend – en vain – son monocle noir, que le visage de l'ambassadeur appelle incontestablement plus que le sien :

« Gobineau ! Très digne ! Du plus heureux effet ! Un cirque, c'est bien ! Rimbaud aurait dû y rester. Minable ! Bourgeois ! Rentrez sous terre ! Ah ! le temps où la flotte du roi de l'opium était en face de Chang-hai !... Que faire aujourd'hui ? le pitre ? Cher pays ! La plus mirobolante aventure doit avoir été celle de la petite-fille de Timour : dans mon film, je la fais raconter par Mayrena.

« Il est sur le bateau qui longe la côte d'Annam – 1888, pas un mot ! – la nuit, entouré d'idiots en toile blanche et d'idiotes de l'époque. “Appelez-moi Alphonsine, monsieur le baron... Racontez-nous : c'est intéressant aussi pour les dames, ces his-toires-là...” »

Clappique minaude. Dès qu'il s'échauffe, sa voix entrecoupée se transforme en voix grave et folle de grand comédien romantique, Frédérick Lemaître entre Ruy Blas et César de Bazan. Il remet et assure le monocle noir.

« Petite-fille de Timour, elle l'était comme cette charmante drôlesse de Lavallière l'était de Henri IV, messieurs ! mais du moins fut-elle épousée – à la musulmane ! Elle avait été prise par les troupes de l'émir avec une caravane de Perse, vendue comme esclave et devenue celle du petit-fils de l'empereur. Gringalet, de mœurs... vous m'entendez ! et occupé de poèmes quand les chevaux impériaux foulaient les Portes de Fer ! »

Il glisse son monocle dans sa poche, renverse noblement la tête, et caresse avec lenteur une barbe olympienne. Son physique de belette disparaît : comme tous les grands mimes, il parvient à en suggérer un autre :

« ... Mais le prince héritier, qui commandait à la bataille d'Angora la cavalerie de la garde, fut sabré par les gens de Bajazet. Notre prince devint, hélas ! l'héritier de l'Empire. Le vieux Timour, écrasé de chagrin, regardait ces épaules incapables de soutenir la lance, sur lesquelles il allait jeter le plus grand empire du monde ! Il n'eut rien de plus pressé que de faire arrêter la fille, jugeant sans doute, messieurs, qu'un empire survit parfois à la bêtise d'un homme, mais à la bassesse d'une femme, jamais !

« Vous savez que l'agonie de Timour commença lorsqu'il atteignit la Chine. Il mourut quelques jours plus tard ; les généraux ordonnèrent la retraite. Et telle était la terreur qu'il inspirait, que nul n'osa déclarer sa mort : les lanciers revenaient, la queue de renard à la lance, et la Garde escortait la litière fermée où se décomposait le terrifiant cadavre, comme si, malgré l'odeur, l'émir eût été capable de se réveiller pour faire encore couper quelques têtes indiscrètes ! »

Il se peut que le numéro soit élaboré, mais Clappique improvise, pris par l'imitation elle-même, et par une éloquence de conteur oriental que l'alcool exalte, bien que le baron ne soit manifestement pas ivre. Je le crois surtout possédé par ce ton délirant qui exprime un personnage, sans doute, mais appelle un monologue inépuisable.

« Assurée d'être condamnée à mort, la femme était allée se jeter aux genoux de l'impératrice, en se déclarant enceinte. Le sexe le plus gracieux et le plus éprouvé a de la chance, messieurs ! Quel moyen un homme eût-il trouvé de gagner sept mois ? Timour mort, pas plus d'enfant que sur le dos de ma main, mais le prince devient empereur. Bien incapable de prendre avec un poing de gentilhomme les rênes de l'Empire ! Dans toutes les provinces, les courriers impériaux jetèrent l'ordre d'envoyer les trésors à Samarkand. On les réunit, on réunit aussi les musiciens persans avec leurs violes et leurs instruments à long manche !

« Chaque nuit, l'ancienne esclave était assise sur un des trônes devant le grand bassin de mosaïque turquoise où nageaient les cyprins sacrés de Timour. Les musiciens jouaient sous ces étoiles d'Asie que nous avons au-dessus de la tête, messieurs ! Les serviteurs apportaient à la princesse immobile les trésors de l'Empire. Et elle les jetait aux poissons, par poignées !

« L'armée revint à marches forcées. Les généraux prirent le pouvoir. Le prince déposé, sa sublime drôlesse fut exposée au pilori deux jours, et la populace vint cracher sur ses diables d'yeux qui avaient dédaigné les trésors !... »

Clappique baisse la tête, caresse sur sa poitrine sa barbe imaginaire, déploie un geste désabusé :

« Elle ne mourut que vingt ans plus tard, dans une maison de faubourg où elle était devenue blanchisseuse... »

Puis il tire sa pochette, essuie son front qui ruisselle, remet son monocle, et reprend sa voix de fausset :

« Ça, c'était sérieux ! Rentrez sous terre, avec votre Rimbaud affreux ! Quarante mille francs en or dans sa ceinture ! Revient pour se marier ! Un aventurier est célibataire !

– Votre collègue russe, dis-je à l'ambassadeur, m'a raconté que lorsqu'on a tiré Timour de son tombeau de Samarkand, je ne sais plus en quel honneur, on a découvert qu'il était roux. L'inscription disait : “Maudit soit celui qui ouvrira ce tombeau.” Deux jours plus tard, Hitler entrait en Union soviétique...

– Et Java ? demande l'ambassadeur au sachem.

– J'aurai voulu trouver des documents sur les Français de la République batave, vers 1795. Rien, mon cher ! L'île reste extraordinaire, si l'on pense qu'elle est si proche. Le soir, les cerfs-volants au-dessus de Djakarta... »

Je me souviens des combats de cerfs-volants éperonnés comme des navires, jadis, au-dessus de Bangkok ; et des duels de poissons-combattants, dans les bocaux dont l'eau rougissait tandis qu'un petit poisson devenait multicolore en montant mourir à la surface...

L'inspecteur parle de l'obélisque colossal et de son musée Grévin, des voiliers de Surabaya, des arbres chauves dont les feuilles sont remplacées par les renards-volants suspendus, qui s'envolent en ouvrant leurs ailes transparentes ; de la division d'élite derrière son conducteur à peau de tigre ; du Président accompagné de son sorcier, de la propagande politique confiée aux théâtres d'ombres...

« Vous voyez le genre, dit Clappique : le héros qui repousse toute l'armée des singes se met à gueuler : Vive le Parti communiste indonésien !

– Oh, c'est beaucoup mieux, monsieur de Clappique : l'animateur des marionnettes reprend la phrase séculaire : “Maintenant, les arbres vont se changer en spectres, et le monde des ancêtres, animer le pauvre monde des vivants.” Alors l'Indonésie se met à parler avec cette voix des ancêtres. C'est aussi ce qui se passe avec Sukarno : puisqu'il est, pour tous, le Père de l'Indépendance, il est aussi le Délégué des Ancêtres. Vous le connaissez, monsieur le ministre ?

– Un peu. Il est le seul chef d'État jovial que j'aie rencontré : à Orly, il est allé de l'avion vers le salon au pas de course en me parlant de mes livres, a serré les mains des officiels français, tiré au passage la barbe de quelques officiels indonésiens, et a disparu, suivi d'un dernier éclat de rire...

– En Malaisie, dit l'ambassadeur, on affirme que l'insurrection communiste aura lieu avant la fin de l'année.

– Et aussitôt après, mon cher Pierre, la guerre civile...

– Les communistes sont cinq millions. Et leur parti est antérieur au Parti communiste vietnamien.

– Leurs adversaires, quatre-vingt-quinze millions, mon cher. Les communistes prendront le pouvoir, et ne le conserveront pas. On les hait, et le mélange du nationalisme, des religions et des coutumes est très fort.

– Les Chinois ?

– Ils ne sont pas des Chinois de Mao. Ni de Tchang Kaï-chek. Ils affichent prudemment le portrait de Sun Yat-sen, et sont des Chinois-de-Java.

– Il me semble aussi, dit l'ambassadeur, grattant sa moustache anglaise. Quant à tes religions et tes coutumes, l'orthodoxie n'était pas nulle en Russie, quand Lénine a pris le pouvoir.

– Mais sans la guerre, dis-je, le communisme eût-il été plus fort que l'orthodoxie ?

– Vous verrez, dit l'inspecteur : on tuera quelques milliers de Chinois par-ci, par-là, mais le jeu se jouera entre Indonésiens. Et dans le domaine religieux. La dernière Constitution de Sukarno proclame un dieu unique. Il aura fort à faire. Si l'insurrection communiste n'est pas immédiatement victorieuse, mon cher, elle deviendra sacrilège. Alors, selon les meilleures traditions, une nuit, tout le monde commencera à égorger tout le monde. Le prix des kriss a doublé. On égorgera d'abord chez toi, Pierre, du côté de Macassar. Une fois de plus. »

Et moi, quand suis-je venu à Macassar ? Il y a trente ans ? Des jonques dans la grande rivière, et une porte de pierre noire comme nos portails d'Auvergne, érigée, je crois, en l'honneur du tombeau d'Albuquerque. Les Portugais, les Hollandais, les farfelus français de 1795, le royaume sumatranais de Srivijaja, avec lequel veut rivaliser celui de Sukarno, aussi vaste et sans doute aussi fragile. Sukarno m'a dit, à l'Élysée : « Nos cent millions d'habitants » et j'ai eu envie de lui répondre : « Pour combien d'années ? » Je n'aurais pas eu envie de répondre à Staline : « Votre multitude, pour combien d'années ? », ni même à Nehru. Je crois à la réalité de l'Insulinde, mais, à mes yeux, elle n'est pas politique : ce pays a marié les mystiques comme d'autres ont concilié les dogmes. L'expression : le temps des grandes découvertes, m'a toujours fait rêver : et si nos misérables ports mérovingiens avaient été « découverts » en leur temps par les bateaux de Srivijaja, maîtres des mers d'Asie ?

Le dessert est la gula malacca, le riz au caramel et au lait de coco. J'en ai mangé au Raffles Hotel, vers 1923... La plus belle femme que j'aie vue quittait la salle à manger ; entre l'océan Indien et la mer de Chine, la nuit tombait sur l'Empire britannique...

Le dîner terminé, je pars, avec Clappique, pour l'hôtel. Il veut me lire son projet de film – et me montrer au passage la rue de la Mort, que je n'ai jamais vue.

Notre voiture quitte le boulevard ; il me demande, comme si l'obscurité le ramenait à la conversation du dîner :

« Quel est l'aventurier qui vous a le plus intéressé ?

– Ça dépend des jours... Ce soir, disons : Renaud de Châtillon.

– Le roi de Syrie ?

– Seigneur d'outre-Jourdain. Je pense à lui parce que je viens de longer la côte d'Arabie avec ce pauvre Cambodge ; Renaud est l'antichevalier : Jaufré Rudel part pour Tripoli afin de rencontrer la reine Melissinde qu'il aime sans l'avoir jamais vue, et Renaud, parce qu'il la sait veuve et veut l'épouser. Le plus fort, c'est qu'il y parvient – alors que le pauvre prince-poète meurt avant d'avoir atteint Tripoli. Renaud se fait nommer chef de la garde varangienne...

– Les gorilles locaux ?

– Oui. Il épouse la reine. Elle meurt : le voilà roi. Il traite avec Saladin pour le passage des caravanes de La Mecque à travers son royaume. Mais il fait transporter une flotte chrétienne démontée, depuis Tripoli jusqu'à ses terres de la mer Rouge, et, je crois, prend Médine. La ville était sainte, elle n'était pas riche. Il pille donc la plus somptueuse caravane islamique aventurée chez lui... »

Clappique lève un doigt mémorable, et cite :

Avez-vous vu, dit-elle, un bel enfant que j'ai ?

Et l'ogre, ta-ta-ta, lui dit : Je l'ai mangé.

Or, c'était maladroit...

« Victor Hugo a raison : c'était maladroit.

– Saladin conquiert l'outre-Jourdain, ramène Renaud au Caire, attaché sur un chameau (le prisonnier tourné du côté de la queue du chameau, grand signe de mépris), rejette sa tête en arrière en la tirant par ses cheveux blancs, lui reproche sa trahison et lui coupe la gorge. Vous êtes satisfait ?

– Ce maquereau mirobolant me comble, chéri ! »

L'auto tourne au coin d'un marché éclatant de néon et du chahut des disques chinois ; traverse un boulevard obscur, s'arrête à l'entrée d'une rue. Les voitures n'y ont pas accès, et des échoppes sont établies sur la chaussée. Des ombres convergent vers une lumière d'autrefois, coupée de ruelles où des lumignons tremblent au fond de la Chine éternelle. Le dernier marchand s'enfonce, son bambou sur l'épaule, au son décroissant de sa cliquette. Le marché voisin beuglait de tous ses disques, mais ici la musique est celle des vraies voix et des vrais instruments : la musique de la mort. Couronnes de fleurs blanches qui feraient penser aux bouquets d'accueil des Indes, tubéreuses et frangipaniers, si elles n'étaient immenses ; familles qui commencent leur repas de funérailles devant des cercueils courbes semblables à des barques, et à côté d'un artisan dont l'archet semble faire chanter son tour pour en tirer des ronds de serviette insolites. La rue de la Mort a commencé son existence somnambule.

« Entre autres métiers, dit Clappique, je suis correspondant de l'Agence française de presse. Forain avait raconté une belle histoire à l'un des zigotos que j'ai trimbalés :

« Il se rend, un jour de neige, chez Nina de Callias, La Femme aux éventails de Manet.

– Celle dont les tapis étaient évidés, parce que son kangourou en avait mangé la verdure pendant le siège de Paris ?

– Vous connaissez vos auteurs, chapeau ! Sans pardessus, mains dans les poches, hauts-de-forme cabossés, cols retroussés (vous voyez le genre : gentilshommes-clochards de Daumier sous les becs de gaz), deux personnages indignés : “Les échelles avaient quatre-vingt-dix pieds, monsieur ! – Quatre-vingt-quatre, monsieur ! – Mon ancêtre y était, monsieur ! – À la prise de Byzance par les Croisés ? Oh ! Oh ! le mien aussi, monsieur ! – Qui êtes-vous ? – Auguste de Châtillon. – Villiers de L'Isle-Adam.”

« Et de s'embrasser dans la neige, fin saouls, et de se rendre chez Nina en titubant.

– Auguste de Châtillon, dis-je, était l'auteur de La Levrette en pal'tot...

– Oui. Et l'amant d'Adèle Hugo, dit Le Canard enchaîné de l'époque. L'hymne sedang de Mayrena a été composé, sur des paroles de Mac Nab, chansonnier du Chat-Noir, par Charles de Sivry, le beau-frère de Verlaine ! Si ça ne vous plaît pas, n'en dégoûtez pas les autres ! »

Il bourdonne l'hymne, couvert par le bruit de la rue. Nina de Callias, Villiers de L'Isle-Adam, Verlaine, Manet, le kangourou, l'extravagance et le génie des Batignolles... Nous longeons des hôtels chinois semblables aux fumeries et aux entreponts de Jules Verne ; les couchettes superposées laissent pendre quelques bras de camps de concentration. Autour des tables rondes, dans les cafés chinois, quelques affalés attendent ; autour des tables carrées de la rue, des vieillards gagneront bientôt leurs couchettes sinistres ; une population d'asile, patiente dans sa lumière, est rassemblée par milliers d'agonies dans la musique funèbre venue des capitales ensevelies, Si-ngan-fou, Lo-yang, où l'empereur plantait les premières semences....

Un chien passe, Clappique l'appelle : « Clebs ! Dans mes bras ! » Le chien s'enfuit, Clappique reprend :

« Un jour, les Américains m'ont envoyé un zèbre allemand, ancien assistant de la grande Leni Riefenstahl. Rentrez sous terre ! il préparait un film sur Hitler. On n'a jamais vu le film. Mais le zèbre moustachu avait tiré ce qu'il avait pu de ses souvenirs, de ceux de sa patronne, de ceux des autres, et même de Nuremberg. Il racontait des histoires de journaliste, et aussi, pas un mot ! des histoires de Shakespeare. Shakespeare, vous connaissez ? Guillaume, comme l'autre ! Et comme Apollinaire. Lequel est mort pendant qu'on gueulait “À bas Guillaume !” dans sa rue. Le monde est petit.

« Mon type racontait d'abord un truc très cinéma : après le départ de Hitler, les Actualités arrivent dans la chancellerie : les tapis roulés en cylindres, et un chapeau oublié sur une chaise, un chapeau avec une jolie petite plume tyrolienne verticale, debout les morts ! que le bombardement russe fait trembler. Les opérateurs n'ont pas osé tourner. Dommage !

« Puis, un souvenir qu'il tenait de Speer. Hitler et Speer sont seuls ensemble dans je ne sais quelle ferme de France. Minuit moins cinq. Hitler fait tout éteindre dans la ferme et le village, et se recroqueville dans son fauteuil de bois pour entendre le clairon de l'armistice. Le zèbre moustachu racontait très bien le silence, l'odeur des champs, les bruits des bêtes, et Hitler qui attendait.

« Puis, l'espoir tout fou des derniers jours : les agités dans l'ancien salon de Bismarck à Berlin, qui hurlent à Goering : “Les rayons de la mort, nous avons enfin découvert les rayons de la mort !”, alors que Goering, lui, sait qu'on n'a rien découvert du tout. »

Je pense à la visite des Windsor chez Goering, avant la guerre. Le duc fait porter à Karinhall un train électrique pour les enfants. Après le déjeuner, il monte avec Goering pour assister au jeu. Un quart d'heure d'absence ; une demi-heure ; trois quarts d'heure. La maréchale, inquiète, monte avec la duchesse, et elles trouvent l'ancien roi d'Angleterre à quatre pattes comme Goering, tous deux fascinés par le merveilleux jouet que les enfants, déjà las, regardent distraitement.

Comme les Chinois qui nous entourent regardent distraitement la mort.

Je pense aussi à la maîtresse anglaise de Hitler, à qui Gaston Palewski disait : « Comment as-tu pu coucher avec ce gorille ? – Ah, de tous mes amants, c'était le plus drôle ! Je ne me suis jamais plus amusée qu'au jeu de cache-cache à Berchtesgaden ! »

Clappique continue :

« “Hitler, vociférait mon zèbre indigné, Hitler a voulu transformer l'Allemagne en terre brûlée, et presque personne ne lui a obéi ! il a voulu détruire Paris, et votre Paris n'est pas détruite ! Wunderbar, mais je ne trouve pas les images !” Malheur ! il ne trouvait pas les images ! Haffreux, de plus en plus haffreux, comme disait Shakespeare (Guillaume). Hitler cocu, pas un mot ! J'en veux !

« Ses images, quelquefois, il les trouvait, le zèbre ! Eva Braun, dactylo chétive, chétive, vous dis-je ! arrive au bunker, tous les durs de durs veulent la virer, et elle les envoie faire foutre ! Mon zèbre moustachu disait : “Ils n'osaient plus rien dire, parce qu'elle avait l'air d'apporter la mort.” Ça vous plaît ? Au surplus, elle l'apportait ! Hitler avait dit bien avant : “Un jour, il ne me restera que deux amis, Mlle Braun et le chien.” Plus ça tournait mal, plus il aimait le chien. Un berger allemand, Blondi je crois. Pas de chat. Il avait raison d'aimer les bêtes. Les derniers jours, les avions allemands larguaient vasouilleusement les provisions destinées au bunker, et pour cause ! Le type qui allait les ramasser était un gardien du Tiergarten. Ça me plaît. »

Aucune bassesse dans cette image de Hitler nourri par le gardien des bêtes, ou des fauves... Je me souviens du dernier hiver de guerre ; la brigade Alsace-Lorraine était presque seule à Strasbourg contre les chars de Rundstedt. Le général de Lattre m'avait dit : « Si les Américains ne reviennent pas, il faut que vous soyez là, et que vous ne soyez pas prisonniers. – Évidemment. » Les Américains étaient revenus. Pas tout de suite. Enfin, l'offensive allemande était brisée. Une nuit, nous quittions le mess dans la neige que la pleine lune rendait éclatante. L'un de nous a dit : « Voici la dernière lune sur le IIIe Reich. » Aujourd'hui, la chaleur nocturne de Singapour enveloppe la voix tristement grinçante de Clappique :

« Mon type était passionné par l'avant-dernière scène de son film : Hitler collé au mur dans le bunker, avec son accès de torticolis, appelait le chien affectueusement et lui tirait une balle dans la tête. Ça pourrait aussi être la dernière scène. Pourquoi ai-je traîné ce zèbre ici ? Interrogations, méditations ! Conclusion hâtive : sans doute parce qu'il m'avait demandé de l'amener. Non ? Moustachu mais lugubre, il espérait que cette rue lui fournirait des sujets lugubres, pourquoi pas ? »

Clappique enveloppe la rue de la Mort d'un geste vague et un peu tremblant. Le dragon millénaire qui s'est couché pour mourir parmi son peuple de ténèbres, pelé de tout l'éclat de ses empires, s'endort sous ses écailles de chanvre, de sacs et de haillons. Allons retrouver l'électricité de la ville européenne.

Le Raffles a beaucoup changé ; mais, comme jadis, les tireurs de pousse jouent aux cartes chinoises sur le trottoir. Les vélos ont remplacé les brancards des rickshaws. Quand je suis venu ici pour la première fois, je n'avais pas vingt-cinq ans. Devant moi, il y avait l'Asie – et mon destin. Qu'en attendais-je ? Je ne le sais même plus. Mon destin est derrière moi. Une fois encore, je constate à quel point je rejette mon passé – à quel point m'échappe toute cette vie qui, sur le même trottoir de Singapour, sépare ces cyclistes chinois des tireurs de rickshaws de 1923. (Est-ce bien 1923 ?...)

Le petit patio bordé de chambres aux portes à demi-persiennes existe encore ; les mêmes demi-persiennes battantes qu'à l'hôtel de Gramat où j'étais couché sur les dalles en face des Allemands. Au centre du petit jardin, les tables du bar. Clappique m'installe sous un palmier droit, commande des fines-sodas, disparaît, revient, son manuscrit (volumineux !) sous le bras. À la table voisine, un journaliste américain blessé à Bornéo boit aussi, le bras en écharpe.

« Méry, dit Clappique, viendra tout à l'heure prendre un verre : il habite ici.

– Pourquoi n'est-il pas venu à la réception ? Le consul général est sympathique, et sa femme aussi.

– Horreur des réceptions. Plus de soixante-quinze ans maintenant. Le consul ne lui en veut pas : il pense qu'il sera mort avant un mois. Tuyau de médecin ? Peut-être... »

Son rôle en Indochine fut celui d'un ministre de l'Éducation nationale.

« Que fait-il à Singapour ?

– Il attend de mourir. Rentrons sous terre...

– Il connaît le diagnostic ?

– On dirait que ça dépend des jours. Marchand de papillons. Parle très bien des papillons. Il écrit sur l'Indochine de votre temps, et a grande envie de vous rencontrer. Il vivait avec une bactériologiste vietnamienne.

– Communiste ?

– Elle ? N'en doutez pas. Lui, non. S'en fout. Elle est morte récemment. Depuis, il vit seul avec un gosse cambodgien qu'ils avaient adopté, et qu'il adore. Je suppose qu'il ne pense guère à la mort qu'à cause de lui. Cela dit, si vous souhaitez ne pas le voir, laissez tomber.

– Non.

– Parfait ! Ici, Essuie-Plume ! Chacun son Chat botté ! »

Un gentil chat noir quitte un fauteuil de rotin, se couche sur les genoux de Clappique.

« Jadis, dis-je, on dansait, ici... Les moustiques étaient si nombreux que lorsque j'ai retiré mes escarpins, ils sont restés imprimés en blanc sur mes pieds violets de piqûres.

– Moustiques : morts ! il n'y a pas qu'eux.

« Donc, nous avons écrit en tapinois, Essuie-Plume et moi, un p 'petit chef-d'œuvre sur lequel j'aimerais avoir votre avis. Ça s'appelle Le Règne du Malin. Il n'est pire raseurs que littéraires. Nonobstant, le roi des Sedangs vous a intéressé souventes fois, jadis ? »

Certes, je n'ai pas oublié David de Mayrena, dont la légende, très présente dans l'Indochine de 1920, est, en partie, à l'origine de ma Voie royale. Encore ne m'a-t-elle donné qu'un décor. Les vieux Indochinois avaient fait cette légende avec leurs rêves, et la précisaient avec leur médiocrité. Du moins connaissais-je les photos : un Jupiter aux trop belles dents, vêtu d'un dolman d'uniforme.

« Heureusement, nous ne savons presque rien de la conquête. Nonobstant, suis-je excité par le roi ? Non ! Je le suis par l'époque ; par ce que nous appelions à dîner l'Asie endormie. »

Je sais : l'heure verte à la terrasse du Continental, le soir sur les caroubiers, les casques du sergent Bobillot, les dominos du mah-jong sur la musique miaulante de Cholon, les victorias et leurs grelots rue Catinat, le petit billard furieux des bouliers chinois, l'extinction des feux dans les casernes des tirailleurs sénégalais...

« Je suis content de ma première scène. Mayrena et son copain Mercurol – pernods, lézards au plafond, éphémères plein la lampe à pétrole – entendent sonner à la porte, voient un type en uniforme et croient qu'il vient les arrêter. Pas un mot ! Il vient convoquer Mayrena de la part du gouverneur, qui lui confie la mission en pays sedang, à cause de ses articles ! Au début, Mayrena n'avait pas la moindre idée de la Confédération sedang ! Il croyait à l'or.

– Ça commence bien.

– Autre scène qui m'excite comme un vibrion ! Mayrena dîne chez le résident du dernier cercle français avant d'entrer au pays sedang. Sa dame “écrit”. Vous voyez le genre : cheveux carotte, yeux charbonnés, maquillée comme un clown. Mayrena, mythomane, dit qu'il a connu Victor Hugo, récite les deux strophes d'Olympio :

Répondez, vallon pur, répondez, solitude,

Ô nature abritée en ce désert si beau,

Lorsque nous dormirons tous deux, dans l'attitude Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;

Est-ce que vous serez à ce point insensible,

De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible,

Et de toujours sourire et de chanter toujours ?

« La chaîne annamitique. Les lézards autour de la lampe, les cris des grenouilles, notre Asie, quoi ! Puis, fondu enchaîné sur la poétesse, Folle de Chaillot en gros plan, qui répond par la fin de Souvenir – réponse à Hugo, et non à Dante comme le prétend Musset, vilain menteur :

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête : Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché !

Comme le matelot brisé par la tempête.

Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu'ils ensevelissent ...

– Avec une dispute indigène au fond de la nuit...

– Il faut une actrice qui récite très bien. J'ai entendu Moreno, qui avait l'air d'une maquerelle tombée dans la débine, réciter le Balcon, les mains au dos. Extraordinaire ! Voltigez ! l'opérateur devra se débrouiller astucieusement ! Comme un grand ! Les visages doivent être des guignols, mais le texte ne doit pas être caricaturé, au contraire ! Il a un rôle comme celui de la musique, vous voyez le genre ! Et les guignols doivent être moins importants que la nuit. Je voudrais donner notre Indochine d'autrefois : ça se passait, ça se passe, ça se passera... L'Asie ! Les grands arbres, les lianes, les grenouilles...

– Le cri des crapauds-buffles suggère ce que vous cherche ? : ils se taisent quand l'homme approche, et semblent toujours venir de très loin... »

Il redit à mi-voix : « ... ni ce qu'il adviendra du simulacre humain... » et pose les mains sur son manuscrit. Dans la nuit chaude, des clients du Raffles reviennent du cinéma, sans interrompre le vol fasciné des éphémères.

« Il faudrait aussi me débrouiller avec la forêt. Problème ! Une atmosphère étouffante, des trouées, l'Annam mille mètres plus bas. Et que ça pullule ! Les villages comme des punaises des bois ! Des sangsues, des grenouilles transparentes ! Un squelette de buffle absolument net mais plein de fourmis. Vous voyez le genre ?

– Sans peine : pour moi, la grande forêt, ce sont les insectes et les toiles d'araignée.

– Quand le soir tombe, les arbres qui commencent à converser... Des coolies qui disparaissent ; la caravane de moins en moins longue... Quand elle arrive en pays sedang, un mort, une flèche dans l'œil. Les sauvages avec leurs hautes lances. À leurs colliers, entre les dents de tigre, des pépites. Mayrena en dolman bleu pâle, modestement ! L'accueil des pères (ou non, je ne sais pas encore). Des cochons noirs. Des volailles. Des cases pleines d'ossements : les animaux des sacrifices. Des lancettes de guerre plantées dans certains sentiers. Une femme qui pleure parce que son enfant vient de mourir. Dans les cases des chefs, crânes d'animaux. Vautours. Mercurol fait fonctionner des automates. Distribution de quinine ; après quoi, des types viennent demander à Mayrena de leur rendre un bras, un œil, une jambe...

« Je voudrais une scène de sorcellerie. Il y en a eu de mirobolantes, avec les sorciers aveugles qui faisaient parler les morts. J'ai les traductions. »

Il feuillette enfin son manuscrit :

« Ô garçons, allez déterrer au pied du lilas le baume qui rend invincible !

« Pourquoi te laisserais-je quand tu es déjà blessé, – quand ta cuisse est brisée, quand ton sang inonde le village ! – j'abandonnerai ta mâchoire au-dehors où viendront les fourmis grandes et petites, – toi le chef féroce qui m'as enlevé ma femme, – arraché le cœur du ventre. – Ô enfants, ô enfants, – plantez sa tête au sommet de la porte. – Milliers d'oiseaux, tourterelles moirées, mes serviteurs, venez avec moi !

« Ups ! Ascenseur ! Nonobstant, dans la langue du film, français ou anglais, minable ! Minable, vous dis-je ! Et s'il y a un traducteur – un des religieux, ou quelque chose comme ça – effet perdu ! Réfléchissons, Essuie-Plume ; pensons, mon ami !

« Je vois certaines choses : par exemple, les bancs de brume que j'ai traversés là-bas, les vols de papillons grands comme des nuages. Le pittoresque, oui : les balles creuses emplies du sang qui ruisselle de l'arbre où la balle vient de s'écraser. Vous vous en êtes servi, mais peu me chaut !

– C'était un procédé employé par Robert Houdin contre les marabouts ; Mayrena peut l'avoir connu.

« Mais comment voulez-vous traiter la partie sérieuse ? Si vous ne faites pas simplement de Mayrena un agent français —et même ! —il faudra rendre cette conquête intelligible. Les pères n'expliquent pas tout. Ni le duel avec le Sadète du Feu. Battre en duel un roi-sorcier est important, mais gare aux Trois Mousquetaires !...

– Rentrez sous terre ! à l'armée, Mayrena avait été prévôt, et il portait sans doute la latte de cavalerie, beaucoup plus longue que le sabre asiatique... Malheureusement, je m'en fous ! Ah, le sérieux ! le sérieux ! Déprimant ! Consternant ! »

Il se prend la tête à deux mains, comme s'il sanglotait :

« Ça ne peut tout de même pas ressembler à Tintin ! Tu as beau dire, Essuie-Plume ! Tu parles à la légère ! Tu ne réfléchis pas ! Réfléchissons, réfléchissons !

– Si vous ajoutiez au duel des oiseaux et quelques singes ? Quant à la lutte entre les tribus, vous pourriez reprendre mon procédé de La Voie royale : dans la nuit, les feux ennemis qui s'éloignent comme la flamme qui ronge le bord d'un papier...

– Mirobolante idée ! Nonobstant, vous avez raison : il faudrait comprendre pourquoi le gouvernement a décidé d'abandonner Mayrena. Plus de gouvernement, plus de pères : plus de pères, plus de Mayrena. Il ne savait pas les dialectes.

« Je voudrais une espèce de reportage bizarre. Un paysage très con, genre picard, nul en tout, d'où sortiraient des trucs de cauchemar devenus aussi naturels que nos cimetières, avec, en contrechamp, des rustiques plus ou moins à poil, les mains croisées sur l'épieu à défricher, comme les nôtres sur le manche de leur bêche.

« Il faut faire comprendre que ces types sont des paysans. Mais je m'en fous. Je ne pense qu'à Mayrena de retour en France, avec son arrière-fond de roi sauvage. Vous voyez le genre ?

– Je ne crois pas possible de faire un film allusif. Et pourquoi Mayrena est-il revenu en France ?

– Négocier, et retourner là-bas avec l'appui des autorités ? Complètement fol, pourtant pas impossible. Négocier autre chose : les mines d'or ? La Bourse aurait pris ça allégrement ! Ou bien profiter de sa légende, telle qu'il l'imaginait ? Pourquoi pas ? Un p'petit médecin chafouin nous dirait qu'il était paranoïaque. Il a été admiré par les journalistes comme un mirobolant ! Amant d'une actrice célèbre ! Il a cru que c'était arrivé, puisque à la Chambre il s'est fait flanquer à la porte de la tribune du corps diplomatique : à la trappe ! Sous terre !

« Enfin, j'arrive à la scène du Rat mort. J'ai tout écrit pour deux scènes : celle-là et celle de l'agonie. Difficile à tourner, parce que c'est une espèce de monologue, comme la vie de la petite-fille de Timour. Tout repose sur l'acteur.

« Donc, terrasses, noctambules, ailes du Moulin-Rouge qui tournent avec leurs petites lumières, salle où l'on danse, tziganes. Autour de Mayrena en habit, grand cordon de l'ordre royal du Courage, des hommes élégants, et des clochards qui ont laissé au vestiaire leur haut-de-forme cabossé. Ceux-ci restent debout, verre en main. Plus loin, sur la banquette de velours, femmes aux paupières mauves et aux longs gants. Je voudrais avoir introduit avant, un cancan du Moulin-Rouge : il s'arrêterait, stop ! à l'entrée de Mayrena, et les danseuses à fesses se précipiteraient pour lui porter des fleurs. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit. Olé ! Nonobstant, lorsque la scène telle que je l'ai écrite commence, Mayrena est en train de parler. La fin de la nuit approche. Il tire sa montre :

« “À l'heure qu'il est, là-bas, le jour se lève sur mon royaume. Mon ami le colonel Mercurol, duc de Kong Toum, est décoré pour avoir capturé le personnage le plus sanglant de la guerre, le De Tham. Les Français sont entrés dans son camp entre les soldats crucifiés en plein soleil sur des troncs énormes, messieurs !

« “Les malheureux qui me croient intrus dans la tribune diplomatique s'imaginent avoir le droit de concéder au duc de Kong Toum leurs décorations !”

« Ce chef de nos Bandes noires, condottiere malgré son aspect mité, m'a ébloui par la façon dont il modernisait les Contes de Perrault pour son moutard de fils, à Toulouse ! »

Clappique reprend sa voix véritable :

« C'est l'histoire à laquelle j'ai fait allusion quand l'inspecteur a raconté son Chat botté. Les psychanalystes ont des théories. N'empêche que j'aime les contes qui ont excité l'enfantelet Mercurol, la fille de Sumatra, toutes sortes de gens morts, rentrez sous terre ! et vous et moi. Bien que vous, je vous soupçonne d'être surtout excité par le chat. Tant pis, tant pis ! À bas les chats, capitalistes ! Enfin, suite : la gosse vient d'être mangée par le loup.

« Alors, ton papa qui revenait de la Coloniale, est passé par là. Dans la cavalerie, ils te diront qu'un chef d'escadron c'est plus qu'un commandant, mais faut pas les croire, souviens-toi ! Alors il a vu qu'il y avait de la lumière chez la grand-mère, il s'est faufilé, naturellement, il s'est rendu compte de tout... »

Cet imitateur saisissant n'imite pas le personnage dont il parle : il continue d'imiter le récit de Mayrena. De la même façon qu'au dîner, mais sa mimique ne le sert plus : je le vois à peine. Or, sa mimique – le monocle impérieux, la caresse de la barbe imaginaire – était, et voulait être, drôle. Alors que sa voix dans la nuit semble faire parler des morts.

« Le loup lui dit : “Alors c'est vous le sergent, je veux dire, le capitaine, qui a arrêté le De Tham ?...” Le De Tham, c'est un grand loup plus méchant que tous les autres. Alors ton papa a répondu modestement : “Oui, c'est moi.” Alors le loup s'est couché en rond en aboyant, ton papa l'a mis les pattes en l'air et lui a ouvert le ventre avec son grand sabre qu'il avait rapporté du Tonkin et il a sorti la grand-mère et le Petit Chaperon rouge ; il leur a dit : “Vous êtes pas folles ?” et il les a emmenées place du Capitole, acheter des violettes au sucre pour la petite, et des marrons grillés pour la grand-mère, parce qu'elle disait : “J'ai eu froid dans le ventre du loup.” »

Tout de même, lorsqu'il repasse sur Mayrena, le timbre de sa voix devient plus grave, et son rythme, beaucoup plus lent :

« Vous me demandiez, messieurs, ce que la grande forêt a de plus étonnant ? Les miaulements de cornet à pistons du tigre. On ne le voit jamais. On ne voit pas non plus les scies des rosiers épineux, qui ouvrent la gorge. On voit seulement des taches de sang sur le sol, là où le tigre a rencontré l'éléphant.

« Et nos petits chevaux poilus ! Récalcitrants gredins ! Bah ! Chez nous, à Mayrena, les enfants étaient à cheval dès la fin du baptême ! Un gentilhomme, c'était le baptême, et en selle !

« Et les toiles d'araignée hautes de deux étages ! Un porteur est tué, on l'emmène au prochain village pour l'enterrer, une fléchette d'arbalète dans le ventre. Dix porteurs en fuite, et, la nuit, la caravane avec les éléphants des pères, qui arrive à votre rencontre, messieurs, dans un chahut de noce villageoise !

« Pendant que Mayrena parle, des bohèmes descendent chercher des amis. Chaque fois qu'entre un nouveau convive, Mayrena fait le même geste : “Prenez place”, et poursuit. Maîtres d'hôtel et garçons, au plastron de plus en plus gondolé, se sont rapprochés.

« Car il y a les éléphants, pardieu ! On chasse les éléphants sauvages à la lance, et à un arc énorme manœuvré par deux hommes. C'est pour récompenser ces chasseurs que j'ai institué l'ordre sedang, qui représente l'empreinte d'un pied d'éléphant, ce qu'a vu tout chasseur vaincu, quelques instants avant de mourir ! Et il n'est pas un ordre, depuis celui de Napoléon, qui ait honoré si exclusivement le courage ! »

Il prend dans la poche de son gilet, et jette sur la table, une médaille de chevalier qui passe de main en main.

« Assez de champagne pour moi ! Holà, quelqu'un ! Qu'on me fasse donner une absinthe ! »

Clappique n'a pas tourné une page : donc, il ne lit pas. Sait-il son texte ? Je crois plutôt qu'il improvise, comme il l'a fait au dîner, soutenu par l'alcool, par l'ivresse qu'apporte l'imitation, par le canevas que lui rappelle confusément sa mémoire. Improvisation sans doute parente de celle des acteurs de la commedia dell'arte. Scaramouche. J'ai entendu jadis les conteurs persans, mais Clappique raconte à peine. Cette frénésie de l'invention verbale, je ne l'ai rencontrée qu'une fois, éblouissante et acoquinée à une gouaille de chauffeur parisien : chez Louis-Ferdinand Céline, vers 1935. Cette voix, qui n'est pas une voix d'acteur, et qui n'appartient qu'à un personnage disparu, devient presque lugubre :

« La royauté, quoi, la royauté ? C'est la vie de tous les jours, quand les négociations sont terminées. Les combattants qui attendent du roi des semailles magiques. Et les bêtes. Les merles apprivoisés sur les séchoirs à pagnes ! Les trombes de moucherons au-dessus des animaux vautrés dans la vase ! Il faut protéger les récoltes de riz contre les paons, les perruches serrées comme des bancs de poissons, les singes. Ceux de la forêt se réfugient dans les villages quand ils sont harcelés par les léopards, à l'heure où, comme disaient les pères, les tourterelles sauvages roucoulaient leur prière du soir !

« J'ai vu les aèdes dans leur couverture, leur bras d'aveugle étendu pour appeler les morts ! J'ai entendu le tintement du petit gong de guerre qu'ils appellent cri de la grenouille d'eau ; j'ai entendu dans la nuit les borborygmes, hallucinants, messieurs ! des éléphants entravés ! J'ai connu les sacrifices sanglants après lesquels les Mois reprennent leurs têtes de paysans tranquilles, les torches des Maisons des Morts. Le travail des pères a été d'abord retardé d'un an parce qu'un drôle prétendait que les barbus portaient malheur. Les Maisons des Morts ! Un poussin dans une cage, un cadavre allongé, genoux liés de coton et de colliers de cuivre. Le poussin, c'est l'âme de ce roi barbare !

« J'ai connu les sorcières enveloppées de bandelettes, avec leurs cris d'hôpital ! et tous ces damnés chefs de village ! J'ai entendu tenir des discours aux arbres, aux tigres, aux morts ! J'ai entendu les Mois qui avaient assisté au supplice du buffle ou de l'esclave réciter leur Chanson de Roland : “Aller déterrer au pied du lilas – le baume qui rend invincible...”

« Pourquoi faut-il aider Brazza ? Il apporte quatre ou cinq cent mille hommes ? J'en apporte davantage. Les guerriers du Makoko ne sont rien ; moi, j'ai dix mille guerriers braves comme des Sikhs, j'en aurai cent mille dans cinq ans si l'on veut. Faut-il moins ménager toute l'Allemanderie, le long du Congo, que le long du Mékong ? Savorgnan a obtenu des actes de soumission ou d'alliance, comme moi. Si j'ai suivi le pavillon à mes armes, c'est qu'on m'avait interdit de déployer le drapeau tricolore ! J'ai dû, de mes propres mains, arrêter les Djaraïs, les plus dangereux combattants de la péninsule indochinoise ; j'étais en train de supprimer l'esclavage ! Au lieu de livrer tout notre argent aux Russes, ou à M. Eiffel pour bâtir sa tour ridicule, ne pourrions-nous retenir quelques louis pour l'Empire ! L'Empire qui pourrait bien peser, au jour de la revanche, plus lourd que le général Boulanger ! C'est le centenaire de la Révolution ; je regardais hier surgir des hangars de Javel la Liberté, cette grande prostituée, qui va partir pour l'Amérique, et je lui disais : “Avant d'élever ta torche sur le Nouveau Monde, regarde ce que l'on fait de toi !” »

« Une autre absinthe ! »

La voix de Mayrena s'est à peine élevée. Une vieille marchande de violettes s'approche, tend ses fleurs. Il prend un bouquet, donne une pièce :

« Merci, madame.

– Vous m'appelez madame ? Çà, alors ! Il faut que vous soyez un prince. Ou un artiste ?

– Je suis un roi, madame », répond-il distraitement.

Il s'accoude à la table, reprend :

« Je ne suis ni le pauvre Raousset-Boulbon qu'ils ont si bien laissé fusiller, ni Aurélie I er, roi d'Araucanie en vacances, qui vaut mieux qu'eux, pardieu ! Je puis lancer une exploration, une troupe, du Siam à l'Annam : qui peut le faire ? On m'avait chargé de fixer au sol une expédition siamoise (disons : siamoise...) avec des moyens de misère ! L'ai-je fait ? M'avait-on donné une escorte, ou non ? Suis-je venu à Qui Nhon avec le gouverneur général Constans ? Suis-je arrivé chez les missionnaires avec des instructions de l'évêque ? Avons-nous fait honneur à ce drapeau que je n'avais pas le droit de déployer ? Dupleix est mort, abandonné, la tête posée sur un oreiller bourré de titres de la Société des Indes, et l'État lui faisait un procès ! Devant Stanley, ils abandonneront Brazza comme ils m'ont abandonné ! J'apporte le caoutchouc, le café ; mes arbres vont du palmier jusqu'au pin ! L'or ! Avec quoi croit-on que j'aie frappé les médailles de mes ordres ? On avait trouvé dix fois moins d'or au Transvaal, quand s'est déclenchée la ruée, il y a cinq ans, qu'on n'en a trouvé chez moi ! Et voilà l'insolent président de leur Chambre qui ose affirmer que je n'ai pas droit à la tribune diplomatique ! J'étais dans celle de l'Exposition ! Ces guignols à têtes de pendus m'ont manqué, et je brûle de leur donner une éclatante leçon ! Que faisaient-ils, je vous le demande, quand, au sommet des montagnes, ronchonnait dans le brouillard le tambour de guerre ! Croient-ils pouvoir ignorer impunément un destin sur lequel j'ai marché comme sur une lame de sabre ! »

Les bohèmes se sont rapprochés, toujours debout. Les derniers danseurs sont venus aussi, et tous sont agglomérés autour de sa table, sauf les musiciens qui n'ont pas osé quitter l'orchestre, mais écoutent. Il parle sans gestes.

« Il y avait une reine ? demande un bohème innocent.

– Oui, mon garçon, il y avait une reine ! et n'ayez pas l'air de railler : vous pourriez vous faire fustiger d'importance ! Je suis maintes fois allé sur le pré, comme tout le monde ; mais j'ai battu en combat singulier le Sadète du Feu, pour délivrer des peuples asservis ! J'ai entendu les boucliers frappés par les lances dans le brouillard ! J'ai commandé devant l'ennemi, et j'ai vaincu ! Mon royaume, ils sont prêts à le passer aux Prussiens, à qui voudra, pourvu que ce ne soit pas à moi ! Mais qui me chassera du rêve des hommes ? Les bourgeois peuvent rire quand le comte de Villiers de L'Isle-Adam rappelle ses droits au trône de Grèce, mais pas nous !

« Donc, il y avait une reine ! Affolante, avec son diadème de corail, c'était la dernière descendante des rois chams, et les Sedangs ont été vassaux des Chams. Elle est venue avec moi, et n'a jamais eu peur. Pourtant, certains jours ont été rudes ! Elle a voulu être soignée par les sorcières – et nous n'aurions sans doute pas pu la soigner. J'ai rassemblé les guerriers, et les éléphants l'ont portée, à travers les montagnes, jusqu'aux grandes ruines. Les nuages des papillons blancs arrivaient sur nous comme des aubépines ! et quand ils avaient passé, mes compagnons étaient des Pierrots, nos éléphants étaient des éléphants blancs, ah ! ah ! La reine, on l'a ensevelie sous les décombres des temples de sa race. Une prêtresse a chanté les funérailles ; les guerriers inclinaient leurs torches vers la terre. Il y avait cinq cents ans qu'on n'avait pas enseveli une princesse chame sous les tours de My Son. C'est tout. »

Pendant qu'il parle, dans l'écran, la vérité : l'enterrement solitaire, avec une croix de branches.

Puis les bouteilles de champagne vides et les soucoupes des verres d'absinthe sur la table du Rat mort.

« Holà, quelqu'un ! l'addition ! »

C'est plus qu'il ne lui reste. Il arrache la plaque d'or du Courage qui pend à son grand cordon, et regarde l'empreinte du pied d'éléphant. Elle devient celle d'un éléphant au combat, patte dressée, défenses et trompe sur le ciel. Mayrena pose la plaque d'or sur l'addition, dit au maître d'hôtel : « Changez au poids ! », et se lève.

Les bohèmes s'égaillent, ses invités vont mettre leur pardessus. On apporte la monnaie. Il donne un pourboire au groom à calotte rouge, qui dit timidement : « Je voudrais repartir avec vous... »

« Enfin, dit Clappique, la dernière scène. L'administrateur de Singapour – il a dû passer souvent ici – vient dans la case de Mayrena réfugié en Malaisie. Il tient un télégramme : “GUILLAUME EMPEREUR BERLIN STOP. DERNIÈRES VOLONTÉS STOP . VOUS LÈGUE PROTECTORAT ROYAUME SEDANG STOP. VOTRE COUSIN STOP . MARIE”. »

Mayrena couché, piqué par un serpent, sera mort dans une heure :

« Vous n'avez pas de chien ? Je voudrais caresser un animal doux... Je vais vous offrir quelque chose, puisque vous prenez la peine de venir me voir. Ce sera rare, plus tard. Cette feuille, dans la boîte, ce sont les timbres émis par mon royaume. J'espère que vous êtes philatéliste. Encore merci. Adieu. »

Devant l'hôtel, des klaxons en colère emplissent la nuit. Clappique s'arrête, puis reprend. D'une voix différente : maintenant, il a remis son monocle, et lit :

« Mayrena arrive au bord d'une crique ; la mer bat une végétation qui croule dans l'eau. Il tombe sur l'humus et halète. Mousses à hauteur de son œil. Insectes. Après le bruit de sa chute, silence, puis le battement de la mer.

« Le chant d'un oiseau, sur trois notes. Elles se répètent, pures, puis mixtes, puis chantées : “Ton royaume...”

« Les mousses commencent à chuchoter : “Ton royaume” avec des voix de petites filles.

« Herbes et buissons. “Quand, dans le brouillard, ronchonnait le tambour de guerre...”

« Un petit arbre à palmes. “Je voudrais partir avec vous...”

« Troncs, lianes. “Ton royaume.” Voix d'hommes qui s'éloignent. Le ciel seul. Silence.

« Voix de femmes, assourdies : “Allez déterrer au pied du lilas – le baume qui rend invincible...”

« Mayrena s'est dressé sur les coudes. Le flot s'écrase sur les rochers en grondant : “Ton roy-yaume !”

« Reflux.

« “Je voudrais caresser un animal doux...”

« Le sadète.

« Des guerriers décorés dans le brouillard.

« Un crâne de buffle parcouru d'insectes.

« Les auditeurs de Mayrena au Rat mort.

« Le flot revient.

« Un singe immobile dans un arbre.

« Le flot gronde : “Ton roy-yaume !” et reflue pendant que grandit le visage de Mayrena, jusqu'à ce qu'il n'en reste que les yeux. L'appareil suit le mouvement des paupières (l'œil humain se ferme de bas en haut) et se fixe sur les nuages immobiles de l'équateur. »

« Fin du Règne du Malin.

« Qu'en dites-vous ? Et toi, Essuie-Plume ? »

Comme si un électricien avait attendu le silence, la plupart des ampoules s'éteignent, et les étoiles retrouvent leur poudroiement. Clappique tire sa pochette, essuie une fois de plus la sueur de son visage. La chaleur est encore pesante, malgré la brise de mer. Dans l'obscurité, je vois voleter sa pochette blanche, comme un grand papillon de nuit autour de son crâne luisant. « ... les nuages immobiles de l'équateur. » Je pense à la sérénité des cumulus blancs au-dessus de la nuée plombée de Varsovie en flammes, puis au-dessus des immenses traînes de fumée qui, pendant la retraite de 1940, montaient lentement des réservoirs incendiés et des mêmes traînées obliques de nos villages incendiés par la division cuirassée allemande dont l'ambulance me transportait.

« Le monologue et les images me semblent remarquables, mais le film reste à faire.

– Bien sûr. Down ! Ascenseur, descends ! Je rêve ? Pourquoi pas ! Nul en tout !

– Vous n'avez jamais eu envie du théâtre ?

– Auteur, non. Acteur ? Au cinéma, Sternberg me promettait une brillante carrière : Charlot ! Je n'ai pas de talent. Je peux improviser, mais je ne sais pas interpréter. Minable ! »

Ce que je découvre depuis le dîner, c'est que l'aventure, qui m'a jadis tellement intéressé, n'est plus pour moi qu'un appartement abandonné. Quelques-uns de mes amis ont rompu ainsi avec le communisme : non à cause des procès de Moscou, ni du pacte germano-soviétique, ni d'un conflit sans remède. Le flot s'était retiré. Ce n'est plus Mayrena qui me passionne : c'est Clappique, qui m'amuse.

« Horriblement clair ! Même pour moi, l'aventure : décor, Châtelet, vieille garde, bonnets à poil ! Bonnets à poil, vous dis-je ! Pense, Essuie-Plume, que j'ai failli t'appeler Écouvillon ! Mais demande donc à ce ministre, puisque les aventuriers ne l'intéressent plus, ce qui l'intéresse : pas les politiciens, j'espère ?

– Les hommes de l'Histoire.

« Il y a eu aussi, pendant la guerre, la rencontre avec la bestialité humaine...

– Sans parler de nos chers camps d'hébergement pour vos amis espagnols, ni de quelques tendres interrogatoires en Algérie !

– Mais les hommes qui ont détruit en moi la puissance poétique de l'aventure, si forte dans ma jeunesse, ce sont les hommes de l'Histoire. Laissez les politiciens. Churchill n'est pas un député anglais. Le général de Gaulle n'est pas un collègue d'Herriot ; il est même le général de Gaulle parce qu'il n'est pas un collègue d'Herriot.

– Pas un mot : d'accord ! Mais pourquoi vous intéresser à ceux que vous appelez les hommes de l'Histoire ? L'Histoire n'est qu'une aventure mirobolante ! Alexandre Dumas l'a très bien compris : relisez Les Trois Mousquetaires, et voltigez !