Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Partie II
II
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I
1923-1945
En 1923, j'attendais de Ceylan une Afrique du Nord plus éclatante. Les marchands de bijoux avaient pris le paquebot à l'abordage avec des hurlements de pirates et des paniers pour jouvencelles, d'où ils tiraient leurs saphirs étoilés, avec la solennité des gardiens des joyaux sacrés. À terre, je rencontrai des maisons toutes vertes du côté de la mousson, de vastes jardins presque sans fleurs, le ruissellement des palmes après la pluie ; puis, à la tombée du soir, le quartier brahmanique, l'Inde entrevue sur une place étroite avec ses grands vieillards pareils à ceux d'Homère, devant une tour grouillante d'effigies bleues ; et, la nuit, les proues sculptées de quelques bateaux arabes, sous la très vieille lumière de torches qui se balançaient comme des lampes suspendues – les vaisseaux oubliés de Sinbad.
L'Inde du Sud, je ne devais la connaître que beaucoup plus tard. En 1929, je ne vis, à l'exception de Bénarès, que l'Inde musulmane. J'étais arrivé en Afghanistan (celui que l'on retrouve dans l'Altenburg) par Tachkent déjà soviétisée, et Termès, où des caravaniers de Samarcande ou de Boukhara, turbans en potirons et robes à fleurs accroupis dans l'ombre maigre des arbres épineux, semblaient abandonnés par l'Orient des rêves devant le champ d'aviation russe. Le long terrain se perdait au bord de l'aube, et déjà la chaleur semblait meurtrière. Afin de s'en protéger, le pilote était descendu dans le puits ; il en surgit, vêtu de ses seules moustaches, pour courir se balancer, avec un ami non moins nu, qui était aussi le mien (Boris Pilniak ! haha, etc.), sur une escarpolette. Les balançoires remplaçaient le vent, et il fallait être en forme pour franchir le Pamir : une dizaine de pilotes s'y étaient tués – faute d'escarpolette, sans doute.
Kaboul, encore presque interdite, était ouverte aux Indiens, qui en avaient fait un faubourg, en tôle ondulée, de Lahore ou de Peshawar. Je me demandais si Lhassa était aussi moche. Mais dès Ghazni agglomérée dans ses murailles d'argile, commençaient les steppes de lavande dont le bleu fin s'accordait si bien, dans le petit matin, à celui du ciel sur les contreforts du Pamir... L'Afghanistan de 1929, dans ma mémoire, c'est la guerre civile, l'usurpateur ébouillanté (pauvre Abiboullah, avec sa tête de ministre de l'Agriculture !), ces vastes champs bleus ; sur les murs de chaux des bazars, toutes ces babouches courbes et noires comme des virgules, et ces instruments de musique d'Aladin, dont on n'entendait jamais le son. Un Islam ossifié était la seule carcasse qui maintînt debout ce peuple somnambule parmi ses ruines, entre la nudité de ses montagnes et le tremblement solennel du ciel blanc.
J'étais venu de Moscou par avion, mais je gagnai l'Inde par la route. Comment s'appelle le bourg de terre où j'ai habité un caravansérail royal, avec un merveilleux bassin plein d'une eau répugnante ? Je ne retrouve que la nuit de l'Asie centrale, le bruit mêlé de la cavalerie et des camions des Afridis qui dégringolaient des montagnes, comme au temps de Kipling, sur quelque ville afghane ou indienne, et la caravane d'un archéologue qui venait de découvrir plusieurs centaines de statues gréco-bouddhiques en stuc. Il m'avait exposé l'ingéniosité des célibataires dans le domaine du repassage : la rosée efface les plis des vestons. Mais il avait déballé, quelque part avant la passe de Kyber, ses trouvailles, apportées de Hadda par les chameaux en attendant de remplacer les cocons de lavande par des emballages européens ; et peut-être pour le plaisir de revoir ses statues. À l'aube, la même rosée, victorieuse du stuc protégé par le sable pendant seize cents ans, avait transformé les Bodhisattvas gréco-méditatifs en petits tas de plâtre, que les chameaux perplexes regardaient au passage comme des âmes incinérées. Puis la passe, les pistes asphaltées de l'Empire britannique, sereines comme les routes de l'Empire romain. T.E. Lawrence avait passé des mois dans un de ces forts.
La route de Kyber était alors l'un des symboles de la volonté anglaise. « Et j'ai fait ceci pour montrer ce qu'un Anglais peut faire », avait écrit Scott mourant au pôle Sud. Ceux qui avaient « fait » cette route épique n'étaient pas morts, mais ils avaient vraiment écrit le nom de l'Angleterre sur le Pamir. C'était le lieu des combats contre les Afridis ou les Kafirs qui, dans les défilés, faisaient écrouler des pans d'Himalaya sur les colonnes anglaises ; le lieu où un sous-officier seul rescapé de l'extermination avait répondu, avec la voix de Sparte – et celle de l'humour, à la question : « Où est la colonne ? – La colonne, c'est moi. » Je pense à vous, mes amis anglais tués dans la bataille de Londres, à la voix de Churchill dans la nuit... En 1929, l'Angleterre semblait invulnérable, et ce n'était pas à elle que je pensais.
Peshawar était bien la capitale des Provinces-Frontières : dans l'Islam rugueux des montagnes, surgissait la luxuriance de l'architecture moghole qui, lorsqu'elle n'est pas en ruine, tient à la fois de l'épopée et de la sucrerie. Puis Lahore, le tombeau de Djehan-Guir avec sa première cour de marbre pour maharadjah, sa seconde cour aux murs d'argile où attendaient en rangs immobiles les vautours venus d'une tour du silence...
Est-ce près de Lahore, ou au Cachemire, près de Shahlamar, que j'ai vu pour la première fois des ruines végétales ? Au-delà des jardins historiques, des pavillons de marbre noir et des héronnières, un immense et banal verger s'étendait sur le bronze rouge des champs d'amarantes. Et soudain, se découvrait, entre les pommiers, un couloir d'un kilomètre : une allée impériale s'était étendue là au temps des Moghols, et les arbres ne poussaient plus sur son terrain autrefois damé. Bien qu'on ne vît pas de ruines, ces allées disparues suggéraient un accord invulnérable de la terre et de la mort, un Versailles qui conservait seulement l'existence du vide. Ce fantôme de parc s'accorde confusément dans mon souvenir, à l'observatoire de Jaipur, lieu onirique entre tous. Je ne pensais pas à l'astrologie, parce que ce gigantesque jeu de construction abandonné par les djinns suggérait un « travail » moderne, la maquette d'un palais pour un film de Méliès, et non le domaine élémentaire mais invincible des Pyramides ; je ne pensais pas à l'astronomie, parce que, pour nous, les instruments de l'astronome ne sont pas des instruments de pierre. Mais ces tranches d'escalier dressées vers des astres suggéraient un firmament insaisissable, comme les vides de Shahlamar suggéraient le parc disparu. Et ces longues rampes triangulaires étaient orientées vers la ville la plus irréelle de l'Inde musulmane. Pas seulement parce que le palais du Vent, orgue de pierre rose, est aussi étrange pour nous qu'une cathédrale pour un Oriental ; pas seulement parce qu'une rue entière était une suite de façades de toiles peintes semblables aux décors des Mille et Une Nuits de nos fêtes foraines, et qui cachaient les maisons banales ; mais parce que, soudain, le peuple des singes mélancoliques, qui semblaient les vrais habitants de cette ville sans hommes, traversa lentement la rue. Il était midi, et l'ombre, elle aussi, allait changer de trottoir... Une avenue conduisait à Amber, qui, depuis deux cents ans, est sans eau. Temples, palais de marbre rouge, maisons sans toit où les buissons de fleurs sauvages croissaient dans les corridors, tout retournait au néant dans une profusion de vie végétale, dans un grouillement de mascarons balayés par les palmes, avec d'autres singes assis sur le bord des fenêtres, et le vol des paons pesamment abattu dans le silence. D'autres villes mortes, d'autres forts rouges et, sur les routes, des animaux si maigres et si doux – puis le Taj Mahal où les grands cyprès n'étaient pas encore morts, et tous leurs écureuils à petite queue avec deux raies sur le dos... Enfin Bénarès, ses hôtels fermés en cette saison, sa rest-house dont de vieilles femmes tiraient le panka toute la nuit, comme avant la révolte des Cipayes ; ses ruelles entre de hauts murs de pierre grise, son temple aux sculptures érotiques où l'érotisme semble un rite, son temple de Hanuman, avec un peuple de singes qui poursuivaient d'inexplicables occupations autour d'une pierre de sacrifice d'où le sang ruisselait encore, et qui s'écartaient craintivement des offrandes de tubéreuses. Tout cela, dans une brume de marches tibétaines, dont les nuages gluants s'attardaient autour des flammes entretenues devant les idoles. Le monde auquel menaient ces escaliers irréels, c'est, dans mon souvenir, un monde de murailles couvertes de lichens comme celles des ruines abandonnées sous la grande forêt, au pied desquelles brûlaient sans fin de petites lumières, avec des passages d'animaux sacrés à travers le brouillard – et toujours, dans l'encadrement d'une porte basse : des brahmes au torse ruisselant sous leurs guirlandes de frangipaniers, le sang, le linga, la brume et l'ombre. En bas, le Gange sous les nuages de la mousson, avec ses bûchers distraitement inextinguibles dans le brouillard ; et un ascète qui dansait et se tordait de rire, en criant « Bravo ! » à l'illusion du monde.
J'en étais là lorsque, à la fin de 1958, le général de Gaulle, encore président du Conseil, décida de rétablir avec plusieurs pays d'Asie, dont l'Inde, des relations qui depuis vingt ans n'avaient cessé de s'affaiblir.
Les sentiments qui me lient au général de Gaulle étaient déjà anciens, bien que le récit traditionnel de notre première rencontre soit inventé : le général n'a certainement pas dit de moi, en Alsace, la phrase que Napoléon prononça sur Goethe, car, en Alsace, le colonel Berger n'a jamais été présenté au général de Gaulle. Il m'a reçu pour la première fois au ministère de la Guerre, après mon discours au congrès du Mouvement de libération nationale.
En 1944, les communistes étaient résolus à mettre la main sur l'ensemble des organisations de Résistance. Ce mouvement rassemblait celles qu'ils ne contrôlaient pas. L'opération prévue était simple. Au moins un tiers des membres de son comité directeur appartenaient secrètement au Parti. Ils réclamaient l'unité de la Résistance par la fusion avec le Front national, dirigé, à une forte majorité, par des communistes. Ainsi le comité directeur de la Résistance unifiée tomberait-il entre leurs mains. Ce qui commençait à devenir nécessaire. Le général de Gaulle les ménageait parce qu'il était résolu à se servir de tout pour relever la France : aucune grève n'eut lieu depuis la Libération jusqu'à son départ. Eux le ménageaient en comptant sur le temps et le marché noir, qui usent la gloire. Ils avaient voulu armer, « contre l'ennemi de l'intérieur », les milices patriotiques, que leurs adversaires appelaient, par bienveillante abréviation, les milpat : les mille-pattes. Le Général voulait l'amalgame de toutes les unités combattantes avec l'armée régulière, contre la Wehrmacht : armée ou police, la défense de la nation n'appartenait qu'à l'État. Il s'était seul opposé à l'armement des milices, et les milices n'avaient pas été armées. Les communistes entendaient lui opposer au plus tôt l'unité de la Résistance intérieure. Et nous sentions tous que l'enjeu appartenait à un domaine plus obscur et plus profond que le domaine politique.
Le Mouvement de libération nationale m'avait appelé à son comité directeur. En janvier 1945, j'assistai donc à son congrès. Les chefs des organisations, les principaux combattants, étaient anticapitalistes par indifférence à l'argent, haine de Vichy, et dédain du personnel de la IIIe République. Le dialogue entre Camus et Herriot était significatif : « Nous voulons, avait écrit Combat, alors dirigé par Pascal Pia, des chefs dont nous puissions ne plus sourire. » Les éditoriaux de Combat n'étant pas signés, Camus avait répondu, à la première attaque : « Ce journal est rédigé par une équipe que chacun de ses éditoriaux engage ; cela dit, cet article est de moi » ; sur quoi, Herriot avait intitulé un article « Réponse à l'homme d'équipe » et nous avions pensé que la France souhaitait être représentée par des nommes qui ne lui fissent pas hausser les épaules. Que de gens eussent vu avec joie le général de Gaulle remplacé par quelque Herriot ! Pas les résistants. Malgré Vichy, les réactionnaires n'avaient manqué ni dans les camps de concentration ni dans les cercueils ; mais toute la Résistance organisée se réclamait de la gauche. L'hostilité au communisme, de la part d'adversaires du capitalisme, était d'abord une hostilité au stalinisme. Ils préféraient de beaucoup un capitalisme plus ou moins socialisé, à une police d'État devenue le quatrième pouvoir, voire, à l'occasion, le premier. C'était aussi l'hostilité à une imposture efficace dans des pays fermés, mais vaine en Europe occidentale : la Résistance communiste de 1939, l'appel communiste de 1940, la trêve de Paris conclue par les gaullistes pour sauver les Allemands, les soixante-quinze mille fusillés alors qu'on en compta vingt-cinq mille en tout, etc. La soumission du parti communiste au pacte germano-soviétique n'était pas oubliée, et beaucoup pensaient qu'il se soumettrait plus aisément encore, le cas échéant, à l'Armée rouge. Les membres des partis politiques étaient peu nombreux en France, en 1939 ; la plupart des résistants n'appartenaient à aucun. C'étaient, en majorité, des patriotes libéraux, et c'est pourquoi la Résistance ne trouva pas, politiquement, sa propre forme. Aux yeux de ces hommes, le stalinisme signifiait le contraire de tout ce pour quoi ils avaient combattu. Les orateurs auxquels j'allais m'opposer au congrès niaient presque tous leur appartenance au Parti, où on les retrouva l'année suivante. Six mois plus tôt, j'avais déjeuné clandestinement en province, chez un bistrot complice, avec quatre délégués non communistes dont les mouvements allaient bientôt former les Forces françaises de l'intérieur. Le travail fixé – sans obstacles – nous avions discuté de l'autonomie future de la Résistance, puis nous nous étions quittés. Je marchais à côté du délégué de Paris, dans la pluie d'une rue de la Gare provinciale. Nous avions un peu combattu ensemble. Il dit, sans me regarder : « J'ai lu vos livres. Sachez bien qu'à l'échelon national, les mouvements de Résistance sont entièrement noyautés par le parti communiste., , (il posa sa main sur mon épaule, me regarda et s'arrêta) – auquel j'appartiens depuis dix-sept ans. »
Il reprit sa marche. Je me souviens de la pluie tranquille sur les toits d'ardoise, et de cette main sur mon épaule... Et aussi de la grande salle de la Mutualité où nous avions prononcé tant de discours, au temps du Comité mondial antifasciste, et où j'allais m'adresser, cette fois, aux combattants de la Résistance ; mais déjà, le jeu politique avait repris. Cette femme avait délivré son mari, mitraillette en mains, ce garçon avait fait partie du groupe franc qui avait attaqué un fourgon de la Gestapo devant le Palais de Justice ; cet autre s'était évadé deux fois, non pas comme moi, mais de cellule. Et il semblait que ces délégations de la nuit, l'aube venue, ne fussent plus que les mandataires d'un songe...
Bien que la plupart des membres du congrès fussent des survivants, leurs actions d'éclat ne les délivraient pas du sentiment d'infériorité du Girondin devant le Montagnard, du libéral devant l'extrémiste, du menchevik devant quiconque se proclame bolchevik. Alors que les communisants retrouvaient leur foulée en s'agrégeant à un parti qui commençait à parler de de Gaulle comme de Kerenski, les non-communistes tâtonnaient, parce qu'ils ne comprenaient pas qu'en ces mois, un mouvement né de la Résistance, s'il refusait d'être communiste, devait être gaulliste : parce que seul le Général voulait réellement opposer à l'État communiste un État, et une France indépendante. Ils ne le connaissaient guère ; il n'avait rien fait pour les séduire ni même pour les connaître, possédait plus de prestige que de popularité, et les croyait peut-être déjà entre les mains des communistes. Mon discours s'adressait à tous les résistants, et l'on savait que je repartais le lendemain pour le front.
La Résistance avait été une mobilisation de l'énergie française ; elle devait d'abord le redevenir, sous peine de n'être plus qu'une amicale d'anciens combattants. Nous avions été la France en haillons ; notre signification ne venait pas de l'action de nos réseaux, mais de ce que nous avions été des témoins. Les Houillères du Nord et du Pas-de-Calais avaient été nationalisées le 13 décembre ; Renault, le 16 janvier. Ce n'étaient pas des mesures de droite. La mesure décisive, chacun le savait, serait la nationalisation du crédit ; si le gouvernement la prenait, il fallait le laisser une bonne fois gouverner, et nous devions nous définir par une tâche nationale, non électorale. On avait parlé des obstacles qu'allait rencontrer le retour des prisonniers. Que le Mouvement rétablît toutes ses sections, du Rhin à Paris, pour les mettre à leur service. Que le Front national se joignît à nous, s'il le voulait, pour l'action commune. On verrait ensuite. « Une nouvelle Résistance commence... »
Après dix ou quinze discours, les visites « fraternelles » de délégations communistes ou paracommunistes, la fusion était écartée par 250 voix contre 119. Le parti communiste ne disposerait pas de la Résistance contre le général de Gaulle. Mais pendant mon retour au front, à travers la Champagne couverte de neige, je pensais à mes camarades communistes d'Espagne, à l'épopée de la création soviétique, malgré la Guépéou ; à l'Armée rouge, aux fermiers communistes de Corrèze toujours prêts à nous accueillir malgré la Milice, pour ce Parti qui semblait ne plus croire à d'autres victoires que celles du camouflage. Je pensais à la main sur mon épaule, dans la rue de la Gare où les ardoises brillaient sous la pluie.
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