Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

André Malraux · Chapitre 9 sur 23

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Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

Chapitre 5

5

 

1958-1965

C'est après tout ce pittoresque que le général de Gaulle me chargea d'aller voir quelques chefs d'État asiatiques, dont les relations avec la France n'étaient plus que de convention ; et d'abord, Nehru.

Je connaissais la situation de l'Inde, car je venais de recevoir Jayaprakash Narayan, le chef socialiste de Bombay. Et le meilleur connaisseur indien de la France, mon ami l'écrivain Raja Rao, venait de passer par Paris. Notre ambassadeur était moins pessimiste que les préfets des Antilles.

Il m'attendait sur le champ d'aviation, à deux heures du matin, avec la secrétaire d'État aux Affaires étrangères, en sari blanc dans la lumière des phares. Elle s'appelait Lakshmi. Une secrétaire d'État occidentale peut s'appeler Marie comme la Vierge, mais les déesses des autres religions font mieux rêver. Le comte Ostrorog, descendant des conquérants moghols, et fils secret de Pierre Loti selon les ragots du Quai, était (il n'y a pas foule) digne de ce que le mot ambassadeur dans l'Inde suggère aux poètes. Une caméra imaginaire remontait de ses doigts finement noueux, qui pétrissaient une Inde affectueuse et complice, jusqu'à son visage de pirate distingué. Ce descendant des maîtres des steppes, hidalgo, cardinal romain et exemplairement français, était l'ambassadeur d'une Méditerranée millénaire auprès d'une Inde toute jeune ; ce qui faisait rêver, lorsqu'on savait ce qu'est l'Inde. À l'un des dîners du Capitole – ainsi s'appelait alors l'ancien palais des vice-rois, devenu celui du gouvernement – pendant le speech d'un Premier ministre austère, les mains d'Ostrorog semblaient caresser la célèbre botte italienne comme une jambe de danseuse...

Nous gagnâmes le Capitole (j'étais l'hôte de l'Inde) dont je ne vis dans la nuit que la masse obscure, les couloirs, un grand portrait de Gandhi en pagne, et, dans mon appartement, le chef du protocole entouré des domestiques du temps des vice-rois : un pour ouvrir chaque porte. Ces personnages d'Ali Baba congédiés, nous mîmes de l'ordre dans ma mission. Le ministre chargé de la Culture me recevrait à huit heures.

Avant mon réveil, les journaux avaient été apportés. La semaine afro-asiatique commençait !... L'accueil des ministres fut ce qu'il est toujours : prudent et délicat. On attendait mon entretien avec Nehru.

J'avais enfin vu le Capitole, et je voyais New Delhi. Je n'en avais gardé aucun souvenir ; en 1929, l'Inde m'intéressait plus que l'Angleterre. Mais le départ de l'Angleterre donnait une âme à cette architecture qui n'en avait pas. On avait prêté à Gandhi et à Clemenceau la phrase : « Ça fera une très belle ruine ! » Ça n'avait pas fait une ruine ; et pas davantage un palais conquis, comme le Kremlin. New Delhi n'est pas une ville, c'est une « capitale administrative », mais ses colossales perspectives de grès rouge, avec leurs gardes sikhs qui présentaient les armes dans la solitude, ne s'ouvraient pas sur des administrations – fussent-elles le Parlement : elles s'ouvraient sur l'Empire disparu.

Palais, ministères, propylées. Tout l'Empire britannique porte la marque de la grandeur anglaise, avec l'accent que le gothique victorien donne à la Tamise. Ici, comme à la passe de Kyber, la grandeur était romaine ; le rêve de César à Alexandrie, une masse puissante disposée selon le vaste théâtre hellénistique. Mêlé d'un autre rêve, celui d'un mariage anglo-indien rival du mariage indo-musulman. Le Capitole fut ostensiblement le rival de la Grande Mosquée de Delhi, l'une des plus grandes de l'Islam ; de Fathepur Sikri, des Forts-Rouges, de toute cette architecture moghole qui a été l'Amérique de la Perse. L'Islam était toujours là. Et l'Angleterre ? Plus qu'il ne semblait ? Mais ce n'était pas sa présence qui animait ces avenues impériales de grès rouge par lesquelles je gagnais le Parlement : c'était la résolution avec laquelle elle les avait abandonnées. Dans ce pays qui a construit tant d'illustres tombeaux, la seule œuvre rivale de celles des successeurs d'Alexandre est devenue admirable malgré la médiocrité de son architecture, depuis qu'elle est devenue le tombeau de l'Empire.

Je rendais visite à Nehru dans son bureau du Parlement. C'était passer de la majesté du Capitole à des couloirs de préfecture et des salons d'attente pour solliciteurs modestes. Mais, comme au Capitole, de nombreux portraits de Gandhi ornaient les murs.

Gandhi était alors présent dans toute l'Inde, par ses œuvres, par son exemple, par ses images. Pour l'Europe, il n'était déjà plus qu'un libérateur aux mains pures. Une figure de sainteté, avec le pittoresque qui accompagne tant de saints : sœur tourière opiniâtre au large sourire sans dents, vêtue d'une humble étoffe populaire portée comme l'uniforme de la liberté. Bien que l'Inde commençât à voir en lui le dernier avatar de Vichnou, tels grands pans de sa biographie y demeuraient précis : la prédication de 1920 sous un vaste banian, puis la foule sur les bords de la Sabarmati ; le massacre d'Amritsar ; les doigts de sa main gauche dressés, et désignés à la foule comme les devoirs de l'Inde ; le bûcher insolite fait d'habits européens, de cols, de bretelles jetés par ceux qui désormais ne porteraient plus que le khadi, et sur lequel brûlaient des chapeaux enflammés – précurseur du bûcher funéraire devant lequel on réciterait la Bhagavad-Gîtâ. Et la désobéissance civile, et la non-coopération commencée le jour de la mort de Tilak. Et surtout, la Marche pour le Sel.

Le 2 mars 1930, Gandhi avait informé le vice-roi que la désobéissance civile commencerait neuf jours plus tard. Le 12, il était parti vers la mer, suivi de soixante-dix disciples. Les paysans pavoisaient, étendaient des branchages sur les routes, s'agenouillaient au passage des pèlerins. Trois cents chefs de village avaient renoncé à leurs fonctions. Devant les soixante-dix devenus plusieurs milliers, Gandhi avait ramassé du sel abandonné par les vagues, enfreignant la loi sur la gabelle. La chaleur tropicale rend le sel indispensable aux hommes et aux animaux qui travaillent – mais chacun savait que Gandhi, malade, n'en avait pas fait usage depuis six ans. D'un coup, il venait de toucher l'Inde entière.

Tout le long de la côte, les pêcheurs avaient ramassé le sel, les paysans les avaient rejoints, et la police, commencé les arrestations en masse. Les résistants se laissaient arrêter, mais ne livraient pas leur sel. À Bombay, 60 000 personnes s'étaient rassemblées devant la Maison du Congrès ; sur la terrasse, on traitait le sable sali. Le sel qu'avait recueilli Gandhi avait été vendu 1600 roupies. Quand Nehru fut condamné à six mois de prison, l'Inde avait répondu aux incarcérations par les hartals. À Patna, la foule s'était jetée sur le sol devant la cavalerie gouvernementale, qui n'avait plus avancé. À Karachi, cinquante mille Indiens avaient regardé ceux qui recueillaient le sel, et que la police n'avait pu arrêter. Pourtant, il y eut bientôt cent mille prisonniers. La nuit du 4 au 5 mai, Gandhi avait été arrêté dans un village, parmi ses disciples.

À Dharasena, au nord de Bombay, les Indiens avaient marché sur l'usine de sel gouvernementale gardée par quatre cents policiers. Au fur et à mesure qu'ils approchaient de l'usine, ils étaient assommés ; d'autres les remplaçaient en silence et tombaient à leur tour. Les brancardiers emportaient les corps sanglants. L'usine avait continué de fonctionner, il avait fallu ouvrir un hôpital provisoire, et toute l'Inde avait pris conscience de sa servitude. Bientôt, Churchill devrait parler de « ce fakir séditieux, à demi nu dans le palais du vice-roi » ! Le vice-roi était maintenant parti, et la légende de Gandhi, devenue en Occident noble passivité, restait ici une légende de combat. D'abord dans les mots. Lorsqu'il avait annoncé qu'il se priverait de nourriture si l'on ne reconnaissait pas les droits des intouchables, il ne s'agissait pas de « jeûner », mais de mourir de faim. Ce supplice qui avait affronté le plus puissant tabou de l'Inde, n'était pas moins irrationnel que lui, et les Hindous l'avaient suivi comme une lente crucifixion. Dans ces multitudes dont 95 % ne possédaient pas la radio, chacun savait lorsque Gandhi commençait à être menacé de mort. Et chacun savait que son but dernier était la purification de l'Inde, dont l'indépendance n'était que la conséquence capitale. Il avait voulu que sa prédication touchât les plus humbles, même lorsqu'il disait : « Le swaraj ne viendra pas par la victoire de quelques hommes, mais lorsque tous seront devenus capables de résister à l'injustice. » Et tous avaient récité les prières lorsqu'ils avaient su que la douille était tombée du châle de Gandhi enfin tué, et que tout avait fini par une balle rouge sombre sur ses cendres déjà blanches. Pourtant Gandhi était présent dans ce Parlement comme il l'était au Capitole. Vinoba Bhave, sans autre arme que sa prédication, venait de recevoir deux millions d'hectares de terre (pas les meilleurs, bien sûr...) pour les paysans. À un monde d'où l'ombre de Staline et celle d'Hitler n'avaient pas encore disparu, l'Inde montrait sa libération de l'Angleterre sans une victime anglaise. Le mot démocratie, malgré la misère, y prenait un sens presque religieux. Bandoung avait montré l'autorité de Nehru – qu'avait montrée aussi le malaise suscité par son silence devant l'action des Russes à Budapest. Mais la politique de l'Inde ne s'élaborait pas plus au Congrès ou au Parlement, que la politique de l'Allemagne hitlérienne ne s'était élaborée au Reichstag : la politique de l'Inde, c'était l'héritier du petit bonhomme en pagne qui avait inventé d'emmener des millions d'Indiens chercher le sel dans l'océan Indien contre la gabelle anglaise, pour y trouver la liberté.

On nous introduisit, un attaché de notre ambassade et moi, dans un petit bureau : quelques sièges, pas de table, et un tableau qui représentait Gandhi, grandeur nature. Curieux attaché d'ambassade – mais, aux Indes... Cheveux gris, mi-longs, moustaches grises tombantes. Gestes précieux. Il revenait d'un ashram, celui de Menon ou celui d'Aurobindo ? Il regarda le tableau :

« Vous voyez Gandhi partout, vous le verrez partout. Je suis venu aux Indes à cause de lui. Il n'en reste rien.

– Sauf l'indépendance...

– Oui... Non... Nehru n'est point un usurpateur ; mais il est un politique. Si le mahatma n'a été ni président ni Premier ministre, ce n'est pas par hasard. Il signifiait un monde d'une autre nature ; Nehru le sait.

– Qu'y faire ? Il est le chef de l'Inde, et non un saint.

– Certes. Mais il y a une chose qu'il faut comprendre, que vous, vous devez comprendre. Tout le monde la connaît – enfin, tous les anciens la connaissent –, personne ne la dit. Et le temps passe, et peut-être, dans vingt ans, il n'y aura plus personne pour la dire : tout ce qui a été le gandhisme, tout ce pour quoi nous nous sommes battus, et dont la conséquence a été, en effet, l'indépendance de l'Inde, a déjà disparu.

– Vous pensez à la résistance non violente ?

– Oui... oui, enfin : pas seulement. Elle est née contre l'Empire anglais ; elle ne s'est guère appliquée au Pakistan. Les choses ne sont pas terminées, avec le Pakistan... Et attendez la Chine, un jour ou l'autre.

« Et puis, la non-violence... Il savait bien ce qu'elle était, en profondeur. Peu de temps avant sa mort, notre consul général est venu prendre congé de lui : “Eh bien, mahatmaji, vous devez être content, maintenant ? – Vous vous trompez. Il n'y avait qu'une chose intéressante : le combat. Il est fini, et ce que nous avons fait est fini aussi...”

« Je sais, je sais : un million d'aveugles, soixante-dix millions d'intouchables, et tout ça ; pourtant, ce peuple exprime la plus haute spiritualité du monde. Son combat a été celui de la spiritualité. Elle avait pénétré l'Inde entière. Mais sur la grand-route, chacun cherche encore l'union mystique, aussi banalement qu'en Amérique on cherche l'argent. Les gens se demandent des nouvelles de leurs prières. Tout ce que vous allez voir dans cette maison, c'est la politique, donc l'Europe ; tout ce qui a rompu avec Gandhi. Pourquoi a-t-on pu tellement l'attaquer, et aussi tellement l'admirer ? Parce que sa pensée n'était pas politique. Elle a pris des formes politiques. Elle a eu des conséquences politiques. Mais il était le dernier des grands gourous. Je viens d'un ashram, et je sais que tout contact avec l'absolu passe par la méditation sur l'impermanence. Vous êtes dans le pays de l'impermanence. Vous connaissez les apologues où les ascètes regardent les files de fourmis comme des files de dieux ou de millénaires... Vous voyez partout le tableau ou la photo du petit homme brèche-dent à la bouche de bon chien et aux jambes de héron. Vous le croyez présent, parce que l'Europe croit à l'Histoire, c'est-à-dire à la continuité. L'Inde, enfin l'Inde politique, fait semblant d'y croire aussi. Ce n'est pas vrai. Le monde n'est fait que de moments qui passent... »

On entrouvrit la porte.

« Un jour, dit sans y prendre garde l'attaché d'ambassade aux longs cheveux, il parlait devant quelques centaines de milliers de personnes, de sa voix égale de baryton, avec un micro. Dans une clairière, entre de grands arbres fleuris, des frangipaniers, je crois... Les fleurs se sont mises à tomber. À cause de la foule ? Qui sait ? »

L'histoire fait partie des biographies du Bouddha, de son lien avec la nature, si faible dans l'Évangile, et que nous n'avons retrouvé que dans les apocryphes qui ont inventé le bœuf et l'âne – et chez saint François : les oiseaux d'augure, le vol des geais qui font volte-face dans le ciel au moment où le Bouddha entre dans le nirvâna, les gazelles qui écoutent la prédiction. Il est possible que la respiration d'une foule énorme fasse tomber des fleurs fragiles. L'histoire n'est pas fausse, car je l'ai entendue naguère de Raja Rao, qui assistait au discours, et dont le récit transmettait avec le talent d'un écrivain l'atmosphère surnaturelle des fleurs qui venaient doucement se coucher, comme des animaux blancs, devant l'envoyé des dieux.

« Je regardais tomber cette neige, je pensais que ce temps ne reviendrait pas, et aujourd'hui, malgré tous les portraits et toutes les photos, je sais que le temps de Gandhi est fini pour toujours. Nous ne... »

La porte s'ouvrit toute grande. On nous accompagna dans un autre bureau, plus grand, orné d'un autre portrait de Gandhi. « La presse » et une cinquantaine de photographes y attendaient l'huissier qui devait venir me chercher. Tout ça se rebroussa d'un coup : l'autre porte s'ouvrait, non sur l'huissier, mais sur Nehru.

Il savait que la presse de Delhi lui reprochait de m'accueillir. Pour de fortes raisons : l'Indochine, l'Algérie. Pour des raisons puériles : beaucoup de journalistes, fidèles à quelques hebdomadaires de Londres, tenaient perspicacement le général de Gaulle pour un successeur d'Hitler. Enfin, pour une autre raison que j'ignorais, mais pas lui : la majorité de cette presse lui serait, quoi qu'il fît, ennemie. Elle s'écarta devant lui, murmurant son prénom comme l'avait fait la foule, disait-on, lorsqu'il était arrivé devant Gandhi tué. Il m'étreignit et me dit (la télévision enregistrait) comme si nous nous étions rencontrés depuis un mois, alors que nous ne nous étions pas rencontrés depuis plus de vingt ans : « Je suis content de vous revoir ; la dernière fois, c'était après votre blessure en Espagne, vous sortiez de l'hôpital et je sortais de prison... » J'admirai le talent qui désarmait provisoirement ce troupeau ; et j'admirai la qualité humaine, à quoi le talent n'eût pas suffi. Il prit mon bras, et nous passâmes dans son bureau.

Je ne me souviens que de la table, d'un bois précieux qui, après avoir reflété les derniers éclats de la télévision, ne reflétait plus que la rose qui nous séparait – la même que celle qu'il portait toujours – et son visage. Quand on lira ceci, peut-être ce visage ne sera-t-il plus si familier qu'il l'est aujourd'hui : l'Histoire n'en aura conservé que le masque. C'était un visage romain un peu alourdi par la lèvre inférieure, qui donnait à son sourire apparemment « offert » la séduction qu'apporte à un homme de l'Histoire une imperceptible innocence. À quoi on ne se méprenait pas, et lui non plus. Mais au-delà du masque des photographies, il y avait ce sourire lié à une expression rêveuse qui suggérait des yeux bleus (ils étaient bruns) accordés à son teint presque gris.

Je lui avais connu une allure de chef de maquis à quoi son bonnet de police, avant 1940, n'était pas étranger. Il montrait maintenant une ironie bienveillante et un peu lasse à l'égard de l'univers, qui enveloppait la fermeté mais ne la cachait pas. (Sa mère ayant été insultée lorsqu'elle portait des vivres à des prisonniers, il avait renoncé à toute visite pendant sept mois à la prison de Dehra Dun. « Il est le courage même », disait Gandhi.) L'âge avait moins vieilli son ancien visage, qu'il ne semblait lui en avoir – à peine – donné un autre ; comme il advient à beaucoup d'hommes qui ont ressemblé à leur mère, et ressemblent à leur père en vieillissant. Et dans sa voix, son attitude, apparaissait (reparaissait ?), sous l'intellectuel patricien, l'image – calme et aménité – que dans son adolescence il s'était sans doute faite du gentleman.

Il lut la lettre du général de Gaulle, qui était une lettre de créance, la posa sur la table et me demanda, en souriant davantage :

« Ainsi, vous voilà ministre... »

La phrase ne signifiait pas du tout : vous faites partie du gouvernement français. Un peu balzacienne, et surtout hindoue, elle signifiait : voilà votre dernière incarnation...

« Mallarmé, lui répondis-je, racontait ceci : une nuit, il écoute les chats qui conversent dans la gouttière. Un chat noir inquisiteur demande à son chat à lui, brave Raminagrobis : “Et toi, qu'est-ce que tu fais ? – En ce moment, je feins d'être chat chez Mallarmé...” »

Nehru sourit davantage, et acquiesça. Ses gestes, autrefois assez larges, se dirigeaient maintenant vers le corps, les doigts presque repliés. Et c'est dans ces gestes frileux, qui donnaient à son autorité un charme que je n'ai plus rencontré, que je voyais la seule vraie différence entre le Nehru d'autrefois et mon interlocuteur. Car l'autorité est un âge, et qui ne change guère. Je lui exposai, assez vite, comment je concevais l'exposition d'art indien que nous souhaitions accueillir à Paris. Il me donna son accord et me demanda ce que nous suggérions en échange. Je proposai la sculpture romane, ou une exposition historique sur la Révolution.

« La France, répondit-il, pour nous, c'est la Révolution... Quand Vivekananda l'a découverte, il a passé une journée à crier avec ses amis : Vive la république ! Savez-vous que Les Misérables est l'un des livres étrangers les plus célèbres dans l'Inde ? »

J'avais déjà rencontré, je devais rencontrer maintes fois, plus tard, cette présence de la France. La Russie soviétique ne l'a pas effacée. Aux pays sous-développés, la machine apporte des ouvriers qualifiés, plus qu'un prolétariat ouvrier. Et partout où la révolution n'est pas appelée par le prolétariat, mais par le peuple, la prédication de la Révolution française, l'exaltation du combat pour la justice proclamée de Saint-Just à Jaurès, en passant par Michelet et surtout par Victor Hugo, conserve un prestige au moins égal à celui du marxisme. En Afrique, en Amérique latine, même lorsque la technique de la révolution est russe, son langage est encore français. J'avais vu des piles des Misérables entre Bakounine et les écrits théoriques de Tolstoï sur les Ramblas de Barcelone, pendant la guerre civile.

« La sculpture romane ? reprit-il. Notre propre sculpture des hautes époques, presque personne, ici, ne l'admire vraiment. Elle exerce une action magique sur la foule, jusqu'à un certain point ; les fétiches du bord de la route aussi... Les membres du Parlement respectent Ellora, mais n'y vont pas...

– La relation des parlementaires avec l'art est toujours assez compliquée ; après tout, les vôtres connaissent au moins la Bhagavad-Gîtâ.

– Comme les députés anglais connaissent la Bible... »

Il créait l'Inde, entouré d'un anneau de Saturne fait de politiciens ennemis. Comme je m'étonnais de la curieuse idée que la presse de Delhi se faisait du gouvernement français : « Oh ! du gouvernement indien aussi !... » me répondit-il avec un geste d'espoir et de résignation, un inch Allah ironique.

Je lui suggérai que la situation du général de Gaulle, en cela, n'était pas très différente de la sienne. Il en fut intrigué ; je doute qu'il en ait été convaincu.

Le souvenir – ou la présence – des partis totalitaires demeurait si puissant que, pour la France, Nehru ressemblait plus à Staline qu'à Roosevelt ; mais pour lui, bien qu'il s'en défendît, le général de Gaulle ressemblait sans doute plus à Mussolini qu'à Churchill. Pourtant, trop intelligent et trop bien informé pour croire que le Général fût un chef fasciste, ou « qu'il dût être bientôt débordé par le parti de M. Soustelle », il suivait avec attention les événements de France. Il n'était intervenu ni en Indochine ni en Algérie, parce qu'il professait qu'une indépendance nationale doit être conquise sans aide étrangère. Il ne prenait pas au sérieux la IV e République : le président du Conseil l'avait prudemment reçu dans un restaurant du Bois, en raison du printemps. Mais il voyait de près le déclin de l'Angleterre, qu'il avait si longtemps connue la première puissance du monde ; il observait le déclin de l'Europe, sans oublier qu'il avait vu renaître l'Allemagne et la Russie. D'autre part, attentif à l'Afrique, il avait peine à concilier la création de la Communauté française avec la guerre d'Algérie. Le mot Algérie vint dans l'entretien, et je vis, à un léger geste de retrait, qu'il se reprochait, étant mon hôte, de l'avoir prononcé. Je dis seulement :

« C'est le général de Gaulle qui fera la paix en Algérie. »

Il me regarda, perplexe ou incrédule.

J'avais pensé à ce qu'on appelait alors « la paix des braves », et à la fraternisation dont je ne sais, encore aujourd'hui, dans quelle mesure elle fut sincère ou truquée. Mais pour moi comme pour lui, ni le maintien de la Communauté ni l'indépendance de nos anciennes colonies d'Afrique, si elle succédait à la Communauté, ne permettraient la poursuite sans fin de la guerre d'Algérie.

« Quel rôle y jouent les communistes, à votre avis ? demanda-t-il.

– Grand à Paris, petit à Alger. Mais croyez-vous qu'il existe encore une politique communiste ? »

Il m'interrogea du regard.

« Je veux dire ceci : la Grande-Bretagne a conçu autrefois, à sa manière, une politique planétaire. Pas les États-Unis. Ils sont devenus le pays le plus puissant du monde sans l'avoir voulu. Ce qui ne fut le cas ni d'Alexandre, ni de César, ni de Timour, ni de Napoléon : les hégémonies avaient été la conséquence des conquêtes. C'est peut-être pourquoi les États-Unis font bien la guerre, et mal la paix. »

J'avais vu la voiture massive de Foster Dulles, ministre des Affaires étrangères des États-Unis, franchir, en rebondissant, le porche de l'hôtel Matignon, et j'avais eu le sentiment de voir passer, sous quelque porte de cité orientale, le proconsul envoyé par Rome... Le lendemain, le Général m'avait dit : « Ou bien il y a un Occident, et il y aura une politique commune à l'égard du reste du monde ; ou bien... Mais il n'y aura pas d'Occident. » Il n'y avait pas eu d'Occident.

« La politique planétaire américaine actuelle, repris-je, est un anticommunisme ; donc, déterminée par la politique russe. Même dans son opération grandiose : le plan Marshall. Par contre, nous avons connu une politique russe planétaire, celle qui a mis au service de l'Union soviétique les forces nées au service de l'Internationale. Mais depuis la mort de Staline, cette politique-là semble à peine se survivre. Du moins est-ce ce que nous suggère l'Algérie, et même l'Afrique – et même Bandung. Aujourd'hui, ce sont surtout les intellectuels qui posent les problèmes politiques en fonction du communisme.

– Où en sont-ils, à son égard ?

– En France, le communisme, c'est le parti communiste, tel que vous le connaissez en bien et en mal. Beaucoup d'intellectuels sont écartelés entre la justice sociale et la nation, plutôt qu'entre le communisme et le capitalisme. Dans la Résistance, j'ai épousé la France, et je ne suis pas le seul.

« Aux États-Unis, ça me semble assez différent. Pour mes amis américains, après le procès Hiss, après l'affaire Oppenheimer, le communisme était un complot : les communistes étaient des agents secrets des Russes – qui combattaient pour le prolétariat ; mais le prolétariat, c'étaient les syndicats, qui n'étaient pas communistes. »

Il sourit de nouveau :

« Chacun croit aux communistes des autres... Mais tout homme va vers Dieu à travers ses propres dieux », dit l'Inde.

Boutade ? Il poursuivit :

« Ma phrase vous surprend ? Depuis mon premier retour d'Europe, je suis surpris de votre surprise. Aller à Dieu à travers ses propres dieux, l'Occident fait-il autre chose, dans le domaine de l'esprit, en admirant à la fois Platon, Spinoza, Hegel, Spencer – sans parler de ceux qui admirent à la fois Nietzsche, ou Marx, et Jésus ? »

Il enchaîna sur le communisme. Comme le général de Gaulle, il ne le tenait plus pour capital. « Ici, les communistes sont surtout occupés à polémiquer », dit-il. Et : « Un de nos États, le Kerala, est communiste : les membres du Comité central sont d'ailleurs des brahmanes... » Je savais qu'il ne partageait pas l'anticommunisme de Gandhi, qui avait dit : « La Russie a un dictateur qui rêve de la paix et croit pouvoir l'atteindre à travers une mer de sang. » Mais il avait dit aussi : « Les intellectuels ont horreur de mes idées et de mes méthodes. » Nehru admirait, de la révolution russe, une guerre de libération du tsarisme, rapproché d'un colonialisme. Ne se sentant menacé ni par le Parti communiste indien ni par l'Armée rouge, il pensait à la Russie de loin ; ne croyant pas à un conflit armé entre l'Union soviétique et les États-Unis, il voyait peut-être sans déplaisir une guerre froide qui apportait à l'Inde le concours des deux grands adversaires. Pour moi, l'histoire du siècle était depuis quarante ans celle de la montée communiste, et de la substitution de l'Amérique à l'Europe. Pour lui, c'était celle de la décolonisation, et d'abord, de la libération de l'Asie. Son socialisme d'État n'avait pas partie liée avec les Soviets, et pas davantage avec le capitalisme « qui ne manquait pas de violence non plus, à sa manière ». L'Occident (et peut-être la Russie) jugeait de l'Inde en fonction de la guerre froide, parlaient de tiers monde et de neutralisme. Mais pour Nehru, il y avait son monde, qui ne se définissait pas en fonction des deux autres : le monde des pays à la fois libérés et sous-développés, qui devaient, avant tout, changer de civilisation. En s'occidentalisant ? « Dans une certaine mesure ; mais les sciences et les machines ont fait en deux cents ans une civilisation bien différente de celle que connaissaient la Révolution française et la guerre de l'Indépendance américaine ; l'Inde qu'elles feront en cent ans ne ressemblera guère à celle-ci, mais peut-être pas davantage à l'Europe... » Pour l'Occident, l'Union soviétique symbolisait une révolution passée, et parfois une révolution future ; pour Nehru, elle symbolisait d'abord une planification. « Rien ne m'a plus frappé, depuis la découverte de la non-violence, que la planification de l'Asie centrale. Et peut-être les Européens ne se rendent-ils pas compte qu'en Asie, l'industrialisation est aujourd'hui un mythe aussi puissant que le fut l'indépendance... »

À l'occasion, il fallait utiliser des méthodes russes et des capitaux américains. Sans trop d'illusions, car si l'aide étrangère était indispensable au développement de l'Inde, celui-ci ne pouvait venir que du travail indien « sous peine de voir naître un colonialisme mental ; et d'ailleurs, je ne crois pas que chaque Indien tienne tellement à posséder un réfrigérateur et une auto ». Quels réfrigérateurs ? Le drame qui prenait l'Inde à la gorge, c'était la faim. La planification communiste se montrerait-elle plus efficace, contre la famine, que le libéralisme capitaliste ?

Je comprenais pourquoi ses paroles avaient secoué ce que nous appelions le tiers monde. Dans ce domaine, comme Gandhi, il révélait l'évidence. Il fit d'ailleurs allusion à la Conférence de la Table ronde, Gandhi frileusement replié dans sa couverture au milieu des dignitaires dorés comme les nymphes du plafond, « au temps où l'Aga Khan faisait figure d'avocat de l'Indépendance, et où les socialistes de salon, à Londres et dans l'Inde, appelaient Gandhi, le surréactionnaire ». En face de cette ombre, Staline restait colossal, mais paraissait intrus. Khrouchtchev et Boulganine étaient venus au Capitole, chefs d'État parmi d'autres. La formation anglaise de Nehru n'était pas marxiste, et sa formation indienne le poussait à se battre contre les castes plus que contre les classes ; pour les intouchables qui, malgré la Constitution, mouraient sur les gazons du Capitole, plus que pour le prolétariat.

Mais le maintien de l'indépendance réelle et l'industrialisation de l'Inde ne pouvaient se fonder que sur un État. Et Nehru était conscient de la fragilité de celui qu'il élaborait. Il tenait toute révolution pour inséparable d'une volonté éthique, d'une volonté de justice ; cette volonté, en Occident, avait été celle des individus, fondée sur la raison et l'égalité devant la loi, qu'ils tenaient pour valeurs suprêmes. Elle ne l'était pas dans l'Inde. L'individualisme et même l'individu y jouaient un faible rôle. La réalité fondamentale, c'est la caste. L'Indien n'est pas un individu qui se trouverait appartenir à une caste au sens où l'on dit que l'Européen est un individu qui appartient à une nation : il est membre de sa caste, comme un vrai chrétien est baptisé avant d'être individu. L'éthique hindoue, autrefois, n'a pas été profondément changée par les séculiers, ni même par les brahmanes, elle ne l'a été que par les ascètes ; parce que l'ascète est hors des castes, et parce qu'il est voué aux dieux. Hors du renoncement, l'éthique fondamentale de l'Inde est le devoir de caste, inséparable de la religion : elle ne conçoit pas d'éthique laïque. Gandhi, chef politique de l'Inde aux yeux de l'Occident, était aux yeux de l'Inde, et sans doute aux siens, un Grand Renonçant traditionnel.

La lutte pour la libération n'avait pas mis en question la nature de la société indienne. Les communistes reprochaient au Parti du Congrès d'être un parti bourgeois. Quand s'était-il donné pour prolétarien ? Son objectif : l'indépendance, était national, non social. Il avait combattu pour tous. Mais, l'objectif atteint, la justice sociale devenait un problème majeur. Or, la conscience de caste était plus forte que la conscience de classe. L'appareil politique ne formait pas un ordre comme le parti communiste ; les députés n'échappaient qu'en partie à leur caste. Le parlementaire idéal venait de l'image idéale du Parlement britannique, et ne se trouvait que dans l'héritage de l'Angleterre ; l'agnostique Nehru en cherchait vainement l'image indienne. Pour créer l'Inde moderne, il était contraint de s'appuyer directement sur son peuple, en associant le plus humble Indien à une épopée (il dit seulement : une grande entreprise). « Il faut que l'Inde soit mobilisée, mais par elle-même, et non par ordre du gouvernement... » Or, l'Inde millénaire voyait dans l'injustice sociale une partie de l'ordre cosmique, et l'ordre cosmique était nécessairement justice. Gandhi, résolu à détruire l'intouchabilité, l'avait-il été à détruire les castes ? Sa lutte contre l'intouchabilité avait suffi pour qu'il fût assassiné, non par un communiste, mais par un de ces traditionalistes qui exposaient chez eux la photo du meurtrier, et qui jouaient encore, dans l'armée, un rôle que le ministre de la Guerre ne prenait pas à la légère. Vive l'ordre éternel, avec ses divisions

blindées et son aviation de 1 kchatryas, son administration de brahmanes, et le cadavre de Nehru après celui de Gandhi !

C'était ce que même ses adversaires socialistes appelaient le second drame de l'Inde.

« Je n'ai évidemment jamais rêvé d'un Congrès dont les députés seraient des ascètes. Mais enfin, ajouta-t-il avec tristesse, qu'est notre personnel politique, comparé à celui d'un parti totalitaire, ou de la démocratie britannique ? Donc, je dois renforcer l'État. Les grandes figures historiques de notre temps ont été liées à un combat ; le plus souvent, à la prise du pouvoir par un parti vainqueur. Même Gandhi reste lié à la libération de l'Inde. »

Lorsque ce combat était celui de l'indépendance ou de la révolution, quelle que fût l'indépendance ou la révolution, il portait en lui sa métamorphose. J'avais entendu Trotski me parler de Thermidor. Mais j'avais conscience, dans ce bureau banal entouré de gloire et de famine, que la force énigmatique qui transformait les commissaires du peuple vêtus de cuir en maréchaux dorés sur tranches dépassait de loin les misérables profits des vainqueurs, et entraînait les conquérants qu'elle trouvait sur sa route, comme le Gange entraîne ses épaves. Lénine avait terminé sa vie avec la casquette que montraient ses photos dans les ambassades soviétiques – mais il avait écrit : « Il n'y a pas d'exemple d'une révolution qui n'ait fini par accroître le pouvoir de l'État. » Et la casquette de Staline avait été celle des maréchaux. Thermidor était étudié dans l'esprit de la bourgeoisie même, par les révolutionnaires, qui le définissaient comme un retour. Aucun des obstacles rencontrés par le gouvernement de l'Inde ne ramènerait la puissance anglaise. Ce qui s'opposait à la révolution permanente et au temps de l'égalité, ce n'était pas le passé, c'était l'avenir, c'étaient les germes que l'indépendance et la révolution portent en elles.

« Je dois maintenir les sentiments que nous avons suscités, pour créer l'État d'un pays dont la conscience nationale est d'abord religieuse, et où le mot État, qu'on l'applique à l'empire moghol ou à la vice-royauté britannique, a toujours voulu dire administration... J'ai écrit autrefois : formée pour l'indépendance, notre organisation est en train de devenir électorale... »

Pauvres élections ! Ce que je devinais sous ces propos amicaux et lucides, c'était la fatalité qu'avaient rencontrée Lénine, Mao et Mussolini, et qui n'était pas seulement le pouvoir du Parti : l'État, qui assurerait seul la survie et le destin de l'Inde, l'État, qui avait peut-être obsédé Alexandre, certainement César, et Charlemagne, et Napoléon...

« N'oubliez pas, dit-il, que l'Europe appelle constamment non-violence ce que nous appelons résistance non violente. Quand l'Inde, avant l'islam, a-t-elle été un État ? Pas sous les Guptas, je suppose ?

« Et dans quelle mesure, ajouta-t-il tristement, un État pourrait-il se fonder sur l'action non violente ? Mais ce que nous avons voulu faire, était-ce bien un État ? »

Il avait pitié de l'Inde. Il en connaissait la misère. Mais il la voulait promise à un destin unique, vouée à devenir la conscience du monde. Et sans doute est-ce parce qu'il savait que j'aimais cette Inde, qu'il n'avait pas oublié nos rencontres d'autrefois.

« Le général de Gaulle, dis-je, pense qu'un État qui ne fonde pas tôt ou tard sa légitimité sur la défense de la nation est condamné à disparaître.

– Oui... S'ils veulent bombarder l'Inde, eh bien ! qu'ils la bombardent... On peut détruire une armée, un gouvernement, peut-être un régime : on ne peut pas détruire un peuple. »

Qui était : ils ? Les Occidentaux ? Pourtant, il ajouta :

« Chaque fois que la Chine redevient la Chine, elle redevient impérialiste... »

Dans maints discours, il avait rappelé que les peuples de l'Inde, s'ils ne se prétendaient pas supérieurs aux autres, se savaient différents. La différence à laquelle il avait voué sa vie, la haute valeur que l'Inde apportait au monde, c'était l'action non violente, qui faisait de la libération de l'Inde la rivale des révolutions historiques. Il savait, mieux que moi, pourquoi Gandhi avait traduit la Bhagavad-Gîtâ ; il savait, mieux que moi, pourquoi lui-même avait appelé le Bouddha « le plus grand fils de l'Inde ». Malgré les drames de la séparation de l'Hindoustan et du Pakistan, malgré le Cachemire, la non-violence conservait son éclat. Ici, le mot démocratie ne faisait pas encore sourire. L'Europe confondait l'idéologie passionnée héritée de Gandhi avec une passivité, mais Nehru pensait toujours ce qu'il avait écrit autrefois : « On a dit que l'action non violente était une chimère ; elle a été, ici, le seul moyen réel d'action politique. Même en politique, toute mauvaise action a de mauvaises conséquences. C'est là, je crois, une loi de la nature aussi nette que n'importe quelle loi physique ou chimique. »

Je me souvenais de Ramakrishna : « Dieu ne peut apparaître là où est la haine, la honte ou la peur... » Mais aussi de Gandhi : « Mieux vaut se battre qu'avoir peur. »

De même que Staline avait affirmé faire l'Union soviétique comme Lénine avait fait la révolution, Nehru était contraint de sembler faire l'Inde comme Gandhi avait conquis l'indépendance. Tout, et d'abord l'unité de cet État fédéral, reposait sur une prédication. Mais elle se fondait moins sur un rationalisme britannique auquel Nehru faisait volontiers appel, que sur l'expression des sentiments les plus profonds de l'Inde. D'où leur efficacité, qui surprenait l'Occident. Lorsque j'avais rencontré pour la première fois Nehru à Paris, vers 1935, je lui avais demandé : « Quel lien faites-vous entre la non-violence et la réincarnation ? » Il avait réfléchi ; il devait encore à la prison une lenteur grave de l'esprit, très différente de l'enjouement perceptible sous sa souriante gravité de chef d'État. Il savait bien que l'ahimsa, la non-violence indienne, ne se confondait pas avec une méthode pour obtenir l'indépendance sans risquer une mauvaise réincarnation ; il voyait en elle un mythe puissant, non une théorie. Il se souvint de notre entretien :

« On dit que Tolstoï avait posé la même question à Gandhi.

– Qu'a répondu Gandhi ? Ce que vous m'avez répondu vous-même ?

– Que vous ai-je répondu ?

– À peu près : la réincarnation a dû être le terreau... »

La lutte contre la misère, mais l'indifférence au niveau de vie ; le refus de choisir entre les nations communistes et les nations capitalistes, celui de justifier les moyens par la fin, ne venaient pas d'un libéralisme du XIXe siècle, mais de millénaires de pensée hindoue. Gandhi n'avait-il pas joué auprès de Nehru le rôle d'un gourou ? Bandung avait donné à l'Inde une autorité morale plus qu'une autorité politique.

« N'avez-vous pas été frappé, me demanda-t-il, mi-souriant, mi-sérieux, par la phrase de la Bhagavad-Gîtâ : “Celui qui fait réellement ce qu'il doit obtiendra ce qu'il attend...” »

J'étais intéressé au plus haut degré, car sa part d'ironie était superficielle. Tout chef d'État ou de gouvernement doit compter tôt ou tard avec la raison d'État, et il la masque soit des valeurs de son interlocuteur, soit des plus vieilles valeurs de son peuple, qui sont souvent les siennes... J'ai entendu les communistes russes se référer à des valeurs orthodoxes, les communistes chinois se référer à des valeurs confucéennes ; à peine avaient-elles changé de nom. Et j'ai entendu tout le monde employer le vocabulaire de la démocratie. Mais ici, l'éthique était réellement fondamentale.

« Depuis l'indépendance, demandai-je, qu'est-ce qui a été le plus difficile ? »

Il me répondit d'un trait, alors qu'il avait jusque-là souvent parlé de l'Inde comme s'il eût tâtonné :

« Faire un État juste avec des moyens justes, il me semble... »

Et, après un instant :

« Peut-être aussi, faire l'État laïque d'un pays religieux. Surtout lorsque sa religion ne se fonde pas sur un livre révélé. »

Je me trouvais à la fois en face de l'Inde éternelle, et d'une Inde parente de ce que sont, dans notre mémoire, la France des soldats de l'An II, les États-Unis de Washington : la fin d'un temps exemplaire de l'Histoire. « Les hommes auront un jour vécu selon leur cœur... » L'Histoire passait devant moi, portant ce qui ne reviendrait jamais. À cette heure, des intellectuels occidentaux, de l'autre côté de la terre, faisaient entrer l'Inde dans leurs petites boîtes marxistes ou démocratiques. Et Nehru tentait l'une des plus profondes métamorphoses du monde, dans ce pays fragilement fédéral en face duquel le Pakistan maçonnait ses briques – dans cette capitale où les intouchables campaient sur les gazons anglais, et où les autos, la nuit, contournaient les squelettiques vaches sacrées endormies sur l'asphalte des avenues triomphales. J'imaginais Staline entendant : « Faire un État juste avec des moyens justes », et ses successeurs petits et grands ; et naguère Hitler. Et surtout Mao Tsé-toung, Asiatique comme Nehru, libérateur comme Nehru, qui eût pensé que la misère des paysans indiens est la seule réalité ; que l'on peut écraser les castes comme il avait écrasé l'usurier et le propriétaire chinois ; qu'une armée communiste de dix millions d'hommes transformerait joyeusement en communes populaires les royaumes du prince Siddhartha et des derniers maharadjah – et que la flotte des dieux de bois descendrait un jour le Gange avec les cendres de Bénarès.

« À certains égards, reprit Nehru, comment juger de ce qui est le plus difficile ? Pour Gandhi, c'était : vaincre la dureté de cœur des gens cultivés. Les chefs de la lutte pour l'indépendance étaient des hommes de vocation... Et il faut maintenant que l'Inde lutte contre elle-même. Mais chaque année est un peu meilleure que la précédente... Pour combien d'années ?

« Je ne reverrai pas le Kailasa... »

C'est la montagne des textes sacrés, le Sinaï de l'Inde ; c'est aussi l'une des plus belles montagnes de l'Himalaya. Dans sa jeunesse, il avait aimé le haut Cachemire, et rêvé d'une expédition. En prison, il l'avait préparée minutieusement : la terre battue des préaux était terre d'élection pour le plus beau lac du Tibet et la plus belle montagne du Cachemire. Puis, la charge du pouvoir l'avait rejeté à en rêver, et il avait écrit : « Peut-être le poids de l'Inde sera-t-il si lourd, que l'âge arrivera sans que je voie le lac et la montagne de mes vœux... »

Il regardait distraitement, sur le bureau, la couverture d'un journal d'enfants que j'avais feuilleté au Capitole, où la « presse » accompagnait le breakfast. J'y avais trouvé une interview de lui dans laquelle il disait : « J'oublie parfois qu'il y a très longtemps que j'étais un enfant... » Il releva les yeux :

« Vous avez été emprisonné aussi, pendant la guerre, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons plus rencontrer personne qui ne soit allé en prison... »

Il y avait passé treize ans. Je me souvenais des passages de ses Mémoires (écrits, d'ailleurs, pendant un emprisonnement) où il notait sa découverte de la couleur des nuages, sa joie d'entendre aboyer un chien pour la première fois depuis sept mois ; son goût des livres de voyage, et, pendant la grande chaleur, des atlas où l'on voyait des glaciers.

« Je me souviens, lui dis-je, de l'écureuil qui venait s'asseoir sur vos genoux, et qui s'enfuyait dès qu'il rencontrait votre regard. À Derah Dun ?

– À Lucknow... Il y avait aussi les petits écureuils qui tombaient des branches. Les mères descendaient précipitamment, les roulaient en boule et les emportaient. »

J'ignorais qu'un écureuil pût être roulé en boule, mais ceux de l'Inde n'ont pas la queue en panache des nôtres.

« Gandhi, reprit-il, disait que, sans l'humour, il n'aurait pas pu vivre... »

Je savais qu'à plusieurs reprises, Nehru avait quitté un cortège officiel pour disparaître dans la foule, laissant aux autorités le choix des explications. Le ton de sa voix écartait le jeu : il voulait dire ce qu'il disait, comme les quelques hommes de l'Histoire que j'ai rencontrés, et comme la plupart des peintres. Il revint aux souvenirs de prison :

« Après tant d'années, savez-vous ce qu'évoque pour moi le mot : prison ? Une bâtisse aux fenêtres semblables, la lutte qui continue dehors ; tout près de la clôture, un brin d'herbe qui pointe de la terre battue, et qui a l'air si étonné... Et vous ?

– Des suppliciés qu'on emporte sous de grandes arcades où des gens de la Gestapo jouent à saute-mouton... »

Et nous voilà parlant prisons. Les siennes (il ne cessa pas de sourire pendant cette partie de la conversation) me faisaient penser aux grands bâtiments jaunes de Chirico qui allongent leur ombre sur des rues désertes. Prisons anglaises, « administratives », d'où l'on avait le droit de sortir pour aller voir mourir son père, et où des trains spéciaux amenaient à Gandhi et à Nehru les chefs de la lutte pour l'indépendance, prisonniers comme eux. Un néant pourtant séparé de la vie, mais limité dans le temps. Pas de torture. Et dans cette géométrie de pierre et d'heures mortes, le passage d'un animal, la lente croissance d'une branche au-dessus d'un mur... Mes propres souvenirs l'intriguaient : nos prisons se ressemblaient par notre isolement de la lutte qui continuait « et pourtant, quelle différence ! »... L'ambassadeur commençait à se sentir honteux de ne pas même avoir été emmené au poste, mais ne voyait pas sans plaisir l'huissier passer et repasser en vain la tête.

« Demain, dit Nehru, nous apprendrons par les journaux ce que nous nous sommes dit...

– Vous savez que le mariage catholique est précédé (la veille) de la confession des fiancés. Ma mère va se confesser, revient après quelques minutes. Mon père lui succède. Cinq minutes, dix, quinze ! Quelle énumération de forfaits peut exiger un temps si long ? Mon père revenu, hors de l'église, elle risque une timide question. “La confession, oh ! non, dit mon père ; mais le confesseur est l'ancien aumônier de mon escadron, et nous avons causé...”

– Mais, répondit Nehru en souriant davantage, les journaux, même s'ils croient que “nous avons causé”, énuméreront les forfaits... »

Il se leva et me dit : « À ce soir. » L'ambassadeur m'avait transmis son invitation pour le dîner officiel.

Les dîners du Capitole n'étaient pas moins hantés que New Delhi par l'ombre de l'Empire. Dans les jardins, les allées de grès géométriques semblaient mettre au garde-à-vous les fleurs des parterres. Nehru, vêtu du costume gris fumée que l'on connaît, coiffé de son bonnet de police blanc, accueillait une centaine d'invités dans un salon énorme, sous un naïf plafond de conte persan. « N'auriez-vous pas envie, me dit-il, d'aller voir nos grottes sacrées ? J'aimerais savoir ce que vous pensez du travail de notre service archéologique... » Voulait-il me faire plaisir ? Il repartit à petits pas rapides entre les groupes chamarrés, et je me souvins de son discours à la multitude massée devant le Fort-Rouge, le jour de l'indépendance : « Il y a longtemps que nous avons donné rendez-vous à la destinée, et maintenant, la voici ! »

Je pensais à notre conversation de l'après-midi, au brin d'herbe qui surgissait avec étonnement dans la vie terrestre, aux animaux presque apprivoisés. Pour lui comme pour moi, la prison avait été le mur qui sépare des événements, et pour lui, derrière ce mur, il y avait eu – pendant treize ans – le destin de l'Inde. Ce soir, il était dans la vie – et même dans le théâtre. Entouré de respect, non comme les chefs parlementaires, mais comme les dictateurs, bien que pour d'autres raisons. Je savais qu'il s'était demandé s'il pourrait maintenir en lui la non-violence au cas où il verrait sa mère frappée par la police ; que son père avait passé une nuit sur le ciment pour savoir comment on dort en prison ; que sa femme mourante lui avait dit : « Ne donne jamais ta parole d'abandonner la lutte. » Je pensais à la lettre de son père qui, le suivant autour du monde, l'avait atteint cinq ans après la mort de celui-ci. Mais cette vie personnelle le peignait beaucoup moins que l'action indirecte qu'il avait exercée sur le monde, et que l'action directe qu'il exerçait sur son pays. Plus encore que du discours du Fort-Rouge, je me souvenais de sa défense au procès de Gorakhpur (le 3 novembre 1940, le jour de ma première évasion) : « Ce n'est pas moi que vous cherchez à juger et à condamner, mais les centaines de millions d'hommes de mon peuple, et c'est là une lourde tâche, même pour un orgueilleux Empire... » Je retrouvais – plus profond – le sentiment que j'avais éprouvé au Parlement : comme l'avait été Gandhi, Nehru était le gourou de la nation.

L'attente d'un dîner de corps diplomatique n'appelle pas les grandes images de ! Histoire. Et l'Inde elle-même les écarte, parce que leur romanesque n'est pas le sien. Il n'existe pas de sacre de Napoléon, de canons du croiseur Avrora en train de chercher de leurs gros doigts la cible du Palais d'Hiver, dans le monde de la Bhagavad-Gîtâ. La vie de Nehru prêtait peu à l'album. La légende semblait déjà liée à Gandhi, depuis la Marche pour le Sel jusqu'à l'assassinat. Encore demeurait-elle lointaine, estompée par la lenteur, les rêves et l'immensité de l'Inde. Ses multitudes étaient présentes, non comme les foules de la révolution d'Octobre, mais comme les étoiles dans la nuit indienne. J'avais vu partout le portrait de Gandhi, Nehru allait de groupe en groupe, mais de tout ce qu'ils avaient fait ne demeurait qu'une épopée profonde et confuse. Cinq cents millions d'hommes avaient vécu sous une loi étrangère ; en une seule génération, l'action morale de quelques hommes les avait libérés, non par une suite de batailles, mais par un cortège de symboles qui déjà se perdaient dans l'indépendance ; pourtant la conscience, la fermeté données à ces multitudes entouraient Nehru comme un immense cimetière entoure les tombeaux des conquérants. Les entretiens du corps diplomatique montraient d'ailleurs que rien n'était terminé. Lorsque j'avais demandé à Nehru « ce qu'il avait jugé le plus difficile », il m'avait répondu très vite, comme pour écarter une autre réponse – qui eût été, sans doute : le Pakistan. Non qu'il craignît une attaque pakistanaise, comme le suggéraient les journaux européens ; mais parce que l'action non violente était mise en question plus dangereusement par la partition qu'elle ne l'avait été par l'Angleterre. Gandhi avait affirmé jadis : « Je lutte contre trois adversaires : les Anglais, les Indiens, moi-même. » Il n'attendait la victoire définitive que de la purification de l'Inde. Cette prédication sans fin, cette chasse au meurtre de village en village, tant de maisons hindoues brûlées, tant de maisons musulmanes pillées, et les Sikhs qui attendaient les trains des réfugiés musulmans dans la gare d'Amritsar, leur sabre sur leurs genoux, comme les musulmans attendaient des réfugiés hindous dans les gares du Bengale ; cet inépuisable Sermon sur la Montagne prêché à tant d'assassinés, jusqu'au bûcher de la crémation. Quelques heures plus tôt, Nehru m'avait dit, avant de parler des « années meilleures » : « Et il faut maintenant que l'Inde lutte contre elle-même... » Le successeur du vieux prophète rieur faisait l'Inde, adossé aux démons du sang comme il l'était maintenant à la cheminée rouge. Après ce que Gandhi avait appelé la Danse macabre de l'Inde, une grande aventure de l'humanité s'efforçait à tâtons de fonder une nation de quatre cents millions d'hommes, sur sa foi dans la victoire inéluctable du pardon.

On passait à table entre deux rangs de lanciers du Bengale. Et dans la salle à manger dont les immenses portraits des vice-rois anglais couvraient encore les murs, une file de serviteurs en dolman blanc et turban rouge, aussi nombreux que les convives, s'étendait jusqu'à la profonde entrée où se perdait la perspective des lances inclinées. Lorsque j'avais pris l'ascenseur pour descendre de mon appartement, le jeune liftier m'avait demandé de signer son album d'autographes. J'avais tiré largement le stylo des grands maîtres et m'étais arrêté, éberlué, devant une dizaine de signatures de rois. Ils étaient encore si nombreux ? Ce chapitre de Proust continuait en conte de Voltaire.

Quand avais-je éprouvé à ce point le sentiment d'assister à un spectacle dont les convives allaient disparaître à l'aube ? C'était l'atmosphère des gouvernements provisoires, des caprices du destin. Rien de l'occupation des palais illustres par les révolutions embourgeoisées, mais rien non plus d'un gouvernement de l'Inde. Même si l'aube était lente à venir, elle viendrait un jour avec les hommes peints de cendre blanche, avec les hordes d'intouchables brandissant leurs torches – ou avec l'éternel Islam qui pense que « la honte entre dans la maison avec la charrue ». Nehru répondait banalement au speech banal d'un ministre des Affaires étrangères Scandinave, et je me répétais : quand ai-je éprouvé ce sentiment d'assister à un spectacle condamné, avec ce sentiment de « déjà » vu ? C'était à l'hôtel de Beauharnais, devenu ministère de la Coopération, et dont les cariatides de Bonaparte soutiennent le fronton. Les grands chefs de l'Afrique centrale, venus pour la remise des drapeaux de la Communauté, gravissaient marche à marche le perron. La foule parlementaire s'écartait devant leurs costumes de ténèbres et devant les griots qui chantaient à reculons la gloire de leur race...

Après le dîner, Nehru m'emmena par un escalier en colimaçon, avec quelques-uns de ses principaux invités, vers un minuscule théâtre souterrain où des danses classiques se succédaient, pendant que l'orchestre jouait « de la musique que l'on doit jouer la nuit ». Quand tous furent assis, il se pencha vers moi : « Pour vous, la prison a été un accident ; pour nous, une fin. Gandhi, quand un des nôtres était arrêté, lui télégraphiait ses félicitations. En ce temps, il disait : “La liberté doit être cherchée souvent entre les murs des prisons, quelquefois sur l'échafaud, jamais dans les conseils, les tribunaux, ni les écoles. »