Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

André Malraux · Chapitre 13 sur 23

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Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

Chapitre 3

Le petit Léonard fût-il allé dans ce cimetière ? Oui. Eût-il rejoint les maquisards ? Peut-être. Et Pradé ? Que tenait-il pour vrai, le fiston excepté ? À peine ses désirs, car il n'en avait guère. Que j'avais connu de Pradés, réfugiés dans leur antre de néant ! Athées de tout, et peut-être d'eux-mêmes. Et c'était leur foule de pierre, dont le silence répondait à la Majesté colossale. Que devenait la mystérieuse métamorphose du sacré en piété que j'avais si profondément ressentie dans la grotte, comparée à celle du sacré en néant ? Cette foule dure et pour laquelle la vie n'avait pas de sens – car peu lui importait, à elle, la science, ou la vérité, ou d'autres fariboles : elle n'avait jamais mangé ce pain-là – avait disparu de la terre depuis l'Empire romain... La Russie ressuscitée dans sa nuit préhistorique, le communisme élémentaire et implacable qui se levait avec une lenteur d'auroch de l'autre côté du Tibet, étaient les héritiers de fraternités millénaires, et n'avaient rien à voir avec cette solitude sinistre. « Et toutes les créatures sont en moi – Comme dans un grand vent sans cesse en mouvement dans l'espace. – Je suis l'Être et le Non-Être, l'immortalité et la mort... », murmurait l'immense profil perdu dans le granit ; et la paysanne flamande aux nattes grises avait répondu : « Quand on est vieux, on n'a plus que d'l'usure... », et sous la lune qui avait éclairé notre char comme une lampe funéraire, le masque chinois à trois dents de Pradé n'avait rien répondu – sous cette lueur qui avait guidé les singes autour du corps du vieux roi aveugle, sur le champ de la Bhagavad-Gîtâ.

 

3

 

1948-1965

Nehru n'habitait pas le Capitole. Sa maison, qui ressemblait à quelque grande villa de la Côte d'Azur, avait, je crois, été mise récemment à sa disposition. Çà et là, des présents, deux très grandes défenses d'éléphant sculptées, une Vierge romane que la France lui avait offerte. Le charme venait de sa fille, et de lui-même. Il passait à travers ses meubles provisoires comme un chat siamois. Mais aussi, comme l'Histoire à travers les journaux, car il appartenait trop à l'Histoire pour ne pas sembler chez lui au Capitole, et non dans cette villa.

Avant le déjeuner, je lui parlai d'un discours qu'il avait prononcé, la veille, devant quatre ou cinq cent mille auditeurs. Il me répondit en se référant à Gandhi. Mais l'Europe, après les orateurs des régimes totalitaires, avait mal compris que Gandhi pût convaincre des multitudes sans élever la voix. Son action me semblait plus proche de celle des grands prédicateurs que de celle des orateurs politiques ; sur la terrasse de Vézelay, il était manifeste que la plupart de ceux qui écoutaient saint Bernard n'avaient pas pu l'entendre. Pourtant, ils avaient pris la Croix.

« Ici, me répondit Nehru, les foules viennent voir un gourou, même s'il ne parle pas : elles en attendent une confuse bénédiction. Elles venaient voir Gandhi. Jusqu'à un certain point, elles savaient ce qu'il allait leur dire : les foules savent souvent ce qu'on va leur dire. Mais il leur révélait ce qui était en elles. Et surtout, ce qu'elles pouvaient faire. Vous avez parlé d'une croisade. La lutte pour la libération, telle qu'il l'a conçue et dirigée, a, dans une certaine mesure, ressemblé à une croisade ; la Marche vers l'Océan, au temps de la lutte contre la gabelle, lui a ressemblé tout à fait. Pour former l'avenir, Gandhi faisait appel à des sentiments très anciens. Et puis, il y avait son génie des symboles : le rouet, le sel. Ce qu'il proclamait surprenait par son évidence.

– Révéler l'évidence est une des marques du prophète...

– Bien avant qu'il devînt célèbre, Gokhale avait dit : “Avec de pauvres créatures, il peut faire des héros.” Il donnait à chacun confiance en soi-même, et disait : “Vous devenez ce que vous admirez...” Ses auditeurs devenaient évidemment des volontaires de l'indépendance, mais aussi de... d'autre chose... La désobéissance civile et la lutte contre l'intouchabilité avaient la même origine. Il l'appelait religieuse. C'est pourquoi son action politique déconcertait... N'oubliez pas que pour lui le travail parlementaire était la dernière des activités d'une nation. Et puis, s'il révélait aux foules ce qu'elles portaient en elles, il ne leur disait que ce qu'elles attendaient de lui. Il avait été un sujet non conformiste, mais il n'était pas conformiste non plus comme Hindou, comme nationaliste, comme pacifiste ou comme révolutionnaire...

– Il a été tué par un ennemi, mais pleuré par tout le monde ?

– L'on trouve encore dans trop de maisons la photo de son meurtrier. Nous n'en avons pas fini avec les réactionnaires. »

Nehru m'avait dit, au Parlement :

« Les chars et les avions aux kchatryas, la législation et l'administration aux brahmanes.

« Et puis, ajouta-t-il, beaucoup d'autres... »

Il prit un livre derrière lui, et me le tendit. C'était le Gandhi du neveu communiste de Tagore :

« Voyez la dédicace. »

Je la connaissais : « Aux masses de l'Inde, pour qu'elles anéantissent le gandhisme qui les asservit aux intrigues des prêtres, à l'autocratie féodale, au capitalisme indigène, et les maintient par la ruse sous le joug de l'impérialisme britannique. »

Il cita tristement la phrase de Vivekananda sur son maître :

« Il se contentait de vivre cette grande vie – et laissait à d'autres le soin d'en trouver l'explication... »

Certains discours de Nehru, surtout les discours de combat, étaient des discours d'orateur au sens traditionnel, par l'organisation de la persuasion, par l'éloquence. Mais nombre de ses discours aux masses ressemblaient à de longs monologues, et il les prononçait presque sur le ton de la conversation.

« Quand mon regard croise ces milliers de regards, dit-il, il me semble que nous nous reconnaissons... Parfois, j'attaque des sentiments auxquels cette foule tient beaucoup. Elle m'accepte. Mais qu'est le personnage qu'elle accepte sous mon nom, ou sous ma photo, ou sous ma silhouette ?

« Et pourtant, il faut bien que je réussisse à entraîner les gens... »

Il avait dit la dernière phrase en souriant avec fatigue. Je pensai que je n'oublierais pas – et je me souviens, en effet – du salon banal, avec, sur une table basse, la Vierge romane.

« Comme la lutte pour l'indépendance s'éloigne !... » dit-il.

Pendant qu'il était en prison, un garçon de quinze ans nommé Azad avait été condamné au fouet – et, à chaque coup sanglant, avait crié : « Vive Gandhi ! » jusqu'à ce qu'il perdît connaissance. (Je ne compris pas si Nehru avait assisté au supplice, ou si on le lui avait rapporté.) Quelques années plus tard, Azad, devenu l'un des chefs du terrorisme dans les provinces du Nord, vint lui demander si, en cas d'accord avec les Anglais, les terroristes seraient abandonnés par le Congrès. Il ne croyait plus à l'efficacité du terrorisme, mais le combat lui semblait inévitable. Quinze jours après, traqué par la police dans un parc d'Allahabad – la ville de Nehru – pendant les entretiens entre Gandhi et le vice-roi, il avait combattu jusqu'à ce qu'il fût tué.

« La destruction, l'agitation, la non-coopération ne sont pas des activités normales, même sans terrorisme... Autrefois, je croyais que seuls nos fils pourraient être des bâtisseurs. Nos petits-fils, peut-être... »

Il semblait avoir oublié que le terrorisme avait changé de cible, et que, depuis la mort de Gandhi, il était, lui, devenu la cible.

« La Résistance non plus ne fut pas une activité normale, dis-je, et parmi les plus jeunes survivants, beaucoup commencent à la payer cher. »

Il réfléchit :

« Jamais il n'est facile à la guerre de devenir la paix. Mais aux hommes de ma génération, il va arriver pire. Nous avons vécu contre la violence. Or, nous allons nous trouver tôt ou tard en face de la Chine ; et le peuple n'acceptera plus la non-violence... »

L'une des photos posées sur la table basse, à côté de la Vierge, représentait un Bouddha de Ceylan – sans doute celui dont Nehru avait écrit jadis qu'il l'encourageait dans sa cellule. Je me souvins du discours où il avait appelé le Bouddha « le plus grand fils de l'Inde ». Nous passions à table.

« Le discours que vous avez prononcé à l'occasion des grandes commémorations bouddhiques m'a semblé assez différent de ce que vous avez écrit sur la religion ?

– J'ai toujours été frappé par la personnalité du Bouddha. Par celle du Christ aussi. Surtout celle du Bouddha. Mon sentiment de la religion a-t-il évolué ? Je suis devenu plus sensible au besoin confus de la nature humaine auquel elle répond... »

Dans son Autobiographie, il avait déclaré que le spectacle de la religion l'avait presque toujours rempli d'horreur ; le mot religion évoquait pour lui la croyance aveugle, la superstition, un domaine lié à la défense des intérêts établis. Le christiansime n'avait pas combattu l'esclavage. Nehru avait ajouté que la religion avait presque perdu sa spiritualité, aux Indes comme en Occident ; même dans le protestantisme, qui était sans doute la seule religion encore vivante. Cette affirmation m'avait interloqué.

Mais il reprenait :

« Voyez notre lien avec les animaux. Vous savez qu'il n'y a pas de vaches sacrées : toutes les vaches sont sacrées. Et vous avez vu comment on les traite !... Et les singes !...

« Ah ! s'ils pouvaient tous partir en Chine une nuit ! Ils pèsent plus lourdement sur l'Inde que la misère sur l'Angleterre... Vous avez vu le temple des Singes, à Bénarès ! »

Je l'avais vu autrefois, et ne l'avais pas oublié. Ses singes vivants s'appuyaient sur les singes de grès, autour d'un brahmane, solitaire comme s'il avait officié pour eux. Jamais leur vie à la limite de l'humain ne m'avait paru plus inquiétante que dans ce temple où ils étaient représentés sur tous les murs – comme s'ils s'étaient peints eux-mêmes... – et semblaient prêts à s'unir à l'Absolu à travers le dieu des singes, si ma venue n'avait troublé leur vénération.

« Ils étaient devenus beaucoup trop nombreux, reprit Nehru. Les brahmanes ont décidé de se débarrasser d'eux. Ils ont appris que nos singes ont peur des singes noirs d'Égypte. Retournez au temple. Sous les galeries, vous trouverez seulement une dizaine de singes noirs ; les autres sont repartis dans la forêt... »

Le récit faisait penser à un conte, mais le ton n'en était pas ironique. Je pensais aux singes noirs maîtres de la solitude du temple, semblables à des démons-singes parmi les dieux-singes de pierre. Je lui rappelai l'histoire que rapportent les historiens d'Alexandre.

L'armée macédonienne, victorieuse de l'Orient, victorieuse du monde, arrive à Kyber dans cette passe de cosmogonie que tachent les myrtes et les mûriers. Voici les quatre chefs en manteau blanc, et Alexandre en manteau rouge. Ni les enseignes de Rome dressées contre les dieux, ni les sangliers de bronze des barbares, ni les étendards de l'Islam surgis des gorges dans la fuite des gerboises et l'indifférence des aigles : une armée dont je ne connais que ces quatre cavaliers blancs et ce cavalier rouge devant un guide prosterné. Les soldats sont engagés entre les montagnes verticales, dont l'une vacille, et va s'écrouler sur eux. Alexandre fait signe au guide de se relever, et lui montre du doigt la montagne qui tremble : « Oh, ce n'est rien, répond l'indigène : ce sont les singes... » Alexandre regarde, là-haut, la crête menaçante, parcourue de bonds furtifs. Et l'armée reprend sa marche.

« Dans la grande forêt, dit Nehru, je les entendais s'abattre sur les branches, et parfois j'en voyais s'accrocher par la queue. À l'aube, un cri se multipliait de vallée en vallée, et emplissait la forêt, comme le désespoir de l'armée des singes pour la mort de leur roi Hanuman. Les bouddhistes expliquaient : “Le Bouddha leur a promis que s'ils se conduisaient bien, un matin, ils deviendraient des hommes. Alors, tous les soirs ils espèrent – et tous les matins ils pleurent...” »

Le discours que Nehru avait récemment consacré au Bouddha m'avait rappelé le passage où il fait allusion à une de nos conversations d'autrefois : « Il y a huit ou neuf ans, quand j'étais à Paris, André Malraux me posa une étrange question : “Qu'est-ce qui a permis à ! hindouisme d'expulser des Indes, sans grave conflit, il y a plus de mille ans, un bouddhisme bien organisé ? Comment l'hindouisme a-t-il pu réussir à absorber, pour ainsi dire, une grande religion populaire, largement répandue, sans les habituelles guerres de religion ?...” Pour Malraux de toute évidence, la question n'était pas de pure forme. Elle jaillit à l'instant même de notre rencontre. C'était une question selon mon cœur, ou plutôt c'était le type de question que je posais moi-même fréquemment. Mais je ne pouvais lui faire ou me faire de réponse satisfaisante. Car il y a bien des réponses et des explications, mais on dirait qu'elles n'atteignent jamais le vif du problème. »

Son discours avait répondu, indirectement, à la même question.

C'était un discours-conversation, du ton le plus simple, qui commençait par : « Comme vous le savez, je m'affaire dans le domaine de la politique... » mais en venait vite à dire que la meilleure politique tente de lutter contre la destruction que la science apporte avec elle, et contre la violence que l'humanité porte en elle. Or « nous avons échoué, depuis tant d'années, tant de générations ! Il doit y avoir une autre voie que celle que pratiquent les hommes de ma sorte et de ma profession. »

« ... Des gens de bonne volonté se rencontrent, discutent d'un brave monde nouveau, d'un brave monde uni, ou de toutes les nations n'en faisant qu'une, ou de coopération et d'amitié. Cette bonne volonté est vaine, parce qu'elle est coupée de l'action réelle qui devrait résoudre les problèmes réels. Nous ne pouvons pas penser sur les ailes du vent. D'autre part, s'il est essentiel que nous ayons les pieds par terre, il l'est également que nos têtes ne restent pas au niveau du sol. »

Ce qui méritait attention, dans la bouche du chef de l'idéalisme politique le plus efficace que le monde ait connu.

« Il manque à l'humanité quelque chose d'essentiel. Une sorte d'élément spirituel, qui tienne en bride le pouvoir scientifique de l'homme moderne. Il est maintenant clair que la science est incapable d'ordonner la vie. Une vie est ordonnée par des valeurs. La nôtre, mais aussi celle des nations – et peut-être celle de l'humanité. Vous vous souvenez du discours du général Bradley, en 1948, je crois : “Nous avons arraché son mystère à l'atome et rejeté le Sermon sur la Montagne : nous connaissons l'art de tuer, non l'art de vivre...” En cela, je redeviens hindou ; dans ma jeunesse, je parlais de spiritualiser la politique... Quelle est, aujourd'hui, à votre avis, la plus haute valeur de l'Occident ?

– Il me semble qu'il faudrait laisser le mot valeurs au pluriel ? Les siennes préservent de plus en plus la vie, et la gouvernent de moins en moins. Je ne sais où en sont les républiques communistes. Dans les États capitalistes ou le monde libre, comme on voudra, la liberté individuelle fait figure de valeur suprême.

– Mais si vous demandiez à un passant capable de vous répondre, dans une rue de Paris, ce qu'il désire le plus, que répondrait-il ?

– La puissance ? dit l'ambassadeur.

– Le bonheur ? dis-je. Mais ce sont des objets de désir, non des valeurs suprêmes. Je crois que la civilisation des machines est la première civilisation sans valeur suprême pour la majorité des hommes. Il y a des vestiges – beaucoup... Mais le propre d'une civilisation de l'action est sans doute que chacun y soit possédé par l'action. L'action contre la contemplation ; une vie humaine, et parfois l'instant, contre l'éternité... Il reste à savoir si une civilisation peut n'être qu'une civilisation de l'interrogation ou de l'instant, et si elle peut fonder longtemps ses valeurs sur autre chose que sur une religion...

– Je ne sais toujours pas comment le bouddhisme est mort, dit Nehru, mais je crois pressentir pourquoi. Le génie du Bouddha tient à ce qu'il est un homme. Une des plus profondes pensées de l'humanité, un esprit inflexible et la plus noble pitié ; un accusateur, en face de la foule des dieux. Quand il s'est divinisé, il s'est perdu dans cette foule, qui s'est refermée sur lui. »

Mais cela ne figurait pas dans le discours... Nehru n'avait pas non plus retracé la vie légendaire, qu'il supposait connue de ses auditeurs. Je pensais à la lutte pathétique du roi (presque toujours supprimée dans les transcriptions occidentales) pour assurer le bonheur de son fils. À chacune des quatre « rencontres », répond une affection de plus en plus désespérée. « Voulant garder le prince dans l'ignorance de la douleur et du mal, le roi fait construire autour du palais une muraille percée d'une seule porte aux barreaux si lourds... » Lorsque, pour la première fois, le prince Siddhartha veut traverser la ville pour voir les jardins, le roi « fait répandre sur le sol les eaux de senteur : “Bordez les avenues de lanternes multicolores, déposez des urnes d'eau claire aux carrefours !...” » Pourtant le prince découvre la vieillesse, puis, lors de sa seconde sortie, la maladie. Mais le roi transforme le palais en lieu enchanté, « et la course aux plaisirs s'y déroule nuit et jour, et la meilleure chanteuse lui chante le Chant de la Forêt... ». Alors Siddhartha sort pour la troisième fois, rencontre un corps immobile, et son écuyer lui répond :

« Prince, c'est ce qu'on appelle un mort. »

Je citai la phrase, et Nehru me répondit par celle du Roi qui vient d'apprendre que Siddhartha veut quitter le monde après la rencontre de l'ascète :

« “Renoncez à cette décision, mon fils, car je dois bientôt abandonner mon royaume pour me retirer dans la solitude des forêts, et vous devez me succéder...” »

Je me souvenais de la suite, et Nehru ne l'avait certainement pas oubliée : ayant revêtu la robe couleur de terre, le prince se rend dans la forêt, et répond à l'envoyé de son père : « Une maison dorée en flammes, telle est la royauté... »

Il avait cité : « ... et vous devez me succéder ».

Et il avait dit un jour à Ostrorog, sans doute de la même voix : « Gandhi avait un successeur... »

« Nous admirons tous deux le Bouddha, dis-je, mais nous ne le prions pas. Nous ne croyons pas à sa divinité. En somme, tout se passe donc comme si notre valeur suprême était la Vérité. Et pourtant... »

Je lui parlai de Villefrancne-de-Rouergue, de ma vaine relecture de saint Jean.

« Il est possible que la Vérité soit ma valeur suprême, me répondit-il. Je ne sais pas ; mais je ne peux pas m'en passer...

– Vous vous souvenez de la phrase inverse, et si énigmatique, de Dostoïevski : si j'avais à choisir entre la vérité et le Christ, je choisirais le Christ.

– Je connais aussi la parole de Gandhi : “J'ai dit que Dieu était Vérité, et maintenant, je dis que la Vérité est Dieu.”

– Qu'entendait-il par Dieu, en l'occurrence ? Le rta védique ?

– Il a dit, à peu près : “Dieu n'est pas une personne : Dieu est la loi. Il a dit : “la loi immuable”.

– C'est toujours l'affirmation d'Einstein : “Le plus extraordinaire est que le monde ait certainement un sens.”

« Il reste à savoir pourquoi ce sens se soucierait des hommes...

– Sans doute. Gandhi affirmait aussi : “Je ne peux trouver Dieu que dans le cœur de l'humanité.” Et encore : “Je suis un chercheur de Vérité.” Chez nous, l'identité entre la signification du monde et celle de l'homme (entre ce que vous appelleriez l'âme du monde et l'âme de l'homme) est ressentie comme une évidence. Au même degré, il me semble que la chrétienté ressent l'existence de l'âme, et sa survie... Mais savez-vous que Narayana, qui n'est mort que vers 1925, avait fait remplacer les images des dieux, sur la tables de sacrifice des temples, par des miroirs ? »

J'ignorais ce symbole égal à la danse de Mort, à la marche de Gandhi vers l'Océan. Les tables de sacrifice enfoncées dans les murailles étaient encore présentes à ma mémoire, avec leurs idoles à peine visibles sous les tubéreuses. Le caractère divin des statues de Madura, comme celui des statues de nos cathédrales, venait évidemment de leur incorporation au temple, où passait la coulée des hommes éphémères. J'imaginais mes mariés devant l'autel de Çiva, stupéfaits de contempler, au fond de l'ombre sacrée, leur double image incorporée à la danse des dieux, au-dessus de l'écroulement des fleurs. « Je t'adore, ô mon Dieu qui n'es que moi-même... »

Bien que ce chef d'État tristement souriant, plus gentleman que britannique, ne se confondît pas avec l'Inde comme l'avait fait Gandhi, il était l'Inde ; bien qu'une énigmatique distance demeurât entre elle et lui, bien qu'il ne crût pas à la divinité du Gange, il portait le Gange dans son cœur. Il avait la réputation d'être un intellectuel, et l'était, parce qu'il avait beaucoup écrit. Mais ses discours appartenaient à l'action ; ses souvenirs, quelques souvenirs de famille exceptés, rappelaient une action opiniâtre. Il aimait l'originalité de la pensée, la saluait d'un sourire au passage, comme un amateur de peinture eût salué un bon tableau. Mais les intellectuels aiment cette originalité pour elle-même ; je crois que Nehru ne l'aimait qu'agissante.

« Il me semble que je ne suis pas intéressé d'une façon essentielle par la religion. Plutôt par sa relation avec l'éthique.

– L'Inde seule, dis-je, citant une thèse alors célèbre, a fait de la philosophie religieuse la base essentielle et intelligible de sa culture populaire et de son gouvernement national.

– L'Inde de Gandhi repose réellement sur une éthique ; peut-être plus, à certains égards, que l'Occident ne repose sur la morale chrétienne. Mais souvenez-vous d'une phrase singulière du Mahatma : “Il faut que l'Inde ait enfin une vraie religion...” »

L'Occident, c'était l'individualisme ; un individualisme qui était à la fois le crucifix et le réacteur atomique. J'avais connu jadis le malaise des bouddhistes devant le crucifix, le « Pourquoi adorent-ils un supplicié ? » et l'ambivalence de l'Inde à l'égard des machines : les rouets de Gandhi tournaient, dans les maisons, en face des réacteurs semblables à la dernière incarnation de Çiva. L'Inde s'accommode du Christ comme des autres dieux, et voit facilement en lui un avatar (avatar signifie descente, incarnation...). Ce n'était pas le Christ, qui prenait ici un saisissant accent. On peut voir dans le péché originel la source d'une maya universelle, et dans l'hérédité, un karma où l'Occidental hériterait les maladies de ses parents comme l'Hindou subit les conséquences de ses vies antérieures ; mais la transmigration est toujours un jugement avec sursis alors que le chrétien joue son destin une fois pour toutes. L'athée aussi. L'Europe a conçu la transmigration indienne comme celle qui fait du chrétien un élu ou un damné, mais il s'agit d'un damné qui ne saurait pas même qu'il fut un homme. Malgré le péché, malgré le démon, malgré l'absurde, malgré l'inconscient, l'Européen se conçoit comme agissant, dans un monde où le changement est valeur, où le progrès est conquête, où le destin est histoire. L'Hindou se ressent comme agi, dans un monde de commémorations. L'Occident tient pour vérité ce que l'Hindou tient pour apparence (car si la vie humaine, aux siècles de chrétienté, fut sans doute épreuve, elle fut certainement vérité, et non illusion), et l'Occidental peut tenir pour valeur suprême la connaissance des lois de l'univers, alors que l'Hindou tient pour valeur suprême l'accession à l'Absolu divin. Mais ! opposition la plus profonde se fonde sur ce que l'évidence fondamentale de l'Occident, chrétien ou athée, est la mort, quelque sens qu'il lui donne – alors que l'évidence fondamentale de l'Inde est l'infini de la vie dans l'infini du temps : « Qui pourrait tuer l'immortalité ? »

Il y avait, au-dessus d'une bibliothèque, un grand dessin de Le Corbusier : le palais de Chandigarh, surmonté de l'immense Main de la Paix, qui tenait de l'emblème et de la girouette géante ; et un modèle de la Main, en bronze, d'une cinquantaine de centimètres. Le Corbusier y tenait beaucoup. Nehru, moins. Le Corbusier m'avait promené à travers les rues de Chandigarh et devant les édifices inachevés dont il avait ordonné jusqu'aux tapisseries. Sur la place, des files d'hommes et de femmes gravissaient les plans inclinés, comme les archers de Persépolis, panier de ciment sur la tête. « Ici, l'Assemblée ! m'avait-il dit avec fermeté, désignant le Pamir lointain, devant lequel passait une chèvre solitaire. Et ici (il montrait le toit du palais de justice), la Main de la Paix ! »

Je pensais à l'enseigne du gantier de Bône, l'énorme main rouge que j'avais vue veiller sur la ville comme le signe de la vie retrouvée ; et je regardais la main de bronze avec ses lignes de hasard, peut-être celles du destin de l'Inde.

À l'occasion de mon départ, Nehru vint dîner à notre ambassade. La France allait créer un ministère des Affaires culturelles ; il étudiait la création d'une institution semblable, et souhaitait savoir ce que nous préparions – et surtout, comment nous concevions les problèmes rassemblés sous le mot si confus de culture, car ils lui semblaient singulièrement différents « selon qu'il pensait à Shakespeare ou au Râmâyana ». Ostrorog était le seul ambassadeur capable de donner à Delhi un dîner gastronomique. Je me souviens d'un pâté entouré d'hibiscus, d'une conversation sur le Japon, et de Nehru disant : « Le Japon a bien des raisons d'être triste, et il connaît à peine les éléphants, je ne sais trop pourquoi. Alors, pour retrouver les sourires d'autrefois, j'avais l'intention d'amener un éléphant avec moi. Mais on m'en a empêché...

« Et qui fait ce qu'il voudrait ? Tagore m'a dit un jour, avec un air consterné : “Un tigre qui s'ennuyait d'être toujours rayé est venu demander un morceau de savon à mon domestique épouvanté...” »

Après le dîner, Nehru, l'ambassadeur et moi, nous nous installâmes sous le tapis d'Ispahan pendu au mur. Nous déblayâmes quelques banalités. Je dis que j'avais obtenu un petit succès au Conseil des ministres, en affirmant que j'étais le seul ministre qui sût qu'il ignorait ce qu'était la culture. Je dis qu'Akbar, et même un pharaon, aurait pu discuter de l'État avec Napoléon, mais non avec le président Eisenhower : les rois de l'époque napoléonienne régnaient encore sur une grande civilisation agraire.

« À certains égards, dit Nehru, le colonialisme est né quand les armes modernes ont permis à des petits corps expéditionnaires européens de balayer l'armée des empires les plus peuplés du monde – et il est mort quand ces empires ont trouvé leurs propres armes, qui n'étaient pas seulement des canons.

– Pendant ce temps (celui de notre vie...), l'Occident est passé des omnibus de mon enfance aux avions à réaction. Pendant ce temps, la politique, la vraie, a joué un rôle qu'elle n'avait joué, ou pressenti, que pendant les quelques années de la Révolution française : le communisme est plus important qu'un changement de dynastie. Comme si les rêves de justice finissaient par livrer les hommes à la machine autant que les rêves de puissance, le fascisme après le communisme...

– Je crains que le rouet ne soit pas plus fort que la machine, dit tristement Nehru.

– Mais l'opposition entre la civilisation de la machine et les civilisations agraires vous paraît-elle entre un matérialisme et des spiritualismes, ou entre l'action et la transcendance ? Ce que l'Occident et surtout les États-Unis appellent l'action, c'est à la fois ce qui crée, et la fragmentation de la vie, qui n'a sans doute jamais existé à ce degré ; le stimulus-réflexe des Américains, la mobilisation de l'homme par sa création.

– C'est la sœur de la mobilisation de l'âne par la carotte qu'il ne mange jamais, dit l'ambassadeur.

– L'homme, lui, mange la carotte, mais elle lui donne faim, répondis-je.

– L'âne, ou Sisyphe... Il est curieux que les États-Unis et la Russie soient entrés ensemble dans l'Histoire, au XVIIIe siècle... Dans votre discours sur le Bouddha, monsieur le Premier ministre, vous avez d'ailleurs posé le problème dans la même perspective.

– Moi ? »

Avec le sourire qui convenait. L'ambassadeur fit apporter le discours.

« C'est vrai », dit Nehru.

Et il le rendit en montrant le passage : « En fait, nous vivons deux vies différentes : l'une, que les gens appellent la vie pratique ou celle qui concerne les affaires pratiques ; l'autre, que nous réservons à nos moments de solitude intime. Ainsi développons-nous une double personnalité en tant qu'individus, comme en tant que communautés ou nations. »

« La vie étrangère à toute religion, repris-je, me semble à peu près contemporaine du machinisme... Au XVIIe siècle, la vieillesse était une préparation à la vie éternelle. Chaque année, Saint-Simon se retirait à la Trappe. Le fait nouveau, c'est, en somme, la légitimation de la vie par l'action – ou, plus exactement, l'intoxication qui permet à l'action d'écarter toute légitimation de la vie. Ce n'est pas la réponse qui a changé, c'est la question qui a disparu...

– Pour combien de temps ? dit Nehru.

– Et il existe un autre élément, dont l'Occident ne parle pas, parce qu'il l'a perdu : c'est la communion avec le monde. Le chrétien était lié aux saisons, aux arbres, aux bêtes, parce qu'il était lié à toutes les créations de Dieu. L'homme des civilisations citadines est isolé, et c'est peut-être pour cela que la question “Que fais-tu sur la terre ?” peut prendre un tel sens.

– Elle eut, à sa manière, beaucoup de sens dans le bouddhisme primitif, dit Nehru.

– Bien qu'elle ait maintes fois changé d'accent, sans doute est-elle aussi vieille que la conscience... Mais beaucoup moins rationnelle qu'il ne semble, parce qu'elle trouve sans doute son accent dans la mort, la vieillesse, le destin... Et dans la douleur, dans le Mal au plus grand sens. Il s'agit alors de savoir si l'intoxication par l'action peut faire taire la question que la mort pose à l'homme.

– Si elle n'y parvient pas, vous croyez que l'art peut y parvenir ?

– Hélas non ! Mais pour que l'art joue le rôle que nous lui voyons aujourd'hui, il faut que la question soit sans réponse.

« N'oublions pas que la culture est d'abord une très vaste résurrection. On peut enseigner la place de Beethoven dans l'histoire de la musique, on ne peut enseigner ni à l'aimer ni à le ressusciter. Faire aimer un chef-d'œuvre, c'est lui donner sa voix, le rendre présent. Tantôt par l'interprétation, tantôt par d'autres moyens.

– Je conçois bien l'interprétation de Mozart, la représentation de Molière, dit l'ambassadeur. Mais l'interprétation d'Ellora n'est-elle pas un enseignement ?

– Je crois que l'interprétation d'Ellora consiste à faire comprendre que les sculptures d'Ellora n'imitent pas des créatures, ne se réfèrent pas au monde des créatures, mais à un autre : pour nous, celui de la sculpture ; pour l'Inde, sans doute celui du divin – et peut-être, pour tous, les deux à la fois. Ce qu'on ne peut rendre sensible que par le dialogue des statues ou des photos d'Ellora, avec des statues ou des photos d'autres arts sacrés : roman, sumérien, égyptien, que sais-je... Donner la vie aux statues d'Ellora, ce n'est évidemment pas les animer comme des marionnettes, c'est les délivrer du monde de l'imitation, qui appartient à l'apparence, pour les faire entrer dans le monde de l'art, ou rentrer dans le monde du sacré. »

Je pensais aussi à l'Égypte, qui, vue d'Ellora, paraissait une Inde austère et géométrique. Je poursuivis :

« Ce qui crèverait les yeux si, pour l'Europe, l'art ne s'était si longtemps confondu avec la beauté. Elle semble simple, peut-être parce que le même mot exprime la beauté des statues et celle des femmes. Le monde de l'art est né avec nous, de la multiplicité des civilisations que nous avons découvertes. Ce qui le rend assez énigmatique. De plus, la beauté semblait porter en elle-même son pouvoir de survie. En somme, elle justifiait l'immortalité. Mais cette beauté-là a été effacée pendant mille ans.

– Ici, elle a toujours fait partie des produits d'importation, répondit Nehru. Sauf peut-être en littérature – mais est-ce la même ?...

– Parler de beauté au sujet de Shakespeare est au moins aussi légitime qu'à propos de Phidias, mais c'est moins clair. Si bien qu'il ne serait pas tellement paradoxal de dire que la beauté, aujourd'hui, c'est ce qui a survécu. Un passé très profond enrobe toujours l'Inde, lui donne une continuité de forêt ; mais presque tous les objets qui survivent en Occident survivent seulement dans le domaine de la connaissance. Les silex taillés nous instruisent, ils ne nous émeuvent pas, sauf comme témoins de l'intelligence humaine. Or, nos statues romanes, celles de vos grottes sacrées, n'appartiennent pas seulement à la connaissance. Elles sont de leur temps, bien entendu : nous pouvons les dater ; mais elles sont survivantes. Comme le saint que l'on prie appartient à la fois à l'époque de sa biographie, et au présent de celui qui le prie. C'est pourquoi j'ai écrit que “le domaine de la culture était la vie de ce qui devrait appartenir à la mort”. »

J'ignorais dans quelle mesure Nehru était artiste. Il connaissait bien la littérature de l'Inde et de l'Angleterre, mais s'y référait peu. Je ne l'avais entendu se référer qu'à Gandhi et à quelques textes sacrés. Aimait-il les arts plastiques ? Les œuvres précieuses qui nous entouraient (Ostrorog était collectionneur) me rappelaient que je n'avais pas vu de vraies œuvres d'art dans la villa du Premier ministre. Admirait-il à Ellora la sculpture, ou l'expression de l'Inde ? La musique lui était familière, car la culture hindoue l'apporte comme la nôtre apporte la littérature. Et il aimait la danse. Je lui rappelai la soirée du Capitole, et ajoutai que Staline m'avait dit : « En art, je n'aime que Shakespeare et la danse. »

Il sourit :

« Peut-être n'était-ce pas la même danse...

« Voyez-vous, la danse du passé, en Europe, semble historique : les tutus m'ont toujours intrigué. Alors que la nôtre semble un peu échapper au temps. À certains égards, rien, ici, n'appartient tout à fait à la mort... Mais ce que vous dites de la mise en question des arts plastiques est vrai pour nous aussi. Ceux de l'Asie ont été mis en question par celui de l'Europe ; pourtant, nous ne l'avons jamais tout à fait accepté. Depuis la fin du colonialisme, il est devenu un art parmi d'autres. Mais l'Europe a inventé les musées, les musées ont conquis l'Asie... »

Le chat de l'ambassadeur, haut sur pattes, traversa le salon, et Nehru lui fit un signe amical comme si, de loin, il lui caressait le dos.

« En Égypte, dit-il rêveusement, je me demandais pourquoi l'art grec n'a jamais représenté les chats... Quel est l'animal de la Grèce, à votre avis ?

– Les chevaux au grand cœur, répondis-je, citant Homère.

– Et de l'Inde ?

– L'éléphant », dit l'ambassadeur.

J'avais pensé : le singe ou la vache. Mais Nehru revenait en arrière.

« Quand je suis arrivé en Angleterre, j'ai été très intéressé par l'idée occidentale de la beauté. Il me semblait qu'elle voulait conquérir les choses et que la nôtre voulait nous en délivrer. Plus tard, j'ai connu un art plastique qui voulait s'accorder au monde comme notre musique : la peinture chinoise. Mais dites-moi, si la résurrection dont vous avez parlé ne se réclame plus de la beauté, de quoi se réclame-t-elle ?

– Je crois qu'elle ne se réclame de rien. Elle est un fait. L'art, ce sont les œuvres ressuscitées ; l'un des objets de la culture, c'est l'ensemble des résurrections. Permettez-moi pourtant une réserve capitale : le ressuscité n'est pas ce que fut le vivant. Il lui ressemble. C'est son frère. Les statues de vos grottes ou celles de nos cathédrales ne sont pas ce qu'elles ont été pour ceux qui les sculptaient, la Grèce n'est pas pour nous ce qu'elle a été pour elle-même, évidemment. Ce qui est moins évident, c'est que la métamorphose, par laquelle nous atteignent les œuvres et l'esprit des civilisations mortes, n'est pas un accident, mais la loi même de la civilisation qui commence avec nous. Le passé du monde, ce sont les cultures différentes de la nôtre, et d'ailleurs hétérogènes. Elles s'unissent pour la première fois dans la nôtre, et par leur métamorphose.

– En Union soviétique, j'ai vu se former un passé communiste, puis national... Dans quelle mesure l'Occident accepte-t-il un passé capitaliste ?

– Plutôt un passé religieux. Presque toutes nos résurrections sont religieuses, mais leurs œuvres ne reparaissent pas au bénéfice d'une religion... Nous assistons à la plus vaste résurrection que le monde ait connue. Et elle accompagne le cinéma, la télévision, toutes les formes de diffusion de l'imaginaire. En assimilant le rationalisme et la machine, l'Occident les avait opposés ensemble à ce qu'il appelait le rêve. Alors qu'à Moscou comme à Chicago, à Rio ou à Paris, notre époque est précisément celle de l'industrialisation du rêve.

– Il y a un siècle, dit l'ambassadeur, le public de tous les spectacles de Paris réunis n'atteignait pas trois mille personnes par soirée. Celui de la télévision, dans la région parisienne, en atteindra peut-être trois millions.

– Notre civilisation fait naître autant de rêves en chaque semaine que de machines chaque année. Elle a créé quelques-uns des arts les moins accessibles qu'ait connus l'humanité ; mais elle est aussi celle où Chaplin et Garbo ont révélé qu'un artiste peut faire rire ou pleurer l'univers.

– Croyez-vous, demanda Nehru, que ce monde imaginaire de l'Occident soit plus développé que ne l'est ici celui du Râmâyana ?

– Je voudrais bien le savoir... Après tout, la réunion devant la télévision succède à la veillée.... Mais il me semble que l'imaginaire du Râmâyana, comme celui de notre Légende dorée, est orienté : ses valeurs sont les plus hautes valeurs de l'Inde. C'est déjà moins vrai des Mille et Une Nuits, malgré la référence constante à Allah. Ce ne serait plus vrai du tout de l'imaginaire actuel des masses occidentales.

« Prenons garde qu'il ne s'agit pas d'un romanesque qui s'opposerait à un autre comme la Légende dorée aurait pu s'opposer à la Fable. Il semble qu'un cycle du sang, du sexe, de la sentimentalité, de la politique ou de la mort, succède à un cycle de la Table ronde ou des Mille et Une Nuits. (Les limites du rêve sont toujours assez étroites.) Mais l'imaginaire occidental dont nous parlons n'a pas de cycles : il a des instincts. Les patrons des usines de rêves ne l'ignorent pas. Et ils ne sont pas sur la terre pour aider les hommes, mais pour gagner de l'argent.

– Le diable retraité devient directeur général, dit Ostrorog. Ses produits se sont toujours bien vendus...

– Et pourtant nous sommes les directeurs de la plus grande usine de rêves du monde », dit Nehru à mi-voix, comme marginalement.

Je pensai que son rôle de gourou de tout un peuple était, en effet, inséparable de la radio. Mais il me regarda comme s'il me priait de continuer, sans tenir compte de ce qu'il venait de dire.

« Si cette civilisation, repris-je donc, qui apporte aux instincts un assouvissement qu'ils n'ont jamais connu, est en même temps celle des résurrections, sans doute n'est-ce pas par hasard. Car les œuvres ressuscitées, ce qu'on eût appelé jadis les images immortelles, semblent seules assez fortes pour s'opposer aux puissances du sexe et de la mort. Si les nations ne faisaient pas appel à ces œuvres, et par l'émotion, non par la seule connaissance, qu'arriverait-il ? En cinquante ans, notre civilisation qui se veut, qui se croit, la civilisation de la science – et qui l'est – deviendrait l'une des civilisations les plus soumises aux instincts et aux rêves élémentaires, que le monde ait connues. C'est par là, je crois, que le problème de la culture s'impose à nous.

– Il me semble, dit Nehru. Ou du moins... Mais les gouvernements occidentaux ne l'ont-ils pas posé en fonction des loisirs ?

– Chez nous, le premier ministère des Sports et Loisirs a été créé par le Front populaire, il y a donc une vingtaine d'années. Mais s'il n'y a pas de culture sans loisirs, il y a certainement des loisirs sans culture. À commencer, précisément, par le sport. Néanmoins, à l'exception du sport et du jeu, que veut dire occuper ses loisirs, sinon vivre dans l'imaginaire ?

« Là, nos dieux sont morts, et nos démons bien vivants. La culture ne peut évidemment pas remplacer les dieux, mais elle peut apporter l'héritage de la noblesse du monde... »

Je revoyais le philosophe Alain, et sa solide tête de bois aux cheveux blancs, il y a trente ans ; dans l'auto dont la maladie l'empêchait de descendre, il me disait, avec une sorte de surprise : « En somme, c'est le plus pur et le meilleur de ! homme, qui règne par la piété et l'admiration. Et qui n'a jamais existé. »

« Qu'en pensez-vous, monsieur le Premier ministre ? » demanda l'ambassadeur.

Nehru avait croisé les mains. Par les portes-fenêtres ouvertes, entrait la nuit d'un beau jardin, où quelques grosses fleurs faisaient des taches. C'était la nuit de la terrasse vide où j'avais entendu la musique pour les divinités nocturnes – la nuit des palais, de la misère et des dieux.

« Je suis un peu déconcerté. Nos problèmes se posent autrement... Il y a l'analphabétisme, et après tout, une des choses qui me font le plus de plaisir, quand je parcours l'Inde, c'est de voir partout des écoles neuves pleines d'enfants... »

Je me souvins du général de Gaulle : « Si, avant de mourir, j'ai la chance de revoir une jeunesse française... » Sur le chemin du retour à Delhi, je venais de voir défiler les Jeunesses désordonnées du Parti du Congrès, avec la même angoisse que j'avais vu défiler celles du Front populaire lorsque j'avais traversé la France pour rencontrer Trots kl à Royan. J'avais demandé à Nehru ce qu'il pensait des siennes ; il m'avait répondu, à ma stupéfaction : « Sans doute la jeunesse ne peut-elle être organisée politiquement que par les États totalitaires... » Ni la Grande-Bretagne ni les États-Unis n'avaient créé de Jeunesses.

« Et puis, avait-il ajouté avec quelque dédain, le mythe occidental de la Jeunesse nous est étranger...

« L'Inde n'est un pays sous-developpé que d'une certaine manière, puisqu'elle construit des réacteurs atomiques... Que devons-nous maintenir ou ressusciter de son passé, pour son meilleur avenir ? Nos conquêtes ont été celles de l'esprit plus que celles de l'épée ; et chez nous, même l'érudit a toujours été plus respecté que le riche. On a beaucoup écrit sur le conflit entre notre culture et le christianisme. Le vrai conflit commence, à partir de l'indépendance, entre l'hindouisme et le machinisme. L'Occident sera le plus fort, parce que la science vaincra enfin la famine. Un Européen ne connaît pas la famine – enfin, ne la connaît pas bien... L'Occident apporte aussi le socialisme, la coopération au service de la communauté. Ce n'est pas tellement loin du vieil idéal brahmanique du “service”...

« Nous allons donc à une sorte de mariage avec l'Occident. L'indépendance le rend plus facile que la domination anglaise. La science ne s'oppose peut-être pas à la métaphysique religieuse, et les savants sont souvent des ascètes. Mais comment accorder une civilisation de la machine à ce qui fut une civilisation de l'âme ? Qu'est-ce qui pousse l'Europe à cette frénésie mécanique ? Dans le Temps sans fin, qui reste celui de ce pays, pourquoi serait-on si pressé d'arriver ? Et puis, en vous écoutant, je pensais : tout cela, c'est l'homme. Même les démons et les dieux dont vous parliez : l'intensité de la civilisation occidentale vient de la mort. Dans l'aventure cosmique qu'est ici l'univers, la mort ne donne aucune intensité à la vie. C'est pourquoi il nous est difficile d'empêcher les gens de se laisser mourir... Pour l'Inde, et parfois c'est vrai aussi pour moi, le divin est peut-être dans l'homme, mais l'homme devrait être dans le divin... L'un de nos gourous a dit : “Dieu est dans tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas en Dieu”, et c'est pourquoi ils souffrent...

– Ramakrishna, demanda l'ambassadeur, n'a-t-il pas dit aussi : puisque vous cherchez Dieu, cherchez-le dans l'homme ?

– Chaque fois que j'ai réellement cherché dans l'homme, dis-je, j'y ai trouvé le malheur... »

Nehru reposa ses mains sur ses genoux, me regarda avec attention.

« C'est un disciple de Ramakrishna, dit-il, qui a déclaré que la moitié des hommes sont nés pour rechercher la douleur... »

L'odeur de l'Inde entrait avec la nuit. Nous nous taisions. Il reprit, comme s'il eût voulu revenir au début de l'entretien :

« Ici, il est difficile de parler d'art d'une façon générale. Notre peuple est resté, à sa manière, foncièrement artiste, sans le savoir. Pas notre bourgeoisie ; pas nos villes. Vous les avez vues. “Les villages sont la vraie Inde, disait Gandhi, l'Inde pour laquelle je vis...”

– Monsieur le Premier ministre, dit l'ambassadeur, vos villes ne sont pas pires que les banlieues de Tokyo et de Paris. Pourtant, les Japonais, et mes compatriotes, passent pour des peuples artistes...

– Quand j'étais en prison, je m'étais bien promis qu'un jour, l'Inde libérée détruirait les chromos et les pianos mécaniques. Eh bien ! l'Inde est libérée, et je n'ai pas détruit les pianos mécaniques... Lier l'action culturelle de l'État à ce que vous appelez les usines de rêves me semble juste. En n'oubliant pas qu'ici, votre XIIe siècle et votre XXe coexistent. Vous suggérez, en somme, de rendre présent le passé de l'Inde, le plus noblement possible, pour le plus possible d'Indiens. Ce n'est pas facile ; ce n'est pas insurmontable. Peut-être aimerais-je aller avec l'Inde vers le passé du monde, mais je voudrais être assuré de ne pas la perdre en chemin. Et nos villes ne m'encouragent pas.

– L'Union soviétique a créé son propre passé-du-monde. Fanatiquement. Pour devenir la chrétienté, toute l'Europe a changé de passé.

– Sans doute. Et mon pays possède une grande force d'annexion... Vous vous souvenez de la phrase de Tagore : “L'Inde hélas ! n'est qu'un nom – un nom-idole : elle n'existe pas.” Pour moi, elle existe beaucoup. Mais nous en parlons toujours comme d'une reine du Râmâyana, alors que c'est une pauvresse, comme toutes ces mères que vous avez vues au bord des chemins... »

Pourquoi son agnosticisme l'eût-il séparé de Çankara, puisque le mien ne me séparait pas de saint Augustin ? Mais les femmes au bord des chemins, était-ce l'Inde, ou l'éternelle Pietà – les sœurs de mes femmes en noir dans l'aube du cimetière de Corrèze, des paysannes anticléricales qui saluaient du signe de la croix mon sang qui gouttait sur la route... Nehru ajouta, avec le même sourire que lorsqu'il avait parlé, pendant le dîner, de l'éléphant qu'il voulait emmener au Japon :

« Peut-être tous les ministres devraient-ils agir en Européens, et mourir en Hindous... Et puis, entre la religion et l'art, je trouve un accord assez... difficile à comprendre, dans un souvenir qui m'a longtemps poursuivi. Vous savez que Gandhi recevait tous ceux qui venaient lui demander secours. Ce qui faisait beaucoup d'originaux. Un jour, arrive un homme des montagnes, qui nous dit (mais il s'adressait à Gandhi) : “Les dieux vont mourir. – Pourquoi ? – Ils ne vivent que pendant qu'ils sont beaux. Pour qu'ils soient beaux, il faut la plume de perroquet rouge.” Il tire de son pagne un pauvre dieu sauvage qui portait une auréole de petites plumes ; au-dessus de la tête, la plume était rouge. “Depuis longtemps on ne trouve plus ces oiseaux dans nos forêts. On les achetait au Brésil. Le Brésil a interdit de les vendre à l'étranger... Les dieux vont mourir.” Nous attendions. “Mais on nous a dit que si vous demandiez à notre ambassadeur, il vous enverrait les plumes rouges...”

– De l'utilité de la valise diplomatique, dit Ostrorog. Qu'a fait Gandhi ?

– Il a fait envoyer les plumes... »

Nehru partit tard. Pendant que je regagnais le Capitole par les grandes avenues désertes où les phares de l'auto ne réveillaient pas les vaches couchées, je pensais de nouveau au général de Gaulle : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France... » De Hitler à Mao Tsé-toung, que de vocations nationales, en ce siècle qui devait être celui de l'Internationale ! L'ambassadeur m'accompagnait. Il allait visiter deux antiquaires, car Delhi est une ville où l'on va voir les statues confidentielles passé minuit.

« Nehru a-t-il beaucoup changé ? me demanda-t-il.

– Passablement.

– L'âge ?

– Non : l'indulgence.

– Quand je suis arrivé, il était encore un révolutionnaire, un libérateur. Vous avez écrit quelque part que l'action est manichéenne. En devenant arbitre, ou sollicité par des forces antagonistes, il a découvert ce qui, dans notre département, est professionnel : la légitimité de points de vue opposés. Aujourd'hui, il ferait un admirable ambassadeur... Pourtant, que le fourreau ne vous cache pas la lame : il ne cédera rien sur le Cachemire.

« Depuis des années, je m'interroge sur sa relation avec l'hindouisme. Gandhi était réellement un Hindou. Pas du tout un gentleman, comme Nehru. Les Renonçants d'autrefois ont dû avoir ces vieilles têtes douces, que l'on a envie de caresser, de prendre sur son épaule... Un jour, il m'a dit : “Le résultat n'a pas d'intérêt, c'est le combat qui en a...” Ni ses compagnons ni lui-même ne se rendaient compte que c'était une transposition de la Gîtâ.

– Il l'avait pourtant traduite.

– Il connaissait les sentiments des foules parce qu'il les partageait. Il m'a dit : “Sans les sacrifices, le monde s'écroulerait.” Il a défendu les intouchables, mais la haute tradition ne les connaissait pas. »

L'auto s'engageait dans les grandes avenues du quartier des ambassades. Ostrorog reprit :

« La profondeur de Gandhi et de Tagore s'accommodait d'une part d'enfance, d'une autosuggestion déconcertante. Vous avez lu le texte de Gandhi après la mort de sa femme : “Elle s'est éteinte sur mes genoux. Je suis heureux au-delà de toute mesure.” C'était faux ! il n'y avait qu'à lire le texte entier pour en avoir la certitude ! Il était désespéré ! Il a semblé invulnérable parce qu'il se cachait pour faiblir comme les animaux pour mourir, et que sa faiblesse n'infléchissait jamais son action publique. Einstein m'a dit autrefois : “Il rassemble derrière lui une puissante multitude, par l'exemple irrésistible d'une façon de vivre moralement supérieure.” Cet exemple ne sera pas toujours irrésistible, Gandhi l'a su et Nehru le sait. Il faut tenir compte de leur acharnement, égal à la ténacité britannique malgré l'éternelle pagaille de ces pays. Lorsqu'on a opéré Gandhi d'une appendicite à chaud, l'urgence était telle que le médecin anglais n'a pas voulu attendre le lendemain. Il l'a opéré à minuit. C'était dans la prison de Poona. Un ouragan a coupé l'électricité. On a poursuivi l'opération avec la lampe de poche de l'infirmière. La pile était usée, et la lampe s'est éteinte. On a continué avec une lampe-tempête.

« Nehru vous a dit que tout est suspendu à sa parole ; c'est vrai. Il vous a dit qu'il n'y avait pas d'État ; c'est presque vrai. Nehru vous a accueilli comme il l'a fait parce qu'il sait que vous admirez ce que signifie l'Inde, et aussi parce qu'il n'est pas tellement assuré de sa victoire. Il veut orienter vers le développement de ce malheureux pays d'affamés les forces nées de l'indépendance. Dans l'ensemble, il y parvient. Mais si Gandhi et Nehru ont accepté la partition c'est seulement parce qu'elle a été la rançon de l'indépendance. Ils savaient que c'était un cancer. Gandhi a confié à Nehru : “Même au temps des meurtres de Chowri, je n'avais jamais réellement eu affaire au désespoir. Maintenant, je sais que je ne suis pas parvenu à convaincre l'Inde. La violence règne partout autour de nous. Je suis une balle perdue...” L'Inde actuelle vit avec ses cinquante millions de musulmans, l'Inde unie aurait vécu avec tous ses musulmans ; on peut en douter, mais ils le croient. Et Nehru n'entreprendra la guerre la plus légitime qu'avec la plus mauvaise conscience. La force de la non-violence reposait sur ce qu'il avait pour adversaire un Empire colonial. Reste à savoir ce qui se passera s'il rencontre un adversaire asiatique. Et l'adversaire asiatique attend. »

Je me souvenais des photos de ce que l'on avait pudiquement appelé l'échange des populations, au temps des cadavres entassés sur les chariots à bagages. Les femmes enceintes portées par les hommes, les petits enfants dans les bras des grands, les matelas sur les têtes, et cette file oblique de quatre-vingts kilomètres, depuis les bœufs et les charrettes aux roues énormes, jusqu'aux charrettes minuscules à l'horizon ; l'errant cortège de la mort que rattrapaient la famine, le paludisme et l'épuisement. Les camps surpris par l'inondation, les hôpitaux du choléra jonchés de morts comme des ruines de bombardements, les intouchables qui se battaient avec les vautours pour récupérer les haillons des morts, l'immense traînée de l'immense colonne, les tombeaux d'enfants et les visages qui semblaient rêver – à rien, comme tous les affamés –, agonisants trop jeunes ou trop vieux, cortège sans fin sous les banians et le ciel.

« Vous connaissez, reprit Ostrorog, le sentiment que nous éprouvons, au Japon, dans les villages reconstruits après le tremblement de terre, et qui semblent attendre le suivant. Eh bien ! tout ce que vous voyez ici, tout ce que vous a dit Nehru le premier jour, car ce soir, il était en vacances ! est aux aguets. On attend les premiers craquements du cataclysme.

– La guerre ?

– La mise en question de la non-violence peut être un cataclysme presque silencieux... Nehru est plus vulnérable que Gandhi, parce que ce pandit est agnostique...

– Sa relation avec l'hindouisme vous semble plus complexe que celle d'un homme comme Renan avec le christianisme ?

– Si je pense à lui comme à un Hindou, je suis frappé par son âme anglaise, à commencer par son socialisme ! qui n'est pas du tout un ensemble de connaissances plaquées, un costume. Il y a un Nehru anglais. Mais il y a l'autre.

– Le problème n'est-il pas le même pour la plupart des chefs d'État de la Communauté française ?

(L'un d'entre eux m'avait dit : “N'oubliez pas que beaucoup de mes collègues, protestants, francs-maçons ou catholiques, sont aussi des Grands Féticheurs ; et que sinon, ils ne seraient pas au pouvoir...”)

– Et pour la plupart des souverains musulmans. Le monde hellénistique a sans doute connu des situations de ce genre.

– Allez, dis-je, jusqu'à Cléopâtre, Grecque et Isis, avec ses amants romains... Mais je crois que jamais, avant nous, les chefs de la moitié du monde n'ont été des esprits bilingues...

– La décolonisation a beaucoup moins changé le sentiment de l'Europe, et même de l'Amérique, qu'on ne le croit : l'Occident civilise les races de couleur, leur apporte la démocratie, les machines, et les médicaments ; elles abandonnent leur Moyen Âge, dont il ne reste rien, et deviennent semblables à nous, en moins bien. Des Occidentaux de seconde zone. Il n'y a qu'une civilisation. Et tout le passé convergeait vers elle sans le savoir. Lisez les journaux américains.

– C'est aussi ce que pensent les Russes, en d'autres termes.

« Mais même si Nehru est, spirituellement, bilingue, l'Inde peut-elle le devenir ?

– Je me pose la question depuis que je suis en poste ici. Mon conseiller, qui vient de prendre l'ambassade de Kaboul, se la posait aussi. Il est vrai que l'Islam me la pose depuis mon enfance. »

Je me souvins que la famille d'Ostrorog possédait un palais sur le Bosphore.

« Claudel, reprit-il, qui détestait la pensée hindoue, m'a dit quand j'ai été nommé : “Aucun intérêt ! Les hommes sont partout et toujours les mêmes !”

– Il me l'a dit aussi.

– Il était pourtant sensible au vieux Japon, et même à la vieille Chine.

– Il jouait à écrire des haïkaïs français. Mais il jouait aussi à donner des œufs à ses amis en écrivant sur la coquille : Hommage de l'auteur, et en signant : Cocotte.

– Tels sont les petits plaisirs du corps diplomatique, mon cher ministre ! Je crois pourtant que son affirmation venait, au moins en partie, de ce que j'appellerai le point de vue du Quai. Nos fonctions nous promènent d'un bout du monde à l'autre. Et nous pouvons ressentir une différence profonde entre un lavis du zen et un Cézanne, mais non entre nos collègues. Le corps diplomatique est une internationale ; vous connaissez ses cocktails. À quelques conventions près, la diplomatie est la même partout. Et j'aurais dû tenir compte de plus de conventions auprès de Staline, et sans doute d'Hitler, qu'ici. Or, notre expérience est sans doute applicable à toutes les formes d'action. Les Anglais avaient organisé sans peine l'armée des Indes. Quand les commerçants européens étaient parqués dans les comptoirs de Chine, ils parlaient des Chinois comme de personnages mystérieux, alors que les banques européennes de Hong-Kong travaillent aussi normalement que celles de Casablanca. »

Mais dans la grande avenue où la voiture venait de s'engager, sur les pelouses, une migration d'intouchables était couchée, ou accroupie autour de feux timides.

« Claudel, dis-je, malgré son affirmation de marteau-pilon, comme écrivait André Gide, ne croyait pas du tout être “le même” qu'un païen. Et c'est bien ce qu'ont pensé les chrétiens, au temps de la chrétienté : Saint Louis ne se croyait pas “le même” que Saladin. C'est la Renaissance qui a décidé que les grands esprits de la Grèce et de Rome étaient les frères des grands esprits chrétiens. L'Occident ne croit pas que les hommes ont toujours été les mêmes, il croit qu'ils vont le devenir. Parce qu'il confond sa civilisation avec ses moyens d'action, qui sont sans précédents.

« Qu'est-ce que les hommes ont en commun, dans les temps historiques ? Des instincts, la physiologie... L'amour ? non. Les péchés capitaux...

– Peut-être les civilisations se ressemblent-elles par leurs vices, et se séparent-elles par leurs vertus ?...

– Ou se rapprochent-elles par ce qu'elles connaissent, et se séparent-elles par ce qu'elles croient. Les croyances ne sont pas seulement religieuses... Mais il y a autre chose, dont je ne trouve pas le nom. Les conquérants sont les plus grands personnages de l'Histoire, et aussi de puissantes figures de l'imaginaire. Il en existe partout, leurs moyens d'action sont relativement semblables, et ils n'ont pas peu contribué à faire croire à la constance de la nature humaine. En face des Vies parallèles, il serait bien intéressant d'écrire une histoire de ce que l'humanité a perdu, quand ce qu'elle a perdu a laissé sa trace.

– Vous commenceriez par l'histoire des dieux...

– Je suis peu convaincu par les théories qui ne voient dans notre civilisation que la fin d'une culture parmi d'autres. Einstein disait, et je crois qu'Oppenheimer dit aussi : il existe plus de chercheurs vivants que l'humanité n'en a connu pendant la totalité de son histoire. Même si nous vivons la fin d'une culture romano-chrétienne, ou faustienne, comme dit Spengler, nous vivons le début de la plus grande aventure de l'humanité depuis la naissance des cultures historiques. Celles-ci durent, en gros, depuis six millénaires ; temps assez court, comparé à la préhistoire de l'homme. Toutes ont été des civilisations religieuses, si nous appelons religion le lien avec les dieux mais aussi avec les morts ; sauf la nôtre, qui n'a pas même trois siècles – et, pendant un temps assez vague, celle de Rome. (Le paganisme de César a dû ressembler au christianisme de Napoléon.) Il ne s'agit pas de civilisations athées. Le président Eisenhower se veut certainement protestant ; César croyait peut-être aux aruspices, et sans nul doute à ses ancêtres. Mais notre civilisation n'est pas fondée sur une religion, n'est pas même ordonnée par une transcendance. Les chefs des deux plus grandes puissances du monde ne sont ni des élus du Seigneur, ni des Grands Pontifes, ni des Fils du Ciel. »

Les coupoles et les minarets de la Grande Mosquée passaient sur le ciel nocturne.

« L'Islam, c'est une ville autour d'une mosquée ; la chrétienté, une ville autour d'une cathédrale ; Bénarès, une ville sur les rives d'un fleuve purificateur. Mais Bombay est construite autour d'un port, non d'une église ; les églises de New York, il faut les chercher entre les gratte-ciel comme les crabes entre les rochers. Ce que je ressens ici avec violence, c'est que sur la terre entière, ce qu'on appelait l'âme semble en train de mourir.

« Même chez ceux qui croient. Sauf s'ils vivent dans des monastères ou dans des forêts – dans des lieux que la civilisation moderne n'a pas touchés. J'aurais dû dire à Nehru, tout à l'heure, que le mot matérialisme, dès la fin du XIXe, ne signifiait plus que l'âme serait remplacée par la matière, mais bien par l'esprit. Cette fois, ce ne sont plus les “lumières” qui s'opposent au temple, ce sont les réacteurs atomiques.

– Il en eût été d'accord. À regret peut-être. Pourtant, l'Inde aurait sa bombe atomique s'il le voulait, et il ne le veut pas.

– Mao le voudra. Chacune des grandes cultures asiatiques et africaines touchées par l'esprit occidental lui donnera tôt ou tard une forme nouvelle, qui ne sera évidemment pas celle que nous lui voyons. Il y a loin de Mao à Staline, et il y avait loin de Staline à Marx.

– J'ai éprouvé un peu ce sentiment, quand j'étais en poste à Moscou. Ici, qu'il s'agisse des musulmans ou des hindous, la pensée n'a qu'un objet suprême : Dieu. Voyez les pires ennemis des musulmans, les Sikhs. Ils comprennent très bien l'Islam. Mais l'Occident leur est inintelligible. Ils nous regardent comme nos paysans du Centre regardent les Américains des films de gangsters : avidité et frénésie. Même Nehru m'a dit qu'à son arrivée en Angleterre, il avait été stupéfait d'entendre reprocher à l'Inde de sacrifier des animaux aux dieux, car les censeurs, eux, tuaient chaque jour des animaux pour les manger. Mes amis hindous disent que nous cherchons Dieu, sans le savoir, par des voies sans issue. Les brahmanes de l'Université sanscrite, à Bénarès, pensent de même, je suppose...

– Notre recherche des lois de l'univers leur paraît vaine, répondis-je après réflexion. Pour eux, la vraie Loi est d'une autre nature. L'épopée de la recherche occidentale, celle de la lutte de l'homme contre la terre, qui anime l'Union soviétique comme les États-Unis, leur échappe. Davantage : leur est ennemie. Ils disent que nul progrès de l'esprit ne répondra aux questions posées par l'âme.

– L'Occident tente moins de répondre à ces questions que de les détruire...

– Il ne détruira ni la souffrance, ni la vieillesse, ni l'agonie. Vous vous souvenez des textes bouddhiques : “Prince, c'est ce qu'on appelle un mort.”

– Une civilisation me paraît se définir à la fois par les questions fondamentales qu'elle pose, et par celles qu'elle ne pose pas...

– L'Inde est depuis longtemps mariée avec la mort, c'est vrai. Elle est toujours une civilisation de l'âme. Mais lorsque l'âme s'efface, qu'est-ce qui apparaît : l'action, ou la mise en question de la vie par la mort ? »

L'auto ralentissait sous des arbres solennels.

« Peut-être l'action d'abord, la mort ensuite... »

Je déposai Ostrorog devant un rectangle de lumière, au fond duquel un dieu tibétain de la taille d'un homme semblait l'attendre. L'antiquaire dormait quelque part dans la nuit. Je repartis vers le Capitole. Les vaches sacrées étaient devenues moins nombreuses, et le chauffeur éteignit ses phares. L'auto roulait en silence, et il me semblait plonger dans les siècles – non à travers les rues mogholes de Delhi, mais à travers celles de Kapilavastu, deux cents ans avant l'arrivée d'Alexandre. La nuit du Grand Départ enveloppe le bouddhisme comme celle de la Nativité enveloppe le christianisme : l'abandon du palais, l'abandon des femmes, « les instruments de musique dispersés, les tubéreuses flétries », l'abandon de l'amour (et le baiser déposé si doucement sur le pied de la princesse, qu'elle ne s'éveille pas), l'abandon de l'enfant. Les génies qui viennent du ciel envelopper les sabots du cheval que le prince monte pour la dernière fois, afin que nul ne l'entende partir dans le grand silence. Un mendiant regagne, épuisé, quelque tanière ; sous de hautes murailles sans fenêtres, un lumignon entouré de quelques fleurs brûle devant un dieu. À travers les vaches endormies, le cheval traverse la ville. « Un génie de la cité l'attendait, et lui ouvrit magiquement la porte de l'Est. Le prince leva les yeux vers le ciel étoilé : c'était l'heure où l'étoile Kvei entrait en conjonction avec la lune ; tous les génies descendaient pour accompagner son départ, et jonchaient son chemin de fleurs invisibles... »

Comme lui, je passai en silence au pied de hautes murailles entre les maigres vaches endormies, devant des dieux rouges et noirs qu'éclairaient les veilleuses ; des ombres furtives se perdaient dans la nuit. Les postes de garde du Capitole, creusés dans le roc, ressemblaient aux grottes sacrées, et les soldats à turbans qui présentaient les armes à notre passage devant ces trous confusément éclairés semblaient attendre que le génie de la cité ouvrît une porte, dans un rempart d'où l'on observait les astres... Lorsque j'entrai dans mon appartement, je trouvai les fenêtres de la chambre ouvertes. Au-delà des jardins, un cordeau de lumières, semblable à celui des champs d'aviation, bordait la ville. Il n'en venait ni la lueur ni la rumeur qui montent des villes européennes ; Delhi endormie emplissait la chambre d'un immense repos. Il semblait que cette nuit régnât sur le temps des neiges, sur les jardins des palais de Babylone, semblables à ceux qui s'étendaient devant moi ; sur la nuit d'obsidienne où les soldats de Cortez écoutaient les cris de leurs compagnons dont on arrachait le cœur au battement des gongs aztèques, sur la millénaire nuit chinoise aux capitales effacées : lotus de Hang-tcheou bleuis par la lune, quand les derniers empereurs peignaient leurs derniers faucons ; portes tartares dont le rouge sombre se décomposait comme s'éteignent les incendies. Sur les cavaliers couchés près de leurs chevaux à la veille d'Arbèles ou à la veille d'Austerlitz ; sur la nuit sans repos de la Révolution française et la nuit polaire de la Révolution russe. L'humanité diurne avait été secouée pendant cinquante siècles par ses soubresauts de bataille, mais Pékin quadrangulaire dormait au pied de sa tour du Tambour qui avait annoncé le jour, et de sa tour de la Cloche qui avait annoncé la nuit, comme Delhi devant moi ; les bûchers de Bénarès se reflétaient dans le fleuve comme se reflétaient dans l'Hudson glacé les lumières carrées de New York verticale sous les rafales de neige. Au-dessus des forêts africaines, les arbres géants des reines montaient vers les étoiles. Depuis cinquante siècles, le même silence où retombaient les bruits perdus recouvrait les hommes accordés par le sommeil à la terre nocturne – couchés, comme les morts.

Au ras de l'horizon, une longue lueur grise commençait à s'étendre : l'aube, avec son reflet lunaire sur les nuages très élevés du zénith, comme si elle allait apparaître au milieu du ciel. Ma première aube, c'était celle du 4 août 1914 : l'apparition, dans des champs des Ardennes, de bestiaux endormis debout, et dispersés tout à coup par un tourbillon de lanciers. Ensuite, les cadrans éclairés des gares, énormes tranches de citron sur le ciel grisâtre ; puis, tant d'aérodromes aux herbes couchées par le vent du petit matin ; et au temps de l'aviation espagnole, après le sinistre départ nocturne sur les champs balisés par la flamme bleuâtre des feux d'oranges sèches, nos jumelles braquées sur la terre d'où l'aube allait faire surgir les lignes ennemies... Même ici le jour opposait sa multiplicité à l'enveloppante unité de la nuit. Et pourtant c'était le jour de l'Inde, le jour révélé par chaque aube comme il l'avait été une fois pour moi, quand il s'était levé sur nos chars dans un village de Flandre... Bientôt on agiterait les torches dans la cour des temples, les prêtres cueilleraient les fleurs de la nuit pour les offrandes, les premières clochettes commenceraient à tinter. Je pensais à ce destin dont je venais de parler à Nehru comme de la marche de la vie vers la mort ; l'imperceptible fraîcheur de l'aube tropicale se mêlait sur mon visage à l'éternelle résurrection hindoue qui unissait la vie et la mort comme s'unissent la nuit et le jour : « Tout ce dont vous parliez, c'est l'homme... » Mais pour l'homme, la mort n'a pas d'aube.

Les relations entre l'Inde et la France allaient changer. Mme Pandit, la sœur de Nehru, ambassadrice à Londres, rentrait aux Indes par Paris. Elle vint à l'Élysée, accompagnée de l'ambassadeur de l'Inde en France, le serdar Pannikar, Indien à barbiche et à lorgnon, anti-Européen, plein d'idées astucieuses ou chimériques, qui faisait penser à Lénine et à Tartarin. Après les paroles de bienvenue, le général de Gaulle demanda à son interlocutrice comment elle concevait la politique étrangère de la Chine. Pannikar avait représenté l'Inde à Pékin ; Mme Pandit, qui est la courtoisie même (et, peut-être, n'était pas fâchée d'observer, pendant quelques minutes), se tourna vers lui. Il commença une conférence sur la Chine, qui n'apportait rien. Le temps passait. La Chine le conduisit à un parallèle entre les sinn-feiners et les fellaghas. Le temps passait. Lorsqu'un aide de camp vint annoncer l'ambassadeur des États-Unis, ni Mme Pandit ni le général de Gaulle n'avaient pu placer un mot.

Je descendis avec elle, Pannikar s'attardant au salon des aides de camp.

« Et voilà !... » me dit-elle avec un charmant sourire.

Pannikar repartit bientôt pour l'Inde. On disait que Nehru n'avait pas été fâché de se débarrasser de lui. Mais, redevenu attentif au poste de Paris, il y nomma un ami de la France. Celui-ci devait, quelques années plus tard, quitter la carrière pour assumer, avec un grand courage, le rectorat de l'Université la plus dangereuse de l'Inde, y être gravement blessé, et y reprendre ses fonctions avant même d'être guéri. L'ambassadrice aux yeux gris clair ressemblait aux héroïnes des contes indiens, et l'on imaginait l'inspiratrice du Taj Mahal avec cette ligne de gazelle du Cachemire. Nehru vint à Paris en i960 ; nous inaugurâmes ensemble, au Petit Palais, l'exposition des Trésors de l'Inde. La foule l'applaudissait au passage, ce qui le surprit. Il fut l'hôte officiel de la France en 1962. Nous déjeunions à l'aérodrome d'Orly, lorsqu'il se rendait à Londres pour les réunions du Commonwealth. « Plus je vieillis, plus je juge les gens d'après leur caractère, non d'après leurs idées... » Mais à partir du conflit avec la Chine, il ne revint plus.

Me voici de nouveau à Delhi sept ans plus tard. L'attaque chinoise a eu lieu, et la menace pakistanaise se précise. Ce matin, je suis allé, selon l'usage, porter des fleurs sur la dalle funéraire de Gandhi. Pour le peuple de l'Inde, il est devenu un avatar de Vichnou. J'ai souhaité porter une autre gerbe sur la dalle de Nehru. Elle n'est pas encore posée : sa place est marquée par un carré d'herbe. Les dalles sont symboliques, puisqu'elles ne recouvrent pas de corps. L'homme qui, lorsque je suis venu à Delhi pour la dernière fois, tenait l'Inde entre ses mains aux gestes frileux, c'est un carré d'herbes sur lequel le vent déjà chaud fait onduler de courtes graminées, parmi les fleurs coupées qu'ont jetées des mains jointes.

Pour déjeuner avec Radakrishnan, qui est maintenant président de la République, j'ai traversé le grand salon au plafond de conte persan. Il est vide comme toutes les salles de réception du Capitole à cette heure.

L'Inde aussi.

La maison de Nehru, devenue Maison du Souvenir, dépend du Grand Musée, que je ne connais pas encore, et où je vais retrouver la conservatrice, Anglaise âgée qui parle de ses collections avec compétence, et de Nehru avec affection. Nous partirons pour la Maison du Souvenir dès l'heure de fermeture, afin de nous y trouver seuls.

La visite du musée commence par les collections d'art populaire. Je pense à l'aquarium de Singapour, où se croisent toutes sortes de poissons hérissés, métalliques ou multicolores. La plupart des figures populaires tiennent du poisson-châtaigne et de la rascasse : musiciennes divines à écailles, et toutes sortes de sirènes à courbes d'hippocampes. Dans la lourde chaleur de l'après-midi indien, je pense au brouillard flamand régulièrement traversé par l'appel des sirènes des bateaux. C'est bien le mot sirène qui vient d'éveiller un souvenir, mais pas en suggérant la corne de brume. Je suis dans le bureau de James Ensor, à Ostende. Au-dessus du piano, le génie strident de l'Entrée du Christ à Bruxelles emplit le mur de ses orphéons grimaçants autour de Jésus. Sur le piano, empaillée, une sirène. Le regard d'Ensor suit le mien.

« Je les ai vues en Chine, dis-je.

– Vivantes ? demande-t-il avec l'humour de ses gravures.

– On les fabrique avec un avant-corps de petit singe et un corps de poisson.

– Il existe pourtant des sirènes... »

Et, doctoralement désolé, l'index levé :

« ... mais elles ne sont pas comme ça... »

Trente ans plus tard, j'ai revu le tableau, terni, à l'exposition des Sources du XXe siècle ; la couleur s'en détachait invinciblement, et les femmes de ménage, le matin, balayaient de la poussière de chef-d'œuvre.

Que sont devenus les dieux de plumes dont Gandhi assurait la vie par la valise diplomatique ? Les sirènes hirsutes de Delhi, elles aussi, ont perdu leurs couleurs éclatantes, comme toute la pullulation rugueuse et ingénue du Râmâyana de guignol qui les entoure, et qui est, à l'art de l'Inde, ce que les superstitions sont à la foi.

La foi, la voici : à l'étage inférieur, la grande sculpture de pierre, dont quelques chefs-d'œuvre. Après Elephanta, c'est la première fois que je vois un musée indien. La statue qui fut vivante n'est pas morte, elle est réincarnée. Je pense au Caire, mais le Çiva d'Elephanta se sépare de tout colosse de Thèbes par le seul fait qu'on le prie. Je demande si la foule vient ici, comme au Cambodge et au Mexique, déposer des fleurs devant les dieux. Non. Mais dans les temples, depuis l'extravagant peuple de sculptures de Madura autour de sa déesse aux yeux de poisson, jusqu'aux Mères, au Baiser ou à la Danse de mort d'Ellora, jusqu'à la Majesté d'Elephanta, je n'ai pas vu une figure qui ne guide l'homme vers l'inconnu divin.

Je retrouve, une fois de plus, le sentiment occidental qui naît devant les images des dieux devenus œuvres d'art. Transmigration inverse de celle des hommes : comme le fourmillement hérissé des petits dieux populaires, ces statues n'ont pas changé de corps, et elles ont changé d'âme.

L'heure du départ est venue. Ce n'est pas encore le soir, mais c'est la fin du jour. La voiture roule dans l'odeur de l'Asie moderne : encens indien, chameaux et poussière islamiques, benzine occidentale. Je pense aux funérailles de Nehru. Je me souviens des Actualités. Les arbres chargés d'hommes, une foule vaste comme l'Inde, hérissée de parapluies ouverts contre le soleil – la foule à laquelle il avait dit au Fort-Rouge : « Il y a longtemps que nous avions donné rendez-vous à la destinée... » Le cortège d'éléphants et de lanciers sous un pont qui portait une gigantesque réclame de Coca-Cola, puis le petit bûcher vertical dont la fumée transparente et noire se mêlait aux épais ramages de la poussière suspendue dans la chaleur de Delhi, et les premiers plans de paysannes en sanglots. « L'Inde n'est pas une reine du Râmâyana, c'est une pauvresse comme ces mères que vous voyez au bord des chemins... »

Voici la maison. Je suppose que ce n'est pas la villa où il m'avait invité, mais elle lui ressemble, d'autant plus que je reconnais les meubles, une grande défense d'éléphant qu'il avait reçue, la Vierge romane envoyée par la France... Je ne vois ni le grand dessin de Chandigarh, ni le bronze de la Main de la Paix.

Aujourd'hui, de nombreuses photos sont exposées. C'est l'album de famille, toujours aussi vain, sauf pour quelques images : l'enfant (il semble son propre petit-fils...), la photo après la première attaque, regard perdu dans un masque foudroyé, la noble photo de la mort, au visage étrangement blanc, qui appelle dans ma mémoire la mort de Ramakrishna : « Nous avions tous cru que c'était l'extase... Et ses disciples criaient : Victoire ! » La maison n'est pas celle d'un vivant, ni une maison abandonnée, c'est un décor pour le cinéma de l'Histoire. Pourtant, le jardin, que je n'ai sans doute jamais vu, est hanté. Il ne suggère nullement une présence familière ; c'est bien un jardin de la mort ; mais ces arbres ont été ses arbres, ces fleurs ont été les siennes, des oiseaux semblables ont chanté comme ils chantent dans le soir qui commence. Je pense à Shahlamar, avec ses grands trous soudains dans l'immensité des arbres. Et aussi à l'une des plus vieilles images de l'Inde, les flots toujours différents du Gange toujours semblable, qu'il avait reprise dans plusieurs discours et dans son testament :

« Si je souhaite qu'une poignée de mes cendres soit jetée dans le Gange à Allahabad, il ne faut y voir aucune signification religieuse. J'ai toujours aimé depuis mon enfance le Gange et la Jumna, qui traversent Allahabad, et cet amour a grandi avec les années.

« Le Gange est le fleuve aimé du peuple indien qui a entrelacé autour de lui les liens de son histoire, de ses espoirs et de ses craintes, ses chants de triomphe, ses victoires et ses défaites. Il a été le symbole de la culture et de la civilisation millénaire de l'Inde, aux flots changeants et roulant sans cesse, et cependant éternellement les mêmes. Il me fait penser aux cimes neigeuses et aux vallées profondes de l'Himalaya que j'ai tant aimé, et aux riches et vastes plaines qui s'étalent à ses pieds, où ma vie et mon œuvre ont pris forme.

« Je ne désire pas rompre complètement avec le passé. Je suis fier de ce noble héritage qui fut et qui est toujours le nôtre, et j'ai conscience que, moi aussi, comme nous tous, je suis un maillon de cette chaîne ininterrompue qui prend ses racines, à l'aube de l'Histoire, dans notre passé immémorial. Cette chaîne-là, je ne veux pas la briser, car je la chéris et j'y trouve la source de mon inspiration. C'est en témoignage de cette volonté et en dernier hommage à notre héritage, que je demande de jeter une poignée de mes cendres dans le Gange, à Allahabad, afin qu'elles soient portées vers le vaste océan qui bat les rivages de l'Inde.

« Quant au reste de mes cendres, qu'un avion les disperse au-dessus des champs où peinent les paysans indiens, afin qu'elles se mêlent indistinctement à notre poussière et à notre terre... »

Voici le frémissement du soir rouge, celui qui s'étendait à perte de vue sur la plaine, au sortir des grottes d'Ellora. Les oiseaux vont se taire, et les fleurs nocturnes s'ouvrir, comme naguère celles des jardins du Capitole sur lesquelles régnaient quelque lanterne, un veilleur endormi, et des cris perdus. Ici, le gardien attentif se tient près d'une petite dalle commémorative. Sous ce banian travaillait Nehru, dans ce jardin de mémoire, sans mort et sans tombeau ; de sa biographie privée, il ne reste que l'affection qu'il portait à ses proches, et qui se confond avec celle qu'il portait à l'Inde. Le soir tombe. Je pense à ce qu'il m'a dit des bêtes et des plantes : à la minuscule cour de prison où il a découvert les fourmis, à la cellule où il a vécu avec des centaines de guêpes et de frelons « dans une atmosphère d'estime mutuelle » ; aux lézards qui le soir sortaient des poutres et se pourchassaient en agitant la queue, aux chauves-souris et, plus haut dans le crépuscule, aux renards volants ; à l'oiseau fièvre-cérébrale qui répétait son cri obsédant au-dessus de la prison dont quelques serpents rompaient la monotonie. Aux mangoustes qu'élevaient les prisonniers, au grand singe qui vint reprendre son petit dans la cour de la prison, chargeant quinze gardiens armés qui l'admirent peut-être. Aux singes noirs qui avaient chassé les singes gris du temple de Bénarès, à l'éléphant qu'il voulait emmener pour faire sourire les Japonais. À sa voix qui disait fermement : « Faire un État juste avec des moyens justes » et un peu ironiquement : « Je crois que je ne reverrai pas le Kailasa... » Le crépuscule d'été est passé du rouge au vert, comme sur l'Acropole, et commence à confondre les feuilles. Dans la prison de l'Himalaya, le printemps faisait sourdre les bourgeons des branches dénudées... « C'est là que j'ai découvert que la couleur des jeunes feuilles du manguier est celle des montagnes du Cachemire à l'automne... » Les guêpes dorment. Une chauve-souris passe au fond du jardin. Il n'y aura plus de mangoustes, d'écureuils qui roulaient leurs petits en boule, de singes, ni de renards volants. Comme une musique funèbre, la nuit descend sur l'inscription presque invisible : De tout son esprit et de tout son cœur, cet homme aima l'Inde et le peuple indien. Celui-ci, en retour, lui fut indulgent, et l'aima au-delà de toute limite et de toute raison.

Les klaxons de Delhi se sont tus. Lorsque je quitte la maison, les pieds nus des mendiants enfants qui passent se posent doucement sur le silence. Le cri des corbeaux vient des profondeurs de l'Inde. Jusqu'aux deux océans, autour des arbres sacrés qui pourtant ne les protègent plus du soleil, les hommes immobiles forment de grands anneaux – comme autour de la lueur des bûchers de Bénarès, et comme jadis, au-dessus de Strasbourg, les jeunes pousses et les noix mortes de l'hiver...

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