Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Partie I
I
Alsace
1913
Mon père était revenu de Constantinople depuis moins d'une semaine. Il y eut un coup de sonnette très tôt ; dans la demi-obscurité de la chambre dont les rideaux n'étaient pas encore tirés, il entendit les pas de la bonne aller vers la porte, s'arrêter, et sa voix désolée répéter sans qu'un mot eût été dit par la personne qui avait sonné : « Ma pauvre Jeanne... Ma pauvre Jeanne !... »
Jeanne était la domestique de mon grand-père.
Un instant de silence : les deux femmes s'embrassaient ; mon père écoutait décroître le bruit d'un fiacre dans l'aube sachant déjà de quoi il s'agissait. Jeanne poussa lentement la porte, comme si, désormais, elle eût craint toutes les chambres.
« Il n'est pas mort ? demanda mon père.
– On l'a transporté à l'hôpital, monsieur... »
Mon père m'a peint le fossoyeur de Reichbach, engagé à mi-corps dans la fosse, écoutant, la tête levée, dans l'odeur du grès rose chaud de soleil, un de mes oncles lui dire :
« Allons, Franz, dépêche ! c'est quelqu'un de la famille ! »
Nous avions dans le bourg quelque vingt cousins, et ce fossoyeur ressemblait de façon saisissante à mon grand-père mort.
« Il m'est arrivé d'entendre bien des bêtises au sujet du suicide, disait mon père ; mais devant un homme qui s'est tué fermement, je n'ai jamais vu un autre sentiment que le respect. Savoir si le suicide est un acte de courage ou non ne se pose que devant ceux qui ne se sont pas tués. »
La plupart de mes oncles et de mes grands-oncles ne s'étaient pas rencontrés depuis des années : plus encore que la vie, les avait séparés l'opposition entre ceux d'entre eux qui acceptaient la domination allemande et ceux qui la refusaient – bien que cette opposition ne fût jamais allée jusqu'à la rupture. Plusieurs habitaient maintenant la France. Tous se retrouvaient chez mon oncle Mathias, qui assistait mon grand-père dans la direction de son usine. Seul mon grand-oncle Walter n'était pas venu. Se trouvait-il vraiment à l'étranger pour quelques mois ? Depuis quinze ans il était brouillé avec son frère Dietrich, mon grand-père : mais, si dur, si opiniâtre qu'on le peignît, ses traditions refusaient de tenir rancune à la mort. Pourtant il était absent, et cette absence renforçait le prestige hostile qui l'avait toujours entouré, qui l'entourait encore : mon grand-père avait parlé de lui avec plus d'animosité – et aussi plus d'insistance – que de tous ses autres frères, mais il l'avait désigné (comme il avait désigné mon père) pour son exécuteur testamentaire.
Mon père ne le connaissait pas. Walter, incapable d'accepter quiconque, dans sa famille, n'observait pas à son égard la soumission due au sachem de la tribu, n'y était pas détesté, mais environné du respect qui s'attache à la passion de l'autorité lorsqu'elle s'exerce sans faillir pendant quarante années. Sans enfants, il avait recueilli l'un de mes cousins, s'était pris pour lui d'une passion austère et rigoureuse : l'enfant à peine âgé de douze ans, il lui écrivait chaque matin de courts billets pleins de conseils semblables à des ordres, et exigeait de recevoir une réponse avant l'heure du départ pour le collège. À vingt ans, mon cousin, après une discussion au sujet de quelque jeune fille, était parti. L'oncle Walter, malgré le désespoir de sa femme, n'avait jamais répondu à ses lettres. Le cousin, dont il avait rêvé de faire son successeur, était devenu un contremaître ; Walter n'en parlait jamais, et ses frères trouvaient dans son chagrin, qu'ils n'ignoraient pas, assez d'humanité pour se croire tenus d'admirer que Walter n'en eût par ailleurs aucune.
Il est vrai que tous étaient prêts, si leur frère se montrait par trop intolérable, à dire : « Avec une maladie comme la sienne, c'est miracle qu'il ne soit pas pire ! » Toutes ses photos le représentaient debout, ses béquilles cachées par un long manteau : ses deux jambes étaient paralysées.
Les foies gras d'Alsace succédant aux écrevisses et aux truites de ce repas de funérailles, et l'alcool de framboise au traminer, il s'en fallut de peu que la réunion ne finît en kermesse. Les millénaires n'ont pas suffi à l'homme pour apprendre à voir mourir. L'odeur de sapin et de résine qui entrait à travers les fenêtres d'été, mille objets de bois poli, unissaient en un passé de souvenirs et de secrets ces enfances écoulées dans l'exploitation forestière familiale ; et tous, dès qu'ils reparlaient de mon grand-père, se confondaient dans l'affectueuse déférence que la mort leur permettait de porter sans réserve au burgrave bourgeois et révolté dont l'inexplicable suicide semblait couronner secrètement la vie.
Déjà âgé lorsque l'Église avait accordé, contre une juste rétribution, des dérogations aux règles du Carême, mon grand-père avait furieusement protesté auprès de son curé, qu'il protégeait, car il était maire de Reichbach. (Indéracinable : dans cette région toute couverte de vestiges de la « Sainte Forêt » du Moyen Age, les bourgs sont encore propriétaires d'immenses domaines communaux, et Reichbach possédait quatre mille hectares, d'où venait le plus clair de la fortune municipale. Les qualités professionnelles de mon grand-père étaient incontestées.) « Mais, monsieur le maire, ne convient-il pas qu'un simple prêtre s'incline devant les décisions romaines ? – J'irai donc à Rome. »
Il avait fait le pèlerinage à pied. Président de diverses œuvres, il avait obtenu l'audience pontificale. Il s'était trouvé avec une vingtaine de fidèles dans une salle du Vatican. Il n'était pas timide, mais le pape était le pape, et il était chrétien : tous s'étaient agenouillés, le Saint-Père avait passé, ils avaient baisé sa pantoufle, et on les avait congédiés.
Le Tibre retraversé, mon grand-père, possédé d'une sainte indignation où dansaient le peuple sacrilège des fontaines, l'ombre indifférente sur les rues sans trottoirs, les colonnes antiques et les pâtisseries de velours grenat, courut faire ses valises à coups de poing et partit par le premier rapide.
De retour, ses amis protestants le crurent prêt pour une conversion.
« On ne change pas de religion à mon âge ! »
Désormais retranché de l'Église, mais non du Christ, il assista chaque dimanche à la messe hors du bâtiment, debout au milieu des orties dans un des coins que fait la rencontre du transept avec la nef, suivant de mémoire l'office, attentif à percevoir, à travers les vitraux, le son grêle de la sonnette qui annonçait l'Elévation. Peu à peu, il devenait sourd et, craignant de ne pas entendre, finit par passer vingt minutes à genoux dans les orties de l'été ou la boue de l'hiver. Ses adversaires disaient qu'il n'avait plus son bon sens, mais il n'est pas facile de disqualifier une persévérance inflexible ; et pour chacun, ce personnage à courte barbe blanche et à redingote, agenouillé dans la boue sous son parapluie, au même lieu, à la même heure et pour la même raison durant tant d'années, faisait moins figure d'hurluberlu que de juste. L'Alsace est sensible à la foi, et elle avait alors de fortes raisons de l'être à la fidélité.
Il fallait pourtant toute l'autorité, tout le succès avec lequel il dirigeait son usine (on croit surtout à la folie des vaincus) pour faire accepter les conséquences de son aventure romaine. Le bail entre la communauté juive et le propriétaire de la maison où elle avait établi sa synagogue étant révolu, le propriétaire avait refusé de le renouveler, et nul ne voulait louer à sa place. Mon grand-père proposa au conseil municipal de louer un des bâtiments communaux : il se heurta à une opposition formelle.
« Messieurs, considérez bien que ceci est injuste ! »
Ferme silence, entêtement d'Alsace égal au sien. Il était presque antisémite, mais le soir même il convoquait le rabbin, mettait gratuitement à sa disposition une aile de cette maison aux poutres apparentes, toute sonore de troncs derrière son immense porte de ferronnerie Louis XVI, où mes oncles achevaient maintenant leur agape.
Même aventure avec un cirque à qui le conseil avait refusé le droit de camper sur le territoire de Reichbach : mon grand-père l'accueillit dans les hangars à bois qui s'étendaient derrière la maison.
Et mes oncles, devant leurs verres aux pieds cannelés et leur framboise, déliraient fraternellement au souvenir de la nuit illustre où tous ensemble étaient allés détacher les animaux et où, Mathias ayant ouvert la superbe porte clandestinement huilée, les adolescents étaient sortis, qui sur l'âne savant, qui sur le cheval dressé, qui sur le chameau, et mon père sur l'éléphant. Indifférents aux cris de leurs nouveaux maîtres, les animaux s'étaient enfuis dans la forêt ; il avait fallu mobiliser le village pour ramener au maire ses enfants couverts de contraventions...
Sur quoi, au passage du cirque suivant, il avait enfermé les enfants et accordé la même hospitalité.
Dans la vaste maison où tout un capharnaüm de la Compagnie des Indes dormait dans les pièces fermées de l'été, au bruit de cigales des scieries, un des cirques avait oublié un ara vert. Mon grand-père lui avait enseigné quatre mots, ironiquement peut-être : « Fais ce que dois. » Un des enfants était-il puni, il semblait que Casimir – le perroquet – devinât la faute ; dès que l'enfant passait a portée du perchoir, l'ara, ailes battantes : « Fais ce que doäs ! Fais-ce-que-doäs ! » Et l'enfant, les yeux en coulisse, de courir chercher du persil, poison pour les perroquets. Celui-ci le mangeait, engraissait, avait fini par l'aimer.
Pendant combien de soirs d'été cette cour s'était-elle endormie dans le son ralenti des scies et l'odeur du bois chaud, avec des passages furtifs de juifs dorés comme ceux de Rembrandt, des clowns en train d'attacher des ours, un kangourou en fuite à travers les piles monumentales des troncs ? Depuis qu'avait été rapporté là le corps de mon grand-père, l'ara toujours vivant, libre de son perchoir, voletant lourdement à travers les pièces obscures et, semblable à l'âme du mort, glapissait dans la solitude : « Fais ce que do-â-â-âs... »
Mon grand-père ne s'était pas trompé : l'héritier de son impérieuse rigueur, c'était bien l'absent, son frère Walter. Industriels ou commerçants, mes oncles respectaient en lui le grand professeur. (Mon père seul leur inspirait alors, peut-être, autant de considération.) Après une belle carrière d'historien, éclatante s'il n'eût été Alsacien, il avait organisé ces « Colloques de l'Altenburg » auxquels nul de ceux qui célébraient à Reichbach leur kermesse funèbre n'avait été convié, et dont le prestige social était grand à leurs yeux. Organisateur opiniâtre et sans doute malin, il avait réuni les fonds nécessaires pour racheter à quelques kilomètres de Sainte-Odile le prieuré historique de l'Altenburg. Chaque année, il y réunissait quelques-uns de ses collègues éminents, une quinzaine d'intellectuels de tous pays, et ses anciens élèves les plus doués. Des textes de Max Weber, de Stefan George, de Sorel, de Durkheim, de Freud étaient nés de ces colloques. Enfin – et ce n'était, pour mon père, ni sans intérêt ni sans prestige – Walter avait été jadis l'ami de Nietzsche.
Étrange personnage, entre le souvenir de Nietzsche et les anecdotes de cette table : il avait osé organiser après Agadir un entretien sur « Les patries au service de l'esprit » ; mais chacun de ses frères (et plus encore chacun de ses neveux) rappelait que tout enfant – c'était entre 1850 et 1860, l'Alsace appartenait encore à la France – il avait répondu à un curieux qui lui demandait « ce qu'il ferait plus tard » : « Je travaillerai à l'Académie française. – Que diable y feras-tu ? – Il y aurait M. Victor Hugo, M. de Lamartine, M. Cuvier, M. de Balzac... – Et toi ? – Moi, je serais derrière le pupitre. – Que diable ferais-tu derrière le pupitre ? – Moi ? Je leur dirais : “Recommencez-moi ça !” »
Mon père prétendait que l'Altenburg était né de ce vieux rêve, hélas ! irréalisé.
La semaine suivante il reçut une lettre de Walter : celui-ci venait de rentrer à l'Altenburg pour y diriger un colloque, et l'y attendait.
La bibliothèque de l'Altenburg était admirable. Un pilier central y poussait très haut les voûtes médiévales dans l'ombre où se perdaient les rayons de livres, car la salle n'était éclairée que par des lampes électriques fixées au-dessous des yeux. La nuit venait à travers une vaste verrière. Çà et là quelques sculptures gothiques, des photos de Tolstoï et de Nietzsche, une vitrine où se trouvaient les lettres de celui-ci à l'oncle Walter, un portrait de Montaigne, les masques de Pascal et de Beethoven (ces messieurs de la famille, pensa mon père). Dans une large niche, son oncle l'attendait derrière un bureau à l'aspect de table de cuisine, volontairement isolé – supporté par une estrade de bois haute d'une marche, qui lui permettait de dominer son interlocuteur : ainsi, d'une cellule orgueilleusement misérable, Philippe II dédaignait-il le vaisseau de l'Escurial.
Quand le train s'était arrêté, mon père avait vu Walter sur le quai : s'il ne le connaissait pas, il connaissait ses béquilles. Très droit, deux disciples près de lui, son oncle le regardait venir avec l'immobilité singulière dont il parait son infirmité ; un col très haut, une petite cravate noire étaient devenus distincts sous le léger macfarlane byronien qui cachait les genoux ; des lunettes d'or reposaient sur le nez cassé de Michel-Ange – Michel-Ange à la fin d'une longue carrière universitaire... Une bienvenue du meilleur style avait été aussitôt suivie de : « On se lève à huit heures. »
À l'étonnement de mon père, ils étaient partis à pied. Les disciples suivaient ; les lignes solennelles des sapins sous le ciel où le vent du mauvais été poussait une sombre charpie de nuages, le pas des chevaux et le grincement assourdi de la voiture qui suivait, s'accordaient à la marche silencieuse des béquilles caoutchoutées. À quatre cents mètres devant eux, le prieuré, vers quoi convergeaient les lignes sombres de la vallée, était apparu enfin, d'une beauté austère et massive. Walter Berger, calé sur sa béquille gauche, avait étendu le bras droit : « Voilà. » Et, modeste : « Une grange, une simple grange. Titien aussi, était marchand de bois... »
« C'est une grange... », avait-il répété, dédaignant toute réponse. Et ils étaient enfin montés dans la voiture.
Walter regardait les portraits à peine éclairés et les files de livres dans l'ombre, comme s'il eût attendu que ce cloître de la pensée mît mon père en état de grâce. La lumière éclairait sa face du dessous, en accentuait le caractère d'ébauche. Il avait posé ses lunettes, et cette lumière basse, marquant les reliefs, faisait apparaître le visage de son frère mort. C'était cet homme que mon grand-père, après quinze ans de rupture, avait voulu pour exécuteur testamentaire – et les revues qui parlaient du rôle de mon père en Orient, c'était pour les lui envoyer qu'il les avait achetées.
« J'aimais Dietrich », dit Walter de même qu'il eût accordé un honneur, mais non sans émotion.
Il y avait dans sa voix, de même que dans son regard, quelque chose d'absent – comme s'il eût craint d'être engagé par ses paroles, ou si ce qu'il allait dire l'eût à peine distrait d'une méditation. Pourtant, il interrogeait :
« Il avait préparé un poison, m'a-t-on rapporté, pour le cas où le véronal eût été... sans effet ?
– Le revolver était sous le traversin, le cran d'arrêt dégagé. »
Debout chaque semaine pendant tant d'années, à la même heure, au même lieu hors de l'église...
Walter faillit commencer une phrase, se tut, se décida enfin :
« Êtes-vous en état de m'éclairer – je dis seulement : m'éclairer – sur les raisons qui ont pu... pousser Dietrich à cet... accident ?
– Non.
« Je devrais même vous répondre : au contraire. L'avant-veille de sa mort, nous avons dîné ensemble ; le hasard a fait que nous avons parlé de Napoléon. Il m'a demandé, un peu ironiquement : “Si tu pouvais choisir une vie, laquelle choisirais-tu ? – Et vous ?” Il a réfléchi assez longtemps et tout à coup il a dit, avec gravité : “Eh bien, ma foi, quoi qu'il arrive, si je devais revivre une autre vie, je n'en voudrais pas une autre que celle de Dietrich Berger...”
– Je n'en voudrais pas une autre que celle de Dietrich Berger..., répéta Walter à mi-voix.
« Il est possible que l'homme tienne encore profondément à lui-même, alors qu'il est déjà séparé de la vie... »
Du dehors vinrent des cris idiots de poules, portés par le soir pluvieux. Walter étendit la main vers mon père, interrogativement :
« Et vous n'avez pas lieu de penser que pendant la journée qui a suivi, un... événement...
– Le suicide était dans le “quoi qu'il arrive”.
– Néanmoins, vous n'avez rien deviné ? (Je dis seulement : deviné...)
– J'étais persuadé que ceux qui parlent de suicide ne se tuent pas. »
« L'homme au monde, pensait mon père amèrement, à qui mes quelques instants de succès ont apporté le plus de joie ou de fierté... »
Walter murmura, du ton du souvenir, l'immobilité de sa bouche accentuée par la lumière basse :
« Il arrive pourtant qu'on reconnaisse la mort, quand elle a déjà frappé souvent...
– Je n'avais jamais vu mourir un homme auquel je tenais.
– Mais cet Orient... violent, agité...
– Je viens d'Asie centrale. La vie des musulmans est un hasard dans le destin universel : ils ne se suicident pas. J'en ai vu mourir beaucoup, mais ceux que j'ai vus mourir n'étaient pas mes amis. »
Dehors, les gouttes crépitaient sur les feuilles plates des fusains comme sur du papier ; à intervalles réguliers, une goutte plus lourde, tombant de quelque gouttière, sonnait.
« Quand j'étais enfant, dit Walter à mi-voix, j'avais grand-peur de la mort. Chaque année qui m'a rapproché d'elle m'a rapproché de l'indifférence à son égard... “Le soir de la vie apporte avec lui sa lampe”, a dit, je crois, Joubert. »
Mon père était certain que Walter mentait : il sentait affleurer l'angoisse.
« Pourquoi, demanda celui-ci, Dietrich a-t-il souhaité d'être enterré religieusement ? Cela est étrange – je dis seulement : étrange – et peu conciliable avec le suicide... Il n'ignorait pas que l'Église n'accepte les obsèques religieuses des suicidés que dans la mesure où elle admet leur... irresponsabilité... »
Il semblait jaloux de la résolution avec laquelle son frère était mort – et, en même temps, fier.
« L'irresponsabilité, dit mon père, n'était pas son fort. Mais après tout, il récusait l'Église, non les sacrements. »
Il hésita, poursuivit :
« Je crois ce qui s'est passé très douloureux. Vous savez que le testament était cacheté. La phrase : “Ma volonté formelle est d'être enterré religieusement”, était écrite sur une feuille libre, posée sur la table de chevet où se trouvait la strychnine ; mais le texte avait été d'abord : “Ma volonté formelle est de n'être pas enterré religieusement.” Il a barré la négation après coup, de surcharges nombreuses... Sans doute n'avait-il plus la force de déchirer le papier et d'écrire à nouveau.
– La crainte ?
– Ou la fin de la révolte : l'humilité.
– Et d'ailleurs, que savoir jamais ? Pour l'essentiel, l'homme est ce qu'il cache... »
Walter haussa les épaules et rapprocha ses mains, comme les enfants pour faire un pâté de sable :
« Un misérable petit tas de secrets...
– L'homme est ce qu'il fait ! » répondit mon père.
Par tempérament, ce qu'il appelait la psychologie-au-secret, comme il eût dit le vol-à-la-tire, l'irritait. À supposer que le suicide de mon grand-père eût une « cause », cette cause, fût-elle le plus banal ou le plus triste secret, était moins significative que le poison et le revolver – que la résolution par quoi il avait choisi la mort, une mort qui ressemblait à sa vie.
« Dans l'ombre du secret, reprit-il d'un ton plus modéré, les hommes sont un peu trop facilement égaux.
– Oui, vous êtes ce qu'on appelle, je crois, un homme d'action...
– Ce n'est pas l'action qui m'a fait comprendre que, pour l'essentiel, comme vous dites, l'homme est au-delà de ses secrets.
– Oui... Je sais : vous avez enseigné. Dans une civilisation comme la nôtre, l'enseignement et le sacerdoce, le service de l'esprit et celui de ce qu'on nomme Dieu, sont les dernières activités nobles de l'homme. »
Depuis la chambre funèbre mon père revoyait le lit, bouleversé par les hommes de l'hôpital qui venaient d'emporter le corps, et craintivement retapé par Jeanne, avec son creux semblable à celui des dormeurs ; l'électricité brûlait encore, comme si personne – ni lui-même – n'eût osé chasser la mort en tirant les rideaux. Dans l'armoire entrouverte il y avait un petit sapin d'anniversaire, avec tant de minuscules bougies... Un cendrier était posé sur la table de nuit : dedans, il y avait trois bouts de cigarette : mon grand-père avait fumé soit avant de prendre le véronal, soit avant de s'endormir. Sur le bord du cendrier, une fourmi courait. Elle avait continué en ligne droite son chemin, grimpé sur le revolver déposé là. À part une trompe d'auto lointaine et le clop-clop d'un fiacre dans la rue, mon père n'entendait que le bruit indifférent de la pendulette de voyage, pas arrêtée encore. Mécanique et vivant comme ce grattement, sur toute la terre s'étendait l'ordre des communautés d'insectes au-dessous de la mystérieuse liberté humaine. La mort était là, avec l'inquiétante lumière des ampoules électriques lorsqu'on devine le jour derrière les rideaux, et l'imperceptible trace que laissent ceux qui ont emporté les cadavres ; du côté des vivants venaient le bruit constant de la trompe, le pas du cheval qui s'éloignait, des cris d'oiseaux du matin, des voix humaines – étouffés, étrangers. À cette heure, vers Kaboul, vers Samarcande, cheminaient les caravanes d'ânes, sabots et battements perdus dans l'ennui musulman...
L'aventure humaine, la terre. Et tout cela, comme le destin achevé de son père, eût pu être autre... Il se sentait peu à peu envahi par un sentiment inconnu, comme il l'avait été, sur les hauts lieux nocturnes d'Asie, par la présence du sacré, tandis qu'autour de lui les ailes feutrées des petites chouettes des sables battaient en silence... C'était, beaucoup plus profonde, l'angoissante liberté de ce soir de Marseille où il regardait glisser les ombres dans une odeur ténue de cigarettes et d'absinthe – où l'Europe lui était si étrangère, où il la regardait comme, libéré du temps, il eût regardé glisser lentement une heure d'un lointain passé, avec tout son cortège insolite. Ainsi sentait-il maintenant devenir insolite la vie entière ; et il s'en trouvait tout à coup délivré – mystérieusement étranger à la terre et surpris par elle, comme il l'avait été par cette rue où les hommes de ma race retrouvée glissaient dans l'herbe verte...
Il avait enfin tiré les rideaux. Au-delà des volutes classiques de la vaste porte de fer, les feuilles étaient d'un vert vif de début d'été ; un peu plus bas commençaient les frondaisons sombres, jusqu'aux lignes des sapins presque noirs. Il regardait la multiplicité infinie de ce paysage banal, écoutait le long chuchotement de Reichbach qui s'éveillait, comme, enfant, il regardait derrière les constellations les étoiles de plus en plus petites, jusqu'à l'épuisement de ses yeux. Et de la simple présence des gens qui passaient là, hâtifs dans le soleil matinal, semblables et différents comme des feuilles, paraissait sourdre un secret qui ne venait pas seulement de la mort encore embusquée dans son dos, un secret qui était bien moins celui de la mort que celui de la vie – un secret qui n'eût pas été moins poignant si l'homme eût été immortel.
« J'ai connu ce... sentiment, dit Walter. Et il me semble parfois que je le retrouverai, quand je serai vieux... »
Mon père regardait cet homme de soixante-quinze ans qui disait : « Quand je serai vieux... » Walter fixa son regard sur le sien, leva la main :
« On m'a rapporté que vous aviez naguère consacré un de vos cours à mon ami Friedrich Nietzsche, auprès de ces... Turcs ? J'étais à Turin – à Turin, par hasard... – quand j'appris qu'il venait d'y devenir fou. Je ne l'avais pas vu : j'arrivais. Overbeck, prévenu, tomba, si j'ose dire, de Bâle chez moi : il devait emmener le malheureux d'urgence, et n'avait pas même d'argent pour les billets. Comme toujours ! Vous... connaissez le visage de Nietzsche (Walter indiqua le portrait derrière lui) ; mais les photographies ne transmettent pas son regard : il était d'une douceur féminine, malgré ses moustaches de... croque-mitaine. Ce regard n'existait plus... »
Sa tête était toujours immobile, sa voix toujours en retrait – comme s'il eût parlé, non pour mon père mais pour les livres et les photos illustres dans l'ombre, comme si aucun interlocuteur n'eût été tout à fait digne de le comprendre ; ou plutôt comme si les interlocuteurs qui eussent compris ce qu'il allait dire eussent été tous d'un autre temps, comme si nul, aujourd'hui, n'eût accepté de le comprendre, s'il n'eût plus parlé que par courtoisie, lassitude et devoir. Il y avait dans toute son attitude la même modestie orgueilleuse qu'exprimait son petit bureau surélevé.
« Quand Overbeck, bouleversé, avait crié “Friedrich !” le malheureux l'avait embrassé, et, aussitôt après, demandé d'une voix distraite : “Vous avez entendu parler de Friedrich Nietzsche ?” Overbeck le désignait maladroitement. “Moi ? non, moi, je suis bête... »
La main de Walter toujours levée imitait celle d'Overbeck. Mon père aimait Nietzsche plus que tout autre écrivain. Non pour sa prédication, mais pour l'incomparable générosité de l'intelligence qu'il trouvait en lui. Il écoutait, mal à l'aise.
« Puis, Friedrich avait parlé des solennités qu'on préparait pour lui. Hélas !... nous l'avons emmené. Par bonheur nous avions rencontré un ami d'Overbeck, un... dentiste, qui avait l'habitude des fous... Je n'avais pas beaucoup d'argent disponible, nous avons dû prendre des places de troisième classe... Le voyage était long, de Turin à Bâle. Le train était quasi plein de pauvres gens, d'ouvriers italiens. Les logeurs ne nous avaient pas laissé ignorer que Friedrich était sujet à des accès furieux. Enfin, nous avons trouvé trois places. Je suis resté debout dans le couloir, Overbeck s'est assis à la gauche de Friedrich ; Miescher, le dentiste, à sa droite ; à côté il y avait une paysanne. Elle ressemblait à Overbeck, le même visage de grand-mère... De son panier, une poule sortait sans cesse la tête ; la femme la renfonçait. C'était à s'emporter – je dis : à s'emporter ! Que devait-ce être pour un... malade ! J'attendais quelque incident déplorable.
« Le train s'engagea dans le tunnel du Saint-Gothard, qui venait d'être achevé. Son parcours durait alors trente-cinq minutes – trente-cinq minutes – et les wagons de troisième classe étaient sans lumière. Malgré le bruit de ferraille du train, j'entendais les coups de bec de la poule sur l'osier, et j'attendais. Que faire devant une crise survenue dans cette obscurité ? »
Sauf les lèvres plates qui bougeaient à peine, tout son visage était toujours immobile dans la lumière de théâtre ; mais sous sa voix, ponctuée par les gouttes qui tombaient des tuiles, grouillait tout ce qu'il y a de revanche dans certaines pitiés.
« Et tout à coup – vous... n'ignorez pas que nombre de textes de Friedrich étaient encore inédits – une voix commença de s'élever dans le noir, au-dessus du tintamarre des essieux. Friedrich chantait – avec une articulation normale, lui qui, dans la conversation, bredouillait – il chantait un poème inconnu de nous ; et c'était son dernier poème, Venise. Je n'aime guère la musique de Friedrich. Elle est médiocre. Mais ce chant était... eh bien, mon Dieu ! sublime.
« Il avait achevé bien avant que nous eussions quitté le tunnel. Quand nous sortîmes de l'obscurité, tout était comme auparavant. Comme auparavant... Tout cela était si... fortuit... Et Friedrich, bien plus inquiétant qu'un cadavre. C'était la vie – je dis simplement : la vie... Il se passait un... événement très singulier : le chant était aussi fort qu'elle. Je venais de découvrir quelque chose. Quelque chose d'important. Dans la prison dont parle Pascal, les hommes sont parvenus à tirer d'eux-mêmes une réponse qui envahit, si j'ose dire, d'immortalité, ceux qui en sont dignes. Et dans ce wagon... »
Il fit pour la première fois un geste un peu large, non de la main mais du poing, comme s'il eût épongé un tableau noir.
« Et dans ce wagon, voyez-vous, et quelquefois ensuite – je dis seulement : quelquefois... – le ciel étoilé m'a semblé aussi effacé par l'homme que nos pauvres destins sont effacés par le ciel étoilé... »
Il avait cessé de regarder mon père, que sa soudaine éloquence, apparemment distraite, troublait d'autant plus qu'elle était fort étrangère à notre famille. Mais déjà Walter avait repris l'étrange ton de dédain qui semblait s'adresser, par-delà mon père, à quelque interlocuteur invisible :
« Les amants comblés – on dit : comblés, je crois ? – opposent l'amour à la mort. Je ne l'ai pas éprouvé. Mais je sais que certaines œuvres résistent au vertige qui naît de la contemplation de nos morts, du ciel étoilé, de l'histoire... Il y en a quelques-unes ici. Non, pas ces gothiques ; vous... connaissez la tête du jeune homme du musée de l'Acropole ? La première sculpture qui ait représenté un visage humain, simplement un visage humain ; libéré des monstres... de la mort... des dieux. Ce jour-là, l'homme aussi a tiré l'homme de l'argile... Cette photographie, là, derrière vous. Il m'est advenu de la contempler après avoir longuement regardé dans un microscope... Le mystère de la matière ne l'atteint pas. »
L'infime et vaste crissement de la pluie de plus en plus fine sur les feuilles, semblable au bruit du papier brûlé qui se défroisse, venait du dehors ; la grosse goutte continuait à se former, à sonner en tombant dans une flaque, régulièrement. La voix de Walter devint plus retranchée encore :
« Le plus grand mystère n'est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres ; c'est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant. Et pas seulement des images... Des... enfin, vous voyez... »
Par quelque lucarne, le parfum de champignons des arbres ruisselants dans la nuit encore chaude entrait avec le crissement du silence forestier, se mêlait à la poussiéreuse odeur de reliures de la bibliothèque noyée d'obscurité. Dans l'esprit de mon père se mêlaient le chant de Nietzsche au-dessus du fracas des roues, le vieillard de Reichbach attendant la mort dans sa chambre aux rideaux tirés, le repas funèbre – le battement métallique des poignées du cercueil porté à dos d'hommes...
Ce privilège dont parlait Walter, qu'il était plus puissant contre le ciel que contre la douleur ! et peut-être eût-il eu raison d'un visage d'homme mort, si ce visage n'eût été un visage aimé... Pour Walter, l'homme n'était que le « misérable tas de secrets » fait pour nourrir ces œuvres qui entouraient jusqu'aux profondeurs de l'ombre sa face immobile ; pour mon père, tout le ciel étoilé était emprisonné dans le sentiment qui avait fait dire à un être déjà tout habité par le désir de mort, à la fin d'une vie douloureuse : « Si je devais choisir une autre vie, je choisirais la mienne... »
Walter tapotait des doigts le livre sur quoi ses mains étaient posées. Mon père revoyait le visage où le suicide n'était marqué que par une poignante sérénité, par l'effacement des rides, par l'angoissante jeunesse de la mort... Et il regardait devant lui le visage presque semblable, les forts méplats d'ombre, les yeux de verre immobiles, et sur la table, en pleine lumière, les mains frémissantes de Walter, les mêmes que les siennes quoique plus fortes, les mains de bûcherons des Berger de Reichbach, cordes et poils gris.
Mon père devait assister, mi par courtoisie, mi par curiosité, à un après-midi du colloque, et ne repartir que le soir. Le matin, un de ses cousins, factotum de Walter, obèse léger à cravate papillon qui rebondissait à travers les couloirs du prieuré comme un ballon joyeux, avait répondu à mon père, curieux des relations de son oncle avec Nietzsche : « Je crois que Walter jouait, peut-être pas tout à fait auprès de Nietzsche, mais dans ce milieu, le rôle du raseur utile : assez riche, capable d'intervenir pour une place, une pension... Il est à la fois avare et généreux (il n'y a pas que lui...).
« Il tire gloire de l'avoir ramené à Bâle, mais dans ces cas-là, on peut être ramené aussi par son concierge... Quant aux lettres qu'il a reçues de Nietzsche, orgueil de sa bibliothèque, et qu'il ne te communiquera jamais, ce sont, mon cher bon, des engueulades. »
Lorsque le colloque commença, mon père s'aperçut qu'il avait oublié à quel point les intellectuels sont une race. Parce que leur pensée recherche l'adhésion et non l'épreuve, parce qu'ils se réfèrent à la bibliothèque plus qu'à l'expérience ; mais la bibliothèque, après tout, est plus noble et moins bavarde que la vie... De la discussion – le colloque, qui devait durer six jours, avait pour thème la permanence de l'homme à travers les civilisations – vaine comme toutes les discussions idéologiques, et dont l'intérêt tenait à des monologues successifs, mon père retenait vaguement quelques éclairs. Un petit barbu hirsute perdu dans ses mèches blanches, comme une patte de chat dans une pelote de laine, avait dit : « Remarquez que les trois grands romans de la reconquête du monde ont été écrits, l'un par un ancien esclave, Cervantes, l'autre par un ancien bagnard, Dostoïevski, le troisième par un ancien condamné au pilori, Daniel Defoe. » Mais l'intervention du professeur Möllberg l'avait réellement intéressé.
Malgré son titre, Möllberg, depuis longtemps, n'enseignait plus l'ethnologie. Il venait d'achever une mission de trois ans en Afrique, du Sud-Est africain allemand au territoire des Garamantes contrôlé par les Turcs. Mon père avait eu l'occasion de faciliter sa mission, mais ne l'avait jamais rencontré. Crâne bosselé, yeux obliques, oreilles pointues, il ressemblait à un vampire du romantisme allemand, arrivé du royaume des contes dans un costume neuf. Il avait fait naître un intérêt passionné, lorsqu'il avait résumé certains de ses travaux relatifs aux sociétés protohistoriques :
« Au-dessus des prêtres-gouverneurs, était le roi. Sa puissance montait avec la lune : d'abord invisible, voilà qu'il commençait à se montrer quand paraissait le croissant, conférait les menues dignités... Enfin la pleine lune faisait de lui le vrai roi, le maître de la vie et de la mort. Alors, peint ou doré (avec, sans doute, l'aspect des rois précolombiens), paré du trésor royal, couché sur un lit élevé, il recevait les lavages sacrés, les bénédictions des prêtres. Il rendait la justice, faisait distribuer les vivres au peuple, adressait aux astres la prière solennelle du royaume. Parfait !
« La lune commençait à diminuer : il se cloîtrait dans le palais. Quand enfin venait l'époque des nuits sans lune, nul n'avait plus le droit de lui parler. Son nom, par tout le royaume, était interdit. Supprimé ! Le jour lui était refusé. Caché dans l'obscurité, même pour la reine, il perdait les prérogatives royales. Ne donnait plus d'ordres. Ne recevait ni n'envoyait de présents. Ne conservait de sa condition que cette réclusion sacrée. Dans le peuple entier, récolte, mariage, naissance étaient liés à ces événements.
« Les enfants nés pendant les jours sans lune étaient tués à leur naissance. »
Il avait levé un doigt sec, pointu comme ses oreilles.
« Les noces du roi et de la reine – toujours sa sœur, toujours ! – étaient célébrées sur une tour ; les rapports sexuels du roi et de ses autres femmes étaient liés au mouvement des astres. Comme la vie du roi était liée à la Lune, celle de la première reine l'était à Vénus – la planète, bien sûr !
« Maintenant, attention ! Quand Vénus, d'étoile du soir, devenait étoile du matin, tous les astrologues étaient à l'affût. Si c'était l'époque d'une éclipse de lune, on emmenait le roi et la reine dans une caverne de la montagne.
« Et on les étranglait.
« Ils ne l'ignoraient pas plus qu'un médecin cancéreux n'ignore comment finit le cancer : liés au ciel comme nous à nos virus. Presque tous les dignitaires les suivaient dans la mort. Ils mouraient de la mort du roi comme nous mourons d'une embolie.
« Le cadavre du roi était traité avec la tendresse la plus grande, jusqu'à ce qu'il ressuscitât avec le croissant sous la forme d'un nouveau roi.
« Et tout recommençait.
« Voilà. »
Dans cette salle pleine de livres jusqu'aux voûtes, il semblait que l'Afrique pensât à voix haute.
« Et tout cela affleure dans les temps historiques : vous savez qu'un représentant du roi était solennellement étranglé sur la grand-place de Babylone pour la naissance de l'année ; pendant ce temps-là le vrai roi, le Tout-Puissant, était déshabillé, humilié, battu dans un coin obscur du palais...
« Il n'est pas question que ce roi soit assimilable à un dieu, ni à un héros. Il était le roi comme la reine des termites est la reine. Cette civilisation vit dans une fatalité absolue. Le roi n'est pas sacrifié à un Dieu-Lune : il est à la fois lui-même et la lune, comme les hommes-panthères du Soudan sont à la fois eux-mêmes et panthères – et presque, tout bonnement, comme les enfants sont eux-mêmes et d'Artagnan.
« Nous sommes dans un domaine cosmique, dans le domaine antérieur aux religions. L'idée de création du monde n'est peut-être pas encore conçue. On tue dans l'éternel. Les dieux ne sont pas nés. »
Et, après une analyse des « grandes structures mentales » dont la succession formait à ses yeux l'aventure de l'humanité, il avait conclu :
« Qu'il s'agisse du lien avec le cosmos dans ces sociétés, ou de Dieu dans les civilisations, chaque structure mentale tient pour absolue, inattaquable, une évidence particulière qui ordonne la vie, et sans laquelle l'homme ne pourrait ni penser ni agir. (Évidence qui n'assure pas nécessairement à l'homme une vie meilleure, qui peut fort bien concourir à sa destruction, bien sûr !) Elle est à l'homme ce que l'aquarium est au poisson qui y nage. Elle ne vient pas de l'esprit. Elle n'a rien à voir avec la recherche de la vérité. C'est elle qui saisit et possède l'homme ; lui, ne la possède jamais tout entière. Mais peut-être les structures mentales disparaissent-elles sans retour comme le plésiosaure ; peut-être les civilisations ne sont-elles bonnes qu'à se succéder pour jeter l'homme au tonneau des Danaïdes ; peut-être l'aventure humaine ne se maintient-elle qu'au prix d'une implacable métamorphose ; alors, peu importe que les hommes se transmettent pour quelques siècles leurs concepts et leurs techniques : car l'homme est un hasard, et, pour l'essentiel, le monde est fait d'oubli. »
Il avait haussé les épaules et répété, en écho :
« D'oubli...
« L'homme fondamental est un rêve d'intellectuels relatif aux paysans : rêvez donc un peu à l'ouvrier fondamental ! Vous voulez que, pour le paysan, le monde ne soit pas fait d'oubli ? Ceux qui n'ont rien appris n'ont rien à oublier. Un sage paysan, je sais ce que c'est ; ce n'est certes pas l'homme fondamental ! il n'existe pas un homme fondamental, augmenté, selon les époques, de ce qu'il pense et croit : il y a l'homme qui pense et croit, ou rien. Tenez ! »
Il avait montré, sur le mur principal, là où jadis avait été sans doute un crucifix, une figure de proue soigneusement cirée, Atlante du style large et maladroit des figures marines, et au-dessous, deux saints gothiques du même bois sombre.
« Ces deux gothiques et cette figure de proue sont, vous le savez, du même bois. Mais sous ces formes il n'y a pas le noyer fondamental, il y a des bûches.
« Hors de la pensée, vous avez tantôt un chien, tantôt un tigre, un lion si vous y tenez : toujours une bête. Les hommes n'ont guère en commun que de dormir quand ils dorment sans rêves – et d'être morts. Qu'importe une permanence du néant, si l'acharnement des meilleurs n'atteint que le plus périssable...
– Cet acharnement du moins est durable, mon cher professeur, avait dit Walter. Quelque chose d'éternel demeure en l'homme – en l'homme qui pense... quelque chose que j'appellerai sa part divine : c'est son aptitude à mettre le monde en question...
– Sisyphe aussi est éternel ! »
L'entretien achevé, quelqu'un, dans l'immense couloir, avait demandé à Möllberg quand paraîtrait son manuscrit :
« Jamais. En somme, c'était un combat avec l'Afrique. Parfait ! Ses feuillets pendent aux basses branches d'arbres d'espèces diverses, entre Zanzibar et le Sahara. Selon l'usage, le vainqueur porte les dépouilles du vaincu. »
Mon père était parti à travers les champs. Ils s'étendaient derrière le prieuré entre deux masses de forêts, tachés des étoiles de chicorée sauvage du même bleu que le ciel du soir – un ciel maintenant aussi transparent que celui des hautes altitudes, où dérivaient des nuages éphémères. Tout ce qui montait de la terre reposait dans un calme rayonnant, baignait dans le poudroiement des débuts du crépuscule ; les feuilles brillaient encore dans l'air frémissant des derniers courants frais nés de l'herbe et des ronces. À Kaboul, à Koniach, rêvait mon père, il n'eût été parlé que de Dieu... Combien de fois, en Afghanistan, avait-il rêvé de ce qu'il voudrait d'abord retrouver ! Odeur de fumée des trains, de l'asphalte sous le soleil, des cafés dans le soir, ciel gris sur des cheminées, baignoires ! Redescendant du Pamir où les chameaux perdus appellent à travers les nuages, revenant des sables du Sud où des grillons plus gros que des écrevisses, dans les buissons d'épines, dressent au passage des caravanes leurs antennes sur leurs casques de chevaliers, il atteignait quelque ville couleur d'ossuaire. Sous la porte d'argile hérissée de poutres, rêvaient des cavaliers en haillons, jambes tendues sur les étriers ; au pied des habitations cachées comme les femmes, brillaient quelque crâne de cheval et des arêtes de poissons micacées dans le sable des rues sans fenêtres. Dehors, pas une feuille, et dedans, pas un meuble : les murs, le ciel, et Dieu. Après quelques mois d'Asie centrale, au trot sans fin des chevaux afghans, il rêvait de palissades bariolées d'affiches, ou de musées inépuisables, couverts de peintures jusqu'au plafond, comme les boutiques des marchands de tableaux dans les toiles hollandaises. Mais en retrouvant Marseille dans une poussière bleue semblable à celle qui, ce soir, montait du Rhin, il avait découvert que l'Europe, c'était des vitrines de magasins...
Certaines lui étaient demeurées familières : pharmacies, « bronzes d'art », boucheries, épiceries, marchands de fruits et de légumes (mais que la viande était rouge, les pêches petites et pâles !). D'autres le surprenaient quelques minutes : de pédicure, d'horloger, d'orthopédiste, de fleurs, de corsets, une de coiffeur avec l'inscription jamais vue : « chignons de chichis » – une de couronnes mortuaires... Dans un grand miroir, les femmes se regardaient au passage. Mon père avait maintenant le temps de les examiner ; surpris par leur déhanchement, par l'impudeur de ces robes collantes qu'il n'avait pas encore vues en Europe, et que l'Islam ignorait. Il se souvenait de cloches à froufrous, et retrouvait des odalisques à toques ou à grands chapeaux, dont les pieds entravés se déplaçaient comme les pieds mutilés des Chinoises, parmi ces bottines, toutes ces bottines ! au-dessous des pantalons à petits carreaux, des canotiers et des panamas... Aucune musulmane ne porte un chapeau. La familiarité de ces femmes avec leurs costumes de carnaval donnait à chaque visage entrevu la conviction distraite des visages de fous. Pourtant, l'Europe trouvait, dans l'absence du voile musulman, l'apparition des visages, une douloureuse pureté. Ce qui marquait ces faces n'était pas la nudité, mais le travail, l'inquiétude, le rire – la vie. Dévoilées.
Était-ce parce que la mode, en six ans, avait transformé les costumes, ou à cause d'une sourde hâte sous la nonchalance du soir ? Devant la race jadis familière que brouillait autour de lui le soir du Vieux-Port, avec ses cannes, ses mannequins à moustaches, ses tangos et ses navires de guerre au loin, il ne lui semblait pas seulement rentrer en Europe, mais aussi rentrer dans le temps. Jeté à quelque rive de néant ou d'éternité, il en contemplait la confuse coulée – aussi séparé d'elle que de ceux qui avaient passé, avec leurs angoisses oubliées et leurs contes perdus, dans les rues des premières dynasties de Bactres et de Babylone, dans les oasis dominées par les Tours du Silence. À travers la musique et l'odeur de pain chaud, des ménagères se hâtaient, un filet sous le bras ; un marchand de couleurs posait ses volets arlequins où s'attardait un dernier rayon ; la sirène d'un paquebot semblait appeler un commis en calotte qui rapportait un mannequin sur son dos, à l'intérieur d'un étroit magasin plein d'ombres – sur la terre, vers la fin du second millénaire de l'ère chrétienne...
Le soleil se couchait sur l'Alsace, allumant les pommes rouges des pommiers. Combien d'interrogations successives avaient été poussées, avec la même passion, sous les voûtes de ce prieuré ! Vaine pensée, vergers aux inépuisables renaissances, que toujours la même angoisse éclaire comme un même soleil ! Pensée de jadis, d'Afrique, d'Asie, pensée de ce jour d'été pluvieux et ensoleillé, si accidentelle, si insolite – comme la race blanche dans le soir de Marseille, comme la race des hommes derrière la fenêtre de la chambre mortuaire, le bouleversant et banal mystère de la vie dans le jour inquiet de l'aube...
Il avait atteint les grands arbres : sapins déjà pleins de nuit, une goutte encore transparente à l'extrémité de chaque aiguille ; tilleuls tout bruissants de moineaux. Les plus beaux étaient deux noyers : il se souvint des statues de la bibliothèque.
La plénitude des arbres séculaires émanait de leur masse, mais l'effort par quoi sortaient de leurs énormes troncs les branches tordues, l'épanouissement en feuilles sombres de ce bois, si vieux et si lourd qu'il semblait s'enfoncer dans la terre et non s'en arracher, imposaient à la fois l'idée d'une volonté et d'une métamorphose sans fin. Entre eux les collines dévalaient jusqu'au Rhin ; ils encadraient la cathédrale de Strasbourg très loin dans le crépuscule heureux, comme tant d'autres troncs encadraient d'autres cathédrales dans les champs d'Occident. Et cette tour dressée dans son oraison d'amputé, toute la patience et le travail humains développés en vagues de vignes jusqu'au fleuve n'étaient qu'un décor du soir autour de la séculaire poussée du bois vivant, des deux jets drus et noueux qui arrachaient les forces de la terre pour les déployer en ramures. Le soleil très bas poussait leur ombre jusqu'à l'autre côté de la vallée, comme deux épais rayons. Mon père pensait aux deux saints, à l'Atlante ; le bois convulsé de ces noyers, au lieu de supporter le fardeau du monde, s'épanouissait dans une vie éternelle en leurs feuilles vernies sur le ciel et leurs noix presque mûres, en toute leur masse solennelle au-dessus du large anneau des jeunes pousses et des noix mortes de l'hiver. « Les civilisations ou l'animal, comme les statues ou les bûches... » Entre les statues et les bûches, il y avait les arbres, et leur dessin obscur comme celui de la vie. Et l'Atlante, et les faces des saints ravagées de ferveur gothique s'y perdaient comme l'esprit, comme tout ce que mon père venait d'entendre – ensevelis dans l'ombre de cette statue indulgente que se sculptaient à elles-mêmes les forces de la terre, et que le soleil au ras des collines étendait sur l'angoisse des hommes jusqu'à l'horizon.
Il y avait quarante ans que l'Europe n'avait pas connu la guerre.
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