Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 2
2
1934-1950-1965
Ici, je n'attends de retrouver que l'art, et la mort.
Il est rare que des Mémoires nous apportent la rencontre entre l'auteur et les idées qui vont envahir ou conduire sa vie. Gide nous explique comment il s'est découvert pédéraste, mais c'est son biographe qui tente de nous expliquer comment il s'est découvert artiste. Or, dans mon esprit – dans l'esprit de la plupart des intellectuels –, il est des idées dont la rencontre est aussi présente que celle des êtres. J'emploie à dessein le mot rencontre, parce que la réflexion s'élaborera plus tard, se développera plus tard. Pourtant nous pressentons aussitôt la fécondité de ces idées, que l'on appelait jadis inspirations. Et j'ai rencontré en Égypte celles qui, des années durant, ont ordonné ma réflexion sur l'art.
La première est née du Sphinx. Il n'était pas complètement dégagé. Il n'était plus enterré comme en 1934, mais il parlait encore le grand langage des ruines, qui sont en train de se muer en sites archéologiques. C'est en 1955, que j'avais écrit devant lui :
« La dégradation, en poussant ses traits à la limite de l'informe, leur donne l'accent des pierres-du-diable et des montagnes sacrées ; les retombées de la coiffure encadrent, les ailes des casques barbares, la vaste face usée qu'efface encore l'approche de la nuit. C'est l'heure où les plus vieilles formes gouvernées raniment le lieu où les dieux parlaient, chassent l'informe immensité, et ordonnent les constellations qui semblent ne sortir de la nuit que pour graviter autour d'elles.
« Qu'y a-t-il donc de commun entre la communion dont la pénombre médiévale emplit les nefs, et le sceau dont les ensembles égyptiens ont marqué l'immensité : entre toutes les formes qui captèrent leur part d'insaisissable ? Pour toutes, à des degrés divers, le réel est apparence ; et autre chose existe, qui n'est pas apparence et ne s'appelle pas toujours Dieu. L'accord de l'éternelle dérive de l'homme avec ce qui le gouverne ou l'ignore leur donne leur force et leur accent : la coiffure anguleuse du Sphinx s'accorde aux Pyramides, mais ces formes géantes montent ensemble de la petite chambre funéraire qu'elles recouvrent, du cadavre embaumé qu'elles avaient pour mission d'unir à l'éternité. »
C'est alors que je distinguai deux langages que j'entendais ensemble depuis trente ans. Celui de l'apparence, celui d'une foule qui avait sans doute ressemblé à ce que je voyais au Caire : langage de l'éphémère. Et celui de la Vérité, langage de l'éternel et du sacré. Sans doute l'Égypte découvrit-elle l'inconnu dans l'homme comme le découvrent les paysans hindous, mais le symbole de son éternité n'est pas un rival de Çiva qui reprend, sur le corps écrasé de son dernier ennemi, sa danse cosmique dans les constellations : c'est le Sphinx. Il est une chimère, et les mutilations qui en font une colossale tête de mort accroissent encore son irréalité. Mais je découvrais que c'est vrai aussi des cathédrales, des grottes de l'Inde et de la Chine ; et que l'art n'est pas une dépendance des peuples de l'éphémère, de leurs maisons et de leurs meubles, mais de la Vérité qu'ils ont créée tour à tour. Il ne dépend pas du tombeau, mais il dépend de l'éternel. Tout art sacré s'oppose à la mort, parce qu'il ne décore pas sa civilisation, mais l'exprime selon sa valeur suprême. Je n'entendais pas alors le mot : sacré, avec un son funèbre. La Victoire grecque m'apparaissait comme un sphinx du matin. Seuls durent les réalismes d'outre-monde, et je découvrais que, pris en bloc, même l'art moderne est un animal fabuleux. J'allais le découvrir pendant dix ans...
En ce temps, le Sphinx dominait de haut le village et le petit temple. Ses pattes disparaissaient encore dans la terre, ce qui lui donnait l'âme des montagnes sculptées. Mais les ruines, les vraies ruines qui unissaient les temples éboulés aux prisons abandonnées de Piranèse, dont les gibets soutiennent des lanternes colossales, se transforment peu à peu en sites archéologiques. Nous ne reverrons jamais le Sphinx enseveli, quelques soldats juchés sur ses oreilles comme ceux de Bonaparte ou de Nelson ; ni l'Athènes « qui n'était plus, hélas ! qu'un village albanais ! » Nous ne verrons plus longtemps les sphinx enfoncés jusqu'au cou dans le désert nubien, ni ceux que le vent de sable a rongés à tel point que leur tête ressemble aux souches des plus vieux oliviers...
Dans la Grande Pyramide, la chambre funéraire du pharaon est aujourd'hui accessible.
On disait qu'Hitler s'en était inspiré pour la chambre dans laquelle il se recueillait, à Nuremberg, avant ses discours du stade. Les piliers du monument nazi ressemblent, en effet, à ceux du temple de Granit, dégagé en avant du Sphinx. Mais le chemin qui conduit au tombeau du pharaon n'a rien de commun avec celui que jalonnaient les piliers géométriques de Nuremberg, C'est d'abord le confus labyrinthe dégagé par les pilleurs de tombes. Pilleurs modernes, pilleurs islamiques au service des califes fous, et surtout, pilleurs antiques qui tâtonnaient vers l'or de la mort sous leurs torches grésillantes... Leur chemin est fait d'interstices entre les pierres rapprochées, comme les couloirs préhistoriques, et l'on s'attend à deviner sur les rochers les bisons effacés de Font-de-Gaume, des millénaires informes, lorsque apparaît l'abrupte galerie pharaonique où l'on ne peut pénétrer debout, et qui monte droit dans la nuit. En haute Égypte, à la fin de galeries plus étroites que celles-ci, on a trouvé les squelettes de pilleurs de trésors qui n'avaient pu se retourner, coincés entre les parois hérissées de petits crocodiles momifiés, superposés comme des bouteilles...
Le destin n'a cessé de mêler les dominos des sarcophages royaux, avec ses gestes d'aveugle. À Thèbes comme ici. Sous la XXII e dynastie, les momies des grands rois thébains avaient été réemmaillotées et rassemblées dans quelques tombes, par les soins des prêtres. À la fin du XIXe siècle, on découvrit « trente-trois rois, reines, princes et premiers prophètes d'Amon – et dix personnages d'importance secondaire... ». Un bateau remonta le Nil, chargé de pharaons ; à son passage, les femmes échevelées hurlaient comme aux funérailles. Pendant les transferts, maints corps avaient été placés dans des cercueils qui n'étaient pas les leurs. Et parmi les couvercles des cercueils retrouvés, il y avait celui de Ramsès...
L'année dernière, je suis allé inspecter le domaine des ombres abandonnées de Versailles. La Petite Venise où habitaient les gondoliers de Grand Canal, les vestiges des ménageries avec leurs animaux de pierre et ceux du labyrinthe avec leurs chimères de plomb, le minuscule théâtre de Trianon où Marie-Antoinette joua Le Barbier de Séville devant ses amis (et Beaumarchais, reconduit ensuite à la Bastille). Les réserves destinées aux décors de ce théâtre si petit sont grandes. Il semblait qu'on n'en eût pas ouvert les portes depuis la Révolution. Une petite fille aux nattes comme de menues cornes nous apporta une énorme clef. Les ouvriers parvinrent à tirer les vantaux. Dans les quintes de toux, une explosion de poussière emplit la cour où les femmes de nos adjudants font pousser des géraniums sur leurs fenêtres ; et un timon auquel des toiles d'araignée pendaient comme les voiles des galères de la mort s'abattit sur le pavé en faisant sauter, entre les dindons, tout un peuple d'amours noirs aux ailes argentées.
« Il y a cinquante ans qu'on le cherche aux Invalides ! cria le conservateur : c'est le char funèbre de Napoléon ! »
Nettoyé, il ne ressemble plus qu'au corbillard que précéda Berlioz aux grands cheveux secoués par le vent d'hiver, derrière les trente-six caparaçons noirs... Et dans ce couloir qui monte droit dans la nuit, si près des Pyramides de Bonaparte, je pense au jour où Napoléon dépouilla les ballots du premier courrier de Sainte-Hélène – pour y trouver, à la place des journaux attendus, les liasses de lettres d'amour des femmes qui lui proposaient de partager sa vie...
Voici la chambre funèbre, dont la majesté tient aux proportions, à la géniale rigueur de l'architecture – ces pierres, comme celles des monuments mexicains semblent taillées au rasoir – et au caractère maléfiquement clos du lieu. Nous montons depuis longtemps, et l'air est raréfié comme celui des abris atomiques. Mais les chambres des abris se trouvent au fond de cavernes dont les piliers sans fin perdent leurs ogives préadamites dans les ténèbres, avec les phares de quelque auto insolite sur les gants à crispin blanc d'un soldat immobile. Ici, la pyramide qui nous enserre magnifie de son étouffante géométrie la pureté de la chambre funéraire et celle de la mort. Le sarcophage a été détruit ou dérobé jadis ; son absence, proclamée par la cuve ruinée, s'accorde mieux à ces murs incorruptibles que ne ferait sa présence. On pense au conte de l'Inde dans lequel un prince fait construire pendant tant d'années, après la mort de la femme qu'il aimait, le plus beau tombeau du monde. Le monument achevé, on apporte le cercueil, qui détruit l'harmonie de la chambre funéraire : « Enlevez cela... », dit le prince. Ici le tombeau suffit : c'est le tombeau de la Mort. Nos cavernes, avec leurs silex taillés et leurs propulseurs, nous rappellent que l'homme a inventé l'outil – mais c'est l'Égypte qui nous rappelle qu'il a inventé le tombeau.
On descendait dans la chambre d'Hitler par un escalier en colimaçon, de marbre gris je crois. Près des remparts encore debout qui ceinturaient Nuremberg concassée où nos chars ne retrouvaient plus même les places publiques, des squelettes nous avaient accueillis à un balcon : ceux du musée d'Histoire naturelle, dont un obus avait soufflé les vitrines. Le stade n'était pas détruit. Les avancées latérales sur lesquelles brûlaient les feux tandis que parlait Hitler, la tribune, et même le couloir monumental semblable au temple de Granit, étaient encore debout. Des morceaux tordus de l'aigle de bronze du fronton jonchaient le sol ravagé naguère par les démons et les dieux de l'Allemagne, comme si le Troisième Reich s'était éteint avec les hauts faisceaux des phares qui avaient barré le ciel noir à l'heure où s'allumaient les feux. Silence de l'après-midi, le silence des villes détruites dont on a enterré les cadavres. Nous nous engageâmes dans l'escalier en colimaçon, craignant confusément qu'il ne fût miné. Bientôt nos torches électriques furent inutiles : une lueur rouge venait des profondeurs. Un faible chœur montait vers nous comme la voix de cet infime incendie. Il semblait que la terre de la ville hantée, celle des Cavaliers de l'Apocalypse et des souvenirs hitlériens, eût voulu conserver un écho du grand fléau, de la flamboyante traînée qui avait ravagé l'Europe jusqu'à Stalingrad et qui embrasait alors Berlin : réservoirs d'essence comme des bûchers de dieux hindous avec leurs noirs panaches de dix kilomètres, fermes dont la neige reflétait l'incendie au fond de la nuit, villes sous les bombes au phosphore. Nous descendions vers la lueur immobile, sacrée comme ces flammes que j'ai vues dans la solitude des montagnes de Perse où s'élevaient jadis les autels des mages. Il nous semblait descendre, non vers le bureau vaguement mythologique du dictateur, mais vers un sanctuaire du feu qui pendant des années l'avait accompagné comme le bûcher patient attendait Hercule. Il l'attendait en chantant, non avec la voix crépitante des flammes, mais avec le murmure qui accompagne l'incandescence du four du boulanger. Et ce chant nous pénétrait comme une lointaine bénédiction. L'horreur que nous connaissions trop (nous avions ouvert des camps d'extermination) était restée sur le stade avec les villes transformées en tas de cailloux et les morceaux déchiquetés du grand aigle de bronze. Ici, un crépuscule sans hommes chantait, dans les profondeurs de la terre, son inexplicable berceuse pour la mort de l'Allemagne.
Nous descendions. Au-delà des dernières marches qui semblaient couvrir les débris d'un vaste miroir rouge – amoncellement de boîtes de sardines ouvertes éclairées par des lampes électriques à petits abat-jour cramoisis, celles d'Hitler ? – une cohue de soldats noirs arrivés avec la première unité américaine improvisaient une danse rituelle en chantant à bouche fermée un admirable spiritual. Chant des plantations à la tombée du soir, mélopée de la détresse inventée jadis par quelque esclave du Sud en écoutant les pagayeurs, et qui nous parvenait encore, perdue, lorsque nous rejoignîmes les pylônes géométriques imités de ceux du temple de Granit...
C'est le temple de Granit, qui est là, ou plutôt l'Égypte éternelle. Le destin d'Hitler la traverse comme la foudre devenue folle. Erwache, Deutschland ! chansons des jeunes soldats hitlériens sur nos routes de juin, dans les dahlias et la poussière... Sa maîtresse anglaise qui répondait à : « Comment as-tu pu coucher avec ce gorille ! – Laisse-moi, idiot ! De tous mes amants, c'était le plus drôle : jamais je ne me suis amusée autant qu'en jouant à cache-cache à Berchtesgaden ! » Le lion de pierre rapporté par Leclerc, et dont nous ne savions que faire ; sans doute repose-t-il de guingois dans une des réserves du Louvre. Le récit de l'ambassadeur d'Allemagne : l'un des pires jours, Goebbels va faire un discours aux généraux qui partent pour le front russe, et leur rappelle le miracle de Brandebourg : Frédéric, prêt à se suicider, apprenant la mort de la tsarine. « Où est la tsarine ? » demande l'un des généraux. Goebbels rentre au ministère, où la garde l'attend sur le perron avec des torches : « Que se passe-t-il ? – Le président Roosevelt est mort. » Et l'ancien psychiatre de Hitler, celui qui affirmait distraitement avoir découvert la clef de la cruauté pendant qu'on le torturait, nous disant à Groethuysen, Gide et moi, avant la guerre : « Il est obsédé par les Hohenzollern. Il m'a dit : Je ferai la guerre. Je la perdrai. Mais moi, je n'irai pas scier du bois à Doorn. » La fin du rival du dernier empereur : son bunker se trouvait à côté du Tiergarten : le jour de sa mort, les vivres parachutés lui ont été apportés par un gardien du zoo... La croix gammée sur Varsovie, sur Paris, sur l'Acropole. Les villes allemandes avec le drapeau blanc des draps à toutes les fenêtres, pendant des centaines de kilomètres... Quelques années fulgurantes à travers la lueur rougeâtre de Nuremberg, à travers l'indifférente obscurité des Pyramides... L'Empire.
Lorsque, quittant le couloir des pilleurs de tombes, je retrouve le Nil et le sable, ma mémoire m'apporte sous les squelettes accrochés aux balcons, seule et cahotante dans la pierraille de Nuremberg déserte, une grosse cycliste souriante au guidon chargé de lilas...
Au Caire, les flamboyants sont en fleur. Cette couleur qui évoque les « pays chauds » comme l'odeur de l'opium évoquait la Chine, je l'avais presque oubliée ; comme j'avais oublié que je n'ai jamais vu ces pays en cette saison. Acacias roses, dégringolades de bougainvillées, et les trois fleurs cramoisies d'un grenadier dans une cour ocre, comme à Ispahan...
Voici le musée. Il y a trente ans, s'étendait devant lui une de ces places désertiques que l'Angleterre, pourtant experte en gazons, avait apportées à l'Islam. Sa poussière dormante s'accordait aux ombres qui vinrent une nuit, l'une après l'autre, me proposer distraitement des photos obscènes – comme elle s'accordait au vieux Shepheard's Hotel que je regagnai avant de repartir à l'aube, au temps où Corniglion et moi allions chercher les ruines de Saba. Dans un monde de peluche et de poussière, les colosses d'Akhnaton y surgissaient du rouge pompéien des murs avec une force insolite, en marge d'un peuple somnambule, de ses pachas fêtards et de sa ville des Morts.
Je suis revenu il y a dix ans ; j'ai retrouvé le musée de la poussière et la place désertique. Elle est aujourd'hui la place de la Libération ; le nouveau Caire véhément dresse autour de moi ses courts gratte-ciel, et son énorme hôtel Hilton qui oppose sa propre Égypte au lent tournoiement de deux éperviers d'Horus. Au fond de la place où jubilent des jets d'eau, la même présence spirituelle emplit ces salles qui seraient provinciales si elles ne rassemblaient quelques-unes des œuvres majeures de l'humanité – une présence spirituelle, et quelque chose de plus trouble. Lors de son inauguration, vers 1900, les journalistes virent soudain s'enfuir les officiels en fez et en redingote, discours coupés : la momie de Ramsès, sorcier tragique à tête d'ara, mèche blanche au vent, abaissait lentement son bras vers eux...
Un rayon de soleil, atteignant la momie et dilatant l'articulation, avait libéré l'avant-bras, jadis chargé du sceptre.
Combien ai-je visité de musées abandonnés dans la peluche rongée, depuis ceux des colonies anglaises où les oiseaux empaillés regardent tourner les immobiles Danses de mort, jusqu'aux collections bretonnes où s'accumulent les maquettes des bateaux que les capitaines soumettaient aux armateurs, comme celles que m'a léguées mon grand-père ? Le petit musée gaulois dont j'ai oublié le nom, dans sa floraison d'aubépines si simples qu'elles ont l'air celtiques, et qui semblent jaillir d'une terre nourrie des quarante mille mains coupées par César ; et le peuple étrusque du musée de Volterra, toutes ses ombres serrées sur de petites terrasses en fleurs comme pour un jugement dernier que le Juge aurait oublié (à la cantonade, les cris du marché) ; et les villas siciliennes dont les bossus à tricornes descendent sans doute des murs pour s'assembler avec les oiseaux de nuit. Ces samouraïs en costume de cour, que l'on peut voir seulement de dos au palais de Kyoto, mais dont les mannequins tremblent imperceptiblement au bruit calculé du parquet, qui devait alerter les gardes de l'Empereur... Et le musée des costumes de Téhéran, ses figures de cire qui se dégagent de l'obscurité avec leurs gestes de cadavres pendant que le marchand de thé voisin ouvre une à une les fenêtres fermées depuis toujours, comme si la Perse de Gobineau continuait un conciliabule dans l'ombre où des enfants de cire à hauts bonnets tissent des tapis qu'ils n'achèveront jamais. Et le patio de l'ancien musée de Mexico : la Monnaie construite par les vice-rois, où les dieux aztèques dont le nouveau musée n'a pas voulu, punis, le nez contre le mur sous les arcades, entourent le jardin redevenu sauvage. Et au Caire même, la maison de la Crétoise, avec ses divans dans les moucharabiehs et, au centre d'un salon délirant hérité de Méhémet Ali, dans une cage en forme de mosquée, un oiseau des Iles déplumé comme un minuscule vautour, que le gardien remontait – et qui chantait...
J'aime les musées farfelus, parce qu'ils jouent avec l'éternité. Aucun n'approchait de notre vieux Trocadéro, où l'on voyait les icônes d'Abyssinie en s'accroupissant et en allumant un briquet – de notre Trocadéro, ou plutôt de ses réserves. Je crois que l'aquarium, en bas, existait déjà ; et les sculptures semblaient glisser dans la pénombre du grenier comme les poissons tristes. Les pièces capitales (entre toutes, les khmères et les précolombiennes : c'était avant la mission Dakar-Djibouti) avaient été sauvées par un zouave passionné de fétiches, et qui avait, dit-on, calligraphié « Art breton » en si belle ronde sous les chefs-d'œuvre mexicains, que nul n'eût osé (les parlementaires bretons aidant ?) les déloger de ces combles. Les mannequins qui avaient jadis porté les costumes imaginaires des sauvages et des mandarins étaient calés dans les coins, un flamboyant casque de plumes des Hawaii sur une tête, ou un sceptre de jade dans une main de bois. Et sur les fils de fer tendus à travers ce grenier absurdement imité de celui d'un palais de Cadix, parmi des épingles à linge comme des hirondelles sur les fils télégraphiques, une poussiéreuse dépouille de plumes couleur de turquoise et de corail pendait comme le cadavre de l'Oiseau des Contes, au-dessus de la seule étiquette entourée de papier doré : « Diadème de Montezuma ».
Le musée du Caire est frère de ces lieux hantés. Il a fallu rapprocher ses sarcophages pour faire place aux dorures de Tout Ankh Amon. Les étiquettes ont jauni. Les chefs-d'œuvre s'alignent comme des figures de bazar. Mais voici les compagnons des bossus à tricornes, des squelettes mexicains en sucre, du diadème de Montezuma : les sarcophages de carton rose, toute la confiserie dans laquelle se décomposa l'Egypte hellénistique, s'accumulent en vrac avec les portraits du Fayoum et les têtes d'Antinoé encore collées à leur suaire, dans des salles désertes. Ô soldats de l'Islam creusant des rigoles pour les églantines de Saladin, soldats de Napoléon creusant les dunes pour y trouver des pharaons – et déterrant ces Horus costumés en Arlequins, ces grandes figures de carton aux yeux d'hypnose ! Une princesse à tête de folle perd dans le sable les écailles incarnates de son costume de lancier du Bengale, pour que la rigole atteigne les rosiers tartares...
Les touristes partent chez Tout Ankh Amon, après un regard aux crocodiles affalés sur les armoires. Autour du mobilier funéraire doré, ordonné, consternant, le musée n'est plus qu'un garde-meuble royal.
Dans la vraie tombe, à Thèbes, tous ces meubles en vrac, ces sarcophages d'or emboîtés dans les autres, étaient veillés par l'exemplaire Anubis noir qui symbolise le roi au moment où il sort de la mort pour entrer dans la nuit éternelle. Les fresques à fond jaune, presque populaires, peintes en hâte (nul n'avait prévu la mort du jeune pharaon) à côté de celles qui alignent les singes du Soleil, ont un accent bien différent de celui du luxe funéraire. La tradition veut que les archéologues qui découvrirent ce tombeau soient morts de mort mystérieuse ou violente, mais les animaux qui y sont entrés avec les hommes ont proliféré : sur les fresques jaunes, les compagnons éternels du pharaon n'ont plus de pieds, car les rats les ont grattés au passage. La coupe d'albâtre, presque banale au musée, on l'a trouvée à l'entrée du couloir, orientée vers la vallée des Rois : « Puisses-tu boire pour l'éternité, tourné vers Thèbes que tu avais élue... » Mais voici les bleuets séchés qui ont permis de savoir que Tout Ankh Amon est mort en mars ou en avril, et la boîte à jouets de son enfance...
Repas des morts, étiquettes écrites avec autant de soin que furent composées ces offrandes. Ici, les volailles, les oignons et les raisins de pierre ; là, les menus de festins sans convives (l'Égypte ne figure les repas qu'à l'époque d'Amarna) avec des pigeons et des cailles. Il y a là une gastronomie méticuleuse et japonaise, mais bien davantage l'invisible main qui offre pour la dernière fois les présents de la terre. Sur toute cette poussière de néant, passe le geste attentif et retenu par lequel les mères posaient les jouets dans les tombeaux des enfants. Voici le pain triangulaire des morts, et toutes ces graines dont on dit qu'elles germent lorsqu'on les plante, et ces « fleurs momifiées », que nous ne distinguons plus de leurs feuilles brunes. Pourquoi ces bouquets plats sont-ils si émouvants ? Est-ce parce que les fleurs apportent partout aux morts la perfection de l'éphémère, alors qu'on les préparait ici pour l'éternité ?
Voici un collier de chien en cuir rose, les « scarabées de cœur » que l'on posait sur la poitrine du défunt pour adjurer son cœur de ne pas l'accuser devant les Juges divins ; voici le scarabée qui commémore soigneusement le massacre de cent deux lions par Aménophis III, voici la cuiller à toilette ornée d'un chacal d'or qui porte un poisson dans sa gueule ; le coussin de duvet d'une princesse enfant ; la figurine bleue portée au cou des femmes, dont l'inscription dit : « Lève-toi, et lie celui que je regarde pour qu'il soit mon amant. » Elle porte la date : e 1965, XII Empire. La symétrie dans le temps me fait depuis longtemps rêver. Quels ont été les événements de 1965 avant Jésus-Christ ? Voici les castagnettes et les damiers, la tortue de bois où sont piquées des épingles à tête de chat ; voici les momies d'ibis, de singes, de crocodiles de cinq mètres et de poissons aha qui semblent inventés par Jari voici celle de la gazelle « qui a appartenu à une princesse de la XXIe dynastie ». Et les étiquettes calligraphiées par un poète rival du zouave du musée du Trocadéro : « Bouteilles en bois provenant d'une cachette d'embaumeur – magnifique instrument fourchu – objets d'usage inconnu – squelette de la plus ancienne jument, XVIII e dynastie – sarcophage d'un frère de Ramsès II, mais les os retrouvés sont ceux d'un bossu – petite boîte ayant appartenu à Sa Majesté (laquelle ?) lorsqu'Elle était encore enfant – boucle de cheveux de la reine Tyi : c'est tout ce qui subsiste de cette grande reine. » Plus loin, les sarcophages dont le mort doit tirer ou pousser les verrous, peints pour ses voyages ou son repos ; les miroirs dans lesquels se regardaient les morts ; et, dans une vitrine banale, le clou d'or qui servait à fermer le cercueil des rois.
L'Égypte a le goût oriental de l'or, mais le peuple du musée est d'ocre, de pierre et de turquoise sur le fond de sable du désert, comme les villes persanes...
Voici maintenant les oiseaux à tête humaine, images des âmes. Möllberg, aux oreilles pointues, disait que l'Égypte avait inventé l'âme. Elle a plus sûrement inventé la sérénité. Car le sentiment que je retrouve ici ne se confond pas avec le sentiment de la mort. Pas même avec la contagion de la sérénité funèbre que j'ai connue jadis à Thèbes. Le mot mort me gêne, avec son battement de gong. L'âme d'une religion ne se transmet que par ses survivants – et les religions de l'Orient ancien ont été effacées par l'islam. J'ignore l'Égypte antique aussi radicalement qu'ignorerait l'amour, quelles que fussent ses lectures, un homme qui ne l'aurait pas éprouvé ; aussi radicalement que chacun ignore la mort. Ce que je connais, ce sont ces figures que je contemple au passage... L'Europe a fait d'elles un peuple de cadavres parce que les compagnons de Bonaparte comparaient d'instinct les sculpteurs de Memphis avec Michel-Ange, Canova ou Praxitèle, alors que je les compare avec leurs rivaux des grottes sacrées, et d'abord avec nos sculpteurs romans. En face de nos statues-colonnes, que devient la rigidité cadavérique dont le Livre des morts sembla garant ? Si les Scribes accroupis devant lesquels je passe imitaient la vie, ils seraient certainement des cadavres. Nous n'avons vu cette sculpture, que nous étudiions depuis un siècle, qu'au temps de Cézanne. Baudelaire parlait encore de la naïveté égyptienne. Même sculptées à flanc de montagne, et gainées dans des robes qui les enserrent comme des bandelettes, les reines d'Égypte, rapprochées des Reines et des Vierges de Chartres, ont des courbes d'amphore.
Il n'y a pas de baroque égyptien, il y a une décomposition du style égyptien. Presque étranger à toute histoire, il agit pendant trois millénaires, comme une même phosphorescence, sur les formes qu'il unit dans la même éternité. La raideur est un langage. Sans doute, cette sculpture est-elle magique et non esthétique, et ses figures sont-elles chargées d'assurer la survivance des corps périssables. Mais non parce qu'elles leur ressemblent : au contraire, par ce qui, dans ces doubles semblables à eux, ne leur ressemble pas. Si la fonction de ces statues est d'assurer la survie, celle de leur style est de les séparer de l'apparence mortelle, pour faire accéder les morts à l'au-delà.
Je ne retrouve pas les statues hellénistiques qui représentaient « réalistement » les dieux et les monstres. Qu'a-t-on fait de la harpie « d'une exquise féminité » ? de l'Anubis, tête de chacal débonnaire au-dessus d'une toge ? L'Égypte avait inventé Anubis parce qu'il ne peut pas exister dans le monde des vivants – où l'art alexandrin tentait vainement de l'introduire. D'où un personnage de dîner de têtes. Le voici, sous l'escalier...
Il dialoguerait avec les reines des anciens empires comme dialoguent les marionnettes ; mais la scène où le dieu à tête d'épervier mène aux autres dieux Nefertari, la femme de Ramsès, est l'un des sommets de l'art, parce que cette tête d'épervier sommée de la couronne pharaonique n'est pas plus concevable hors du style égyptien que le don Juan de Mozart hors de la musique, les Victoires grecques hors de la sculpture. Il conduit la reine, par une main qu'il ne tient même pas, vers un au-delà dont le style qui les unit est aujourd'hui la seule expression. La reine est bien moins la femme de Ramsès que celle du dieu, qui lui donne la majesté des ombres. L'opération créatrice spiritualise la reine comme le génie toscan idéalise Vénus. Cette stylisation n'agit d'ailleurs pas seule ; la reine n'a trouvé qu'ici l'accent qui l'unit à la Victoire de Samothrace, à La Joconde, aux faces géantes des grottes de l'Inde, à l'invocation de la musique occidentale – à tout ce qui, dans l'art, ne s'explique pas complètement par l'art. Je me souviens mal du tombeau, qui s'ouvrait au ras de terre devant la vallée des Reines. Ce jour-là, les moineaux criaient dans le Ramesseum comme dans nos tilleuls les soirs d'été, et je pensais au bruissement d'abeilles des morts, dont parlent les textes funéraires. Des oiseaux avaient fait leur nid dans les ailes des faucons sacrés des bas-reliefs. À Thèbes, le soleil éclairait la déesse du Silence, et dégageait de l'obscurité de son hypogée, comme une hésitante flamme grise, la déesse du Retour éternel. Au-dessus des colosses de Memnon admirablement informes, tournoyait une migration d'éperviers. J'ai oublié le tombeau, mais non la reine qui reparaissait de mur en mur, au cours de son voyage funèbre, avec la même majesté divine – jusqu'à la scène où, assise seule devant un jeu d'échecs, elle jouait sa destinée de morte contre sa dissolution dans le néant, en face du vide qui figure un dieu invisible...
Voici, d'ailleurs, dans des boîtes de verre, les vestiges des hommes. Tellement moins significatifs que leurs images, malgré leurs yeux d'émail... La momie de Ramsès ne menacera plus les inaugurations. Il avait quatre-vingt-seize ans, je crois. À côté est allongée une jeune princesse, plus troublante que les autres parce que les injections de cire ont maintenu la forme de ses joues ; elle s'appelait Douceur.
J'éprouve un sentiment aussi fort que devant le Sphinx quand, pour la première fois, j'ai entendu la voix de l'apparence et celle du sacré. Ma relation profonde avec les statues, ce sont les momies qui me la révèlent. Presque toutes les petites figures de la vie, bateliers de bois égyptiens, tanagras, danseuses de terre cuite chinoises, sont des figures funéraires ; mais on ne nous les présente pas avec des squelettes. Ici (et en quel autre lieu ?) presque côte à côte, les dieux créés par les hommes et les empereurs créés par les dieux ont traversé les siècles. Qu'est-il advenu du vrai Ramsès, de tous les pharaons dont les sarcophages n'ont pas été retrouvés ? Un corps plus ou moins exsangue, une gloire plus ou moins dégradée ; nous le savons depuis longtemps. Mais nous croyons aussi savoir depuis quelques siècles que l'œuvre d'art « survit à la cité », et que son immortalité s'opposerait à la misérable survie des dieux embaumeurs ; or ce qui m'apparaît, dans ce musée condamné, c'est la précarité de la survie artistique, son caractère complexe. Pendant au moins mille ans, dans le monde entier, l'art de Ramsès ne fut pas moins oublié que son nom. Puis il a reparu comme curiosité, de même que les arts dits chaldéens, et tout ce qui entourait la Bible. Puis la curiosité est devenue objet de science ou d'histoire. Enfin, ce qui avait été double, puis objet, devint statue, et retrouva une vie. Pour notre civilisation, peut-être pour celles qui la suivront, et pour aucune autre. Ce n'est pas à travers le Coran que l'Islam égyptien ressuscite l'Égypte, c'est à travers le Louvre, le British Museum, et le musée du Caire. Et ce musée, déjà, n'assure plus la survie. Demain, les colosses d'Akhnaton seront dans un musée moderne, et sans doute au Musée Imaginaire, où ils ne seront déjà plus tout à fait ceux que nous voyons – de même que ceux-ci ne sont pas ceux que voyaient les artistes au temps du primat de l'art grec. Le monde de l'art n'est pas celui de l'immortalité, c'est celui de la métamorphose. Aujourd'hui, la métamorphose est la vie même de l'œuvre d'art.
Dans la librairie installée au fond du hall qui unit les deux ailes du musée, voici toutes sortes de livres sur le Mexique, de grandes photos des monuments précolombiens. Les pyramides mexicaines semblent chez elles ici ; et plus encore les perspectives géométriques de Monte Alban, les petits temples anguleux de la place de la Lune, toute l'architecture « moderne », sans lotus ni cannelures, qui unit les temples des Guerriers du Yucatan au temple privé de Gizeh, au podium de Nuremberg ; et l'architecture austère qui régnait sur les morts du Mexique, à celle qui régnait sur ceux de l'Égypte. Mais que ces morts apparaissent, l'accord cesse. Voici les photos de la Fête des Morts à Mexico, l'inépuisable pittoresque du squelette. Combien de peuples ont vécu dans la familiarité des morts, qui mêle la grande nuit funèbre à un humour macabre et attendri ? Les photos de pains funéraires en forme de crâne font rêver, dans ce Caire où les pains funéraires sont des triangles... Comme font rêver les chiens mexicains qui vont au cimetière, dans ce lieu où les chacals sont momifiés ; et la mort, dans cette Égypte où l'immortalité semble perdre l'homme en chemin...
Le Mexique, ce sont les auberges des morts, la frénésie des musiciens d'os, et cette sirène de paille au long corps arabesque sous un petit crâne, que l'on voulut me donner jadis, comme le squelette du rêve. Rien de plus étranger à l'ancienne Égypte : funéraire, son art n'est nullement funèbre ; il n'a ni cadavres ni transis. Ce qu'appelaient dans ma mémoire la voix des grands Doubles et le bavardage du petit peuple familier des morts qui m'entouraient alors, ce n'était pas le Mexique où les enfants mort-nés deviennent des colibris, le Mexique du plus long Repas des Morts que connaisse encore la terre : c'était le monde indien du Guatemala, peut-être parce que la mort n'y a d'autre forme que celle de la flamme, peut-être parce qu'elle y joue parmi les fleurs.
Fleurs de Sicile, fleurs arabes dans des roches et des maisons de terre cuite ; fleurs sans feuilles, bougainvillées orange serrées comme du lierre, grands arbres mauves, dahlias-glaives rouges comme le cristal de Bohême, et que les Conquérants prirent pour des fleurs d'agave. J'avais rencontré des églises jaunes au fond de rues multicolores, des chapelles préromanes, un enterrement noir qui sanglotait jusqu'au quatrième rang, riait aux derniers ; et dans des camions transformés en chars religieux, de belles petites filles indiennes immobiles sous des écriteaux : Virgen ou Fortituda. Ce cortège suivait un ahuri de travers sur un âne, et qui portait le masque de la mort – comme si le cadavre de don Quichotte avait conduit les saintes du Paradis à travers les volcans. Les Indiens aux costumes bariolés, de plus en plus nombreux, descendaient de la forêt. Mes compagnons parlaient d'eux. « J'ai dit à la brodeuse : “Pourquoi le dernier petit animal n'est-il pas aussi bien brodé que les autres ?” Elle m'a répondu : “Il faut toujours en laisser un comme ça, pour ne pas irriter les dieux. La perfection leur appartient.” » Une idole maya dominait un lac, et sur son socle, un vrai chien dressa les oreilles à notre passage. « Quand les gens du Nord sont venus ici, Quetzalcoatl a montré ses guerriers, et il a dit : “Je vaincrai avec cette armée.” À quoi notre chef maya a répondu, montrant un nouveau-né : “Moi, je vaincrai avec cet enfant...” – Notre chef a envoyé les quetzals, qui sont aussi beaux que les oiseaux-des-songes, répondit en souriant le conservateur du musée ; les gens du Nord les ont tués ; et les nôtres sont partis en proclamant qu'ils ne pouvaient pas vivre dans un pays où l'on tuait les oiseaux. – Les Indiens, dit sans sourire le conservateur adjoint, ce sont nos petits frères... » Mes trois compagnons étaient métis. Nous arrivions à Antigua, décor pour vice-rois, avec sa capitainerie générale, sa vieille université, sa fontaine aux nymphes de lave noire sur sa place Royale dont les arbres géants veillaient sur les dormeurs. C'eût été une ville du Mexique ou du Pérou, sans les fleurs piquetées dans les patios habités, les fleurs écroulées dans les patios abandonnés ; et surtout, sans l'accent du cataclysme laissé par le tremblement de terre. Ici, je me souvenais que mon avion était arrivé par une mer de nuages que trouaient les volcans. Je pensais à Noto de Sicile, rasée au second étage, et si jaune au-dessus de ses escaliers immenses et de ses amandiers en fleur. Mais Noto est déblayée, alors que les débris des arches colossales emplissent les parvis d'Antigua, sous le benoît volcan peut-être éteint. Les Indiens parcouraient à petits pas toutes ces rues où le vent balayait les bougainvillées avec la poussière ; des écroulements d'œillets et des brassées d'iris recouvraient les tatous séchés du marché. Dans une pièce de catacombe, sanctuaire de ce marché, un bébé solitaire cahotait entre les courts cierges posés sur les dalles, et l'on entendait la crécelle du marchand de glaces comme la clochette des morts.
Derrière la façade intacte de la cathédrale, s'étendait la nef, éventrée comme celle des églises espagnoles de la guerre civile, mais emplie des ruines cosmogoniques des tremblements de terre. Au milieu, l'escalier d'une crypte. Et la crypte à peine plus haute que ma tête, avec des cierges qui semblaient fichés dans la terre, un crucifix invisible, et un seul Indien qui priait en tenant par la main un enfant aussi petit que celui que j'avais vu errer entre les lueurs du sanctuaire du marché. Je distinguais à peine le crucifix, mais les murs étaient tachés de mains blanches comme celles des chasseurs magdaléniens sur les bisons des cavernes. La prière de l'Indien immobile et prosterné emplissait la crypte à l'égal de la lumière des cierges.
Je devais retrouver cette prière magique au cœur du pays indien, aux Orties. Deux églises de sucre étincelaient sur le bleu lumineux du ciel, au sommet d'escaliers verticaux. Entre elles, un marché multicolore que traversaient des personnages noirs autour d'un porteur de saint sacrement : leurs chapeaux cylindriques, émergeant du fatras des têtes indiennes, se dirigeaient vers les escaliers de pyramides où se trémoussaient des hommes-taureaux et des danseurs de confréries, autour d'une sainte figure invisible dans une petite vitrine couronnée d'énormes plumes. On entendait la marimba du cloître voisin, et des pétards qui éclataient au-dessus des fumées de copal que les encensoirs poussaient comme des fumées d'incendies. Tout ce carnaval de l'au-delà se déployait sur les hauts escaliers, comme autrefois sur ceux des temples mayas.
La haute voûte de la grande église, les christs aux vrais cheveux, aux yeux d'émail et à la robe de velours, se perdaient dans l'ombre. Je n'avais vu qu'à Antigua ces courts cierges posés sur le sol. Je n'étais plus en face de lueurs de catacombe, mais d'une illumination : au-dessous de moi comme celle des villes nocturnes qui tremblent dans la nuit quand on atterrit. L'air qui venait de la porte ouverte, chargé des fumées du copal, faisait frémir toutes ces flammes. Je pensai aux firmaments de lucioles sur les marais d'Annam, aux huttes de Cuba qu'éclaire un sac de gaze rempli d'abeilles à l'abdomen phosphorescent. Du portail à l'autel, trois plates-bandes de cierges emplissaient les dalles de la nef, au milieu des Indiens agenouillés. Ce que je n'avais jamais vu, même au Pérou, c'était l'union de ces lumières avec ceux qui les entouraient, la palpitation qui faisait plonger dans la nuit le peuple fidèle quand s'inclinaient les flammes. Les cierges de la première plate-bande, plantés entre les épis de maïs, semblaient brûler au rythme d'une litanie ; ceux de la troisième, parmi des pétales de rose que l'on jetait vers l'autel, accompagnaient une incantation. Mais les Indiens ne récitaient pas : ils parlaient. La présence magique – celle d'une tendre et profonde folie sacrée, tenait à la solitude de chacune de ces conversations avec l'inconnu ; et à ce que ces Indiens sans villages formaient une foule.
« C'est très intéressant... », dit une voix près de moi.
Le père supérieur, éclairé par-dessous, rigide dans sa soutane boutonnée jusqu'au col, Espagnol comme les tableaux.
« C'est très émouvant », répondis-je.
Il me regarda avec attention. Derrière lui, une trentaine d'Indiennes penchées, des têtes de bébés dépassant les épaules comme des têtes de petits diables. Elles ne disaient rien.
« C'est pour le baptême, reprit-il.
– Vous baptisez collectivement ?
– La plupart ne sont pas chrétiennes... Ici, la superstition est toujours très profonde...
– Cette superstition-là ne me gêne pas, mon père. Elle a peut-être empli le Moyen Age... »
Le murmure nous entourait jusqu'aux hanches, et m'obligeait à élever la voix pour que le prêtre m'entendît :
« Ce n'est pas une prière de demande ?
– Ceux qui prient devant les épis de maïs demandent au Seigneur de bénir leur récolte. Mais ensuite, ils allument un second cierge. Ce sont ceux qui vous entourent. Ils ne demandent rien. La flamme est le mort qu'ils ont le plus aimé. Ils lui parlent... »
D'où ce bourdonnement fervent, si différent du murmure des répons aux litanies : c'était un dialogue avec les morts.
« J'ai dû me donner beaucoup de peine pour qu'on ne les empêche pas... Qu'est-ce que c'est, la prière, c'est une conversation, non ? Et ce qu'ils font ? Je leur dis que quand ils ont fini de parler a leurs morts, il ne faut pas oublier de parler au Seigneur, pour la miséricorde... Je crois qu'ils le font.
– Les vocations deviennent plus nombreuses, m'a-t-on dit ?
– Non... J'ai la charge de huit mille Indiens. Ce n'est pas seulement une question de vocation... Tout ceci agit sur nos prêtres, même les plus purs. Il faut les rappeler en Espagne, leur trouver des remplaçants. Depuis des siècles... Les Indiens disent une chose très intéressante, quand nous ne comprenons pas bien leur conversation avec les morts ; ils disent : le curé n'est pas catholique... »
Je pensais au temps des catacombes d'Asie, où brûlaient encore les lumières de la Chaldée et de la Phénicie. « ... est descendu chez les morts, est ressuscité le troisième jour... », et j'entendais encore ; « Je leur dis que quand ils ont fini de parler à leurs morts, il ne faut pas oublier de parler au Seigneur. » La rumeur chuchotait que pour eux (pour eux seulement ?) le Seigneur était tellement plus près des morts que des vivants...
« Quand je suis arrivé, dit le père, c'était un jour comme celui-ci, un grand baptême, beaucoup d'Indiens... Le nonce m'avait accompagné. Peut-être, il savait que ce ne serait pas facile. Je lui ai dit : “Mais qu'est-ce que je viens faire ici, qu'est-ce que je viens faire ici, Monseigneur ?...” Il m'a répondu doucement : “Fermez les yeux, bouchez-vous les oreilles – et peu à peu vous comprendrez...” »
Près du portail, les femmes s'étaient regroupées sans déposer leur charge d'enfants. Aucun ne pleurait. Entre le tumulte sacré de l'escalier maya – cris, flûtes et chants indiens tels que les entendirent sans doute les Espagnols d'Alvarado avant la dernière bataille – et la sourde rumeur des morts que bénissaient les profondeurs de la nef invisible, pas un cri.
« Le nonce, demandai-je, pensait que Dieu ferait le travail lui-même – mais pas tout seul ?
– Comme toujours... »
Lui aussi, il serait bientôt temps de le rappeler en Espagne. Il me quitta au haut de l'escalier, devant le voile du copal effiloché sur la frénésie de la place. Il me conseilla « d'aller examiner l'idole » : trois cents mètres plus haut, je trouvai une figure de lave vaguement maya sur laquelle tombaient les aiguilles des pins, entourée de pierres et gardée par un Indien saoul. Le copal montait au-dessus du village, des églises de sucre, et d'une tache de dahlias-glaives éclatante comme un tesson de verre rouge.
J'entends le klaxon des chauffeurs impatients devant le musée du Caire. Et quelque part dans un pays de plumes et de ponchos, près de Oaxaca où la forêt recouvre les squelettes des conquérants dans leurs armures noires, ou près des hautes Andes où les squelettes des vierges du Soleil sont allongés dans la neige, leur perroquet blanc sur l'épaule, des petits hommes agenouillés parlent à mi-voix à la flamme des cierges, et un transistor joue des danses espagnoles à falbalas, sur un marché indien désert.
J'entends la rumeur de prière des Indiens perdus dans la nuit funèbre autour des lueurs. Elles vont s'éteindre, mais leur tremblement toujours renouvelé durera plus longtemps que les yeux qui le regardent... Cadavres pliés dans les jarres, squelettes musiciens et sirène à tête de morte, volettent autour des morts invulnérables de l'Égypte.
La librairie du musée expose aussi mon discours pour la sauvegarde des monuments de Nubie, et de grandes photos des travaux en cours. Je me souviens des rochers arrondis et noirs d'Assouan reflétés par un Nil couleur de Styx. Ils n'avaient sans doute pas beaucoup changé depuis le temps où le jeune Flaubert y reçut la syphilis d'une fille dont le nom : Kutchek Hanem, l'éblouissait à l'égal de celui de la reine de Saba. Il signifie, je crois : la Petite Dame. Elle caressait un mouton tacheté de henné jaune, qui portait une muselière de velours noir... Voici les photos des travaux du haut barrage – dix-sept fois la pyramide de Chéops – qui va faire naître un lac de cinq cents kilomètres, et dont la destruction par une bombe atomique anéantirait l'Égypte. La grue jaune d'Abou-Simbel élève dans le ciel, comme pour le dédier au Dieu-Soleil, un bas-relief de prisonniers. Voici les énormes scies rouges, et les morceaux du temple transportés sur la montagne biblique, au-dessus de la rive du Nil où les Nubiens allumaient leurs feux devant les colosses et les mimosas sauvages. Qu'il est étrange de relire ici ce discours, prononcé en i960 sur le fond des combats d'Algérie.
« La première civilisation mondiale revendique l'art mondial comme son indivisible héritage. L'Occident, au temps où il croyait que le sien commençait à Athènes, regardait distraitement s'effondrer l'Acropole [...].
« Le lent flot du Nil a reflété les files désolées de la Bible, l'armée de Cambyse et celle d'Alexandre, les cavaliers de Byzance et les cavaliers d'Allah, les soldats de Napoléon. Lorsque passe au-dessus de lui le vent de sable, sans doute sa vieille mémoire mêle-t-elle avec indifférence l'éclatant poudroiement du triomphe de Ramsès, à la triste poussière qui retombe derrière les armées vaincues. Et le sable dissipé, le Nil retrouve les montagnes sculptées, les colosses dont l'immobile reflet accompagne depuis si longtemps son murmure d'éternité. Regarde, vieux fleuve dont les crues permirent aux astrologues de fixer la plus ancienne date de l'histoire, les hommes qui emporteront ces colosses loin de tes eaux fécondes et destructrices : ils viennent de toute la terre. Que la nuit tombe, et tu refléteras une fois de plus les constellations sous lesquelles Isis accomplissait les rites funéraires, l'étoile que contemplait Ramsès. Mais le plus humble des ouvriers qui sauvera les effigies d'Isis et de Ramsès te dira ce que tu sais depuis toujours, et que tu entendras pour la première fois : “Il n'est qu'un acte sur lequel ne prévale ni l'indifférence des constellations ni le murmure éternel des fleuves : c'est l'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort.” »
Ici, je pensais aux dieux transformés en statues, à la déesse du Retour éternel à peine visible dans la nuit de son hypogée de Karnak, au Sphinx. Les dieux ne meurent pas parce qu'ils perdent leur pouvoir de royauté, mais leur appartenance au domaine à jamais inconnaissable qu'ils suggéraient. Qu'ils fussent nés de l'autre monde égyptien, ou qu'il fût né d'eux, ils n'étaient plus, tirés de lui, que des poissons hors de l'eau, des personnages de contes, des figures. Qu'importaient nos interprétations successives d'Horus et d'Osiris ? Les dieux n'ont pas de sens, si l'Olympe n'en a plus ; Anubis l'embaumeur n'a pas de sens, si le monde des morts n'en a plus. Chacun des dieux avait appartenu à l'insaisissable monde de Vérité qu'avaient adoré les hommes. L'Égypte avait rappelé Osiris à la vie par ses prières, et nous l'y rappelions par sa forme et par la légende – par tout, sauf par la prière. Il ne renaissait ni dans la Vérité ni dans l'inconnu, mais dans les salles éclatantes du monde de l'art qui allait succéder à cette cargaison de siècles d'un vaisseau de pharaons échoué chez les pachas. La métamorphose des Doubles des civilisations descendait le triste escalier du musée du Caire, entre les perruques des prêtres et les peaux de panthères constellées d'étoiles d'or, à travers un cimetière de dieux.
Dans quelques années, chaque œuvre capitale, isolée, éclairée, appartiendra aux salles blanches d'un nouveau musée du Caire. Depuis l'autre monde jusqu'au monde des formes, la métamorphose sera achevée. Là-haut, près de la citadelle, un édifice de verre ou un palais d'émir recueillera les chefs-d'œuvre endormis aujourd'hui dans la peluche victorienne. Il rivalisera avec les musées fleuris de Rabat et de Damas. À travers de vastes vitres, les figures illustres, depuis Chéops jusqu'à la reine Nefertiti, regarderont la ville des Morts – comme si l'Islam avait pendant des siècles construit sa plus vaste nécropole en hommage aux tombeaux des pharaons. Sur les peaux calcinées des panthères, les grandes étoiles d'or luiront doucement dans une ombre étudiée, et peut-être penserai-je à Hitler et à son devin ; sur les bas-reliefs, la barque de l'éternité glissera dans les fourrés de papyrus. Les Pyramides se découperont au loin malgré le brouillard de sable que la chaleur fera frémir au-dessus du Nil comme au temps des adorateurs du Soleil.