Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 9 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 9

 

 

C’est un peu plus tard que Charles a su qu’elle s’appelait Sophie. Il l’avait abordée sans manière comme s’ils se connaissaient déjà. Ils avaient parlé de tout et de rien et avaient ri avec l’insouciance de la jeunesse. Elle avait 16 ans, lui 19. Elle pratiquait la danse classique, lui ne faisait rien, enfin, rien en dehors de ses cours au Cnam. Il vivotait grâce aux quelques sous que les maraîchers lui donnaient quand il les aidait à décharger les camions ou à installer les étals. Elle secondait sa mère à l’heure du déjeuner à L’Auberge montmartroise de ses parents.

— Maman me donne les pourboires que laissent parfois les clients, lui avait-elle soufflé.

Elle riait, dévoilant des dents faites pour mordre dans la vie. Elle était d’une rare beauté : des cheveux d’un brun profond, des yeux allant du gris au vert en passant par toutes les nuances de la gamme, un nez légèrement relevé, les oreilles ourlées comme des petits escargots, il n’y avait vraiment rien pour contredire la pureté de ses traits. Une icône. Oui, une icône. C’est le mot qui était venu spontanément à l’esprit de Charles en la voyant. Elle avait tout d’une icône : la lumière, la carnation, pâle et claire. Une vraie aquarelle de Marie Laurencin.

Sophie et lui avaient pris l’habitude de se retrouver chaque soir vers 17 heures, place Constantin-Pecqueur. De là, main dans la main, ils erraient dans Montmartre : rue Tholozé, rue des Trois-Frères, rue des Martyrs. Parfois, ils s’arrêtaient Chez Michou ou devant la devanture de Madame Arthur. Charles ayant reçu l’autorisation de M. Husson de sortir le soir jusqu’à 10 heures, ils allaient parfois boire un verre sur la place du Tertre, Aux Cadets de Gascogne ou Au Clairon des chasseurs. Souvent, Sophie le gratifiait de sa menue monnaie pour qu’il s’achète ses cigarettes, des Winston.

Les cours de Charles pâtissent un peu de sa love story avec Sophie, mais c’est dur à 19 ans de maîtriser son cœur quand il bat la chamade. Ne voulant pas décevoir M. Philippe, il a décidé qu’il ne verrait plus Sophie que deux fois par semaine, le lundi, car il n’a pas cours, et le dimanche.

Ce soir, la place du Tertre est endiguée par les touristes en quête de « poulboteries ». Charles aime ce bourdonnement de ruche humaine, cette foule bigarrée qui baguenaude et s’exprime dans des langues qu’il ne comprend pas. Là, un découpeur de silhouettes dentelle de ses ciseaux une jeune Allemande assise sur un pliant ; ici, un Rembrandt de fortune fond les contours d’une église blanchâtre qui voudrait ressembler au Sacré-Cœur ; plus loin, un Picasso de pacotille, qui mériterait d’être milliardaire si la peinture se vendait au poids, s’évertue à peindre un bouquet de lilas. Ici, aucun prix de Rome, peut-être, mais ça vit, ça ondule, ça grouille. L’atmosphère est saturée de visages, mais Charles ne voit que Sophie, un soleil doré parmi les toiles. Jamais il n’a aimé avec une telle intensité.

Sophie lui happe le bras. Elle vient de s’arrêter devant une aquarelle punaisée sur un chevalet.

— Regarde ! C’est inouï ! Cet hôtel est situé pas loin du restaurant de mes parents. Viens ! C’est à deux pas d’ici. Je vais te le montrer.

Elle l’entraîne rue Lepic, tourne rue des Abbesses, débouche peu après dans la rue Piémontési. À leurs pieds, la place Pigalle scintille de tous ses feux. L’hôtel est moins pimpant que sur l’aquarelle. Il est écaillé comme un Toulouse-Lautrec.

Derrière le comptoir, décoré d’un puzzle de cartes postales, se tient un homme massif à la barbe drue.

Contre toute attente, Sophie entre.

— Bonjour, nous aimerions savoir si vous avez une chambre à louer. Au mois, ajoute-t-elle, de crainte que le bonhomme se méprenne sur ses intentions.

Charles est éberlué par l’empressement de Sophie. Ils ne se sont pas consultés.

L’hôtelier les dévisage, se gratte la barbe comme s’il réfléchissait.

— J’suis complet, mais lundi la 24 se libère. C’est au deuxième étage.

— Combien ? demande Sophie.

— Cent cinquante francs, sans le petit déjeuner.

Les yeux de Sophie ne sont plus que deux petites fentes de bonheur. Pour elle, Charles est déjà locataire. Elle se tourne vers lui.

— Si on la retenait tout de suite ?

Charles est sidéré par sa précipitation.

— Combien pouvez-vous verser d’arrhes ? demande l’hôtelier.

Sophie ouvre son sac, compte ses pièces.

— Vingt francs !

Le bonhomme ouvre la bouche sur trois chicots jaunis.

— Ça ira ! Vous semblez être de braves petits.

Dans le métro, sur le chemin de retour, Charles repense à l’aplomb de Sophie. Elle a réservé l’hôtel sans le consulter, sans même se demander s’il a de quoi payer le loyer. C’est bizarre, cette attitude. L’aquarelle de la butte lui revient en mémoire. Ça sent le piège.

Le lendemain soir, Sophie l’attend chez Barbe, la brasserie qui fait le coin de la place du Tertre. Elle est assise sur un banc à l’extérieur. Quand elle aperçoit Charles, elle se lève d’un bond et court à sa rencontre.

— Ça y est, c’est fait !

— Quoi, qu’est-ce qui est fait ?

— J’ai réglé le solde du loyer de l’hôtel. Maman m’a avancé l’argent. Je lui ai parlé de tes projets. Elle est ravie de pouvoir nous aider.

Charles écarquille les yeux. Il a la sensation de recevoir une gifle.

— Tu sembles avoir oublié que je suis mineur et pensionnaire au foyer d’Argenteuil.

Sophie blêmit. Elle n’avait pas pensé à ça. Deux perles translucides apparaissent aux coins de ses yeux. Charles est soudain submergé par l’émotion. Il prend son icône dans les bras et essuie de la langue les perles qui ruissellent sur ses joues.

— Ne t’inquiète pas ! J’irai dès demain à Versailles pour demander une dispense.

Un pâle sourire anime à nouveau le visage de Sophie. Elle fait rouler ses épaules comme si elle suçait un bonbon et tournoie comme une ballerine dans une boîte à musique.

— C’est vrai ? Tu vas venir habiter ici, près de chez moi ?

« Tes projets », l’expression résonne dans la tête de Charles. Il a 19 ans et bien qu’il consacre plus de trente heures par semaine à ses études, il n’a à ce jour que douze « UV ». Certes, il a été admis à l’École d’ingénieurs du CNAM, mais il doit encore acquérir une bonne douzaine d’UV, planifier un parcours diplômant et préparer une thèse s’il veut obtenir un jour le diplôme d’ingénieur. La route risque d’être longue.

*

L’Auberge montmartroise est plaisante avec ses bois, ses cuivres, ses nappes à carreaux rouges et blancs, son comptoir surmonté d’une étagère où se reflète une forêt de verres. Au centre de la salle, un escalier en colimaçon se visse dans le plafond vers une salle à l’étage. Sophie lui parle. Il ne l’entend pas. Ses yeux sont rivés sur la porte des cuisines. Il s’attend à voir surgir à tout moment ses parents. Pour le détendre, Sophie l’entraîne à l’étage. De là, on découvre la place Pigalle. La nuit, l’endroit est inondé de lumières, de strass et d’enseignes flamboyantes. De jour, ce ne sont que murs gris et réseaux de fils électriques.

— T’as vu l’état de la friteuse ! Tu veux quoi ? Que les clients bouffent du charbon ?

Une voix, excitée, impatiente, vient du rez-de-chaussée. Charles n’aime pas les cris. Ils lui rappellent les hurlements des gardiennes à Charronne.

— Et les moules ? Tu crois que tu vas pouvoir les vendre avec la gueule qu’elles ont ?

Sophie tente de le rassurer.

— Ne t’inquiète pas, c’est mon père. Maman et lui sont comme chien et chat.

À travers la rampe à claire-voie, Charles aperçoit un homme de petite taille qui gesticule comme une marionnette. La toque à gaufre qu’il porte s’agite à chaque mouvement de sa tête.

— Papa, lui lance Sophie, je te présente Charles, tu sais l’étudiant dont…

— Oui ! Bonjour, bonjour, maugrée-t-il en faisant claquer les doigts. J’ai autre chose à faire. Tu vois bien que je parle à ta mère.

Sa femme, les cheveux permanentés comme une poupée de foire, se montre plus avenante.

— Bonjour Charles. J’espère que ma fille vous a prévenu du caractère de mon mari. Une vraie soupe au lait.

Charles répond de son mieux.

— Ce n’est rien, madame.

— Pas de chichis entre nous. Appelez-moi Renée.

Par un mélange de grimace et de sourire, elle essaie de faire comprendre au jeune homme que les éclats de voix de son mari ne sont pas bien sérieux et qu’il faut savoir les balayer d’un revers de main.

— Vous savez, c’est un homme très gentil, mais quand il entre en cuisine, il devient une vraie boule de nerfs. Vous verrez, vous vous habituerez.

Elle parle comme s’il faisait déjà partie de la maison. Charles est sur le qui-vive. Il n’a guère l’habitude de ce monde effervescent. La vie en internat ne l’a pas préparé aux scènes de ménage. Il a envie de fuir, de retrouver son réfectoire, son dortoir, les siens.

— Qu’avez-vous Charles ?

— Rien ! Rien, madame, mais je dois partir, car…

Elle ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase.

— Taratata ! Partir ? Vous n’y pensez pas ! Vous allez dîner avec nous. Il est 6 heures un quart et nous ne mettons le bec-de-cane qu’à 7 heures et demie. On a le temps !

Elle a déjà disparu, avalée par la porte battante des cuisines.

Charles est seul avec Sophie. Il a envie de déguerpir.

— N’aie pas peur ! le rassure-t-elle. Papa a un cœur d’or. Je le connais bien. Je suis sûre qu’il t’a déjà adopté.

Elle se mord les lèvres. « Adopté », le mot qu’il ne faut pas prononcer. Il s’apprête à lui en faire la remarque quand son père réapparaît, comme un diable sorti de sa boîte.

— Me voilà ! clame-t-il en se précipitant sur Charles, tout sourire, comme s’il venait de recevoir l’appui de l’aviation. Désolé pour tout à l’heure, mais ici, je dois tout faire !

Il lui serre la main à la broyer.

— Je m’appelle Augustin, mais ici, dans le quartier, on m’appelle « Tavernier ». J’aime bien. Ça fait époque. Celle où l’on savait faire encore la différence entre la grande cuisine et les gargotes !

Il disparaît, puis réapparaît dans l’embrasure de la porte, une assiette à la main.

— Ça, c’est pour toi ! Tu vas m’en donner des nouvelles.

Timidement, Charles essaie de lui expliquer qu’il préférerait attendre que Sophie et sa mère soient à table pour commencer à dîner mais Augustin balaie l’objection d’un geste de la main.

— Bof ! Si tu attends qu’elles soient assises, tu n’es pas près de manger. Une entrecôte comme ça, tu n’en trouveras nulle part ailleurs. Vas-y, attaque !

Il a soigné la présentation jusqu’à déposer sur le côté de l’assiette une rose confectionnée à partir d’une pelure de tomate enroulée en spirale. Les frites sont d’un blond doré.

— La cuisine, ça ne s’invente pas. Ce qu’il faut, c’est bien saisir la viande. Un simple aller et retour pour qu’elle soit bien cuivrée, une noix de beurre pour remplacer l’huile de cuisson et tu laisses mijoter à petit feu pour qu’elle soit chaude à cœur. Et la sauce… ?

Il est intarissable quand il parle de son métier.

— Un émincé d’échalotes, un demi-verre de vin, du beurre manié, de la tomate et le tour est joué.

Sophie, qui les a rejoints, ne peut retenir un fou rire.

— Arrête, papa. Charles n’a pas envie d’être cuistot, il veut être ingénieur. Alors, ton homard au corail, tes cailles forestières et je ne sais plus quoi, ça ne l’intéresse pas vraiment.

Augustin baisse le nez comme un enfant pris en faute. Puis il se lève d’un bond, comme mû par un ressort.

— Bon ! Dépêchons-nous, les clients ne vont pas tarder à arriver. Vous mangerez le dessert plus tard. Où est le bec-de-cane ?

— Au pied de la lampe, répond Renée, qui déjà coupe une montagne de pain.

Le restaurant est à peine ouvert qu’un groupe d’Allemands entre, suivi d’autres touristes. Montmartre by night. Les étrangers dînent tôt. Bientôt, le bruit enfle. Les conversations, la chaleur, le vin, transforment vite la salle en hall de gare. On s’interpelle, rit, se congratule, applaudit. À ces manifestations bruyantes se superposent le cliquetis métallique des couverts, le choc cristallin des verres. L’enfer de la promiscuité est là. Charles se lève de table. Il n’a qu’une envie, fuir.

*

Plus tard, la tête appuyée contre la vitre du métro, Charles s’interroge. Ne risque-t-il pas de perdre sa liberté et son autonomie dans sa relation avec Sophie ? C’est quoi, d’ailleurs, la liberté ? On aspire tous à la liberté. On veut pouvoir décider librement de son avenir, agir sans contrainte. Dans un couple, la liberté est nécessairement entravée. Il craint les restrictions que va lui imposer Sophie. On est libre quand on est dans un environnement qui correspond à sa nature. Le poisson est heureux dans l’eau, parce qu’il est dans l’eau. Son environnement à lui, c’est l’orphelinat, la collectivité, les dortoirs, le chacun pour soi. Chacun sa merde, disent entre eux les laissés-pour-compte. Même si leurs souffles sont parfois chargés de haine et d’amertume, ils se soutiennent, se serrent les coudes. Les blessures, les colères intérieures, les séquelles émotionnelles, ils les partagent.

Dans le wagon, à cette heure, Charles est presque seul. Il broie du noir. Il se sent floué. Sophie lui a tendu un piège. D’ailleurs, la façade de l’établissement sur l’aquarelle ne ressemblait pas vraiment à la devanture de l’hôtel, rue Piémontési. Des idées sombres stagnent dans son cerveau. D’un côté, il adore être aux côtés de Sophie, de l’autre, il n’a pas le premier sou pour payer la chambre qu’elle a louée.

Au foyer, M. Husson qui l’a entendu rentrer, l’arrête dans le couloir. Il le regarde, l’œil sourcilleux.

— Eh bien, Charles ! Tu n’as pas l’air dans ton assiette à ce que je vois. Des problèmes au Cnam ?

Il s’assied à califourchon sur une chaise, face à lui. Éducateur dans l’âme, l’homme est proche de ses pensionnaires. Il sait les écouter, les réconforter, les secouer, si nécessaire. Ce soir, il sent bien que quelque chose ne tourne pas rond chez Charles. Il plisse le front, fronce les sourcils.

— Allez ! Déballe ! Vide ton sac !

Charles lui raconte ce qui lui arrive : Sophie, le restaurant, l’hôtel, le loyer, la confusion de ses sentiments, sa pudibonderie…

M. Husson se tait, les yeux clos. Il se caresse le cou d’un air absent.

Son silence gêne Charles.

— Tout d’abord, dit-il, sortant de sa réserve, il va te falloir une dispense de l’administration. Tu n’as pas la majorité.

Il parle avec la voix suave d’un curé au confessionnal. En présence d’un orphelin, il sait toujours le langage à adopter, selon qu’il est paisible, excité ou, pire, plongé dans le désarroi. Il a si souvent éprouvé leur malaise. Il n’ignore pas aussi que certains choisissent la confrontation, d’autres le silence ou l’excès dans le désordre, mais que tous sont prêts à voler au secours de l’autre. Il connaît la solidarité des pauvres.

Il ôte ses lunettes, se frotte les yeux, comme sujet à une irritation. Je le vois gêné aux entournures. Ces questions de mariage le dépassent. Il n’a jamais été marié et, quand bien même l’aurait-il été qu’il ne pourrait rien répondre. Chaque cas est différent.

— Que veux-tu que je te dise ? Qu’attends-tu de moi ? Que je… que je te dise quoi ? Je ne suis pas expert en relation conjugale ou en hyménée. Je crois seulement que le rapprochement de deux êtres est la plus belle chose qui puisse arriver. Surtout à toi, Charles, qui n’as pas eu de famille. Ta plus belle victoire serait d’en créer une, d’avoir des enfants, de leur offrir ce que tu n’as pas eu.

Charles est sur le point de lui faire part de ses angoisses, mais M. Husson lit dans ses pensées.

— Ton inquiétude est légitime, Charles. Tu n’as aucune expérience en amour, ni en affection d’ailleurs. Tes années de privation n’ont pas contribué à ton éducation sentimentale. Et puis, la solitude a toujours été ta compagne.

Il se tait, l’air absent.

— Nous sommes toujours seuls face au destin. Toi, moi, Sophie, nous sommes seuls. Le sang qui coule dans les veines de l’un ne coule pas dans les veines de l’autre. La mort de l’un n’entraîne pas la mort de l’autre. Enfin, pas souvent.

Il s’essuie le front, change de position.

— Tu dois agir en ton âme et conscience.

Il réfléchit à ce qu’il vient de dire, pas sûr d’avoir été compris.

— Tu sais ce que c’est, la conscience ?

Charles baisse la tête, honteux comme l’élève qui a besoin qu’on lui répète la question.

— La conscience, mon garçon, c’est la force que l’on possède par-delà le corps et le cerveau : c’est la paix intérieure. Plus le niveau de conscience est élevé, plus la volonté est grande. Tu dois faire la paix avec toi-même. Je vais te confier une chose qui n’est un secret pour personne. Je ne suis ni catholique, ni bouddhiste, ni musulman et je ne crois pas plus au nirvana qu’à la résurrection, mais l’amour que l’on donne à autrui est à mon humble avis le seul moyen d’accéder au bonheur.

Charles cherche un indice sur le visage de l’éducateur, mais il demeure obstinément vide.

— Je sais, poursuit-il, même si elle n’est pas apparente, que ta souffrance est là. Elle s’exprime par le corps, les gestes, les actes. Chez toi, par tes réactions, tes colères, tes terreurs nocturnes. La blessure peine d’autant plus à se refermer qu’elle a été précoce. Fais confiance à l’amour, Charles. C’est un excellent remède pour cautériser les plaies à ce qu’on dit.

Il sourit un moment assez long, triturant le capuchon d’un stylo avec des gestes maladroits.

Le lendemain au réveil, Charles a pris sa décision. Le sermon de M. Husson a porté ses fruits durant la nuit. Il ira s’installer à l’hôtel, rue Piémontési, dès qu’il aura obtenu la dispense que M. Husson va requérir de l’administration. Charles a une boule sur l’estomac. Contrairement aux gens normaux qui ont vécu en famille, lui, depuis son plus jeune âge, dort au milieu de dizaines d’enfants. Comment va-t-il trouver le sommeil, seul dans une chambre d’hôtel ?

*

L’ampoule nue du réverbère de la rue Piémontési projette sur le sol un halo qui a bien du mal à percer l’obscurité. Dans la pénombre du couloir, Charles déniche la clé de la chambre 24 à l’endroit que lui a indiqué l’hôtelier. Il s’engage sans bruit dans l’escalier. Chaque marche craque sous ses pieds. Il a la sensation que sa respiration peut s’entendre de la rue. Une odeur indéfinissable de saleté lui soulève le cœur. Soudain, une voix rauque le fige sur place. Il se retourne, le temps d’apercevoir dans l’obscurité l’hôtelier qui se tient au pied de l’escalier. Il a le sentiment que l’homme a bu. Sa voix est éraillée et la bouteille de rhum sur le comptoir est à moitié vide.

Le tenancier monte quelques marches, le prend par l’épaule et l’entraîne vers la réception.

— Viens, camarade ! C’est ta première nuit dans un palace. Ça s’arrose ! Tu permets que je te tutoie ? Tu pourrais être mon fils. D’ailleurs, j’te rassure, un fils, j’n’en ai pas. Tu vois cette photo sur le mur ? Eh ben, c’est moi ! Ça t’en bou… bouche un coin, hein ? Bien sûr, j’étais plus… plus jeune, plus… gaillard. Et puis, j’en avais là. Il plie le bras pour montrer son biceps. Je disputais le championnat de France des poids coqs. On m’appelait le « bombardier », comme Cerdan.

Il sert à Charles une rasade de rhum et l’entraîne dans son parcours du combattant. Tout y passe, son entraîneur, sa pute de luxe, son sparring-partner aussi mou qu’une chambre à air, ses combats, la foule, les femmes… Son dernier duel à Lille et le KO où il a perdu connaissance et une partie de la vue. Il rit. Un rire démoniaque qui annonce une envie violente de tuer, de massacrer quelqu’un.

Charles a peur. Il ferme les yeux pour se soustraire à l’escalade dans laquelle son imagination l’entraîne et il profite de ce que l’hôtelier vide la bouteille de rhum pour s’éclipser. Dans l’escalier, il l’entend encore beugler.

— J’aurai ma revanche !

Charles ferme sa porte à double tour. Il aurait aimé pour cette première nuit que Sophie soit près de lui. Ils ont eu si souvent envie de faire l’amour sans jamais oser en parler. Sans se déshabiller, il s’allonge sur le lit. Par la fenêtre ouverte, il voit la lumière du réverbère qui éclaire sa nuit. Il ne dort pas, songe aux garçons « du trottoir d’en face », qui flirtent, se masturbent, baisent, quand lui n’a goût à rien. Il est sans énergie, il ignore où est sa libido d’homme.

8 heures viennent de sonner à l’église des Abbesses. Derrière le Sacré-Cœur, le soleil chatouille déjà l’air. L’atmosphère baigne dans une douce clarté bleue. Charles monte la rue Houdon encore engourdie, les mains dans le dos, avec le pas qu’on adopte dans les musées. La nuit n’a pas lissé sa fatigue. Il n’a pour ainsi dire pas dormi. Il s’arrête face à l’auberge. Elle est encore fermée. La façade est occultée par une lourde tenture rouge et les volets sont clos. Il lève le nez vers le second étage et joint les mains. Il aimerait que Dieu souffle à Sophie d’ouvrir ses persiennes, qu’elle se montre à la fenêtre, qu’il soit la première personne qu’elle voie à son réveil.

Frustré, il se dirige vers le marché. Déjà, les commerçants installent les devantures. Les marchandes des quatre-saisons garnissent les chariots de fruits et légumes. Un attelage tiré par un gros percheron encombre le passage. Le postillon se fait houspiller par le boucher qui nettoie le devant de son étal à grande eau. Le poissonnier, qui attend depuis plus d’une heure ses pains de glace, se rebiffe.

— Il faut bien que tout le monde travaille, non ?

En passant, Charles regarde les poissons, ventrus, bêtas, délavés par la mort. Leur couleur s’écaille comme des ongles mal soignés. Il pense à Robin et à sa grenade dans la rivière. La mort est laide.

Il est 9 heures quand il atteint l’église des Abbesses. Sur la petite place, face au vieux cinéma renfrogné au fond de l’impasse et destiné à être démoli, un groupe de pigeons, pareils à des notaires, fait les cent pas autour de la grille d’un arbre. Trois clochards assis sur les marches de l’entrée du métro, un litron à la main, le regardent fixement. Leurs joues cramoisies et leur immobilité font penser à des mannequins de cire. Plus loin, trois Blacks interprètent, à la guitare, au banjo et au cornet, Petite fleur couci-couça. Sidney Bechet doit se retourner dans sa tombe. Des ménagères s’interpellent, le sac à provisions posé entre les jambes.

— Charles !

Il n’a pas vu arriver Sophie. Elle est accompagnée de sa mère qui s’inquiète déjà de savoir s’il a pris son petit déjeuner.

— À votre âge, il faut manger !

Sophie est resplendissante avec sa bouche en cœur et ses joues nacrées. Elle est pressée de savoir comment s’est passée sa première nuit d’homme libre. Il lui raconte les matches de boxe que lui a fait vivre l’hôtelier. Elle rit comme une petite folle et l’invite à les accompagner. — Pour porter les sacs, dit-elle, pour le taquiner.

Elle fait à Charles un clin d’œil en signe de « tout va bien, tu leur as plu ».

À leur retour, Augustin se tient au milieu de la salle. Un canard pend au bout de son bras.

— Bonjour Charles, tu vas te régaler. C’est un barbarie. Mon ami Gontran, qui vit à la campagne, vient de me l’apporter. Celui-là n’a pas été élevé à la farine de poissons. Regarde comme il est gras !

Les visites de Charles chez les parents de Sophie se font de plus en plus régulières. Augustin l’a invité à prendre tous ses repas à l’auberge. Il dit qu’il est maigre comme un coucou et qu’il a besoin de se remplumer. Il lui a même offert de l’héberger au deuxième étage dans une chambre proche de celle de sa fille. Il a une idée derrière la tête. Pourtant, le parti que représente Charles n’a rien de très enviable. Pas encore ingénieur, pas de situation, un statut somme tout pas très reluisant. En échange, Augustin aimerait bien, en période de pénurie de touristes, qu’il travaille comme chasseur devant l’auberge, le soir après ses cours.

— Tu pourrais te faire quelques sous. On en a besoin à ton âge.

Vêtu d’un spencer, Charles harangue les badauds. Il leur fait miroiter les délices de la cuisine d’Augustin. Si l’été les touristes abondent et montent de Pigalle à Montmartre en empruntant la rue Houdon qui mène à L’Auberge montmartroise, à la saison froide, seuls les gens du quartier viennent de temps à autre goûter la cuisine d’Augustin. Certains jours de pluie, la salle est déserte. Augustin, qui l’entend héler les passants sans grand résultat, lui suggère de descendre sur la place Pigalle et de proposer ses services aux cabarets.

— Eux marchent toute l’année, dit-il.

La Boîte à sel où Charles a été embauché est un lieu sordide avec une scène minuscule au fond d’un couloir. On y accède par un escalier casse-gueule. C’est là, sur une estrade tendue de velours rouge, que les filles montrent chaque soir leurs appâts à quelques clients égarés. Dehors, Charles aboie les formules que lui a enseignées le malfrat qui tient la boîte : « Les plus beaux nus de Paris ! », « Venez effeuiller Eva la libellule, Lily le papillon », « Goûtez aux charmes de Paris… » Eva passe en début de spectacle et Lily exhibe ses gros seins en deuxième partie. Il est abasourdi par la vulgarité du spectacle, les postures obscènes, les regards aguicheurs, les provocations brûlantes. Les « artistes » miment sans la moindre conviction l’acte d’amour sur une stéréo grinçante de feulements de lionne en chaleur. Obscène, pitoyable, grotesque. Lui, qui n’a jamais fait l’amour, est horrifié. Même Eva, avec sa poitrine parfaite et sa lingerie fine ne parvient pas à capter l’attention des rares spectateurs dans la salle. Courageuses, les filles qui, pour vivre plus ou moins chichement, sont contraintes de se déshabiller plusieurs fois dans la même soirée. Comme lui, elles ont dû apprendre à se défendre très jeunes, sans filet et sans espoir.

Planté sur le trottoir, casquette dorée et redingote à brandebourgs, il essaie de faire naître des tonnes de fantasmes dans l’esprit des promeneurs, mais le cœur n’y est pas. On vend mal ce que l’on ne connaît pas !

— T’es pas suffisamment cochon, lui lance Méjean, le videur. Parle-leur de cul, de chatte, si tu veux qu’ils rentrent. Et arrête de prendre cette tête de sacristain, on n’est pas au confessionnal.

Souvent, il se fait agonir par les clients qui estiment avoir été piégés. Heureusement, Méjean le protège de son nerf de bœuf.

Eva l’a pris en sympathie et l’invite souvent à boire un dernier verre à la brasserie d’à côté où se mêle une foule hétéroclite de prostituées, de fêtards, de faux maquereaux, de vrais indics, de petits truands. Un soir, au lieu de le quitter comme d’habitude sur le pas de la porte, elle l’invite à l’accompagner jusqu’à sa voiture et, au moment de démarrer, lui propose de monter.

Il est 1 heure du matin mais la circulation est encore dense dans les quartiers chauds. Ils descendent la rue de Leningrad, tournent plusieurs fois sur la gauche avant qu’Eva stoppe la voiture. L’escalier en colimaçon qu’ils empruntent à une odeur de cabinet dentaire. Eva maugrée.

— Encore ce connard de dentiste.

Puis elle fouille dans son sac, en sort une bombe lacrymogène et un trousseau de clés. Comme toutes les filles qui travaillent la nuit, elle a toujours sur elle cette arme de dissuasion pour le cas où elle se ferait attaquer par un client frustré. Elle pousse la porte, fait de la lumière et invite Charles à entrer. Hormis la banquette en similicuir un peu défraichie et le plaid en Crylor, l’appartement est plutôt coquet. Charles hésite. Il tirebouchonne sa veste.

— Qu’est-ce que tu fais Charles ? Tu as peur de moi ?

— Heu, non !

— Bon alors, mets-toi à l’aise. Enlève ta veste. Qu’est-ce que tu veux boire ?

Tandis qu’elle se dirige vers la cuisine, elle lui lance, sans se retourner.

— Mets un disque. Ils sont rangés à droite, sous la fenêtre !

Quand elle revient quelques minutes plus tard avec un seau chromé d’où dépasse le col d’une bouteille de champagne, Charles est assis sur le bord du canapé et écoute le quarante-cinq tours qu’il a mis.

Par le temps que je prends pour ne penser qu’à toi

Par mes rêves de jour où tu règnes en idole

Par ton corps désiré de mon corps qui s’affole Et l’angoisse à l’idée que tu te joues de moi…

— T’aimes Aznavour ?

— J’adore ! C’est mon chanteur préféré.

Il a répondu comme une midinette.

— Ah ! tu vois, on a les mêmes goûts.

Son genou est près du sien. La chaleur monte en lui, la sueur coule dans son dos, ses jambes tremblent. Il la voit nue sur la scène de La Boîte à sel où elle se déshabillait il y a moins d’une heure. Il a des fourmillements dans les mains, il voudrait la toucher, la caresser, mais il n’ose pas. Parfois, il lui est arrivé de se caresser dans son lit en pensant à ses seins ronds, sa peau blanche, sa toison clairsemée de jeune femme. Eva se penche en avant et pose son bras sur son épaule. La coupe de Charles tremblote dans ses doigts. Il craint qu’elle découvre son innocence : 19 ans et puceau. Une tare, même si les mœurs sont sévèrement encadrées. Elle est maintenant collée contre sa hanche et son parfum l’enivre. Le champagne lui tourne la tête, le rouge lui monte aux joues.

— Dégrafe ta cravate, mon chou, tu as chaud.

Pour se donner une contenance, il allume une cigarette. Eva caresse sa nuque, se blottit contre lui. Sa robe de jersey a sournoisement glissé sur ses cuisses, lisses et fuselées. Charles les a vues cent fois sur scène, mais là, elles sont à lui, rien qu’à lui.

— Touche comme elles sont douces, dit Eva qui a surpris son regard.

Elle lui prend la main, la pose sur son genou, remonte doucement jusqu’à la lisière de sa culotte. Cette fois, il est écarlate. Devinant son trouble, Eva saisit son menton et plaque sa bouche sur la sienne. Il garde les lèvres closes.

— Comment ça ? À ton âge, tu ne sais pas embrasser ?

Cette fois, la langue d’Eva tournicote dans sa bouche. Il vacille, chavire. Bientôt, il est à moitié nu dans ses bras. Son corps se tend sous ses baisers et ses caresses. La peau d’Eva est lisse et blanche comme la porcelaine. Étendue sur le dos, elle a dans la pénombre le profil d’une nymphe dessinée à la craie. Une flagrance poudrée se mêle à des notes épicées. Il a envie de s’enrouler autour d’elle comme un drapeau. La respiration haletante, les narines dilatées, il se cramponne à ses hanches, la chevauche comme un brocard maladroit, embrasse goulûment son cou, sa gorge, ses aisselles, chaque parcelle de sa peau. Excités, ses doigts fouillent son entrejambe, s’y perdent. Les odeurs pétillent, explosent. Son phallus est bandé comme un arc, son gland, turgescent. Jambes en l’air, seins au clair, Eva engloutit son sexe dans son utérus brûlant. Tout son être est tendu vers un sommet improbable, le sang cogne à ses tempes, il halète, explose dans un râle de fauve.

Eva est pantelante. Sa poitrine se soulève sporadiquement et il peut entendre les battements de son cœur. Elle découvre les petites perles qui ont éclaté sur les ailes de son nez.

— Qu’as-tu ? Pourquoi tu pleures, Charles ?

Il baisse les yeux et murmure, un peu bêta.

— C’était la première fois !

— Quoi, tu veux dire que tu étais puceau ?

Eva est estomaquée. Elle ne peut pas comprendre comment un si beau garçon peut encore être « neuf » à 19 ans. Assis sur le lit, il lui relate son parcours : les internats, les familles d’accueil, les maisons de redressements, les pensions, peu d’endroits où l’on peut rencontrer des filles et faire l’amour. Eva est abasourdie quand il lui dit qu’il ne sait rien faire, ni nager, ni faire du vélo, ni skier… Il n’a jamais vu la mer. Elle lui déballe à son tour son enfance. Sa mère putain. Les inconnus qui entraient et sortaient de chez elle. Des hommes qui parlaient mal à sa mère. « Allez, montre ton cul, salope ! » Le rideau qu’elle tirait. Les gémissements, les râles, les sarcasmes, qu’elle entendait : « T’as aimé ça hein, putain de truie. » Charles étreint Eva. Leurs larmes se mêlent. Le moment est intense, unique.

Vers 2 heures du matin, Charles quitte Eva. Il marche dans la rue d’un pas alerte. Il sourit. Il a la conscience tranquille. Il est blanc comme neige. Il n’a pas trompé Sophie, il a simplement réussi son examen de passage.

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