Le temps des orphelins
Chapitre 4
Le soir venu, les gardiennes de Charonne se livrent à leur sport favori : recenser les clous absents sous les semelles des galoches des gosses. Elles savent qu’ils en perdent souvent lors de leurs glissades sur le ciment et ça les excite de voir les chercher jusqu’à la tombée de la nuit.
À cette heure, le soleil est bas. Les derniers rayons filtrent à travers les nuages et frappent le pied du réverbère situé au centre de la cour qui brille d’un éclat jaune. Des cumulus gros comme de la barbe à papa chapeautent les bâtiments. Ça n’augure rien de bon.
C’est au tour de Charles de montrer ses semelles. Il y manque deux clous. La mère Chabaud, boudinée dans une robe qui devrait supporter dix kilos de moins, le fixe avec un petit air sadique. Elle pointe la cour du doigt. Charles a compris. Il va devoir ratisser le macadam sous la menace du fouet. Tâche impossible, impensable ! À Charonne, les petits bouts de métal à la tête ronde se négocient à prix d’or. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Il arpente la cour sans la moindre illusion. La pluie qu’il redoutait a fui, mais la nuit s’est installée, noire, lugubre. Le faisceau du réverbère dessine maintenant sur le sol une pale auréole. Charles s’assied à même le ciment pour rassembler ses idées. La directrice qui l’observe depuis son bureau ouvre la fenêtre.
— Eh bien, Baudrin ! Déjà fatigué ? Ne crois surtout pas que je vais céder. Tu y passeras la nuit s’il le faut mais tu ne rentreras que lorsque tu auras retrouvé tes clous manquants.
Elle éteint la lumière. Charles est désormais seul dans le noir. Au cours de l’après-midi, il est resté longtemps assis sur les marches du perron, la tête sur les genoux. Il se remémorait son dernier rêve. Sa mère courait vers lui, mais au moment de l’étreindre, elle se désagrégeait en poussières d’or. À quoi bon vivre dans l’ombre de celle qui s’est enfuie ? Comment devient-on cinglé ? s’est-il demandé. Est-ce une fissure qui s’agrandit insidieusement au fil des jours ou un abîme qui s’ouvre d’un coup sec ? Finalement, il s’est levé, ayant compris que l’on pouvait tout aussi bien devenir fou en restant trop longtemps assis sur la même marche.
La lune vogue haut dans le corridor des nuages poussés par le vent et sa lumière blême teint tout d’une tonalité livide. Charles a toute la nuit devant lui. Pour trouver ses clous ? Non ! pour mettre à profit l’obscurité. Pour fuir. C’est maintenant, maintenant ou jamais. L’occasion est trop belle pour être ratée. Il doit s’évader, même si cette fugue n’a pas été vraiment préparée. Depuis les velléités d’évasion que « la Godille » lui a mises en tête, Charles a toujours dans la poche quelques allumettes, un canif et un morceau de ficelle. Il pose la lampe que la Chabaud lui a fixée sur le dos, le faisceau de lumière dirigé en direction de la fenêtre de son bureau. Puis il se dirige en sautillant vers le fond de la cour. Les toilettes qu’il longe exhalent des odeurs d’urine et de sueur. La palissade est proche. Il fait basculer deux des planches qui donnent sur le terrain vague. Elles crissent et le bruit lui fait passer une décharge électrique dans le sang. Il se retourne pour s’assurer que personne ne l’a suivi. Le mur d’enceinte est à portée de mains. Au moment de le franchir, une appréhension le saisit. Il n’appartient à personne. S’il se tuait, s’il mourait à deux pas de la liberté, personne ne viendrait réclamer sa dépouille. Il pourrirait comme un chat crevé dans un caniveau. Voilà à quoi il songe, Charles, au moment d’enjamber le mur. « Un chat dans un caniveau. » Sa confiance se lézarde. Son ventre fait de curieux gargouillis. Plus il réfléchit, plus il se rend compte de sa folie. Jusqu’ici il a fait avec ce qu’il avait reçu à sa naissance, c’est-à-dire pas grand-chose. Aujourd’hui il doit aller plus loin, se rendre à Versailles, dénoncer les sévices de Charonne, faire payer à la Chameau son hystérie. Il n’a pas le mental d’un athlète, mais il doit aller au bout. Jusqu’au bout. Rien ne doit l’arrêter. Il a une mission à remplir. Cette idée le grandit, le galvanise.
Il s’assied au pied du mur. Il y a combien de kilomètres de Limoges à Versailles ? Il imagine que c’est loin, très loin. Il songe à la distance qu’il va devoir parcourir à pied. Faire du stop serait une folie. Un gamin de 12 ans seul sur la route, la nuit tombée, impensable… Le courage se dilue dans ses veines à la vitesse de la glace qui fond au soleil. Il craint la nuit, le noir, les bêtes, la police, les gendarmes… « Avec la peur, tout devient possible », lui a dit un jour Robin. Aurait-il le cran d’enjamber le mur, lui ? Il l’ignore. Ce défi à distance lui donne des ailes. Il repart à tâtons. Le plus dur est de franchir les barbelés. Victor, lors de son dernier exploit, a dessoudé deux rangées de fils. Il faut qu’il se souvienne de leur emplacement : « le montant de gauche, celui qui fait l’angle, puis deux pas à droite… », il a dit quelque chose comme ça !
Il retire une galoche, fourre sa main à l’intérieur pour faire pression sur les barbelés. Les fils résistent un moment puis cèdent dans un grincement sinistre qui lui donne la chair de poule. Il enjambe prudemment les piquants et se faufile à tâtons le long du mur. Au bout, le talus paraît plus haut. Il avance, se tient aux entre-crocs du barbelé. En voulant éviter les pointes, il bascule et accroche le bas de sa culotte. L’ourlet bâille. Avec son pull rapiécé et ses galoches à semelle de bois, il risque vite d’être repéré.
En bas, une masse sombre. Il se laisse glisser, se pend par les mains et compte : un, deux, trois… Trois un quart, trois et demi… Il lâche tout. Le choc est brutal, rude. Sa plongée dans la nuit l’a sonné. Il reste quelques secondes sans bouger à tâter ses abattis. A priori, rien de cassé. Où va-t-il dormir ? Trouver à manger ? Pourquoi avoir pris un tel risque ? À Versailles, personne ne le croira. Trop tard pour reculer. Il est confronté à l’existence. C’est quoi, l’existence ?
La lune éborgnée par la cime des arbres vient de faire son apparition. Dans un instant, c’est un projecteur qui sera braqué sur le fuyard qu’il est devenu. Il fonce, dos courbé, en direction de zones d’ombre. Une sensation poisseuse lui colle aux mains. Sa respiration est courte. Il halète comme un plongeur qui aurait oublié les paliers de décompression. Son souffle en rafales peut s’entendre à des kilomètres. J’exagère un peu, mais c’est vrai qu’il respire comme un phoque. Pas très loin, des maisons éclairées trouent la nuit. Il hésite. Ce serait un suicide de s’y rendre, Charonne est trop proche. Il doit continuer, courir, gagner de la distance, du temps. Marcher, marcher encore, marcher jusqu’à épuisement, jusqu’au matin. Il ne sait pas ce qu’il fuit, la solitude, la souffrance, les coups, les douches glacées, la Chabaud ? Il est parti sur un coup de tête, sans même un message à Robin. Il doit fuir le monde, se cacher, se terrer.
Au bout d’une heure de marche, il est exténué. Sa salive est acide. Il doit faire une halte. L’obscurité de la forêt tranche avec la clarté que la lune répand sur les champs. Au loin, des falaises coulent du ciel dans un décor fantasmagorique. Il a froid, tressaille au moindre bruit, au plus petit froissement de feuille. Maman me prenait-elle dans les bras quand je craignais le noir ? La vue d’une mare, couleur de jais, le fait frémir. Elle doit abriter des monstres marins. Il avance jusqu’à une cahute en bordure du chemin. Elle semble abandonnée. Peut-être un ancien abri de bûcherons. Il pousse la porte mangée par les ronces. Le couinement des charnières le fait grincer des dents. Il fait encore plus noir que sous les arbres. Il gratte une allumette. La flammèche bleue s’éteint aussitôt. Nouvelle allumette. Cette fois, elle se casse entre ses doigts.
J’ai l’impression en le voyant faire qu’un esprit malin, semblable à Human Fly dans la BD Showcase, s’ingénie à lui faire peur. La flamme de la troisième allumette vacille un instant, puis livre l’intérieur de l’abri : du bois fendu, une litière de feuilles sèches et un vieux sac de jute pendu à un crochet. Quelqu’un a dormi ici. Il hésite encore. Finalement, fatigué, il décide d’attendre le jour dans la cabane. À Charonne, les recherches ne commenceront pas avant l’aube et il a au moins cinq kilomètres d’avance sur la Chabaud. Il s’allonge et s’endort aussitôt.
Sa nuit est peuplée de cauchemars. Des monstres aux énormes tentacules sortent de la mare et le tirent par les pieds ; la mère Chabaud, déguisée en policier, matraque à la main, lui ordonne de se lever ; Aaron Rozenbaum est suspendu dans le vide…
Au matin, le bruit d’un moteur le tire de son sommeil. Des rais de lumière filtrent par les interstices des planches. Il doit faire grand jour. Nerfs tendus, il ouvre doucement la porte. Il hallucine, croit à un mauvais songe. L’image, d’abord floue, devient, au fur et à mesure qu’il écarquille les yeux, de plus en plus nette. À quelques mètres de lui un tracteur souffreteux tire à l’arrachée une bille de bois plus grosse que lui. Le chauffeur, casquette sur l’oreille et cigarette au bec, suit les mouvements chaotiques de l’engin comme s’il faisait partie intégrante de la machine. On jurerait un bousier en train de rouler une énorme boulette.
— Holà ! Pardiou ! crie le bonhomme qui vient d’apercevoir le gamin. Où qu’c’est-y qu’tu vas d’si bon matin, p’tit gars ?
Charles ne répond pas. Il plonge la tête la première dans les fougères. Sa fuite ne semble pas avoir ému le bûcheron qui poursuit sa tâche comme si de rien n’était. Charles attend qu’il se soit éloigné pour repartir. Il faut qu’il trouve au plus vite la nationale et ses poteaux indicateurs pour s’orienter. La clairière qu’il traverse est baignée de rosée. Le soleil a fait fondre les ombres malfaisantes de la nuit. Le silence l’enveloppe. Le temps est suspendu. Pas un chant d’oiseau, pas un craquement de bois. Le vent traverse le feuillage des arbres sans s’y arrêter. Il avance, les ronciers se défendent hardiment, lui griffent jambes et mains. Il glisse deux fois dans une ornière. Son genou saignotte. Il le lave à un filet d’eau coulant de la roche. Il s’apprête à en boire quand il retient son geste. « Stop ! Cette source est infectée. » Une forte odeur de soufre monte effectivement du sol. Mam-Two l’a alerté à temps.
La forêt est plus profonde qu’il ne l’imaginait. Sa route est hachée par les fourrés qui rythment sa fuite. La percée qu’il vient de découvrir donne sur un chemin bordé de châtaigniers. Le soleil fait miroiter la cloche de l’église du village proche. Une rafale d’aiguilles dorées piquette le ciel. Il cligne des yeux. Au loin, les champs ondulent. On dirait une mer qui se brise sous le friselis du vent. Les coquelicots disputent leur suprématie aux blés. Charles emprunte le sentier qui mène au bourg. Il franchit un petit pont en bois et observe, méfiant, les alentours : la mairie et son balcon fleuri de géraniums, le clocher de l’église, la place principale du village, le panneau de l’école… il ralentit l’allure. Il est midi. Tout est calme. Le village a quelque chose d’artificiel. Il fait penser à un décor de cinéma. Charles s’attend à voir apparaître à tout moment une bande de hors-la-loi et à entendre des coups de feu. Il marque un temps d’arrêt. Pour lui, les gendarmes sont déjà en action. La direction de Charonne a dû diffuser son signalement : « Visage ovale, cheveux blonds, yeux tirant sur le vert, 12 ans, 1 mètre 45 environ, culotte bleue, pull-over jaune, galoches marron. » Le dispositif de recherche a dû monter en puissance et son profil adressé par télégramme aux polices locales, à la gendarmerie, aux transports en commun, aux taxis, aux médias. Que faire ? Retourner dans la forêt et attendre ? Attendre qui ? Attendre quoi ? Non, il s’est juré d’aller jusqu’à Versailles et il ira ! Il a faim et ce ne sont pas les quelques mûres qu’il a glanées çà et là qui ont calmé sa fringale. La Godille l’a mis en garde. « Ne mange pas trop de fruits, ça rend malade et tu risques d’avoir la chiasse. Pour tenir le coup, mange des œufs et bois du lait. »
L’œil aux aguets, Charles rase les maisons. Personne ne prête attention à lui. La place du marché avec ses gros platanes le rassurerait presque. Il dévore des yeux les jambons et saucissons pendus à la poutre d’une charcuterie. Il voudrait pouvoir tirer dessus comme on tire sur la queue du chat aux manèges. Il se prend à regretter les saucisses et les pois cassés de Charonne, quand il aperçoit près d’une porte cochère un caisson rempli de bouteilles de lait. Personne ne semble l’épier. Il avance à pas de loup et, arrivé sur place, tente d’extirper une bouteille du casier. Elle résiste. Il insiste, tire de toutes ses forces. Des cris le figent sur place.
— Au voleur ! Au voleur ! Attrapez-le !
Un vieil homme, qu’il n’a pas vu venir, fond sur lui, la cane haut levée.
— Espèce de petit saligaud ! Tu ne vas pas t’en tirer à si bon compte.
Charles détale comme un lapin. La peur décuple ses forces, lui donne des ailes. Le vieux n’est pas de taille à lutter. Il perd du terrain. Il n’a plus l’âge de courir un marathon.
À la sortie du village personne ne barre la route au fuyard. Les gendarmes n’ont pas eu le temps d’intervenir. Charles ouvre la bouteille. Elle mousse comme de la bière trop secouée. Il engloutit le lait d’un trait. Poussée du pied comme un ballon, la bouteille vide l’accompagne encore quelques mètres. Le premier panneau indicateur qu’il voit indique : Poitiers 200 km. Il craint que ses jambes ne tiennent pas le coup. Elles sont déjà toutes gonflées et il n’a parcouru que quelques dizaines de kilomètres.
La nuit, il cohabite avec les renards et leur dispute les poulaillers les moins bien protégés. Souvent, les poules surprises et affolées déclenchent un chambard qui ameute les chiens et éclaire les fenêtres. C’est la fuite éperdue dans le noir.
Aujourd’hui, Charles a trouvé deux œufs dans un champ près d’une ferme. Il les a gobés avec une paille. Le lait, qu’il boit directement au pis des vaches, le nourrit. Elles sont dociles et se laissent faire comme si elles comprenaient son désarroi. Parfois, il s’éclabousse la figure en manipulant les mamelles et il rit tout seul. Les fruits, oignons et carottes qu’il déterre ainsi que les déchets des marchés suffisent à caler sa faim. En revanche, les nuits ne sont pas sûres. Les vrais abris sont rares. Une ruine ou un pan de mur encore dressé lui sert d’asile. Il a fini par s’habituer aux hululements des rapaces, aux souris et aux rats qui brassent les feuilles. Il attend dans les ténèbres les matins qui éclairent le monde. Voilà plus d’un mois qu’il est parti. Ses galoches n’ont plus de semelle. Il a enveloppé ses pieds, rongés d’ampoules, dans des morceaux de tissu arrachés à un épouvantail. Le soir, assis sur un cul de bois, il ôte ses bandages et baigne ses blessures au hasard des cours d’eau qu’il croise. Parfois, il a la chance d’apercevoir des gardons au ventre blanc qui flirtent avec le soleil couchant.
Versailles est encore à plus de trois cents kilomètres. Il n’en peut plus. Seuls la gueule crispée de la Chameau et ses « han » hystériques le font tenir. Ses bandages s’effilochent. Il boitille, traîne la patte, se déhanche. Il évite les chemins creux, les cailloux pointus. L’itinéraire qu’il emprunte l’oblige à traverser deux fois la route nationale. La visibilité est nulle. Soudain, un cri strident. Aïe ! Il vient de marcher sur le couvercle d’une boîte de conserve. Son pied saigne abondamment. Il éponge la plaie avec ses chiffons sales. La blessure est profonde, boursoufflée. Des morsures de fer porté au rouge courent dans sa cuisse. Il serre les dents, ramasse un bout de bois et le mord fermement. Il pense au western où Jack Palance mordait dans un bâton pendant qu’on lui extrayait une balle de l’épaule.
Je ne pensais pas que l’aventure de Charles prendrait une fin aussi inattendue, aussi tragique. Il ne lui reste plus qu’à rentrer au bercail et à s’en remettre au châtiment de la Chabaud.
*
Charles regarde sa plaie. Elle a viré au violet. Malgré la douleur, il repart clopin-clopant en direction de la nationale. Il doit faire du stop, s’il veut aller au bout de son dessein. Il n’a guère plus le choix. La crainte d’être entravé sur un sommier métallique et fouetté comme un chien lui redonne du courage. Il doit repousser ses limites, chevaucher les frontières, emprunter les interdits. Son évasion ne peut pas s’arrêter là ! C’est ce qu’il se dit en sautillant sur un pied.
L’attente n’est pas longue. Au second signe de la main, un camion bloque ses freins dans un nuage de poussière et s’immobilise sur le bas-côté.
— Qu’est-ce qui t’arrive, p’tit gars ? demande le chauffeur routier, tu boites comme un canard à qui il manque une patte.
André Boneffois, le « gros Dédé », comme l’ont baptisé ses copains de route, à cause de son ventre rebondi, est chauffeur-livreur. Il parcourt les routes depuis près de trente ans. Son camion frigorifique sillonne la France tous les jours de la semaine, y compris le dimanche. Aujourd’hui, il doit livrer Rungis. Il aide Charles à monter dans la cabine, tout en se demandant ce peut bien faire ce môme, seul, et si tôt, sur la nationale.
Une forte odeur empeste la cabine. Charles retrousse le nez.
— Les melons ! fait le chauffeur, tournant la tête vers l’arrière du véhicule.
Charles n’entend que le vrombissement du moteur et le craquement des vitesses.
— Tu n’es pas obligé de me répondre, dit soudain le bonhomme pour combler le vide.
Charles tourne la tête vers lui. Sa bedaine, la manière qu’il a de mâchouiller son vieux mégot éteint, son regard bleu lui donnent confiance. Il lui raconte son évasion de la maison de correction, les sévices que l’on endure, là-bas, à Charonne. Le chauffeur ne répond pas. Il garde l’œil vissé sur la route et écoute. Il sait que le gamin dit la vérité.
— Et tes parents, dans tout ça ?
— J’n’en ai pas. Plus !
Sur le coup, le gros Dédé ne moufte pas. Ses yeux ont seulement glissé sur le gamin, avant de revenir sur la route.
— Tu veux dire qu’ils sont morts pendant la guerre ?
Charles baisse le nez sur le sang qui salit le plancher de la cabine.
— Pardon m’sieur.
Le chauffeur ne prête pas attention.
— Tu vis où ?
— Dans la forêt !
— Comment ça, dans la forêt ?
— Oui ! dans la forêt, avec les renards.
— Attends ! Attends ! Y a quelque chose que je ne pige pas. Tu viens de dire que tu t’es évadé de Limoges. C’est bien ça, non ? Limoges est à plus de 500 kilomètres d’ici. T’as fait ça comment ? En stop ?
— Non, à pied.
Le gros Dédé est médusé. Il se racle la gorge pour donner du temps au temps.
— Bon ! La première chose à faire, c’est de soigner ton pied, si tu ne veux pas qu’on t’le coupe.
Il sourit et lui donne une petite tape amicale sur l’épaule.
— T’inquiète pas ! La patronne n’est pas très accueillante mais au fond, c’est une brave femme. Elle a perdu un fils. Il venait juste d’avoir 20 ans. C’est dur ! Surtout quand c’est dans des conditions tragiques.
Dédé renifle, s’essuie les yeux, et poursuit comme pour lui-même.
— La police… une course folle sur les toits… la chute ! Ma pauvre femme ne s’en est jamais remise. C’est elle qui a découvert le corps de notre fils sur le bitume.
La Renée est campée sur le pas de la porte, les mains sur les hanches. Elle a reconnu le bruit de la semi-remorque.
— T’es en avance !
Elle entrevoit dans le reflet du pare-brise un gamin.
— Et ce drôle, qui c’est ? Où qu’c’est-y que tu l’as déniché ?
Son mari lui raconte l’endroit où il a découvert Charles, sa fugue, sa marche forcée depuis Limoges… Charonne, les atrocités, son pied blessé…
— Hum-hum ! C’est bien beau de m’ramener ce saltimbanque, mais j’vais en faire quoi, moi ? C’est pas l’armée du Salut, ici !
Cette fois, Dédé élève le ton.
— Bon ! On verra ça plus tard ! Pour l’heure, tu lui donnes à manger et tu soignes son pied. Je serai de retour dans trois heures.
— Tu ne crois pas qu’il faudrait appeler les gendarmes ?
Charles, qui a tout entendu, s’affole. Il descend de la cabine et tente de fuir, tirant la jambe comme un oiseau blessé. Dédé le rattrape.
— T’en fais pas, fiston, elle est pas bien méchante la Renée. Elle ne fera rien sans mon avis et les flics, crois-moi, ce ne sont pas mes copains.
Dos voûté, le gros Dédé se dirige vers son 20 tonnes et démarre, faisant craquer les vitesses.
Avec des gestes gourds, Renée retire les pansements du gosse. Elle pâlit en découvrant la blessure. Les bords sont ourlés et rouges comme une bouche trop maquillée. Elle plonge le pied du gamin dans une bassine d’eau tiède additionnée d’un soupçon d’eau de Javel et lui conseille de le laisser tremper pendant qu’elle appelle le docteur. Puis elle lui demande, sans se retourner, s’il a été vacciné contre le tétanos.
Il n’en sait rien.
— T’inquiète pas ! Le docteur va te faire une piqûre.
Comme il esquisse un geste de recul, elle le rassure.
— C’est un brave homme. Il est très doux.
Renée a disparu dans l’autre pièce. Charles l’entend parler au téléphone, un déclic et elle a raccroché. L’œil plissé, elle s’assied en face de lui et, avec des mots simples, lui parle de son fils, de sa fuite sur les toits, de sa chute, de son corps ensanglanté sur le trottoir…
— C’est’y pas malheureux ! Faire mourir un enfant pour le vol d’une radio.
Elle a dû ressasser la scène des centaines, des milliers de fois. Elle vit son cauchemar en continu. Chaque mot cogne dans la tête : toit… radio… vol… police… chute… mort. Elle ne croit plus en Dieu. Elle ne croit d’ailleurs plus en rien.
Le vieux médecin décrit à l’aide d’un coton imbibé d’eau oxygénée des cercles concentriques autour de la blessure du garçon. Il sort une seringue et une ampoule d’une mallette qui doit avoir son âge pour lui faire une piqûre. La Renée, qui voit Charles souffrir le martyre, l’aide à baisser son pantalon.
Charles n’a pas senti l’aiguille dans le gras de la fesse. En revanche, le liquide irradie sa jambe et ébouillante son sang. D’une petite tape sur l’épaule, le docteur lui signifie que l’opération est terminée et l’invite à marcher pour faire circuler le sérum.
Charles n’est pas resté longtemps auprès de la Renée. Quelques soins, une bonne nuit de sommeil et il est reparti. Il était temps. Il rappelait trop de souvenirs à la Renée. Trop de pleurs. Elle n’avait pas cherché à savoir qui il était, d’où il venait, où il allait. Pour elle, il était son fils. Elle l’appelait déjà « son petit ».
*
Retour au foyer Vauban. À nouveau le porche, l’enseigne, le drapeau flottant en haut du mât… Rien n’a changé ! Pourquoi ça changerait ?
Charles n’a peur de rien. Dans la cour, la gardienne qui vient de l’apercevoir croit à un revenant. Elle gesticule, brasse l’air des bras, s’égosille. Le petit Baudrin recherché par la police depuis plus de trois mois est là, bien vivant devant elle. Sa tête était sur tous les édifices, dans tous les journaux.
Mme Cérier, la directrice, bondit à son tour comme une balle. Elle est rouge de colère. Elle semble avoir vieilli. Des taches maronnasses pigmentent sa peau comme un massif de fleurs fanées.
— Ah ! Te voilà, crie-t-elle. Entre dans mon bureau ! Quand je pense qu’on te croyait mort. Où étais-tu ? L’administration a alerté les commissariats, les hôpitaux, les pompes funèbres. Qu’as-tu fait durant tout ce temps, toi qui n’es bon qu’à foutre le feu ?
Charles ne répond pas. Il est certain que l’administration est de mèche avec les gardiennes de Limoges. C’est ce qu’il se dit, et il y a dans son sourire une forme d’hostilité, de méfiance, d’impertinence.
— Mais parle, bon sang !
Charles se redresse, se tend, cherche du regard un il ne sait quoi de définitif. Et puis il avance, crache par terre, dodeline de la tête. La directrice est étonnée par son comportement, par ses yeux qui font penser à ceux d’un illuminé. Et il a fallu du temps pour que cessent ses mouvements. Il a fallu un certain temps avant que l’étonnement de la mère Cérier se transforme en aigreur. Il a fallu un cri, un cri d’horreur, un cri d’épouvante pour que Charles déballe tout ce qu’il a sur le cœur : les violences, l’hystérie de la Chabaud, ses abus, ses menaces… Sa fugue pour échapper à la maltraitance de Charonne. Il appuie là où ça fait mal. Les châtiments corporels, les entraves sur le sommier métallique, l’enfermement dans les toilettes, les douches glacées, les coups de matraque, les flagellations…
Je suis stupéfait par son audace. La directrice aussi. Le flot de haine la dépasse. Elle est incapable de l’endiguer. Sa condition de femme, peut-être de mère, est mise à rude épreuve.
Charles se tait enfin. Un silence particulier, cotonneux, qui se répand dans la pièce. La directrice se ressaisit. Elle émet un petit ricanement gêné.
— De toute façon, tu vas y retourner à Limoges et nous allons vérifier tes allégations. J’aime mieux te dire que si tu as menti, ça va te coûter cher. On ne salit pas les gens impunément.
Le retour de Charles à Charonne n’est pas un triomphe. Il se heurte à une indifférence quasi générale. Tout ce mal pour rien. Il a envie de hurler.
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