Le temps des orphelins
Chapitre 11
Charles a l’impression de jouer William Holden dans Trahison sur commande, le film de George Seaton, quand il palpe du doigt la porte capitonnée qui lui fait face. Aucun bruit ne lui vient aux oreilles, pas même celui du crépitement des machines à écrire du secrétariat qu’il a traversé en arrivant. Il a beau se frotter les yeux, se creuser la cervelle, il ne parvient pas à savoir où il est vraiment.
Lorsqu’il s’est levé ce matin, la neige colmatait tout. La nuit semblait vouloir s’incruster. Les nuages avaient une lourdeur qui les empêchait de fuir. Pâle comme la lune encore présente dans le ciel, Charles rasé et parfumé était un autre homme. Sophie l’avait aidé à faire son nœud de cravate. Elle avait ergoté sur le motif qu’il avait choisi. « Trop flashy », qu’elle avait dit. Suivant ses conseils, il avait opté pour une cravate club à dominante bordeaux. Puis il avait jeté un coup d’œil par la fenêtre pour juger du temps. Deux vieilles femmes emmitouflées jusqu’aux oreilles avançaient à pas glissés et un homme au col relevé les suivait. On ne musardait pas. Le froid imposait les trajectoires les plus courtes.
Il avait enfilé le seul costume qu’il possédait, en flanelle grise, et avait mis la chemise que Sophie lui avait méticuleusement repassée. La glace du salon lui renvoyait l’image d’un homme présentable. Il n’y avait pas eu de miracle, il était toujours aussi maigre, mais il avait serré exagérément le nœud de cravate pour combler le jeu de l’encolure de sa chemise.
Dehors, la neige continue de tomber à gros flocons. Il hèle un des rares taxis qui circule à cette heure matinale et ordonne au chauffeur, la portière sitôt fermée :
— Au 115 boulevard Hausmann, s’il vous plaît !
Il ne veut pour rien au monde arriver en retard à son rendez-vous. Le destin pour une fois avait bien fait les choses. Il avait quitté l’entreprise Newbeer, où il végétait, pour un bureau de dessin et eut la divine surprise, un jour qu’il descendait déjeuner, d’apercevoir M. Philippe assis à la terrasse d’une brasserie. Il ignorait à ce moment précis que cette rencontre impromptue allait changer radicalement son destin.
M. Philippe, après l’avoir invité à prendre un verre, lui conta une bien curieuse histoire. Il avait déjeuné la veille à l’hôtel Hilton – où se tenait un forum consacré à l’orientation professionnelle – quand son voisin de table, qui n’avait pas desserré les dents durant le repas, l’avait informé au moment du dessert qu’il était à la recherche d’un collaborateur. M. Philippe n’avait pas très bien compris sur l’instant la profession du bonhomme. Charles, de son côté, ne voyait pas où voulait en venir M. Philippe. Il lui confia que le monsieur lui avait parlé de Concorde, de Tupolev, d’espionnage, enfin de tout un fatras auquel il n’avait pas saisi grand-chose, si ce n’est que l’homme devait voguer dans de hautes sphères.
— Ça n’engage que moi, ajouta encore M. Philippe à Charles, mais à l’écouter, je ne savais plus si j’avais affaire à un ponte ou à un parano. De toute façon, c’était à coup sûr un personnage haut placé.
Le mot « espionnage » fit sursauter Charles. Il pensa spontanément au KGB ou à la Stasi. Le voyant froncer les sourcils, M. Philippe le rassura.
— Si ça avait été un espion, il ne se serait pas confié à moi. Je pouvais faire partie du Sdece.
Charles avait la tête de celui qui n’a pas compris.
— Le Sdece, tu sais ce que c’est ? Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage.
Puis, M. Philippe plongea la main dans la poche intérieure de son veston.
— Tiens ! Prends cette carte de visite. Moi, je ne peux rien en faire. Je suis sûr que vous pourriez vous entendre. Il a une très grosse affaire, tu sais. Cinquante ingénieurs, je crois. Ah ! N’oublie surtout pas de lui préciser que tu viens de ma part.
*
Charles observe ce qui l’entoure : quatre Chesterfield en cuir ; un tapis beige, des gravures, une vitrine bourrée de chinoiseries. Accaparé par son inventaire, il n’a pas entendu la porte s’ouvrir dans son dos.
— Ah ! Mon petit. Je vois que vous vous intéressez aux œuvres d’art.
L’homme qui lui fait face a la tête d’un aristocrate qui aurait échappé à la guillotine. Nez bourbon, peau fine, moustache et cheveux blancs, il a la stature et la suffisance d’un de Gaulle. L’œil de Charles est attiré par la rosette écarlate qui émaille le revers de son veston et par la montre en or qui pend à son gilet. Le bonhomme a fière allure dans son costume à chevrons, son col glacé et sa cravate unie. Sophie avait raison, la sienne avec des girafes aurait dénoté.
— M. Philippe m’a téléphoné, commence-t-il. Il m’a dit tout le bien qu’il pensait de vous. C’est pourquoi j’ai accepté de vous recevoir. Venez, passons dans mon bureau !
Charles est interdit. Il s’attendait à un salon aussi rébarbatif que la salle d’attente et se trouve face à une bibliothèque en chêne massif et à un bureau Empire aux griffes de lion. Il avait déjà vu au Louvre un meuble de ce style avec des cariatides. Le bonhomme se tait un instant. Il observe Charles dont les yeux se sont posés sur les nombreux dossiers empilés sur le bureau.
— Eh oui ! Je n’ai plus la force d’absorber les affaires comme naguère, dit-il au bout d’un moment. On ne peut pas être et avoir été. Je ne suis pas tout jeune, vous savez.
L’homme reste à nouveau un instant pensif, droit dans son fauteuil. Puis il passe une main dans ses cheveux et devise, sans même se soucier de la présence de Charles : la marche du monde ; ses faiblesses peccamineuses, la rivalité des grandes puissances industrielles, le leadership de la Chine dans le concert mondial… Il s’arrête pour enfin regarder Charles dans les yeux :
— Vous voyez mon garçon, la volonté est primordiale quand on se lance dans le combat de la vie.
Charles n’a pas compris ce qu’il a voulu dire exactement. Le propos lui semble décousu. Il a la sensation de vivre un rêve éveillé. Pour un peu, il jurerait qu’un lapin va sortir du veston du bonhomme. M. Philippe avait raison, le personnage est étrange. Le climatiseur qui vibrionne au-dessus de sa tête comme un mixeur ne trouble pas sa litanie. Charles, lui, est sans voix.
La voix qui l’interpelle le fait soudain sursauter.
— Vous vous appelez bien Baudrin, Charles Baudrin ?
Il remue la tête de haut en bas, puis murmure comme dans un souffle.
— Euh… oui !
— Simple question ! Qu’avez-vous fait comme études ?
Charles balbutie, comme au sortir d’un songe.
— J’ai… j’ai fait le Cnam et l’université Paris II Panthéon-Assas.
Le bonhomme balaie sa réponse d’un coup de menton.
— Vous n’êtes pas issu des Big Five.
Charles tique.
— Je veux dire par là que vous ne sortez pas de Polytechnique, Centrale, des Mines, ou des Ponts, par exemple.
— Euh… non, monsieur, mais j’ai passé ma thèse.
La logique aurait voulu que l’entretien s’arrête là, mais le personnage est avide d’informations. Il veut tout savoir de Charles : ses parents, sa jeunesse, s’il est croyant, va à la messe le dimanche, boit de l’alcool…
— J’avais un proche collaborateur, lui raconte le bonhomme. Un centralien. Ce sot m’a quitté pour épouser une Bavaroise alors qu’il avait un avenir tout tracé chez moi. Il aurait pu me seconder. Qui sait, me succéder.
Il parle sans aménité de son ex-employé.
Charles ne saisit pas la raison d’être de cette confidence.
— Quel âge me donnez-vous ? lui demande-t-il soudain.
La question surprend Charles. Il y voit un piège. Doit-il le flatter, au risque de passer pour un flagorneur, ou lui donner l’âge qu’il paraît vraiment ? Il réfléchit. Une chose est sûre, l’homme est coquet. À y regarder de près, il est sans âge. Il semble venir d’un siècle indéfinissable. La vieillesse paraît être son premier souci. Il doit faire partie de cette catégorie de personnes qui ont conscience que la vie est bien trop courte pour piétiner dans les files d’attente.
— Euh… Je ne sais pas. Je me trompe toujours sur les âges, répond Charles, un peu sur la pointe des pieds. Entre 60 et 65 ans.
Charles le voit sourire pour la première fois.
— Vous êtes gentil. J’ai 72 ans et je vais atteindre ma soixante-treizième année dans quelques jours. Mon médecin me jure que je suis de la graine des centenaires.
Il s’arrête, s’imaginant à cet âge-là.
— Mais il faut savoir passer un jour le témoin. Vous me voyez traîner dans les entreprises, appuyé sur une canne, le dos voûté, la voix chevrotante ?
Le vieil homme saisit les accoudoirs de son fauteuil et entre dans le vif du sujet.
— Vous êtes ingénieur en quoi ?
— En électromécanique. J’ai fait ma thèse sur la simulation des systèmes multiphysiques en génie électrique.
Charles ne sait toujours pas dans quel domaine travaille son interlocuteur.
— Bien ! Il faut que vous sachiez qu’ici, nous conseillons les multinationales, ce qui nous impose évidemment une discrétion absolue. Vous comprenez ça ?
Charles écarquille les yeux. Il ne saisit toujours pas ce qu’il fait dans ce bureau ni ce que l’on attend de lui. Le personnage se fait plus précis.
— Nous protégeons leurs inventions, dans la plus grande discrétion, ça va de soi ! Il faut éviter les fuites, les détournements de savoir-faire. Vous voyez ce que je veux dire ?
Avant qu’il ne réponde :
— À quoi croyez-vous que tout cela serve ?
Il désigne du menton les portes capitonnées.
— À ce que rien ne filtre. Ici, vous êtes dans un sanctuaire.
Charles opine, sans avoir tout compris. La seule chose qu’il sait, ce sont les guerres souterraines que se livrent l’Est et l’Ouest, la Chine et le monde occidental.
— Avez-vous des langues au moins ? Dans notre profession, l’anglais et l’allemand sont nécessaires, je dirais même indispensables.
Charles s’interroge avant de répondre. Il hésite. Il craint d’être face à une taupe du KGB. Les pires scénarios galopent dans sa tête. La vente des plans du Concorde – qui n’est encore qu’à l’état de projet – aux Russes, la remise en douce du dossier de l’Atar volant aux Chinois…
— Je crois que vous ne m’avez pas bien saisi, poursuit-il devant la tête de merlan frit que fait Charles. Nous ne faisons rien d’autre que déposer des brevets d’invention. Nous vivons dans un monde exaltant, mon garçon. Non seulement nous avons la chance d’être au confessionnal, mais de plus, nous vivons dans les coulisses de l’exploit. Nous portons sur les fonts baptismaux les nouveaux produits, les nouvelles machines, avant même qu’ils n’apparaissent sur le marché.
Il est fier de lui, de sa mission.
— Eh oui ! Nous sommes sans cesse en avance sur l’actualité industrielle. Avant qu’ils ne volent, prennent la mer ou roulent, nous connaissons les plans des avions, des sous-marins, des bolides. Nous avons un regard aiguisé sur l’avenir : l’électronique, le spatial, la cybernétique, les biotechnologies… Avez-vous déjà pensé aux plateformes satellisées, à la séparation des métaux nobles en milieu cosmique, aux nouvelles fusées, au progrès de la science, de la médecine ? Un jour, qui sait, nous marcherons sur la lune. Oui, je dis bien sur la lune.
Il est intarissable. Ses joues se sont empourprées d’un rouge carmin.
— Marié ?
— Oui !
— Des enfants ?
— Pas encore !
Il sourit, comme si la réponse le satisfaisait.
— Dans notre métier, il ne faut pas d’entrave. Être libre de ses mouvements. Pouvoir sauter à tout moment dans un train, un avion. Parlez-moi de vous, de votre vie, de votre famille…
Sans faux-fuyants, Charles lui raconte son enfance, sa mère absente, ses déracinements : les familles d’accueil, les orphelinats, les internats… sa formation aussi : son apprentissage, ses études, ses espoirs, ses ambitions. Il ne lui cache rien de son chemin de croix. Le vieux monsieur l’écoute patiemment, mais bâille de temps en temps. Charles a l’impression que ce qu’il lui raconte lui passe au-dessus de la tête. Il en a trop dit, peut-être ? Sa misère a dû l’effrayer. Il pense que le bonhomme va se lever pour lui faire comprendre que l’entretien est terminé. Alors, en désespoir de cause, il aspire une grande bouffée d’air comme un nageur qui s’apprête à plonger en apnée et articule d’une voix qu’il ne connaît pas.
— Je ne suis peut-être pas le collaborateur que vous cherchez, monsieur, mais je vous assure que si vous m’engagez, vous ne le regretterez jamais.
La phrase lui est sortie de la bouche d’un coup. Jamais il ne se serait cru capable d’une telle audace.
L’homme fronce les sourcils et scrute Charles au fond des yeux sans prononcer un mot.
J’ai la sensation qu’il est stupéfait par l’aplomb de Charles et qu’il soupèse le degré de pertinence de sa déclaration, pour le moins péremptoire. Puis il fait une petite moue, comme au sortir d’un songe, se masse les deux joues et demande :
— Quand pouvez-vous commencer ?
Charles est à son tour ébahi. Il bégaye, tremblote. Sa voix n’est plus qu’un filet à peine audible.
— Euh… dès… dès demain, oui m’sieur, dès demain. Juste le temps de prévenir le bureau d’études où je suis intérimaire.
— Bien ! Bien ! fait le vieux monsieur, lissant cette fois ses cheveux des deux mains. Nous sommes au complet et tu n’auras donc pas de bureau personnel. Tu travailleras ici, près de moi, sur cette table de bridge.
Il vient de tutoyer Charles pour la première fois.
*
Le froid n’a pas relâché son emprise, mais Charles a étonnamment chaud. L’air glacial boit sa fatigue. Tandis qu’il marche, il remonte les sentiers de son enfance chargée du limon de sa vie. Si Robin était là, il croirait à un canular. Il verrait dans cette histoire d’embauche une farce, un attrape-nigaud. Robin l’a vu naître, et même s’il ne l’a pas toujours protégé, Charles le sait capable de prendre le fer pour tailler en pièces tout crétin qui prendrait le risque de l’humilier.
À l’écouter, Sophie, elle aussi, est bouche bée. Elle n’en revient pas qu’un homme aussi important se soit intéressé à son mari. Elle pense qu’il affabule. Qu’il se fait mousser. Qu’à un moment ou un autre, le soufflé va retomber. Ce n’est pas grave. Elle aura rêvé un instant qu’elle est riche, qu’elle a quitté son deux-pièces minable de Vincennes, où elle est obligée de se laver les fesses dans une bassine d’eau, pour un appartement plus vaste, plus cossu.
— Arrête ! Tu te fais du mal, Charles ! finit-elle par bredouiller.
— Quoi, tu ne me crois pas ? Tiens, regarde ! Il m’a donné sa carte de visite. Je commence demain matin.
Elle lit et relit, incrédule, le texte calligraphié : Joseph Guilledoux de Questembert, président de l’Association européenne des ingénieurs-conseils en propriété industrielle.
— C’est quoi, cette médaille, près de son nom ?
— Je ne sais pas. La légion d’honneur, je pense.
— Waouh ! Eh ben ! Il ne se mouche pas du coude, ton Guestemberg.
— Pas Guestemberg, Questembert ! Tu veux que je te dise les choses simplement ? Cet homme, c’est un géant ! Un marquis !
Sophie lui saute au cou et l’embrasse. Puis elle court dans la cuisine et revient avec une bouteille de mousseux.
— Une nouvelle comme ça, ça s’arrose. Tiens ! Ouvre-la ! Et, pendant que j’y pense, pourquoi tu n’en apporterais pas une demain à ton Guestem… je ne sais plus quoi ?
Elle est incorrigible. Elle écorche toujours les noms propres.
— Non ! Il doit boire autre chose qu’un vulgaire Paillet. Et puis, ça ferait le mec qui veut payer la facture du gaz.
Quand Charles est revenu d’Algérie, après deux années de mobilisation, les choses avaient changé. Pour lui, le monde était différent. Il y aurait un avant et un après Boufarik. La guerre l’avait muri, durci aussi et il était bien décidé à ne pas aller dans le sens que le destin avait toujours voulu lui imposer depuis l’enfance. L’Algérie, il n’y était pas allé de gaîté de cœur. D’ailleurs, on ne lui avait pas demandé son avis. À travers ses correspondances épistolaires avec Sophie, il s’était fabriqué une épouse imaginaire. Un peu comme Mam-Two dont il esquissait le portrait dans sa tête le soir avant de s’endormir. Elle lui avait confié que ses parents aimeraient l’avoir pour gendre. Qu’ils pourraient se marier au mois de juin. Et c’était parti ! Le costume bleu marine à boutons recouverts, commandé chez Saraména, l’alliance, le repas à L’Auberge montmartroise, les cailles aux raisins, la poularde farcie, les alcools… La crise de foie.
À la sortie de l’église, Sophie l’avait pris par le bras.
— Alors, heureux mon petit mari ?
Il ne savait pas s’il était heureux. Il avait épousé Sophie sans bien s’en rendre compte. Le mariage l’avait collé au sol un peu comme le joueur de rugby plaqué avant qu’il ne reçoive le ballon. La spirale l’avait englouti : le curé, le maire, le cortège de fleurs, les conseils, les recommandations, les alliances… Il devait bien ça aux parents de Sophie. Ils l’avaient si gentiment accueilli. Évidemment, il aurait préféré prendre son temps, goûter aux joies de la vie, appendre à faire du vélo, du ski, à nager, à courtiser, à séduire, à boire à la bouteille, toutes ces choses qu’il n’avait pas connues et qu’il ne connaîtrait sans doute jamais. Il avait brûlé les étapes à la manière du sauteur qui a fait l’impasse pour se concentrer sur le dernier saut.
Sophie est pleinement heureuse d’avoir pris le large. La vie est un étrange paradoxe où certains se félicitent de quitter leur famille alors que d’autres rêvent d’en avoir une. Charles se demande parfois si le bonheur ne s’obtient pas sur ordonnance. Le dimanche, dans les allées du bois de Vincennes, il joue au « monsieur marié », longe le lac, s’y mire, y voit le reflet de ce qu’il avait imaginé lors de ses nuits blanches dans les pensionnats : « Un jour, je serai un homme normal… J’aurai une femme, des enfants, et je montrerai mon bonheur à tout le monde. Non ! Pas à tout le monde. Pas à ceux qui ne savent pas ce qu’est une famille. »
Au cours de la cérémonie de mariage, Julie, à ses côtés, lui a présenté les deux autres frères qu’il ne connaît pas. Elle lui a expliqué que Luc et Olivier habitaient dans l’Yonne, qu’ils venaient rarement à Paris, qu’ils étaient mariés et avaient des enfants. Luc a un garçon et une fille, Olivier, deux garçons. Que pouvait-il leur dire ? Il n’avait aucun passé, aucun historique avec eux. Pour lui, c’étaient presque des étrangers. Pour Julie, c’est différent. Elle et eux ont passé leur jeunesse dans la même ferme, elle comme bonne à tout faire, eux comme garçons vachers.
— Ils n’ont pas eu la vie belle, lui a-t-elle fait remarquer. Si Robin et toi avez connu les affres des dortoirs, les déracinements et je ne sais quoi d’autre, eux ont mené une vie de forçats ; levés à 5 heures du matin pour soigner les bêtes et jamais couchés avant 23 heures, après avoir trait les vaches et nettoyé les étables. D’ailleurs, Luc, à trop vouloir soulever des sacs de blé, s’est déformé la colonne vertébrale. Neuf mois dans une coquille d’acier à l’hôpital Saint-Louis, précise-t-elle. À sa sortie, il a fallu lui réapprendre à marcher.
Charles n’a pas osé leur demander s’ils avaient des nouvelles de la mère. Ils ne devaient pas en savoir beaucoup plus que Julie. Peut-être avaient-ils, eux aussi, fait le black-out.
Charles voit ses frères aux fêtes de Noël qu’il organise chez lui. Pour Robin et Jacky, sa femme, c’est différent. Ils habitent Brunoy, près de Paris. Et puis, Robin, c’est sa jeunesse, les années de pension, les orphelinats, les familles d’accueil ; les quatre cents coups, la grenade dans la rivière, les escapades dans les combles de Charonne, les cigarettes dans les arbres, les pin-up sur des papiers jaunis et écornés… Julie est la plus âgée d’entre eux et, aux yeux de Charles, elle est un peu la femme-mère. Parfois, il profite de ce que Jean, son mari, est au travail pour aller la voir. Il ne lui a jamais reparlé de la mère. Il ne veut pas l’agacer avec ça. Leurs rencontres sont trop courtes pour être gâchées. Un climat de confiance s’est tissé entre eux et Sophie en prend un peu ombrage. Elle est dans une période où tout est important. Elle attend un enfant.
Son travail terminé, Charles court à la maison pour la retrouver. Il vit chaque jour dans la hantise d’une mauvaise nouvelle. Le médecin a conseillé à sa femme de ne pas se lever si elle veut conserver son enfant. Perdre un enfant, c’est ce qu’il y aurait de plus tragique. L’idée le bouleverse. Il a déjà tout imaginé : la naissance, sa petite tête chafouine, son premier cri, les langes, le bonnet, les chaussons pour ses petons… Si c’est une fille, elle aura des petites robes à smocks avec des manches ballons et un col Claudine. Si c’est un garçon, des culottes en shetland, un col marin ; un duffle-coat à brandebourgs. C’est lui qui lui donnera ses biberons, le couchera, lui chantera des anciennes comme… comme quoi, d’ailleurs ? Il n’en connaît aucune. Pas plus Pomme de reinette et pomme d’api que Promenons-nous dans les bois ou Un grand cerf dans la forêt… Il faudra qu’il les apprenne. Il ne sait rien de la vie. Il a tout à apprendre.
Leur fille est née un dimanche à 7 heures du matin. Quand il l’a vue, il a reculé d’un pas. Elle était toute violacée avec une marque sur les tempes.
— Le bassin était trop étroit. Il a fallu utiliser les forceps, a dit la sage-femme. C’est un gros bébé, vous savez.
Puis elle a désigné les petites rougeurs sur les côtés de la tête :
— Ne vous inquiétez pas, ça disparaîtra dans quelques jours.
Ça n’a jamais disparu ! Les rougeurs se sont atténuées avec le temps, mais les marques sont restées.
Sophie y met aussi du sien pour le rassurer. Elle voit bien qu’il est angoissé à l’idée que l’enfant n’est pas comme il l’avait imaginé.
— Ils sont tous comme ça, à la naissance, mon chéri. Dans deux jours, elle aura pris des couleurs. Elle est superbe, non ?
Superbe, n’est pas le mot. On dirait un chaton écorché. Ses mains sont ridées comme celles d’une vieille femme.
— Heu… Oui, elle est jolie, mais pourquoi ces marques ?
— La sage-femme vient de te le dire : les forceps !
— Ah ! Oui, c’est vrai. Où ai-je la tête ?
— Tu es fatigué, mon pauvre chéri. Tous ces événements t’ont chamboulé. Rentre te reposer. Demain, tu y verras plus clair.
Elle le retient au moment où il s’apprête à sortir.
— Attends, comment allons-nous l’appeler ?
Alain, Jacques, Philippe… Charles n’a en tête que des prénoms masculins. Il rêvait d’un fils.
— Je… Je ne sais pas. C’est à la maman de choisir.
Est-ce Mam-Two qui l’a baptisé Charles ?
Sophie répond à côté. Elle est toujours dans l’extase.
— C’est si merveilleux de mettre un enfant au monde. Quand je pense que ce petit bout de chou faisait, il y a encore à peine une heure, partie de mon ventre et qu’il est là maintenant, dehors, je n’arrive pas à y croire. J’ai la sensation qu’une partie de mon corps s’est détachée de moi et que je ne suis plus la même.
Sophie pleure. De grosses larmes tombent sur le lange de l’enfant.
— Donnez-le-moi, ordonne la sage-femme. Et vous, monsieur, éloignez-vous !
Elle prend Charles à part et lui susurre, comme si elle prononçait un gros mot :
— Le contrecoup de l’accouchement. Elle a beaucoup souffert.
Charles décide de rentrer à pied. Il a besoin de respirer, de se faire à l’idée qu’il est père. Une sacrée responsabilité, ce petit être qui vient de naître. Il repasse dans sa tête tout ce qu’il a lu, tout ce qu’il faut éviter : le soleil, l’eau sucrée, les bestioles, les microbes, les courants d’air… Il réfléchit à un prénom de fille. N’en trouvant pas, il se rue, une fois rentré, sur le calendrier de la cuisine : Monique, Élisabeth, Madeleine, Évelyne, Marguerite… Trop long, trop vieux ! Il finit par cocher Charlotte, le deuxième prénom de la mère, aux dires de Julie. Va pour Charlotte !
*
Sophie est rentrée de la clinique, sa fille dans un couffin, la tête emmitouflée dans une capuche. Pour l’occasion, Charles est passé au drugstore et elle découvre en entrant du champagne, du vrai, du saumon fumé, du foie gras. Elle marque sa surprise devant l’étalage.
— Waouh ! Tu as dû payer ça une petite fortune ! Tu sais qu’on doit régler le tiers provisionnel la semaine prochaine.
Aujourd’hui, il se fout de tout. Du tiers provisionnel et du reste. Il n’a qu’une chose en tête, Charlotte. Et il est joyeux, insouciant. Il a envie de crier, de danser, de chanter.
Pour que son bonheur et son délire soient complets, il court chercher sa fille dans son berceau et la fait tournoyer serrée contre sa poitrine.
— Attention ! Elle vient de téter. Et ne la caresse pas comme ça, tu vas l’user, rit Sophie.
Le champagne donne à leurs verres à moutarde le reflet de flûtes vénitiennes et leurs doigts laissent des fantômes gras sur les verres. Sophie a des étoiles dans les yeux. Entre deux rasades, elle revient sur son embauche.
— Tu sais combien il va te donner, ton Gueslemberg ?
— Pas Gueslemberg. Q.U.E.S.T.E.M.B.E.R.T.
Il a épelé le nom. Elle n’a pas le droit d’écorcher le patronyme du bienfaiteur qui va changer leur vie.
— On n’a pas parlé salaire. Je n’ai pas osé. Je pense pouvoir bien gagner ma vie. Je suis ingénieur, quand même.
Il repose sa fille et attrape Sophie pour la faire virevolter à son tour.
— Doucement, mon chéri, j’ai la tête qui tourne. Tu crois qu’on va pouvoir changer d’appartement ?
Sophie a de la suite dans les idées. Elle veut savoir quelle sera leur nouvelle condition sociale avec ce Questembert. Elle fait déjà des plans sur la comète. Lui ne rêve pas. Il vit le présent, l’immédiat. La guerre, la terreur, les cabales, les sévices, le passé n’existe plus. Il en oublierait presque sa brûlure ou l’empreinte du clou dans sa nuque. L’avenir n’a peut-être pas encore de visage, mais il n’est plus à des années-lumière.
OceanofPDF.com