Le temps des orphelins
Chapitre 10
Il y a des choses dans la vie qu’on ne maîtrise pas : la tartine qui tombe toujours côté confiture ; la biscotte qui se brise entre les doigts ; la dernière marche qu’on n’a pas vu venir… La loi de Murphy, dit-on : « Tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira mal et le pire est toujours certain… » Le capitaine Carey fait partie de ces probabilités.
Le port d’Alger fascine les conscrits avec ses grues géantes et ses navires prisonniers de cordages entrelacés comme les fils d’une toile d’araignée. Charles fait partie de ces troufions qui viennent de débarquer en Algérie. Son regard s’attarde sur des hommes en djellabas, assis à même le sol, les jambes ramenées sous le menton. Un Arabe coiffé d’une chéchia, l’œil aussi effilé qu’une lame de couteau, l’observe.
— Faudra t’y faire ! l’avertit Peluche, un bidasse près de lui qui en a vu d’autres. Ils sont comme ça ! Ils matent tout.
— Tu crois qu’ils nous comptent ? demande Charles, inquiet.
— Possible !
La panique chez les Vatel lui revient à l’esprit. Elle le harcèle comme à chaque fois qu’il est confronté à une épreuve. Dans ces moments-là, il revoit tout : la cave, le vent, l’orage, la lampe à pétrole, le feu, l’affolement… Pourtant, son appel sous les drapeaux ne l’a pas inquiété plus que ça ! Pour la plupart des appelés, c’est le grand saut dans l’inconnu, la première séparation d’avec les parents. Ici, plus de « Bonne nuit mon grand », plus de « As-tu bien dormi mon chéri ? », plus de « Mets ton écharpe avant de sortir »… Fini, les jupons de maman, les bras douillets des femmes. Les bidasses ne sont plus que des numéros, des matricules, des anonymes. L’épreuve pour eux va être pénible, voire insupportable. Ils vont devoir accepter les nuits en dortoir, la toilette en commun, les ordres, les gardes de nuit, les garde-à-vous, les gare-à-toi, autant de contraintes qui brisent la personnalité. Lui est zen. Il retrouve sa communauté, ses réfectoires, ses dortoirs. Il est chez lui, dans sa famille. Il dort tranquille.
Après dix mois de classe et de peloton, il a finalement embarqué avec deux mille autres troufions sur le Commandant-Quéré, un vieux transatlantique de deux cents mètres de long, à quai au port de Marseille. Il emporte comme souvenirs de Berlin le Mur et ses barbelés, le secteur français de Friedrichstrasse, son record de vitesse sur le parcours du combattant.
La guerre contre les Allemands l’a arraché à sa mère et, comble d’ironie, il est appelé à défendre la mère patrie de l’autre côté de la Méditerranée. Sophie voit l’Algérie au travers du prisme « Arabe-couteau-entre-les-dents ». Il faut dire que, sous l’impulsion de l’OAS, les murs de la capitale sont couverts de poncifs islamophobes : « Morts aux ratons », « Arabes, assassins », « Vive l’Algérie française ». Le bruit court que les fellaghas coupent les testicules des jeunes appelés et les leur cousent dans la bouche. Selon Sophie, Charles n’aurait jamais dû aller en Algérie. Son frère Olivier y était déjà et le règlement des armées interdit la présence simultanée de deux frères sur un même front. Cette fois, l’armée s’est assise sur le règlement.
En France, on parle de « maintien de l’ordre », ici, c’est la guerre. Une guerre que les membres du FLN livrent « à l’occupant ». Ils oublient un peu vite que la France a construit l’Algérie de toutes pièces, les routes, les écoles, les lycées, les hôpitaux, la poste… Ils semblent ignorer que l’Algérie n’était qu’une dépendance de l’Empire ottoman, une régence en déclin, un pays en proie à la violente dissidence des tribus de l’arrière-pays, à la rébellion d’une partie de la population qui affichait ouvertement son désir de se débarrasser de la régence. Qui se souvient aujourd’hui de l’équipage entier de la frégate Duchesse-de-Berry décapité par un millier d’Algériens, dont les têtes étaient vendues cent piastres la pièce ?
Tout avait bien commencé pour Charles. À son arrivée, l’officier chargé de faire l’appel des bidasses lui avait adressé un discret sourire en mentionnant son nom. Il y avait vu un signe encourageant. Pour une fois, la roue semblait vouloir tourner dans le bon sens. Ce n’est que lorsqu’un vieux de la vieille lui a chuchoté à l’oreille que le capitaine de la 3e compagnie où il était affecté avait « un pet au casque » qu’il a saisi la portée du sourire de l’officier. Selon l’ancien, l’unité du capitaine Garey était tombée dans une embuscade à Diên Biên Phu et quatre-vingt-quinze de ses camions avaient cramé. Il ne s’en était jamais remis et avait perdu ce jour-là, en quelques minutes, l’intégralité de ses cheveux.
Un gradé excité le tire de son cauchemar.
— Bon ! Magnez-vous, bordel ! Vous vous croyez où, au Club Med ?
Charles rejoint au pas de course le dernier camion qui déjà s’ébranle, précédé de deux half-tracks. Un char AMX ferme la route. Le capot de la Jeep du commandant est équipé d’un brise-fil pour casser les câbles tendus par les fellaghas en travers des routes. Il faut éviter de retrouver sa tête sur la banquette arrière lorsqu’on roule le pare-brise baissé.
Le convoi traverse un douar, quand des hurlements stridents déchirent l’air. Charles sursaute sur sa banquette.
— Des youyous ! lui souffle le militaire de carrière qui les accompagne. Les femmes signalent notre passage comme le font les macaques pour annoncer la présence d’un prédateur dans la Vallée aux singes.
La colonne quitte la route et s’engage sur une piste bordée de dunes. Le sable chaud diffuse une délicieuse odeur poivrée. Un peu plus loin, des collines blondes promettent une grande liberté. Le soleil est au zénith et les feuilles des orangers, pailletées d’écailles. Si la guerre n’était pas devant eux, Charles pourrait se croire en vacances. Le panorama sommeille dans une chaleur nonchalante.
À Boufarik, au QG de la 3e compagnie, le capitaine Garey, immobile sur le perron, un stick sous le bras, attend. Son crâne brille comme un sémaphore sous le soleil. Il descend quelques marches et se dirige droit sur le groupe de soldats que le camion vient de déverser devant lui. Il se tourne aussitôt vers le gradé.
— C’est vous, le sous-officier qu’on m’a collé ?
Il est raide comme un bois de justice.
— Sergent Baudrin, 45e bataillon d’infanterie, matricule 1223, mon capitaine !
— Ça va ! Pas de palabres. Ici, on n’est pas à Berlin. Les planqués, j’connais pas !
Il observe les pieds de Charles.
— C’est ainsi que votre armée d’opérette vous a appris à vous chausser ?
Charles se rend compte qu’une de ses guêtres a pivoté sur sa cheville et que le boutonnage est à l’extérieur. Il ne répond pas tout de suite, garde son calme. « Fais acte de maîtrise, de sang-froid », lui souffle Mam-Two. Charles regarde le capitaine droit dans les yeux.
— Pardon, mon capitaine, c’est pendant le transport…
Garey aboie.
— Je me fous de vos bonnes raisons ! Ce que je veux, ce sont des soldats exemplaires. Vous m’entendez, exemplaires ! Rajustez-vous et vérifiez la tenue de vos hommes. Vous m’appellerez quand vous serez décent.
Une femme apparaît derrière le capitaine. Elle est vêtue d’une robe grège et d’une capeline mauve qui masque en partie ses yeux. Charles suppose qu’elle est jolie.
— Ah ! Geneviève, je vous présente le sergent Baudrin, ma nouvelle tête de turc. Un fils à papa qui nous vient de Berlin. Un régiment réputé pour sa musique. C’est bien ça, sergent, non ?
Charles baisse la tête.
— Vous avez de la chance sergent. J’vous ai réservé une harka.
Il rit à s’en décrocher la mâchoire. Charles pâlit. Il sait que les harkis, anciens fellaghas ralliés à la France, remontent parfois dans le djebel avec armes et trophées à la main, après avoir égorgé leurs collègues français.
— Avec eux tu peux être tranquille, lui glisse un vétéran. Ils connaissent le terrain mieux que personne, mais surtout en embuscade, même si la nuit te paraît longue, ne t’endors jamais.
Il passe un pouce en travers de la gorge pour lui faire comprendre ce qui pourrait lui arriver.
Une semaine plus tard, allongé à même la terre, l’œil collé à l’œilleton de son pistolet-mitrailleur, Charles scrute l’espace devant lui. Il essaie tant bien que mal de diriger le canon de son arme sur la trouée de ciel bleu qu’il entrevoit à l’autre bout de l’orangeraie. Il ne fait pas encore totalement nuit, mais sous les arbres l’obscurité alimente les fantasmes. Il a donné ordre aux membres de la harka de ne plus émettre le moindre bruit après la mise en place de l’embuscade. Plus question de bouger, de roter, de se gratter ou de péter. Il y va de la sécurité de tous. Les hommes, dont le visage est grimé, sont disposés en étoile pour que leurs pieds se touchent et que leurs yeux couvrent l’intégralité du terrain. Charles se rassure à l’idée qu’une trentaine de bidasses, arme au poing, allongés tout habillés sur leur lit, veillent sur eux au PC. La consigne : gicler dans les GMC au premier coup de sirène et être sur le lieu de l’embuscade en moins de trois minutes.
La colonne dirigée par Charles a mis deux bonnes heures pour parcourir les trois kilomètres depuis le poste de commandement. Une progression lente, semée d’arrêts. La règle : s’accroupir tous les cinquante mètres, bloquer sa respiration trente secondes, écouter et repartir pour un nouveau bond de cinquante mètres et ainsi de suite. Pour casser les formes, les mains et les visages ont été noircis au charbon de bois et les jambes de pantalon, ficelées comme des rosbifs pour éviter les frottements.
Saïd était éclaireur. Le groupe l’a suivi à vue. Les taillis, les rochers escarpés, les fossés, il connaît. Ancien membre du FLN, il a maintes fois emprunté les contreforts des oueds lorsqu’il ravitaillait ses partisans dans les mechtas. Aujourd’hui, il a rejoint l’armée française, mais Charles garde un œil sur lui.
Cette nuit, il est seul avec huit harkis et il a un sentiment de fragilité. Il est 22 heures et l’embuscade doit durer jusqu’au petit jour. Déjà, il bâille. « Ne pas dormir », a dit le vétéran. Ses yeux le brûlent, mais il s’efforce de rester éveillé. Sans bruit, il glisse une main dans la poche de son treillis pour sentir sous les doigts la lettre que le bourgmestre lui a remise avant de partir et qu’il n’a pas encore eu le temps de lire. Sophie lui écrit tous les jours. Elle lui parle de ses parents, du restaurant, de ses cours de danse, des pourboires qu’elle met de côté pour quand il reviendra… Elle dit qu’il lui manque, qu’elle l’attend. Qu’elle l’attendra le temps qu’il faudra. Il sourit en pensant aux bons moments qu’ils ont passés ensemble quand un cliquetis, guère plus perceptible qu’un claquement de mâchoires, le surprend. De quoi s’agit-il ? du basculement inopiné du mousqueton d’un fusil, du maniement de la sécurité d’un pistolet… ? La terreur flottent dans l’air. Il a la sensation que les autres peuvent entendre sa peur tant sa respiration est courte. Son pouls s’accélère. Sa vie vient de prendre un relief tranchant et mystérieux qui lui dévoile un monde inconnu : celui de la crainte de mourir. Ses cheveux vont tomber d’un coup, comme ceux du capitaine Garey à Diên Biên Phu. Les fellaghas sont là devant lui. Ils avancent dans sa rangée. Il les voit. Comme eux, ils progressent par petits bonds, s’accroupissent, se relèvent, repartent. Il veut prévenir les autres, mais son pied est paralysé. Son doigt est impuissant à vérifier la sécurité de son pistolet-mitrailleur. Plus rien n’existe. Il n’a plus de passé, plus d’avenir, seul compte l’instant présent. Un instant unique, indicible, figé dans le temps. Il pointe son arme sur les ombres qui progressent, mais son corps ne veut pas réagir. Son index refuse d’épouser la détente de son arme. Il ne parvient pas à connecter son cerveau. Il va mourir. C’est une question de secondes. Les fellaghas sont là, à portée d’arme. Ils avancent sans bruit, légers comme des enfants. Charles doit tuer pour ne pas mourir. Le moment le plus fou qu’un homme puisse connaître dans la vie est arrivé. « Tuer pour ne pas mourir », se répète-t-il. Comment en est-il arrivé là ? Il a traversé des années de galère, subi les humiliations, les sévices, il aurait pu mourir par le feu et le voilà confronté aujourd’hui à l’impensable : tuer des êtres qu’il ne connaît pas. Ôter la vie arbitrairement à des hommes, sans même les voir, sans entendre leur voix. Il a envie de leur crier : « Fuyez ! Sauvez-vous ! »… Et, malgré lui, il déclenche un tir nourri, instinctif, sauvage, hystérique. Il tire, tire, tire encore, vide tout le chargeur, en remet un autre. Ce ne sont plus autour de lui que déflagrations, explosions, détonations. Un fracas assourdissant cisaille le silence qui régnait dans l’orangeraie. Les armes crépitent de toutes parts, les fusées giclent, les grenades éclatent, des rais bleus et rouges balafrent le ciel. Les harkis arrosent tout devant eux.
Une boucherie !
Le silence revient. Un silence de pierre. Tout est à nouveau paisible, impavide, innocent. Les bruits ont disparu instantanément comme l’eau sur une terre aride. La mort ensevelit le bourdonnement des vivants. C’est alors, et alors seulement, que Charles reprend conscience. Son passage à l’état animal n’a duré que quelques secondes. Des secondes durant lesquelles il a été le maître du monde avec droit de vie et de mort sur son prochain.
Dieu, qu’a-t-il fait ? Les projecteurs des camions éclairent les allées de l’orangeraie. La section d’alerte n’a pas mis trois minutes pour arriver au point P13, pointé sur la carte Lambert. La boule à zéro du capitaine Garey luit sous l’éclairage des phares. Il est excité à l’idée que l’embuscade a « accroché ».
— Combien au tapis ?
Charles baisse le nez. C’est l’horreur ! Les cadavres sont là, paisibles, sereins, éternels… Point besoin d’être grand clerc pour comprendre à la vue de l’oranger taillé en brosse et aux oranges criblées de balles ce qui est arrivé. Les branches des arbres, animées par le vent, se sont muées dans l’imaginaire de Charles en des combattants armés de fusils qui suintaient la mort. La peur a fait le reste. Elle a trahi son sens du discernement et sa perception sensorielle. Pris entre l’état de veille et le sommeil, il a halluciné.
Le capitaine, l’interroge à nouveau.
— Alors, ils sont où, vos fellous ?
Il balaie frénétiquement le sol de sa lampe torche, incrédule. Il sait que quand un PM « crache » à cinq mètres, ça fait du dégât.
— Écoutez sergent, vous vous foutez vraiment du monde ! S’ils étaient là, ils y seraient encore.
Les harkis volent à son secours. Eux aussi ont vu les fellaghas. Saïd sourit quand Ben Ameur décrit avec force détail leur tenue. Ce serait à pisser de rire si l’instant n’était pas aussi grotesque.
Il est près de 2 heures du matin quand les hommes regagnent les camions, après avoir vainement ratissé le terrain de long en large. Au PC, « le Chauve », comme on l’appelle, le convoque sur-le-champ dans son bureau.
— Écoutez-moi bien, sergent. Que vous me réveilliez en pleine nuit est une chose, mais que vous vous foutiez de ma gueule en est une autre. Il n’y avait pas plus de fellaghas que de beurre en broche.
— Mon capitaine, je vous assure que…
— Arrêtez vos conneries ! Des erreurs, tout le monde en fait. L’important, c’est de les reconnaître. Allez au pieu, mais je vous garantis que si vous me faites le coup une deuxième fois, vous pourrez toujours vous brosser pour que je vous envoie les camions.
Depuis cette embuscade ratée, le capitaine Garey semble avoir chassé Charles de son esprit. Quand il le croise, il répond à son salut d’une main ferme comme si c’était l’uniforme qu’il saluait. Il ne s’intéresse plus aux embuscades de nuit qu’il mène un jour sur trois.
Ce matin, trois cadavres trônent dans la cour. Le tableau de chasse de l’adjudant Motard, expert en guet-apens. Il ratisse les pistes poussiéreuses après le couvre-feu et revient au petit matin pour relever les empreintes. Selon leur direction, il sait si les fellaghas descendent du djebel ou s’ils y remontent et quand ils repasseront. Il fait généralement mouche.
Comme Charles, les harkis ont eu la plupart du temps une enfance douloureuse. Ils ne parlent pas ou peu de leurs problèmes métaphysiques. Seul compte le présent ; le ratissage des douars, la fouille, la recherche des caches, des planques creusées à même le sol et ventilées par un tuyau fait de boîtes de conserve qui débouche dans un buisson ou dans un figuier de Barbarie.
Massouda, un autre poste où le capitaine Garey a affecté Charles, est tenu par une section d’Africains de la Haute-Volta. Des professionnels. Il a 20 ans et il doit commander des militaires de carrière qui ont le double de son âge. Les Guebéogo, Bouatama et Méssaguo l’ont adopté. Les Voltaïques sont gais et généreux. Ce sont de grands enfants qui rient tout le temps. Ils se chamaillent parfois et se dispersent comme des envolées de moineaux. Le poste est planté au milieu d’un douar de 2 990 habitants. Charles est un vrai factotum, aurait dit Raoul Vatel. Il est un peu tout à la fois : shérif, instituteur, médecin, flic. Parmi ses hommes, nombreux sont ceux qui n’écrivent pas très bien le français. C’est Charles qui assure la correspondance entre eux et les chefs de cercle à Ouagadougou. La vie est relativement paisible. Peu d’embuscade ou de ratissage. Le village semble avoir été oublié par le FLN. L’essentiel de son activité consiste à contrôler les étrangers qui entrent dans le village et à protéger les fermes des colons que les fellaghas n’hésitent pas à incendier.
Le calme est interrompu un après-midi d’été. Tout est tranquille quand des crépitements de pistolets-mitrailleurs rugissent du côté de la ferme Séguy. Il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu les armes résonner dans le secteur. D’abord surpris, Charles et ses hommes n’ont pas tardé à réagir et à courir en direction d’où sont parties les détonations. La scène qui les attendait dépasse l’entendement. Entre les rangées de vignes gît le corps du capitaine Garey. Criblé de balles, la gorge béante, les yeux tournés vers le ciel, il semble interroger l’au-delà. Les fellaghas lui ont tranché le cou. La haine que le FLN nourrissait envers le capitaine explique leur hargne. Ils l’ont tué deux fois. Plus loin, à une dizaine de mètres, Charles découvre les corps de Guatama et d’Helbout, un jeune du contingent. Au bout du champ de vignes, la carcasse de la jeep est renversée sur le flanc. Une roue tourne encore.
Il a fallu beaucoup d’autorité aux officiers pour contenir la rage des hommes envoyés sur place pour ratisser le terrain. Tous voulaient raser le village de Massouda, d’où venaient les assassins. Le miner, tout faire exploser, voilà ce qu’exigeaient les Africains pour venger Guatama, le chauffeur du capitaine Garey. L’hystérie avait gagné les consciences et, avec elles, les exactions s’étaient multipliées : mise à sac, mises à nu, viols, tortures, explosion des maisons où des caches étaient mises au jour… On n’arrête pas un animal qui a la rage.
Lorsque le nuage de haine est retombé, Geneviève, la femme du capitaine, comble du cynisme, a demandé à Charles de l’aider à déménager l’appartement de son mari. Pour le remercier, elle lui a donné une paire de Church’s, presque neuves, qui lui appartenaient.
*
Mars 1962
La Haute-Volta a obtenu son indépendance. Elle s’appelle désormais le Burkina Faso. En Algérie, les accords d’Évian ont mis fin au conflit armé entre le FLN et les troupes dites « colonialistes » sont rentrées. Bilan : quarante mille morts du contingent – qu’il faudra vite oublier –, un rapatriement précipité des troupes, l’exode des pieds-noirs, le lâchage ignoble des harkis désarmés, qui seront exécutés par dizaines de milliers après le départ des troupes françaises… Charles en voudra éternellement au général de Gaulle.
La décolonisation a déçu. Ceux qui attendaient l’indépendance, la liberté d’expression, la souveraineté, les libertés individuelles et collectives sont frustrés. La délivrance, tant attendue, n’est pas au rendez-vous. Décolonisation ne rime pas avec démocratie.
Des systèmes autoritaires ont été mis en place ; une partie des élites locales a accaparé le pouvoir et avec lui une part importante des richesses, déclenchant un coup d’État de l’armée. Les militaires, dès leur arrivée au pouvoir, ont interdit les réunions, la presse, la contestation. La résistance est muselée. La fin du colonialisme n’aura été qu’une étape sur le long chemin de l’émancipation.
Démobilisé, Charles est ramené en France avec une expérience de plus et de fréquentes migraines hépatiques que les médecins attribuent à des amibes – il apprendra cinquante ans plus tard, à l’occasion d’une prise de sang, que c’était une hépatite B et qu’il aurait pu en mourir. – Il ne pèse plus guère que 47 kilos.
Il se demande comment il n’est pas encore devenu dingue avec tout ce qu’il a vécu jusqu’ici. « Tu as la résistance d’un tardigrade », ricane Mam-Two. Le petit invertébré est capable d’entrer dans un état de non-vie pendant des années et de redevenir actif en quelques minutes. Charles a cette même résilience.
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