Le temps des orphelins
Épilogue
— T’es mort, m’sieur ?
L’enfant a profité du départ des grands pour se glisser à pas de loup dans le salon mortuaire. La barrière de jambes qui l’empêchait d’accéder au cercueil a disparu. La grosse boîte en bois est maintenant à lui. Rien qu’à lui !
La pièce est sombre. Des bougies diffusent une odeur blanche. Dans le décor chimique et floral, le visage du défunt semble recouvert d’une fine pellicule de givre. Les pompes funèbres ont fait ce qu’il fallait, mais le gamin ignore les bienfaits des injections hypodermiques qui rehaussent les chairs et maintiennent l’illusion de la vie. Le corps du mort paraît être celui d’un adolescent dans une enveloppe froissée.
Le lieu est austère. Il fait chaud à l’extérieur et froid à l’intérieur. Le soleil n’est pas encore à son rendement absolu, mais déjà il blondit la terre. L’enfant lève le nez vers le rai de lumière du fenestron situé au-dessus du cercueil et observe la poudre d’or qui danse devant ses yeux.
Il a enfilé le costume du dimanche. Celui que sa mère lui met d’ordinaire pour servir la messe aux côtés du père Breton : une culotte courte en velours, un blazer bleu et des sandales noires vernies.
— Eh ! M’sieur, j’te parle ?
— Oui ! J’t’entends mon garçon. Je suis mort, mais ce n’est pas grave. Je ne pars pas. Je vais ailleurs. Tu as quel âge, maintenant ?
— 7 ans !
La voix du bonhomme a perdu tout son soleil et il fait nuit dans sa tête.
— Moi, vois-tu, j’ai toujours traité la mort avec humour, poursuit-il. Tu es trop jeune pour comprendre ça, mais la dérision m’a appris à vivre mieux et plus grandement. À mourir, sinon gai, joyeux encore. Elle m’a conduit à moins craindre la nuit sans matin, les choses inanimées, le néant dont on est issu et auquel on retourne inéluctablement. Regarde les bourgeons, ils arrivent au printemps, les feuilles s’épanouissent durant l’été, puis elles se fanent, meurent, et tombent à l’automne. Tout est ainsi. Ce qui vit est appelé à mourir.
— Pourquoi on meurt ?
— En général, on meurt parce qu’on est vieux. C’est le cycle incontournable de la vie : on naît, on grandit, on devient adulte, on est de plus en plus vieux et on meurt.
— Et on sait quand on va mourir ?
— Non, personne ne sait quand il va mourir. En général, on meurt quand on est très vieux.
— Qu’est-ce qui se passe quand on meurt ?
— Ton cœur s’arrête de battre. Tu ne respires plus. Tu ne sens plus rien.
L’enfant ne comprend pas. Quand il meurt à la récré, c’est pour de faux. Il tombe et se relève aussitôt.
— On va où, quand on est mort ?
— Généralement dans la terre, où le corps disparaît petit à petit.
— Et toi, t’es mort pour de vrai ?
L’homme ne répond pas. Il change de sujet.
— À dire vrai, mon garçon, je n’ai pas réellement vécu. Mon passage sur terre a été une illusion. Un peu comme un tour de magie où mon ange gardien serait arrivé en retard le jour de la répétition. Les êtres humains sont le plus souvent insaisissables. Ils disent ce qu’ils auraient dû taire et taisent ce qu’ils auraient dû dire.
Discrètement, l’enfant essuie d’un revers de main le filet de morve qui coule de son nez. Il ne rêve pas. Il n’est pas éveillé non plus. Il est entre les deux.
— T’es triste, m’sieur ?
— Triste ? Non ! Mais j’ai un doute. J’ai tant aimé la vie que je ne suis pas sûr d’aimer autant la mort. C’est rien de mourir, mais c’est affreux de ne plus vivre. N’oublie jamais, si tu ne veux pas être trop joyeux dans le bonheur, ni trop triste dans le malheur, que tout est éphémère.
Un coup de vent souffle soudain les bougies.
— La vie, mon garçon, est comme une course de relais. Tu ne gagnes que si les parents t’ont transmis correctement le témoin. À défaut, la beauté du monde t’échappe et tu dois apprendre à jongler avec les aléas de la vie.
Il se tait un instant et reprend, comme s’il s’adressait à Dieu :
— Le ciel m’est témoin que je n’étais taillé ni pour la notoriété, ni pour les honneurs, même si l’orphelin est généralement davantage adulte que les autres enfants. En fait, vois-tu, j’ai la conviction que tout le monde s’est trompé dans ce vaudeville tragicomique. Aussi bien le tailleur qui m’a fait endosser le costume d’un autre que le bon Dieu qui s’est fourvoyé dans ses desseins !
Il respire profondément.
— Je vais te livrer un secret, mon garçon, mais cela doit rester entre nous. Ma vie durant, j’ai donné l’illusion d’être fort, d’avoir la puissance d’un ours, la ténacité d’un ratel, la sagesse d’un porc-épic. En réalité, je n’étais rien de tout ça…
Les changements de ton et les variations de la voix du vieil homme marquent l’émotion.
— La peur, vois-tu, propulse l’individu vers les sommets. Si je me suis hissé sur la plus haute des cimes, ce n’était pas par ambition mais pour échapper aux prédateurs. Il en est ainsi, lorsqu’on est sans famille.
L’enfant, qui sait à peine lire, bute sur les mots du vieillard et les interprète à sa façon.
— Il faut que je vous quitte, m’sieur !
— Attends ! Attends encore un peu. J’ai quelque chose d’important à te dire avant que tu partes. L’existence est courte, rapide, interchangeable, mon garçon. Elle ne dure pas. On donnerait n’importe quoi pour revenir en arrière. Alors, profite de la vie. Mais pas de façon égoïste. Sois généreux. Aie une attention vigilante aux autres, à la souffrance d’autrui. Gère tes émotions. Ne laisse jamais la détresse t’envahir tout entier et anéantir l’image de la mère que tu portes en toi. N’oublie jamais que tu es issu de sa chair, la continuité de son corps. Moi, je n’ai jamais cessé de penser à la mienne, absente, disparue. Fais confiance à l’adulte qui te soigne, t’éduque, te nourrit. Chéris-le ! Quelque chose vous unit dans le silence.
L’homme prononce des paroles incantatoires et incompréhensibles pour l’enfant.
— Ô mon Dieu, le bonheur, vous me l’avez donné, même s’il fut éphémère comme une ombre. Et toi, jeune soldat foudroyé à la fleur de l’âge et gisant sur le trottoir, toi mon premier souvenir d’enfant, qu’aurais-tu fait de ta vie si la mort ne t’avait pas fauché prématurément ?
*
L’enfant se frotte les paupières. La lumière crue du dehors lui brûle les yeux. Les immortelles des dunes proches diffusent une fragrance chaude à l’arôme de curry. Une corneille cisaille le ciel. Sa ligne est droite comme un encéphalogramme plat.
Le père Breton accourt, affolé.
— Mon Dieu ! Charles ! Que faisais-tu près du cercueil ? Ce n’est pas un endroit pour les enfants. Je te cherchais partout. J’étais mort d’angoisse.
L’enfant lève un regard clair vers le curé.
— Le mort, il m’a parlé !
Le prêtre a un petit sourire de connivence. Il s’accroupit pour se mettre au niveau de l’enfant.
— Oui, bien sûr. Et que t’a-t-il dit ?
— Il m’a dit que les feuilles s’épanouissent l’été, puis qu’elles fanent et tombent à l’automne.
Le père Breton sourit à nouveau. Décidément, les enfants ont la formidable capacité de peindre en couleurs l’impénétrable.
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22. Épilogue
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Claude Rodhain