Le temps des orphelins
Chapitre 16
Ce matin, Charles a reçu un coup de fil bizarre. Un certain Brignole, qui disait être de l’Assistance publique, l’a informé que le préfet souhaitait le rencontrer. Il ne lui a donné ni le nom du fonctionnaire, ni le motif de l’entrevue.
— Demain au Fouquet’s à midi et demie, s’est-il borné à indiquer avant de raccrocher.
Charles est encore tout ébahi. Que lui veut le préfet ? Et d’ailleurs, qui est-il ? D’où vient-il ? S’agit-il du préfet de police, d’un préfet de région, du préfet des études ? Il nage dans un brouillard compact et attend le rendez-vous avec impatience.
Le lendemain au Fouquet’s.
— Ah ! Cher ami, je suis ravi que vous ayez pu vous libérer, lui lance l’homme policé qui se tient sur le seuil du restaurant. Permettez-moi de me présenter : Jean-Marc Divisia, préfet et secrétaire général de la zone de défense de Paris.
Charles ne voit pas bien ce que ce haut fonctionnaire attend de lui.
— Vous connaissez déjà Lucien Brignole, poursuit-il, désignant un homme en complet noir, assis à une table un peu retirée. Il n’a pas tari d’éloges sur vous. Les qualificatifs lui manquaient pour dire tout le bien qu’il pense de vous.
Charles dévisage l’homme qui vient de lever la tête vers lui.
— Enchanté ! Ne cherchez pas, monsieur Baudrin, vous ne me connaissez pas. En revanche, moi, je sais qui vous êtes. J’étais à votre remise de décoration le mois dernier quand M. Alain Peyrefitte a fait votre panégyrique. Une apologie rare. Bravo !
— Vous connaissez bien M. Peyrefitte ? lui demande le préfet qui vient, à son tour, de s’asseoir à la table.
— Euh… non ! C’est le garde des Sceaux. Je suis avocat. Il était donc légitime que ce soit lui qui me remette cette décoration.
Charles ne sait pas où ces messieurs veulent en venir. Pourquoi ces questions, ce déjeuner ?
Le préfet insiste.
— Vous avez lu Le Mal français ?
Nouvel étonnement. Il fait non de la tête et émet un petit sifflement.
— Vous devriez le lire ! C’est un remarquable essai politique et sociologique. M. Peyrefitte était un homme brillant et ses écrits lui avaient d’ailleurs valu d’être admis à l’Académie française.
Le préfet se saisit du verre de vin placé devant lui et le tient à distance comme s’il en appréciait la couleur. M. Brignole et lui se jettent par moment des petits signes de connivence.
— En fait, cher Charles Baudrin, si nous sommes aujourd’hui réunis, ce n’est pas pour faire l’éloge de l’académicien, aussi brillant soit-il, mais pour parler de vous.
Nouveau scepticisme.
— Laissez-moi vous expliquer.
Il s’arrête. Le maître d’hôtel vient prendre la commande.
— Je vous conseille le merlan en colère, suggère M. Brignole qui n’a encore rien dit, hormis les compliments d’usage.
Charles acquiesce sans réfléchir, pressé d’entendre la suite de ce que le préfet s’apprête à lui exposer.
— Je dirige actuellement une association d’aide à l’enfance maltraitée, Le Coucou, pour être précis. Je sais que vous-même êtes un ancien de la Ddass. Je sais aussi que vous avez connu la rupture sociale, les internats, les familles d’accueil, les déracinements.
Charles est étonné qu’il en sache autant sur lui.
— Ne soyez pas surpris, M. Baudrin, je me suis renseigné. Vous comprendrez évidemment qu’on ne puisse pas confier le sort de centaines d’enfants à n’importe qui. Nous avons besoin de garanties. Aujourd’hui, j’ai la conviction que personne ne connaît mieux que vous le monde de l’enfance maltraitée. Il faut être passé par là où vous êtes passé pour connaître les besoins des enfants en détresse. Je suis sûr que vous saurez mieux que personne leur prodiguer les conseils propres à soigner leurs blessures, même si certaines restent à jamais béantes.
Le préfet a visé juste. Ce rappel du passé ébranle Charles. Il repense à ce qu’il a vécu et à ce que ressentent les gosses, abandonnés à leur sort. « À tous les chats morts dans les caniveaux. »
— Les fonctions cumulées de préfet et de secrétaire général de la zone de défense de Paris, poursuit le préfet, dévorent l’essentiel de mon temps et je n’ai plus guère de moment à consacrer à ces pauvres enfants. Aussi, et avec l’assentiment de M. Brignole, directeur de l’ARS, ici présent, qui connaît bien votre parcours et vos mérites, j’aimerais que vous me succédiez à la tête de cette association.
Charles est abasourdi.
Le préfet s’en rend compte.
— À l’origine, Le Coucou était dirigé par une journaliste-reporter, mais j’ai dû, à la demande de la Fondation de France, en prendre le contrôle pour, comme on dit, la remettre sur les rails. Je crois y être arrivé, mais en partie seulement. Il y a encore beaucoup à faire et je compte sur vous et sur votre pugnacité.
Mille questions traversent l’esprit de Charles.
— J’imagine tout ce qui doit vous passer par la tête, mais songez en priorité aux enfants, M. Baudrin ! Nul autre que vous n’est à même de remplir cette mission. Votre vécu, votre réussite, votre courage, sont pour nous les garants de votre capacité à venir en aide à ces petites victimes de la disqualification sociale.
Charles est confondu. En venant à ce déjeuner, il était à cent lieues de penser qu’il se verrait proposer la présidence d’une association caritative.
— Vous n’êtes pas obligé de vous décider à la minute, précise Lucien Brignole. Mais, il serait bon que nous ayons votre réponse cette semaine, car il y a des questions urgentes à régler.
— Oui ! surenchérit le préfet, notamment un conflit latent entre l’association et la Fondation de France.
Charles réfléchit. Il s’interroge. Pourquoi lui ? Il a l’affligeante sensation que le diable vient de glisser un pied dans sa porte et que cette mission va entraîner sa chute.
Le lendemain, il se rend par acquit de conscience rue des Batignolles. Il veut se faire une idée du « Coucou » avant de décider. La construction est relativement récente. Les années 1970, peut-être. Sur la façade ont été peints deux gamins en culotte courte chaussés de galoches se tenant par la main. Cette image lui rappelle Charonne, les semelles cloutées, la cour, les glissades, l’évasion… Il ne peut pas, il ne doit pas refuser l’offre du préfet. Les enfants ont besoin de lui. Valérie, à qui il raconte son déjeuner, est fière de lui. La nomination de son mari à de hautes fonctions, est, pour elle, une promotion légitime. Charles a tant fait pour la profession, pour ses collaborateurs, leur famille. Pas une fête, pas un anniversaire, pas une naissance sans un cadeau. Un berceau, une poussette, un landau. Valérie est abasourdie par sa résilience et son opiniâtreté.
Fabrice qui écoute son père ne saisit pas bien de quoi il parle.
— Ton papa va s’occuper des gosses sans famille, dit-elle. Des orphelins comme lui.
Elle met la main devant la bouche.
— Pardon ! Je ne voulais pas te rappeler…
— Cool ! lance Fabrice. J’vais t’accompagner pour voir la gueule qu’ils ont.
Charles lui adresse un regard noir.
— Fabrice ! Il s’agit d’une association d’aide à l’enfance, pas d’un zoo.
— Excuse-moi papa, je voulais dire : voir ce que t’as connu.
— J’aime mieux ça !
— Alors, tu vas accepter ? demande Valérie.
— Oui ! Certainement.
— T’an as parlé à Charlotte ?
— Non ! Pas encore.
— Tiens ! Puisque nous parlons de Charlotte, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : Charles Baudrin va être grand-père.
— Quoi ? Tu veux dire que Charlotte est… ?
— Oui ! De deux mois !
— Comment va-t-elle ? Je n’ai pas beaucoup de nouvelles d’elle depuis qu’elle est mariée. Elle doit filer le grand amour. Tu me diras, tant mieux, je m’en réjouis.
— Son mari dit qu’elle mange comme quatre.
— Et alors ? C’est bien, non ?
— Point trop n’en faut ! Les kilos, c’est comme les coups, on sait quand on les prend, on ne sait pas quand ils disparaissent !
*
Trois ans se sont écoulés depuis la naissance du petit Guillaume. L’enfant se porte bien, mais la santé de Charlotte donne bien du souci. Non seulement elle n’a pas perdu les kilos qu’elle avait pris au cours de sa grossesse, mais d’autres s’y sont ajoutés. Elle s’est progressivement recroquevillée sur elle-même. Calfeutrée dans son appartement, elle n’en sort que pour mener le petit à la crèche. Elle fuit le monde, honteuse de son embonpoint. Le médecin traitant, que Charles appelé, l’a informé que sa fille est sujette à la boulimie, une cousine germaine de l’anorexie.
— Je lui ai prescrit un régime alimentaire, assorti de coupe-faim, mais je ne suis pas sûr que Charlotte le suive vraiment. Elle risque fort, si elle continue à ce rythme, de devenir obèse, conclut-il avant de raccrocher le téléphone.
Charlotte prend peur, le jour où l’aiguille de la balance tutoie pour la première fois le nombre 100. Elle appelle son père pour lui faire partager son angoisse. Elle lui apprend aussi que son mari s’est volatilisé. Il a fui sans donner d’adresse, abandonnant femme et enfant.
Sophie comprend sur l’heure que Dieu attend d’elle qu’elle se porte au secours de sa fille. Elle se rend toutes affaires cessantes chez elle, rue Marcadet. Elle veut être au plus près de Charlotte. L’assister. Lui préparer ses repas diététiques.
Au bout de six mois de cohabitation, c’est la zizanie. L’exiguïté du logement, les pleurs de Guillaume, la promiscuité ont fini par avoir raison de la patience de Sophie. Elle doit chercher un appartement plus grand où chacun aura sa chambre.
— Pas à Paris, lâche-t-elle, trop cher. Sa fille a besoin de grand air. Pourquoi pas Arcachon ?
Son calcul est simple. La construction de la villa au Cap-Ferret est sur le point d’être achevée, Arcachon n’est qu’à vingt minutes de bateau et il y a des navettes toutes les demi-heures.
Charles a connu la presqu’île grâce à un couple de bijoutiers bordelais qu’il a croisé aux Seychelles. Depuis, ils sont devenus de bons et fidèles amis. Rentrés en France, ils lui ont fait connaître les joyaux du Cap-Ferret et l’ont convaincu d’acheter un bout de terrain et d’y faire construire. « Comme ça, on pourra se voir plus souvent, a allégué Marie-France, la jolie femme du bijoutier. Notre villa est juste à côté, au port de La Vigne. »
Ce virage est sans doute à l’origine du revirement de Fabrice. Il montre soudain de l’intérêt pour les études, obtient son bac haut la main, s’inscrit à la fac et réussit dans la foulée une licence de droit et un DESS de propriété industrielle. Peu de temps après, il annonce à son père qu’il va, s’il est d’accord, s’installer en coloc avec Tanya, une amie. Il lui présente la jeune femme au cours d’un déjeuner dans une pizzeria. La première impression que fait Tanya sur Charles n’est pas vraiment en sa faveur. Au fond de lui il ne félicite pas son fils de son choix. Cheveux raides, coupe à la garçonne, jean élimé, tee-shirt à l’effigie de Fidel Castro, elle n’a rien de très séduisant. Il est d’autant plus déçu qu’elle lui avoue, avec un rare naturel, qu’elle rentre des îles et que là-bas, on vit à poil toute l’année. Ce n’est évidemment qu’une image, mais Charles a pris cela pour argent comptant.
Fabrice le rassure un peu quand il lui indique, au cours du repas, qu’il a trouvé un job en Australie, chez un de ses confrères, et qu’il s’y rendrait pour perfectionner son anglais. Son père pense avec un plaisir non feint qu’il a décidé de mettre de la distance entre lui et cette fille. En deux ans, il l’aura vite oubliée. L’embellie est de courte durée. Lui et Tanya ont décidé de partir ensemble. Fabrice lui confesse encore qu’étant fauché, il compte sur lui pour les billets d’avion. Charles est estomaqué. Non seulement son fils embarque sa dulcinée avec lui mais il lui demande en quelque sorte de bénir leur union.
La semaine suivant leur envol, il reçoit un appel de Fabrice. Il l’informe qu’il a trouvé un appart sympa en coloc à Melbourne. Une ville à taille humaine a-il ajouté. Ils en ont déjà fait le tour. En d’autres occasions, Charles aurait prolongé l’entretien, l’aurait interrogé sur la température de l’eau, de l’air, le massif corallien, les requins – que l’on dit nombreux dans la région – mais il s’est limité à un simple « Vas-y mollo avec le soleil ! » et il a raccroché sous prétexte qu’il était tôt en France et qu’il avait encore sommeil.
*
Boulevard de la Plage, dans leur nouvel appartement à Arcachon, Sophie et Charlotte semblent avoir trouvé leurs marques. Elles vivent en parfaite harmonie et n’ont qu’à traverser la chaussée pour être sur le sable et faire faire trempette au petit Guillaume. Parfois, elles traversent le bassin par la navette et viennent passer le week-end avec lui et Valérie. Charles aurait pu en vouloir à son ex-femme de l’avoir ponctionné comme elle l’avait fait, mais il n’est pas d’un naturel rancunier et il la reçoit dans la villa du Cap-Ferret comme si de rien n’était. Charlotte aime ce qu’elle appelle « la maison de famille ». Le jardin est entretenu à l’année par un jardinier épris des roses. Au printemps elle le regarde déposer minutieusement avec la pointe d’un outil, comme s’il peignait au couteau, des larves de coccinelles sur leurs feuilles. Il dit que c’est pour lutter contre les pucerons. Pour lui, chaque coccinelle est un signe de Dieu et les poser sur les rosiers est une façon de l’honorer. Il fait aussi de l’hybridation et crée de nouvelles variétés. Il aime les couleurs, depuis le rouge écarlate au rose tendre en passant par le carmin ou le cramoisi.
Aujourd’hui, Sophie et Charlotte ont pris la première navette. Celle de 10 heures. C’est la Fête des mères. Une célébration que Charles n’a pas connue et qu’il ne connaîtra jamais. Il n’a pas revu sa fille depuis plus de deux mois et il a hâte de la serrer dans les bras. Sophie a beau l’assurer que son état est stationnaire, il veut s’en rendre compte par lui-même.
Charles doit se cramponner à la table de la cuisine pour ne pas pousser un cri d’effroi en voyant Charlotte. La pauvre petite a la bouche de travers et l’un de ses yeux est presque fermé.
Qu’a-t-on fait à sa fille ?
Sophie, qui n’a pas encore desserré les dents, baisse les yeux.
Plus il regarde Charlotte, plus il se demande ce qu’il a fait au ciel pour qu’on abîme ce qu’il avait de plus précieux au monde.
Il s’emporte, peste, clame.
— Et Dieu, dans tout ça ? Il est où Dieu ? Il est où celui qui est censé soulager la misère du monde ? Il est où ?
Il s’adresse de nouveau à Sophie.
— Parle, bon sang ! Qu’est-il arrivé à cette pauvre gosse ?
— Ce n’est rien ! bredouille Charlotte de sa petite bouche en coin. Ne t’inquiète pas papa, j’ai pas mal.
Charles fond en larmes, prend sa fille dans les bras.
— Papa ! Si maman ne t’a rien dit, c’était pour éviter de te faire de la peine. Il y a deux semaines, j’ai fait un AVC facial.
Comme elle voit son père torturé, elle s’empresse de le rassurer.
— Mais je n’ai pas de tumeur ! Seul le nerf facial est atteint a dit le docteur. Il paraît même que ça diminue avec la… Comment a-t-il dit, maman ?
— Je ne sais plus ! La corticothérapie, je crois, un mot comme ça, qui aide à réduire les effets de la paralysie.
Charles observe sa fille. Sa vision est trouble. Il distingue Charlotte à travers un voile humide. Il ne peut pas croire à son destin. Elle, si jolie à 20 ans et aujourd’hui si chiffonnée, si abîmée, si cabossée. Il revoit la jeunesse de Charlotte : sa naissance, la folle envie qu’il avait de la serrer dans ses bras, ses premiers pas, son émerveillement, l’école où elle voulait qu’il vienne la chercher pour le montrer aux amies de sa classe, elle le trouvait si beau, sa déception toutes les fois où il était absent, son adolescence, les garçons qui lui couraient déjà après, l’éclat intense de ses yeux bleus, ses bras pendus à son cou le jour du bac, son envie de devenir comédienne, les cours Simon et Florent, le conservatoire, les premières propositions de films… il n’a pas vu grandir sa fille. Il était aveugle. Obnubilé par l’idée de la protéger, il en avait oublié qu’elle existait, qu’elle le réclamait, qu’il lui manquait. Aujourd’hui, il se rend compte du point auquel il s’est mépris sur les besoins de Charlotte. Ce que sa fille voulait, ce n’étaient pas des montagnes d’or, des robes de prix, des sacs à la mode, non ! C’était de l’amour. Rien que de l’amour, la tendresse de son père, sa présence à ses anniversaires, à ses sorties d’école, pendant les vacances.
Sophie reprochait souvent à Charles de courir le monde, la Corée, la Chine, le Japon, les États-Unis… mais il était certain qu’un lien invisible le liait à Charlotte et que jamais il ne pourrait se rompre.
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