Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 21 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 21

 

La journée s’annonce belle.

Valérie secoue doucement son mari. Il est 9 heures et il dort encore. Elle n’a pas l’habitude de lui voir faire la grasse matinée.

Cette nuit, dans un songe, Charles a vu une femme qui correspondait à l’image qu’il se fait de Mam-Two. Elle était allongée sur un lit et des tuyaux sortaient de son ventre, de sa bouche, de son nez, de ses bras. On aurait dit une pieuvre ou un gros insecte pris dans une toile d’araignée. Son estomac grossissait et se rétractait, comme animé par un souffle puissant.

Charles n’entend que faiblement la voix de Valérie.

— Les médecins disent que tu vas t’en sortir, mon chéri. Tu es branché sur

un tout nouveau système inventé par le Cern1, un respirateur nouvelle génération. Ne t’inquiète pas. Il répond aux normes et aux besoins cliniques. De toute façon, le personnel soignant n’avait pas le choix. Il n’y avait plus de lits médicalisés à Pellegrin, ni au centre hospitalier Pasteur, ni même au CHRU de Bordeaux. Seul l’Hôpital d’instruction des armées a pu t’accueillir et encore, tu vois où tu es, dans un couloir. Même les salles d’attente ont été réquisitionnées.

Dans son état comateux, il revoit la femme qui l’a accompagné au cours de son rêve. Un rêve vivant, réaliste. Elle chausse ses lunettes pour mieux lire le nom de l’affiche placardée sur la vitre du magasin. Elle veut être sûre de ne pas se tromper. Tremblante, elle pénètre dans la boutique et prélève un exemplaire de Mam-Two sur la pile près de la caisse :

— C’est un très bon choix, lui souffle la vendeuse.

L’ouvrage lui brûle déjà les doigts. À pas coulés, elle glisse jusque chez elle et s’enferme à double tour pour se sentir plus seule, pour mieux respirer son fils. Son fils ? Quel drôle de mot. Elle ne l’avait jamais plus prononcé depuis le jour maudit où elle avait été contrainte, sous la menace de son mari, d’abandonner ses cinq enfants.

Valérie vient juste de partir quand une vieille dame s’approche du brancard de Charles. Sa tête ne lui est pas inconnue, mais il ne parvient pas sur l’instant à mettre un nom sur le visage. Un visage si maigre qu’il semble survivre d’un jour sur l’autre.

— Bonjour Charles. Vous vous souvenez de moi ?

Il dodeline de la tête, faisant tanguer ses cathéters artériels.

— Jeanne ! Jeanne Guilledoux. La femme de votre ex-patron.

Il plisse le front. La réapparition de cette femme du passé lui paraît irréelle. Il la pensait morte depuis bien longtemps.

— Qu’importe d’ailleurs que vous me remettiez ou non ! L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que j’ai à vous dire.

Charles scrute le visage penché au-dessus de sa tête, s’attarde sur ses rides, sur ses plis d’amertume à la commissure des lèvres. Sa peau est grise et flétrie. Il a du mal à reconnaître l’épouse de M. de Questembert tant elle a changé. Même le bleu de ses yeux, jadis pur et limpide, semble délavé.

La vieille dame lit la perplexité de Charles.

— Je suis sans doute fripée comme une fleur fanée, mais j’ai encore toute ma tête, vous savez !

Sa voix est étonnamment claire.

— Votre vie vous a échappé, Charles.

Des crispations nerveuses et de petits fourmillements électrisent la peau du malade.

— Oui, j’ai bien dit échappé. Votre entrée au cabinet de mon mari n’était pas le fruit du hasard. Votre bonne étoile n’y était pour rien. Contrairement à ce que vous avez pu imaginer, votre rencontre avec le dénommé Philippe, le jour où vous êtes sorti de votre bureau de dessin, n’était pas fortuite. Il vous attendait.

Charles ouvre grand les yeux. Il revoit M. Philippe lui racontant son entretien avec son voisin de table à l’hôtel Hilton, le jour du forum consacré à l’orientation professionnelle.

— Philippe n’est pas l’homme que vous croyez connaître, poursuit-elle.

Ahuri, Charles secoue la tête de manière convulsive.

— C’était mon gendre. Il avait épousé notre fille Marianne quelques années après la Libération. Elle et lui s’étaient rencontrés à Questembert où nous résidions. Malheureusement le mariage avait tourné court. Marianne était stérile et Philippe voulait un enfant. Il l’avait quittée le jour où il avait été menacé de poursuites judiciaires du fait de son passé durant la guerre. Lui et mon mari traficotaient avec les Boches et, à Questembert, personne n’était dupe quant à l’origine du magot qu’ils avaient amassé.

Elle poursuit, un sourire amer au coin des lèvres.

— Quand les choses ont mal tourné, Philippe s’est enfui et a pris un nom d’emprunt. Il ne s’appelle pas Courtequeux, mais Vilgrain. Il s’est réfugié dans un centre aéré pour enfants handicapés dans le Sud-Ouest. Il pensait pouvoir y vivre incognito. Malheureusement, ses mauvais penchants ont repris le dessus. Une plainte a été déposée contre lui pour viol sur la personne d’un mineur autiste. Fragel a témoigné en sa faveur et l’a fait innocenter.

Charles est de plus en plus intrigué. Pourquoi toutes ces cachotteries ? Et d’ailleurs, pour quelle raison cette femme vient-elle lui raconter tout ça, alors qu’il est sur le point de mourir ?

Jeanne Guilledoux l’observe, les yeux plissés, comme si elle cherchait à lire dans ses pensées.

— Attendez, Charles ! Vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Philippe avait confié à mon mari, un dimanche que nous déjeunions à Orgeval, qu’il donnait des cours particuliers à un orphelin méritant et doué que lui avait recommandé Fragel. Il avouait s’être attaché à ce garçon. « Un gamin travailleur, obstiné et ambitieux », qu’il avait dit. Oui ! je crois bien que ce sont ces mots-là qu’il avait prononcés.

Charles détourne le regard, distrait par un vieillard qui pousse une potence à perfusion et passe près de lui.

— Vous me suivez, Charles ?

Il opine du bonnet.

— Nous ignorions à cette époque que Philippe Vilgrain était homosexuel. Lorsqu’il a prononcé votre nom, celui de Baudrin, j’ai vu le visage de mon mari devenir cramoisi. Sur le moment, je n’ai pas saisi les raisons de cette soudaine réaction. C’est plus tard, bien plus tard, des années après ce déjeuner, que j’ai compris. J’imagine que tout cela doit vous paraître quelque peu insolite et que vous devez vous demander pourquoi ces confidences, ici et aujourd’hui ?

La vieille dame répond à sa place.

— Pour le repos de votre âme Charles !

Il écarquille à nouveau les yeux, aux aguets.

— Contrairement aux apparences, Joseph et moi étions très liés. Je connaissais tout de lui, son passé, ses magouilles, ses intrigues. Jamais je n’aurais pu porter atteinte à sa réputation, sauf quand j’ai appris qu’il avait une maîtresse. Là, j’ai rué dans les brancards. La trahison, lorsqu’elle est grande, ça rend mauvais.

Elle s’interrompt un instant pour reprendre haleine.

— Et vous savez qui était cette femme… ?

Elle se tait d’un seul coup, laissant sa phrase en suspens, l’œil fixé sur le cathéter.

— Virginie Baudrin ! Votre mère, Charles.

Cette nouvelle a la violence d’un uppercut. Charles essaie de crier, de hurler, mais le tuyau de ventilation dans sa bouche l’en empêche. Il a envie de frapper, de frapper encore, jusqu’à ce qu’en lui la colère s’effondre, s’affaisse.

— Pourtant, ce n’est pas faute de vous avoir alerté, Charles. Je vous ai laissé deux messages sur votre bureau. Certes, anonymes, mais explicites !

— …

Charles voit les ombres et les contrejours du visage penché sur lui.

— C’est elle, votre mère, qui est intervenue auprès de Joseph pour qu’il vous engage dans son affaire.

Le ton de la vieille femme est à présent un peu éraillé, mais la fêlure de sa voix conserve une suavité qui fait perler les sons.

— Joseph était profondément amoureux de votre mère et elle lui avait fait jurer de vous protéger et de veiller sur vous tant qu’il serait vivant. Vous devez vous demander, évidemment : « Pourquoi moi et pas mes autres frères et sœur ? » Parce que vous étiez, selon elle, le plus jeune, le plus fragile, le plus vulnérable. Vous me suivez toujours, Charles ?

Il incline à nouveau la tête dans l’angoisse de la minute qui va suivre.

— Votre mère est venue me voir, peu de temps avant la mort de mon mari. Elle voulait que vous sachiez enfin la vérité. Elle avait toujours voulu jusqu’alors que l’on cache son intervention. Son action était pour elle le moyen de libérer sa conscience, de se dédouaner en partie du mal qu’elle vous avait fait endurer durant votre jeunesse. Elle est restée dans l’ombre, mais elle a veillé sur vous. Son seul regret est de ne pas avoir vu grandir ses petits-enfants.

Des larmes glissent sur les joues de Charles sans qu’il puisse les retenir.

— Ne soyez pas amer, Charles. Votre mère était bonne et généreuse. Votre père, lui, était un homme coléreux, impulsif, violent. Elle craignait pour votre vie, vous, le dernier-né. Elle a divorcé peu de temps après votre abandon et s’est inscrite à l’école Pigiez où elle a obtenu un diplôme de secrétaire. Elle a séduit mon mari le jour où elle est entrée à son service. Votre mère est décédée peu de temps après qu’il m’a quittée.

Elle lève la tête vers le ciel.

— Entre nous, je crois qu’ils s’étaient donné rendez-vous là-haut.

Elle glisse lentement une main sur le bras de Charles, lui sourit et murmure :

— Votre mère vous a aimé, à sa façon…

Charles serre les poings. Il tremble, grelotte. La vie qu’il aurait souhaitée, autre que celle que sa mère lui a réservée, arrive à son terme. Son cœur va cesser de battre. Déjà, il déraille, s’arrête, repart. Sa brûlure est violette. Son corps se contorsionne pour tenter d’échapper aux démons qui ont envahi ses chairs. La mort le guette. Il n’y aura pas de temps de pause. Et soudain, dans un geste désespéré qui n’appartient qu’aux fous, il arrache les fils qui le relient à la vie et sectionne d’un coup le cordon ombilical qui le raccorde à Mam-Two.

Il faut savoir quitter la table, lorsque l’amour est desservi, sans s’accrocher, l’air pitoyable mais partir sans faire de bruit et retenir les cris de haine qui sont les derniers cris d’amour…

Il faut savoir garder la face, mais moi je ne peux pas, il faut savoir, mais moi, je ne sais pas.

1. Centre européen de recherche nucléaire.

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