Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 8 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 8

 

Janvier 1958

Julie a beau plisser les yeux, le visage du jeune homme ne lui rappelle rien. Ses yeux verts couleur de rivière et sa fossette au menton ne lui évoquent aucun souvenir.

Robin jubile. Il se bat les flancs. Les farces et les quiproquos, il aime ça. C’est une marotte chez lui. Un toc. Son œil frise de malice. Il interroge sa sœur de but en blanc.

— Alors, tu te souviens de lui ?

Dans son for intérieur, il se bidonne déjà du gag et adresse un clin d’œil à Charles qui a juré de tenir sa langue.

Un peu désorientée, Julie détourne la conversation.

— Tu aurais pu me prévenir, je me serais faite belle. Regarde comment je suis attifée.

Son tablier lie-de-vin, sa robe verte et ses mules en acrylique blanc n’ont en effet rien de bien sexy.

Elle enlève son tablier.

— Je l’ai achetée au marché d’Arpajon, dit-elle, désignant sa petite robe informe.

Robin baisse les yeux.

— T’inquiète pas, Julie. T’es superbe avec tes bébés phoques.

— Espèce de grand sot ! Ce ne sont pas des bébés phoques… des agneaux.

— Bah ! Au moins, t’es sûre que le loup ne les bouffera pas.

Il pouffe. Robin a son franc-parler. Il s’exprime comme il pense.

— Alors, comment tu trouves mon pote ? Beau mec, non ?

Julie roule à nouveau un œil sur le garçon qui se tient près d’elle. Son regard ne peut se détacher des yeux du jeune homme qui vibrionnent comme s’ils voulaient quitter leur orbite.

— On se connaît ?

— Non !

— Ça ne m’aide pas beaucoup.

Elle l’assaille de questions.

— Vous êtes qui ? Vous venez d’où ? Que font vos parents… ?

— Morts !

La réponse ne la surprend pas. Les êtres malheureux se reconnaissent entre eux. De son côté, Charles s’efforce de sourire, mais ses lèvres à peine entrouvertes se referment aussitôt dans un petit claquement sec.

Robin trépigne et piaffe d’impatience. La farce s’éternise et il en a ras la casquette.

— Bon ! Ça suffit ! Vous n’allez pas vous regarder dans le blanc des yeux jusqu’à la Saint-Glinglin ! Charles n’est pas le Messie, bon Dieu !

— …

Julie se tait, étonnée. Un étonnement qui enfle au point de suspendre les mouvements, les regards, les paroles. Sa peau est blanche et pâle, comme si le sang et la vie venaient de la quitter. Une boule d’émotion lui monte dans la poitrine. Elle ne sait plus où elle est. La temporalité, le lieu, les souvenirs sont déstructurés, sa voix se brise en stupéfaction.

— Désolé, grande sœur. Je voulais simplement te faire une surprise.

Julie reste bouche bée, pétrifiée par l’émotion. Après quelques secondes suspendues dans le temps, elle se tourne vers Charles, esquisse des morceaux de phrases qui ne s’adressent pas vraiment à lui, qui ne s’adressent à personne.

— Ce… ce grand gaillard est l’enfant qu’on m’a arraché des mains en 1942. Le bébé que je portais dans les bras sous les bombes ? Oui. Oui, oui ? Bien sûr !

Sa voix vibre, hachée, son débit sonne de plus en plus faux, comme si elle était pressée d’en finir au plus vite, que chacun reparte, qu’il ne soit jamais venu. Sa présence remue trop de souvenirs. C’est trop ! Elle vacille et doit au chambranle de la porte de ne pas s’écrouler. Robin lui tend une chaise. Une force obscure monte de ses entrailles, tandis qu’une chape de plomb écrase ses épaules. Sa respiration est courte, son cœur bat comme une pendule déréglée. Elle a du mal à déglutir. La potion a été violente, brutale, difficile à avaler. Elle fait quelques mouvements respiratoires pour tenter de remettre les choses en ligne, boit un grand verre d’eau, se racle la gorge. Elle est comme quelqu’un qui serait resté trop longtemps plongé dans l’eau et qui réapparaîtrait à la surface. Après avoir respiré à pleins poumons et bricolé l’illusion d’un léger mieux, elle balbutie.

— Charles ?

Elle a la sensation d’entendre sa voix dans un écho lointain. Très lointain.

— Nous te croyions mort.

Elle tend maladroitement les bras vers son frère comme quelqu’un qui ne sait pas comment s’y prendre pour se saisir d’un bébé. Charles, jusqu’alors immobile, s’avance, l’étreint comme on s’agrippe à un récif. Julie fait partie de lui. Elle est sa chair, son sang. Certes, il n’a aucun passé, ni aucun historique avec elle, mais ils sont de la même mère, du même ventre. Il déglutit. Une sœur ? Cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Il pensait être seul au monde et le voilà flanqué d’une fratrie.

*

Ces retrouvailles ont, en bonne logique, marqué Charles au plus profond de son être. Il a opéré, malgré lui, un choix sélectif et ne garde en mémoire que quelques images ponctuelles et fugaces de cette première rencontre avec sa sœur : son étreinte maladroite, ses remords, sa farandole de regrets sur ce qui s’était passé quand il était nourrisson. Plus tard, les rires, les bourrades, les embrassades, confuses et hystériques… Toutes ces choses inutiles qui viennent à l’esprit quand le passé vous surprend et que vous cherchez une porte de sortie. Cette histoire était, il le savait, assise sur le sable. Un sable mouvant poussé par le vent du passé.

Julie avait 10 ans à l’époque des faits. Charles veut qu’elle lui raconte l’abandon, comment ça s’est passé. Qui sont ses frères ; si elle a revu la mère et les autres membres de la famille ; où ils sont…

Exaspérée par l’insistance de Charles, Julie fléchit et cède.

— C’était l’été. Le temps était absurdement beau. Tout était absurde d’ailleurs ce jour-là ; les bottes martelant le sol de Paris, l’acier des fusils scintillant insolemment au soleil, les mortiers, gueule ouverte, qui se taisaient… Pour combien de temps encore ? En ce mois d’août 1942, la France était en partie occupée par le troisième Reich. L’Assemblée nationale et le Sénat avaient donné les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui assurait depuis Vichy la gouvernance du pays. C’était la période de la débâcle, de la collaboration avec les nazis, des lois antisémites. Virginie, la mère, marchait péniblement devant nous. Elle s’évertuait à éviter les nids-de-poule. Parfois, son pied se dérobait et elle boitillait comme un oiseau blessé.

Julie s’interrompt, revivant la scène.

— La mère n’avait pas recousu l’ourlet de son imperméable. Il pendait lamentablement sur ses chaussures. Des escarpins jadis. Ses cheveux poivre et sel – plus sel que poivre – dérangeaient dans ce visage encore jeune. Trente-cinq ans, c’est pimpant. Ça sent bon. Hormis ses cernes violacés, elle était presque jolie. Elle parlait peu. Elle semblait avoir édifié entre elle et le monde extérieur les murs d’un territoire qui n’appartenait qu’à elle. Lui – elle parlait du père – se tenait en retrait. Il s’efforçait de ne pas la dépasser, comme s’il redoutait d’accrocher son regard. Il était lâche. Tout l’attestait : son dos voûté ; ses yeux en accent circonflexe ; sa bouche aussi fine qu’un coup de crayon ; sa peau couperosée… Tous deux marchaient au ralenti, comme s’ils voulaient retarder le plus possible le moment fatidique où ils devraient verser dans l’innommable. Nous ignorions où nous conduisaient les parents. La mère t’a pris dans les bras pour descendre les marches du métro. À la gare Saint-Lazare, nous sommes montés dans un train en partance pour Versailles.

Julie s’arrête un instant. Elle profite de la ponctuation pour faire de courtes pauses et reprendre haleine. Le récit lui pèse. Après chaque halte, elle respire profondément et reprend le cours du récit comme pressée d’en finir. D’expulser une bonne fois pour tout le fiel qui lui ronge la rate.

— Je me demandais, reprend-elle, si la mère était réglée comme une horloge ou si elle avait un coucou dans le ventre pour avoir accouché d’un enfant tous les deux ans. Comment un corps pouvait-il se remplir et se vider comme une outre aussi régulièrement.

Elle se tait à nouveau, pour réfléchir à ce qu’elle vient de dire.

— Notre fratrie était un peu comme une pieuvre. Oui, c’est ça, comme une pieuvre à cinq tentacules. Moi, la plus âgée, Luc, Olivier, Robin, et toi le plus jeune ».

Julie sourit en pensant à la métaphore. Cette idée ne lui avait jamais caressé l’esprit et l’image lui plaît.

— Une pieuvre, répète-t-elle comme pour elle-même, pensant à La Camorra, le film sur la mafia sicilienne qu’elle venait de voir et où le gang s’appelait justement « la Pieuvre ».

Charles a pris l’habitude, lorsqu’il ne sait pas quoi dire, ou qu’il est sous le coup d’une émotion, de reprendre à son compte les paroles de son interlocuteur. Tu as donc pensé que notre fratrie était comme une pieuvre. Une grosse bête à cinq branches, toi, Luc, Olivier, Robin et moi. C’est ça ?

Julie secoue légèrement la tête.

— Arrivés devant la grille du château de Versailles, nous avons tourné à droite pour emprunter la rue des Réservoirs. Plus tard, les parents se sont arrêtés devant un porche où flottait un drapeau tricolore. Là, je les ai vus hésiter. Ils se sont consultés du regard, avant de s’engager sous le porche et de longer un couloir à la peinture écaillée menant à une salle d’attente. Là, une grosse femme, à qui il manquait un bras, les a accueillis. Elle a tiqué devant la tripotée que nous étions. C’était la guerre, mais quand même ! Elle a fait entrer les parents dans son bureau et nous a parqués dans une pièce attenante. Je ne savais pas ce qui se tramait de l’autre côté de la cloison. Je tremblais d’angoisse. Durant le voyage, les parents n’avaient pas desserré les dents et leur mutisme avait attisé ma peur.

Julie déroule le passé, l’œil fixe et luisant.

— J’observais la mouche qui se cognait contre la vitre. J’y voyais un signe. Je pressentais quel serait mon avenir. Sans doute semblable à celui de l’insecte. Comme lui, je me frapperais inlassablement la tête contre les murs. J’ai immédiatement compris ce que signifiaient les mots « Assistance publique ». J’avais déjà entendu parler à la radio de cette institution. On disait qu’elle avait été créée pour venir en aide aux orphelins. J’imaginais ce qui se disait dans le bureau d’à côté. Les parents déclinant leur identité ; le père expliquant qu’avec sa paie d’OS dans une fonderie et les quelques picaillons que rapportait sa femme à la maison, il n’avait pas de quoi nourrir cinq bouches. Il râlait contre la guerre, les topinambours, les rutabagas, les fèves qui manquaient…

Julie s’interrompt à nouveau, renifle et toussote pour expulser le chat qu’elle a dans la gorge.

— La porte du bureau s’est soudain ouverte. Et là, j’ai entendu la manchote lancer aux parents qui s’éclipsaient : « Réfléchissez bien aux conséquences de votre décision. Elle sera irréversible ! »

— Et alors ? intervient Robin qui, depuis le début, a écouté bouche bée.

— Le père a répondu, baissant la tête : « Je sais ! Je sais ! Mais on n’a pas le choix. »

À cet instant, Julie marque une nouvelle pause. Ses joues ont viré au rouge. Sa voix est rageuse, imprécatoire.

— On a toujours le choix ! Topinambours, rutabagas, fèves… Foutaise ! S’il n’avait pas englouti sa paie dans la piquette, il n’en serait jamais arrivé là !

Elle poursuit.

— Luc et Olivier ne se rendaient pas compte de la situation. Ils riaient. Toi, Robin tu enlevais tes galoches…

Julie tourne les pages d’un livre d’histoire qui n’a rien de commun avec les contes de Perrault. Le passé l’obsède, la bouleverse.

— La directrice est revenue, mais cette fois accompagnée d’une infirmière. Une certaine dame Trotel. Une femme vêtue d’une pèlerine bleu marine dont la cornette faisait immanquablement penser à un oiseau en colère. Elle nous a offert un bonbon, puis nous avons été séparés. Toi, Charles, le plus jeune d’un côté, les trois autres garçons et moi de l’autre…

Charles dodeline de la tête, obnubilé par les questions qui l’obsèdent. Comment peut-on abandonner cinq enfants en même temps ? Pourquoi l’a-t-on isolé ? Qui en a décidé ? Pour quel motif ? Que sont devenus les autres membres de la famille ? Les grands-parents, tantes, oncles, cousines, cousines…

Il bombarde Julie de questions. Il veut tout savoir. Il dit qu’il y a du Fantômas dans cette histoire.

— Oh ! Tu m’embêtes Charles, avec tes questionnements… Que s’est-il passé ? Où m’a-t-on emmené ? Que sont devenus les parents ? Et patati ! Et patata ! Que veux-tu que je réponde ? Rien que tu ne saches déjà ! À compter de ce jour, j’ai fait un black-out. Tu comprends ? J’ai eu un trou de mémoire.

Julie ment. Elle se dérobe. Charles le sait. « À compter de ce jour, j’ai fait un black-out, un trou de mémoire… » Il réfléchit à ce qu’elle a voulu dire.

— Putain ! J’ai quand même le droit de savoir ce qui s’est passé, non ?

Sa sœur plisse le front, ouvre la bouche et la referme aussitôt, prise de tremblements. Son visage est tendu. Son mascara a coulé et une larme orpheline pend à l’aile de son nez. Ces questions raniment un passé qu’elle croyait avoir oublié. Elle se gratte la joue. Charles continue de la pressurer. Elle seule peut replacer les pièces manquantes à leur histoire.

— Merde ! J’ai besoin de comprendre, Julie. De savoir qui je suis. D’où je viens ? Qui est ma famille ? Ce qu’elle est devenue ?

Julie se débine à nouveau.

— Pas maintenant, Charles. Ne mêle pas ta vie à cette sordide histoire. Tu as très bien vécu jusqu’ici sans rien savoir… Alors ?

Il contemple sa sœur dans un brouillard. « Tu as très bien vécu jusqu’ici… » Que sait-elle de sa vie, de ses angoisses, de ses nuits de cauchemar, de ses rêves éveillés… ? Rien ! Les esquives de Julie alimentent chez lui les hypothèses les plus folles. Ses efforts pour étouffer ses réminiscences ne font qu’amplifier ses craintes. L’air est irrespirable. Il a une envie obsessionnelle de remonter loin en arrière. Julie détient la vérité, mais sa pudeur lui interdit d’en dire plus. Pour elle, ce jour est maudit. Son silence nourrit les fantasmes de Charles. Il pense que les choses ne se sont pas déroulées comme elle le prétend. Il imagine avec déraison que, dans cette période troublée, ils ont été vendus au marché noir, troqués contre des sacs de riz ou de fèves, que les parents sont en prison pour trafic… La prison, qui n’était encore pour lui qu’une facétie du Monopoly, prend une funeste dimension. Tout se bouscule dans sa tête.

Soudain, une idée lui vient à l’esprit. Une idée tellement saisissante que Julie en tombe presque de sa chaise.

— Et si j’allais à l’Assistance publique ? Si je menais moi-même l’enquête ? Nous sommes en 1958. Cette histoire n’est pas si vieille. Le foyer Vauban doit toujours exister. Eux savent ce qui s’est passé. Ils ont des archives.

Julie toussote dans son poing et hausse les épaules comme pour dire « Vas-y ! », mais il sait qu’elle prie pour qu’il n’en fasse rien.

Robin, jusqu’alors muré dans le silence, intervient à son tour.

— Ta sœur a raison. Tu ne pourras qu’être déçu, Charles. À quoi bon remuer toute cette merde ?

— Quoi ? Ils ont bousillé notre jeunesse et tu voudrais qu’on fasse l’impasse ?

Le carillon de l’église Sainte-Marie-de-la-Conception, proche de la rue Olivier-de-Serre, sonne 4 heures. Julie profite de cette pause improvisée pour mettre un peu d’ordre dans ses idées. Elle réfléchit, la tête dans les mains. Puis, elle laisse tomber les bras en signe de capitulation. La paume de ses mains claque sur ses cuisses comme une gifle.

— Bon ! Tu l’auras voulu ! Mais ne viens pas ensuite me faire des reproches. Le père buvait. Voilà, t’es content !

Elle attend une réaction de Charles qui ne vient pas.

— À plusieurs reprises la police l’avait interpellé. Il beuglait dans la rue des insanités. Les voisins s’étaient plaints. Il avait été condamné à des cures de désintoxication. Il était multirécidiviste. Il disait que le vin l’aidait à voir la vie en couleur… En rouge, sans doute ! Une enquête a été ouverte. Une assistante sociale est venue chez nous à Plaisir dans la banlieue ouest de Paris où tu es né. Une horrible HLM, calée entre la nationale 13 et la déchetterie. Ça puait les pots d’échappement, le fioul, l’huile et les ordures. L’éducatrice a été horrifiée quand elle a vu qu’on vivait à sept dans un deux-pièces qui prenait l’eau comme un vieux rafiot. Tu étais son souffre-douleur, poursuit Julie. Déjà, lorsque la mère enceinte lui disait : « Regarde, il a bougé », il refusait obstinément de poser la main sur la protubérance de ton pied ou de ta main. Il braillait : « C’est toi qui l’as voulu ! T’avais qu’à faire dégringoler le polichinelle du tiroir. »

Sans l’opiniâtreté de la mère… Julie n’ose pas imaginer ce qui serait arrivé.

— Heureusement l’avortement était interdit. Le père ne voulait pas d’une bouche de plus à nourrir. Pour lui, tu étais un « accident » qui allait grever plus encore le budget du ménage. Le jour où tu es né, tu n’as pas crié. Tu étais bleu. La sage-femme t’a collé sur un radiateur pour te réchauffer. Tu pesais à peine 2,7 kilos. Tu n’avais pas vraiment tiré le bon numéro, mon pauvre Charles.

Julie se tait. Elle ferme les yeux sous le poids de l’émotion. Quand elle les rouvre, c’est pour ajouter, comme si elle avait oublié quelque chose.

— Le père t’avait pris en grippe. Ta mèche blonde, tes yeux clairs et tes traits fins l’irritaient. Il cherchait à t’isoler. La simple idée que tu puisses jouer avec nous autres le rendait fou. La mère te défendait comme elle pouvait, mais il était si brutal, si impulsif, si imprévisible qu’elle n’osait évidemment pas le heurter de front. Elle disait qu’un jour de grand vin, il t’étoufferait sous un oreiller et ferait passer ta mort pour un accident.

Julie s’arrête pour reprendre son souffle. Charles a la sensation d’être habité par une étrange émotion qui le délivre de l’espace-temps gelé depuis son enfance et qu’il bascule soudain dans le présent.

Il profite de l’interruption pour interroger à nouveau sa sœur. Elle avait 10 ans à l’époque des faits et doit se souvenir de tout.

— Ils m’ont envoyé où ?

— Je l’ignore ! Du jour de notre séparation je ne t’ai jamais revu, ni les parents d’ailleurs.

— Jamais ?

Elle attend que sa vague d’émotion se retire.

— Jamais !

— Et à ta majorité, tu n’as pas cherché à savoir ce que j’étais devenu ?

— Je viens de te le dire. J’étais amnésique. Cet abandon avait été pour moi un véritable tsunami. J’ai souhaité tout oublier. Mon cerveau s’est mis en jachère, en sommeil, si tu préfères.

— J’ai posé un couvercle sur ma mémoire. Tu peux comprendre, ça ? C’est toi et toutes tes questions qui me forcent à me souvenir.

Charles comprend qu’il n’obtiendra rien de plus de Julie. Sa sœur n’a plus aucune idée de la profondeur du temps.

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