Le temps des orphelins
Chapitre 2
Ce matin, le ciel est bleu comme l’acier. L’air sent le métal. Raoul pousse un petit cri plaintif en se baissant pour lacer ses chaussures.
— Ah ! Charles ! lance-t-il en voyant le gamin dans le reflet de la vitre. Peux-tu avoir la gentillesse de m’aider ? La vieillesse n’est pas drôle, tu sais. Avec l’âge, les raideurs se déplacent, ajoute-t-il avec un petit sourire coquin, sans se rendre bien compte qu’il parle à un enfant.
Charles ne sait pas faire les rosettes, alors il fait un nœud à chacune des chaussures de Raoul. Émilie, sa femme, qui observe Charles à la périphérie de l’œil, grogne.
— Pas comme ça, bon sang ! On ne t’a donc pas appris à nouer un lacet à l’orphelinat ?
Elle a toutes les peines du monde à défaire les nœuds du gamin et crache son venin.
— C’n’est pas Dieu possible d’être aussi peu dégourdi. T’es vraiment un bon à rien mon pauvre garçon. Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’Assistance publique ? À faire la manche ?
Raoul prend la défense du gosse.
— Sois un peu plus indulgente, ma chérie, cet enfant n’a encore que 10 ans. Il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a reçu. Il n’a pas eu comme toi la chance d’avoir des parents pour lui enseigner ce genre de chose.
— Oui ! Ben, ce n’est pas une excuse. Je vais lui apprendre à vivre, moi.
J’aperçois Fanny, la fille de la maison, qui dodeline de la tête dans son coin. Je sais qu’elle ne partage pas l’attitude belliqueuse de sa mère mais elle n’ose pas trop la contredire ou l’attaquer de front. Elle craint ses réactions. Elle souffle néanmoins en catimini à qui veut l’entendre qu’avec son faciès et ses cheveux gras, Émilie lui fait souvent penser aux patients qu’elle soigne à Mondor, le centre hospitalier intercommunal de Créteil. Elle s’avance, bien décidée cette fois à réagir. Elle ne supporte pas les injustices, a fortiori celles de sa mère.
— Maman, pourquoi t’en prendre toujours à Charles ? Ce n’est pas parce qu’il est orphelin qu’il faut…
Émilie l’interrompt sèchement.
— Écoute, ma fille, je ne m’occupe pas de tes malades ? Alors, s’il te plaît, fous-moi la paix et laisse-moi éduquer ce gamin à ma guise. J’ai déjà élevé trois gosses de l’Assistance publique et je sais ce qu’il leur faut. D’ailleurs, ils se contentent de peu.
Charles écoute, interdit, l’échange houleux entre la mère et la fille. Elles parlent de lui comme s’il n’existait pas, un peu comme si son statut d’orphelin le rendait invisible. Pour Émilie, les enfants sans parents n’existent pas. Charles a atterri chez les Vatel, une famille d’accueil, après que la directrice du château de L’Yvette eut constaté, au bout de trois ans, qu’il n’était pas fait pour la vie communautaire. Pour elle, il frisait la neurasthénie et il était urgent qu’on le change d’affectation si l’on voulait éviter un drame.
Une famille d’accueil ? Tu parles ! Une baraque au crépi fatigué coincée entre un étang et un cimetière. Ça fait à peine un mois que Charles est là que déjà il s’est habitué au tintamarre des souris dans les combles, aux scratchs des martinets dans les solives. Souvent, il se réveille en sursaut, la respiration sautillante, et passe au crible ses souvenirs : les instants de bonheur vitaminés avec Nolan ; sa cabane dans les arbres construite à partir de bois et de serpillières – les toilettes où il fumait des cibiches faites de feuilles de tilleul séchées –, les chapardages dans les cuisines, les ragotons de fromage… Les moments sombres aussi : les sorties hors du château, attelés les uns aux autres comme des chiens de traîneau… Les adultes qui changeaient de trottoir en les voyant comme s’ils étaient des pestiférés. Il revit sa honte.
Quand Raoul voit la mine contrite de Charles, il dit qu’il couve la mélancolie. Il n’a pas tort. Fanny, elle, prétend qu’il parle peu. Elle aussi a raison. On ne blesse pas les rêves par des bavardages. Elle allègue encore que ses cheveux en boucles devant les yeux l’empêchent de voir la réalité en face. Là, elle se trompe ! Charles a des yeux de lynx.
Le château de L’Yvette lui manque. Contrairement aux apparences, il y était heureux. Heureux comme un cochon dans un champ de maïs. Les cris, les chahuts, les empoignades lui faisaient oublier sa condition. Ici, chez les Vatel, tout est triste. Ça sent le désinfectant, l’usure des choses, il y respire la poussière des vieux meubles.
L’école est le seul endroit où le garçon échappe à l’œil d’Émilie. Aujourd’hui jeudi, il n’a pas classe. Il va devoir supporter sa nourrice toute la journée, elle et ses : « Tiens-toi droit ! » ; « Cesse de me regarder avec tes yeux de cocker ! » ; « Mouche ton nez ! » ; « Va à la cave chercher du charbon… ! » et patati et patata. Heureusement, le jeudi c’est aussi jour de catéchisme. Ce n’est pas qu’il soit cul béni, mais c’est le seul moment où il échappe au cerbère.
Le père Breton leur enseigne la morale chrétienne. Il est sympa, Charles l’aime bien. Il sent la guimauve. Souvent, il raconte aux enfants les choses qui se passent là-haut dans le ciel : les anges, joufflus comme des cumulus, Dieu, bon comme du bon pain, la Vierge Marie, qu’il dit être NOTRE mère à tous. Tu parles ! Charles n’a qu’une mère, celle qu’il a dans la tête. Le curé marmonne parfois dans sa barbe des choses imaginaires : l’éveil extatique, les vertus théologales de la foi, l’espérance, le canal pour s’unir à Dieu… Un tas de conneries qu’il ne comprend pas et auxquelles d’ailleurs personne ne croit. Il arrive même à Charles de pouffer au milieu des sermons du père Breton. Le curé le voit mais il ne dit rien. Il sait que son ange gardien est arrivé en retard le jour de sa naissance.
Un jour, Charles a ouvert la Bible dans la sacristie. Il a failli vomir. Il a jeté le livre à travers la pièce. Beuh ! J’aurais fait la même chose que lui à sa place : Je ferai venir contre vous l’épée, qui vengera mon alliance ; quand vous vous rassemblerez dans vos villes, j’enverrai la peste au milieu de vous, et vous serez livrés aux mains de l’ennemi (Lévitique 26, 25). Pas vraiment de quoi avoir la foi. Il ne croit pas en Dieu. S’il existait, il lui dirait où est sa mère et il ne les aurait pas séparés. Quand il parle au tout-puissant, il ne l’entend pas. Y a pas de connexion.
Le dimanche matin, Charles enfile par-dessus son pantalon une aube et un surplis blanc. Il sert à la grand-messe aux côtés du père Breton. L’odeur de l’encens et le goût douceâtre de l’hostie qu’il lui fourre dans la bouche lui lèvent le cœur. Il n’aime pas le parfum de l’au-delà. Pour se venger, il boit un peu de son vin de messe qu’il compense avec de l’eau. Le curé n’est pas dupe.
La seule chose qu’aime Charles, quand il va à l’église, c’est l’allée des platanes. Leurs cimes touchent le ciel. Il aimerait être un platane haut et fort comme eux pour voir sa mère de loin.
Raoul l’interrompt dans ses pensées.
— Et si tu venais avec moi jusqu’au Guichet, Charles ? Ça te ferait du bien de marcher un peu. L’exercice, c’est bon pour la santé. Surtout à ton âge.
— Il a des devoirs à faire, tonne Émilie, qui a toujours un œil sur lui.
Elle est furibarde que son mari empiète sur ses prérogatives.
Sans écouter sa femme, Raoul empoigne sa casquette pendue dans l’entrée et prend la main du gamin.
— Viens ! Laisse-la se battre avec ses démons.
Le Guichet est une petite gare située au bout de l’avenue rebaptisée, d’après ce que dit Raoul, du nom du général Leclerc, le premier à être entré dans Paris à la tête de la 2e division blindée. Avant, elle s’appelait la Grand-Rue.
Le ciel de mars jette des éclaircies et des giboulées en même temps. Raoul tressaille. De la vapeur cotonne son nez. Un soleil pâlot jette par instants des éclats brillants comme l’acier sur le ruisseau qui borde le chemin. Charles rêve à des cabanes dans les arbres d’où il pourrait apercevoir à la tombée de la nuit des renards et des loups sortir de leur tanière. Son père nourricier marche sans dire un mot. Le froid accentue le silence.
— Pour peu qu’on les cherche, les zones d’espérance existent, lâche-t-il soudain comme s’il se parlait à lui-même.
Il tourne la tête vers l’enfant.
— Oh ! Tu m’entends Charles ? C’est à toi que je parle. J’te disais que l’existence est vivable si l’on y croit. Prends mon cas. Quand ma mère a été emportée par une embolie pulmonaire, je n’avais guère plus de 5 ans. Eh ben, j’ai fait face ! Oh, bien sûr, il n’y a pas eu de miracle ! Je n’ai pas fait de prouesses. À l’époque, ceux qui avaient le certificat d’études primaires n’étaient pas légion. Mais figure-toi que je l’ai eu, moi, mon CEP et avec les félicitations du directeur encore. Alors, tu vois que tout n’est pas joué d’avance.
Raoul s’accroupit lourdement pour venir à la hauteur du garçon.
— Tu verras, l’herbe repousse sur les terres brûlées, comme on dit. La hargne te soulèvera de terre comme elle m’a soulevé. J’ai cru en moi. Un peu dans le ciel aussi, je dois bien le reconnaître. Mon père n’était pas capable de m’élever. Alors, comme toi, j’ai fini dans un foyer. Par la suite, adolescent, j’ai cumulé les petits boulots. Je n’étais qualifié en rien et spécialisé en tout. Une sorte de factotum, si tu préfères.
L’enfant tique.
— Oui ! Un jour peintre en bâtiment, un autre jour manutentionnaire, une autre fois livreur… À 15 ans, j’ai eu la chance d’être embauché comme apprenti cheminot. Un bien beau métier, tu sais. Eh ben. Je me suis accroché. Je n’ai jamais baissé les bras. L’opiniâtreté, crois-moi, c’est le secret de la réussite.
Je vois Raoul balayer l’air d’un geste de la main comme s’il voulait chasser le passé.
— Évidemment, à mon âge, les souvenirs ne sont plus tout jeunes. Ils ont pris de la bouteille comme on dit. La vie du rail était dure. Surtout l’hiver quand le soleil n’avait pas encore soulevé la nuit et que le froid ne lâchait un membre que pour en saisir un autre. Tu vois, ces plaines jaunes devant toi ? Eh ben dis-toi que pendant plus de quarante ans, j’ai arpenté le ballast qui taillade ces champs ! En janvier, il faisait si froid que de la vapeur sortait de ma bouche comme si je tirais sur une cigarette. Que veux-tu, la vie est ainsi faite. Certains s’offrent une vue sur mer, moi, je me suis offert une vue sur rails.
Raoul lui montre les serpents métalliques qui cisaillent la campagne et lâche avec gravité :
— Y a des heures que l’on devrait oublier.
Je le vois sourire à Charles comme on sourit à un enfant malade. Sa pupille brille comme une pierre noire couverte de givre.
— Tu scrutes mon visage, mon garçon. Eh oui ! Que veux-tu ? C’est comme ça ! Ma peau a bu tous les soleils et le temps a accentué les parenthèses de ma bouche. Je ne suis pas riche – il retourne ses poches pour montrer qu’il n’a pas le premier sou vaillant – pourtant, je suis heureux. N’en veux pas à Émilie. Les avatars de la vie l’ont un peu cabossée. Elle n’était pas comme ça avant la mort de Vincent, notre fils. Malheureusement, pour lui le soleil s’est couché trop tôt.
Raoul revoit la petite bouche en cœur du bébé cherchant le téton d’Émilie. Il essuie la larme qui pend à ses cils.
— Elle souriait lorsqu’elle voyait couler à la commissure de ses petites lèvres roses une perle de lait…
Il chuchote tout seul sans se soucier de la présence de l’enfant. Sa voix est transparente, claire comme un ruisseau de larmes.
— Y a des heures que l’on devrait oublier, répète-t-il.
Un merle, bleu comme une ombre, coupe l’air vide. Raoul suit la trajectoire de l’oiseau jusqu’à la haie des ifs qui longent la voie ferrée.
— J’ai grandi comme eux, tu vois ! Droit et sans tuteur. Tu pousseras comme ça, toi aussi.
Charles regarde les quatre chiffres que Raoul porte sur le dos de la main. Il brûle d’envie de lui demander ce que c’est.
— Ah ! Tu t’interroges sur mon tatouage.
— Oui !
— Une bien triste histoire, mon gars…
Raoul glisse les mains de haut en bas sur son visage et regarde Charles intensément.
— Comme je viens de te le dire, je travaillais aux chemins de fer. Un jour, en 1944, j’ai été approché par des gars du maquis. Ils voulaient que je les aide à faire dérailler un train des Chleuhs. J’ai pris peur. J’ai refusé. Je ne voulais pas perdre mon travail et me retrouver au chômage. Ils m’ont traité de froussard, de lâche, d’embusqué, un tas d’injures qui ne me correspondaient pas.
Charles observe Raoul. Il serre les poings.
— Peu après, j’ai reçu une lettre anonyme dans laquelle j’étais traité de mouchard, de tripatouilleur, de parjure. Deux jours plus tard, mes vieux parents ont trouvé sous la porte une seconde lettre, plus abjecte, plus infâme encore. J’étais catalogué de mule, de cornard, de « bâton merdeux », de traître à la patrie. L’auteur de ces imprécations concluait le courrier par une menace lourde d’arrière-pensées : « Il faudra bien que tu paies ton infidélité à la France, quand la guerre sera finie. » Durant cette période charnière, tu n’as pas connu ça, tu es trop jeune, nombreux étaient les « bons Français » qui, sous prétexte de patriotisme, dénonçaient « les profiteurs » à la Kommandantur. Il suffisait qu’un seul élément soit réputé réel pour que l’ensemble de la calomnie passe pour vraie. Les anonymographes prenaient soin d’amalgamer des faits exacts à des actes controuvés pour donner à leur dénonciation un semblant d’authenticité. Les autorités allemandes encourageaient de leur côté la délation. C’est ainsi que j’ai eu la surprise, le jour suivant, de lire sur la liste des saboteurs de lignes de chemin de fer, épinglée sur la porte de l’église, mon nom. J’ignorais d’où venait la calomnie. Toujours est-il que la Gestapo est venue me cueillir dès le lendemain à l’aube pour un interrogatoire poussé. Elle voulait tout savoir : mon emploi du temps, mes activités, mes trajets, mes horaires d’arrivée et de départ à mon travail… Comme ils n’ont rien trouvé contre moi, j’ai été mis au secret dans un cachot. C’est là qu’on m’a tatoué le nombre 4744. Il correspond aux jour, mois et année de mon arrestation : 4 juillet 1944.
Il y avait comme un flottement dans le bleu délavé des yeux de Raoul. Celui qu’on avait connu grande gueule s’était éteint comme un ressort qui aurait cassé.
— Et vous êtes resté prisonnier longtemps ?
— Un mois seulement. Dans cette guerre totale, tout le monde surveillait tout le monde. Les préfectures prescrivaient des enquêtes après chaque dénonciation. Mon chef de chantier et deux compagnons sont venus témoigner devant les enquêteurs de ma loyauté au travail et ils se sont déclarés garant de mon honnêteté. J’ai été remis aux autorités françaises qui m’ont relâché. Je n’ai jamais su qui m’avait balancé. À la libération avait succédé l’épuration sauvage. La haine accumulée durant quatre ans se déchaînait. La présomption d’innocence, la charge de la preuve, on s’asseyait dessus. Les principes d’une justice impartiale étaient gommés, bafoués, rayés de la carte. Des résistants, souvent de « la dernière heure », s’improvisaient justiciers. Ils formaient des tribunaux clandestins et exécutaient de la manière la plus sommaire les prétendus renégats. Les victimes étaient la plupart du temps des miliciens ou des collaborateurs actifs, mais j’ai assisté aussi à de véritables lynchages. Suspicions et rancœurs suffisaient à confondre les victimes, parfois sans preuves. Je craignais pour ma vie. Je redoutais que les ragots dont j’avais été l’objet ressurgissent en pleine lumière et que les menaces qu’on avait proférées contre moi soient mises à exécution.
Raoul s’interrompt. Il revit en accéléré cette période de haine. « Mon Dieu, merci de m’avoir épargné. J’ai tant prié pour ne pas finir sur un tas d’ordures. » Charles observe le dessous des yeux du vieil homme. Ils ont pris une couleur violacée et sa voix tremblote comme si le froid s’était infiltré sous sa peau.
J’ai la sensation qu’une douce lumière chatouille l’air et que le printemps s’ouvre droit devant eux, mais Raoul donne toujours l’impression de vivre dans les courants d’air depuis qu’il a été confronté aux températures qui brûlent les bronches et engourdissent les pieds et les mains.
— Tu vois, mon garçon, assure-t-il, lorsqu’on déprime, le mieux est de ne pas penser aux atrocités de la vie mais de retourner en vacances dans les moments heureux du passé.
À leur retour, Émilie est furax. Elle n’aime pas savoir Charles hors de portée.
— Alors ? Tu te crois malin de mettre du chewing-gum dans les serrures ?
L’accusation cueille Charles à froid. Il est sonné comme un boxeur groggy sur les talons. Son visage marque l’étonnement. Ses mains sont fermées en poings. Il écarte les doigts et les replie pour faire circuler le sang. Son cœur bat dans sa poitrine. Le temps est suspendu. Il est muet. Un temps mort, un angle mort, un trou dans le temps.
Émilie s’agace.
— Oh ! Ne joue pas les ingénus avec moi, hein. On t’a vu faire !
Qui est ce « on » ? Pas Fanny, elle est son alliée. Peut-être Pierre, le fils de la famille. Un fourbe, un vicieux, un pervers. La semaine dernière, il est monté dans son appentis et s’est glissé sous ses couvertures. Il était nu et son haleine était ébréchée par l’alcool. Charles avait peur. Il n’osait pas crier. De sa grosse main, il a tenté de lui caresser le bas du ventre, puis il l’a retourné comme une crêpe et a introduit quelque chose de dur dans ses fesses. Il ne savait pas ce que c’était. Ça lui faisait mal. Il pleurait. Pierre s’en moquait. Ce n’est que lorsque Charles a hurlé de douleur qu’il s’est carapaté. Cette nuit-là, Charles n’a pas dormi, il craignait que son agresseur revienne. Au matin, il n’a rien dit. Il avait honte. Trop honte. Se plaindre ? À qui ? De toute façon, personne ne l’aurait cru. Depuis, Pierre l’évite. Il baisse les yeux ou détourne la tête quand il l’aperçoit. À table, il se tient de côté pour ne pas croiser son regard.
Ce mercredi, le directeur de l’école est venu dans la classe. Il voulait mettre les enfants en garde à la suite d’une sale histoire arrivée dans la commune. Il disait que les agressions sur les enfants étaient le plus souvent commises par des membres de la famille ou par des amis proches des parents. Il avait aussi parlé d’attouchements répréhensibles, de viol, de pédophilie… Des mots que Charles n’avait pas compris mais, à la tête du directeur, il savait que c’était grave.
Quand il a ajouté qu’il ne fallait pas hésiter à en parler aux parents ou au maître, j’ai vu Charles ouvrir grands les yeux. Il semblait prêt à tout raconter : les attouchements qu’il avait subis, le mal aussi qu’il avait ressenti, l’angoisse qui le poursuivait depuis que Pierre… Mais il n’a pas osé. Il avait trop honte de déballer tout ça à un étranger. Avant de repartir, le directeur a précisé : « Mes enfants, sachez que ce qui empêche de porter plainte, c’est avant toutes choses la violence. L’agresseur tente toujours d’instaurer un climat de peur et d’insécurité pour isoler la victime et susciter chez elle un sentiment d’impuissance. »
Pierre sait que Charles n’a personne à qui se plaindre et a misé sur le rapport de force qu’il a instauré entre lui, l’adulte, et l’enfant. Le chewing-gum dans les serrures, c’était lui. Une ruse pour exercer plus encore de pouvoir sur Charles. Aujourd’hui, du chewing-gum dans les serrures, demain, de la cire dans les robinets, après-demain, de la bougie dans la pomme de douche… Pierre ne reculerait devant rien pour parvenir à ses fins.
— Plutôt que de rêvasser, tu ferais mieux d’aller à la cave chercher du charbon, ordonne Émilie à Charles.
Le gosse jette un bref coup d’œil par la fenêtre du salon. Il fait sombre. La nuit encore jeune dispute le terrain au jour. Il doit y avoir une vieille querelle entre eux, comme celle qui oppose depuis des millénaires l’océan à la terre. Il descend les marches de trois quarts, presque de côté, regardant ses pieds, une main sur la rampe, l’autre tenant le seau. Dehors, un timide croissant de lune se mire dans la mare proche, gluante comme du mazout. La lumière est étrange, neigeuse, insolite. Les arbres sont immobiles, raides comme le marbre. Le coassement des grenouilles est suspendu. Cette absence de bruit tort l’estomac de Charles. Une image impossible brouille le réel. Ses gestes sont raides, gercés. Il a le pressentiment d’une catastrophe imminente. La lampe à pétrole qu’il tient à la main dispense une lumière chiche. La flamme vacille et éclaire tout au plus le bout de ses galoches. Il siffle pour se donner du courage et actionne la targette de la porte de la cave. Nerfs tendus, l’oreille aux aguets, il pose le seau à charbon près de lui et choisit les briquettes les plus grosses pour gagner du temps. Soudain, bang ! Une détonation ! Le bruit sec et brutal s’est répercuté dans son cerveau. Ses sens s’affolent. Il retient sa respiration. La porte de la cave vient de claquer. Il est pris au piège. Il pense immédiatement à Pierre qui l’a enfermé. Ce ne peut-être que lui. De l’eau ruisselle dans son dos. Il a froid. Il se rue vers la sortie. Dans son élan, il envoie valser la porte et s’affale sur le sol humide. Il lève les yeux et cherche Pierre dans l’obscurité. Personne ! Le lâche s’est carapaté.
Dehors, le vent s’est levé et mugit dans les arbres. La pluie lui fouette le visage. La nuit est pleine de fantômes. Les yeux de monstres sortis de l’étang l’épient dans la nuit. Alentour, tout est noir, lugubre, terrifiant. Il se retourne. Un faisceau de lumière venant de la cave le rassure un peu. Il hésite. Retourner sur ses pas serait une pure folie. Mais a-t-il le choix ? Il doit remplir le seau de charbon et le remonter à la garce de nourrice. Il avance et fait soudain un bond en arrière. Un bond pareil à ceux que font les chats quand ils sont surpris dans un garde-manger. Le feu ! Oui, des flammes plus hautes que lui s’en prennent déjà au gros du bois après avoir consumé les débris de paille qui jonchaient le sol. Il n’est point besoin d’être grand clerc pour imaginer ce qui s’est passé. Une rafale a claqué la porte et Charles dans sa précipitation a cassé le verre de la lampe. Le pétrole s’est répandu sur le sol et a pris feu. C’est aussi simple que ça !
Charles est paralysé. Il ne crie pas, ne hurle pas, il retient sa peur derrière les yeux. Quand il se retourne, je vois qu’il a pleuré. Le blanc de son globe oculaire est strié de filaments rouges. Ses guiboles sont aussi molles que de la pâte à pain. Le feu se bagarre. Sa langue tâte le vent. Sa queue bat les braises. Il dévore d’un seul coup de crocs la poutre soutenant la voûte. Les flammes rampent, sournoises et affamées. Un coup de gueule à droite, un coup de griffe à gauche, rien ne lui échappe. Il avale tout sur son passage. Les efforts de Charles pour ne pas hurler compriment sa respiration.
Soudain, des cris, des lamentations, des appels. Il entend le craquement des murs, le ploiement de la toiture. Il ne bouge toujours pas. Il est tétanisé. Les flammes augmentent de violence, le feu se tord, s’enroule, se répand, déferle. La chaleur le fait suffoquer, la fumée aussi. Puis, il entend des hurlements dans l’escalier.
— Au feu ! Il y a le feu dans la cave !
C’est la cohue. Tout le monde court dans tous les sens. Des seaux passent de main en main, aux sirènes se mêlent les appels et les ordres. Charles est obnubilé par les voitures des sapeurs-pompiers, par les casques qui brillent comme des torches, par les tuyaux qui se tortillent comme des serpents sous les projecteurs. Attaqué sur son flanc, le feu rendu furieux se défend. Il tient tête à l’agresseur, se ramasse, repart à l’assaut. Les fumées touillent l’air gris et poussiéreux.
Dans le vacarme tout le monde a oublié Charles. La maison est plongée dans un silence angoissant. Le garçon attrape son oreiller et le plaque sur sa tête, mais les bruits viennent de l’intérieur. Ses efforts pour les étouffer ne font que les amplifier.
Il revit la scène du feu quand la porte de son appentis s’ouvre brusquement. Une main rageuse tire d’un bloc sa couverture. Il est couché tout habillé et n’a pas pris le temps d’enlever ses galoches. Sa nourrice, maigre comme un rostre de seiche, se tient au pied du lit. La lumière blafarde du plafond cisaille sa bouche et lui donne un air mauvais. Un cyclone balaie son regard. Charles fait le mort.
— Fou ! Tu es complètement fou ! Tu sais ce que tu es ? Une crapule ! Un bandit ! Un pyromane !
Elle dessine de lui mille portraits dont aucun ne lui ressemble.
— Mettre le feu pour un seau de charbon, il faut être possédé du diable. Te rends-tu compte que tu risquais de nous faire tous griller, Raoul, Fanny, Pierre, moi ?
Émilie est hors d’elle. Elle écume de rage. Je vois de la bave suinter à la commissure des lèvres. Charles ne répond pas, ce qui accentue sa colère. Elle le saisit par le col de chemise et le secoue avec furie.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? Parle, bon Dieu ! T’es qui ? Le fils de Lucifer ?
Raoul, près d’elle, regarde le gamin. Il est accablé. Son cœur est dur comme un poing serré.
— Je t’avais bien dit que ce gosse était un monstre, clame-t-elle à l’adresse de son mari. Te rends-tu compte ? Foutre le feu à la maison ! Il recommencera. Je suis sûre qu’il recommencera. Nous devons nous en débarrasser, et vite ! Dès demain, je téléphone à l’Assistance publique pour qu’ils viennent le reprendre. Je n’en veux plus.
Charles sait qu’il est inutile de chercher à se défendre, de dire la vérité. Émilie ne voudra jamais croire à un accident. À nouveau seul, il ouvre les vannes et pleure à grosses larmes. Je l’entends murmurer :
— Plus tard, je serai pompier…
Le lendemain, à 9 heures, une voiture noire s’arrête devant le 24 de l’avenue du Général-Leclerc. Fanny embrasse affectueusement Charles sous le regard hostile de sa mère. Bras ballants, Raoul le regarde partir dans l’air immobile. Ses yeux sont bordés de cernes violets et ses sourcils en broussaille ressemblent à des chenilles processionnaires. Il n’a pas dû beaucoup dormir.
— Cet incendie sera comme une pierre à ton cou, souffle-t-il à Charles sur le pas de la porte.
Il a prononcé ces mots sans la moindre intonation, ni colère, ni haine. Charles songe à son conseil : « Quand on déprime, le mieux est de retourner en vacances dans les moments heureux du passé… » Il revoit sur l’instant le château de L’Yvette, Nolan, ses chapardises, sa cabane, ses cigarettes…
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