Le temps des orphelins
Chapitre 13
Il n’y a plus de triche, plus de faux-semblants entre Questembert et Charles. Ils ont passé un contrat moral. Le boss achète sa jeunesse pour soulager ses vieux jours et lui offre en contrepartie son expérience et ses relations. Le vieux ne lui parle plus de succession depuis que Charles l’a averti qu’il passerait désormais ses week-ends en famille. Le vieux a encaissé le coup. Il est trop âgé pour spéculer sur la formation d’un nouveau lèche-botte. Par peur que Charles ne le quitte, il l’a nommé attaché de direction et responsable des services techniques.
— Tout ce que tu touches est d’or, lui glisse-t-il pour aiguiser son orgueil.
Charles a pris de l’expérience, de l’assurance aussi. Depuis qu’il a été propulsé au plus haut de l’échelle, ceux qui hier le narguaient mangent leur chapeau.
La clientèle est pour l’essentiel allemande. Bubu avait raison. Charles doit se rendre quatre fois par an à Munich et Stuttgart pour assurer le suivi des clients. Il fréquente les palaces, le Bayerischer Hof, le Vier Jahreszeiten. Il invite parfois Sophie à l’accompagner. Questembert ne moufte pas. Il se sait désormais vulnérable. Il va sur ses 80 ans et si sa superbe n’a pas encore trop souffert du poids des ans, il s’est tassé. Il est moins grand, moins indestructible. Sa voix, hier incisive, tremblote parfois ou change d’octave. Les quelques kératoses qui ornaient son visage comme des grains de beauté s’étalent maintenant en grappes informes. Sa peau est devenue transparente et laisse apparaître ses veines bleues.
Au cours de ses voyages, Charles goûte au bien-être des salons feutrés, marche sur des tapis qui étouffent les pas, boit des vins qui font pétiller les yeux des femmes et empourprent leurs joues. L’enfermement qu’il a connu durant sa jeunesse lui revient parfois subrepticement sous forme de remugles acides. Il ne sait plus très bien s’il a réellement vécu ces moments forts : l’odeur des dortoirs clos, des réfectoires, le relent des saucisses grasses de Charonne.
L’année 1973 marque la fin d’un monde. Celui de Questembert. À ses funérailles, tous les magnats de la propriété industrielle sont présents ou représentés : les officiels de l’État, les directeurs des institutions, des chambres de commerce, des préfectures, de l’Institut national de la propriété industrielle, les dirigeants d’entreprises… Et bien entendu le personnel du cabinet au grand complet. Charles répond aux condoléances à la sortie de l’église, plus tard, aux nombreux courriers de circonstance. Jeanne a refusé d’aller jusqu’au cimetière. C’était trop dur pour elle.
Charles se souviendra longtemps de la foule dense et compacte derrière le corbillard et de cette femme, certainement une proche parente, le visage couvert d’une mantille noire, qui s’est effondrée au moment de la descente du cercueil. Ce jour restera pour lui une date inoubliable. Pas tant en raison de la disparition de Questembert que du caractère inéluctable de la mort. Elle le renvoie au macchabée de son enfance gisant sur le trottoir.
« Bon ! réagit Mam-Two, cesse de te lamenter sur ton passé, Charles. Ton patron est mort, à toi de prendre ton envol ! Montre-nous ce dont tu es capable ! »
Depuis longtemps, Charles pressentait ce virage à angle droit, mais il ne l’avait pas imaginé si rapide, si brusque. Il était arrivé de façon impromptue, quand il avait le dos tourné. Après que l’on a trouvé Questembert, la tête posée sur les bras croisés appuyés sur son bureau. Lui si orgueilleux, si autoritaire, s’était éteint sans bruit. Il avait choisi la discrétion, l’élégance, le retrait à petits pas. Sacré farceur ! Il avait omis dans son départ précipité d’investir Charles des parts sociales qu’il lui avait maintes fois promises.
Le visage de Charles est repeint aux couleurs de la liberté. Pour lui, la vie fait des clins d’œil aux conquérants, aux volontaires. Et puis, il n’entendra plus la voix marbrée du boss lui lancer chaque matin : « Bonjour mon petit. Nous allons encore faire du bon travail aujourd’hui. »
« … Voilà un mois que j’ai pris la route. Mes galoches n’ont plus de semelle et j’ai enveloppé mes pieds rongés d’ampoules dans des morceaux de tissu empruntés à un épouvantail… »
Il se souvient de ce douloureux souvenir et ses yeux s’embuent.
Depuis plusieurs jours, Charles est enfermé chez lui. Il veut se décontaminer de Questembert avant de prendre une initiative. Il doit faire peau neuve. Se désintoxiquer du despote qui lui a rogné les ailes. Après une longue période de réflexion, il refait surface. Il réapparaît avec la faim d’un ours sortant d’un long hiver. Il s’ébroue, regarde alentour, renifle l’air, cherche la direction à prendre. C’est décidé ! Il créera son propre cabinet et l’installera pour commencer dans une des pièces du logement qu’il a acheté dans le 18e arrondissement de Paris.
*
Le temps passant, Charles a la conviction profonde qu’il a bien fait de développer sa propre affaire plutôt que de se frictionner avec les héritiers du ponte. La clientèle qui lui est restée fidèle laisse présager un bon essor. L’organisation se met progressivement en place. Mille tâches auxquelles il n’avait pas songé l’attendent. Comme il n’a ni secrétaire, ni dessinateur, ni comptable, il est un peu les trois à la fois. Il n’est pas inquiet. Un jour viendra où il passera des ténèbres à la lumière. Il croit en sa bonne étoile, bien qu’il ne soit pas persuadé d’en avoir une. « Bien sûr que t’en as une ! » le rassure Mam-Two qui décidément est toujours là quand il doute.
Sophie ne supporte pas qu’il ait squatté une partie de l’appartement. Elle encaisse encore moins ses sorties nocturnes, ses rentrées à plus d’heure. Sa nouvelle liberté, Charles l’investit dans ses conquêtes. Il court de jupon en jupon avec la voracité d’un prédateur. Il a tant de retard à combler. Il a besoin de séduire des créatures aptes à partager son ivresse et ses fantasmes. Dans chacune de ses captures sommeille une mère. Dans leurs jupes il sent le ventre de celle qui l’a enfanté, les seins qui l’ont allaité, l’utérus qui l’a vu naître. Sa mère était un milan noir, l’oiseau connu pour sa fâcheuse habitude de donner des coups de bec à ses enfants et de les priver de nourriture. Pour tenter de vivre son malaise, Charles s’est inventé un roman familial qui correspond à ses délires. Dans ses aventures secrètes et clandestines avec Mam-Two, il ne cherche pas à la rabaisser ou à la sublimer, il lui donne le rôle construit par son imaginaire.
Est-ce sa tignasse blonde ou ses yeux verts couleur de mousse qui attirent les femmes, ou l’indicible désir qu’elles ont de porter assistance à un enfant sevré de tendresse ? N’y aurait-il pas là comme un syndrome mère-fils, et inversement ? Qu’est-il dans leurs bras ? Un don juan, un enjôleur, un prédateur ? Non ! Un séducteur de papier, un amoureux de pacotille en quête d’affection et de lait maternel.
Ses relations avec Sophie sont de plus en plus tendues. Leur vie est hachée. Les rares soirées qu’il passe à la maison sont consacrées à Charlotte. Les sentiments qui le lient à sa femme sont confus. Ils se déclinent en un mélange d’estime et de reconnaissance. Avec le temps, l’amour s’est dilué. Il a pris ses distances. Malgré les efforts qu’elle déploie pour tenter de retenir son mari, Sophie sent bien qu’il lui échappe. Seules les veillées de Noël donnent encore lieu à d’apparentes soirées familiales. Ce soir-là, il réunit tout le monde : frères, sœur, enfants, neveux, nièces, cousins, cousines. Rien n’est trop beau pour eux. Il leur sert les mets qu’ils ne pourront jamais s’offrir. Son bonheur est de voir pétiller leurs yeux devant le champagne et les amuse-bouches, d’observer leur bouche s’arrondir en des « Oh » admiratifs quand Yolande, la serveuse, apporte les plats. Olivier et Luc, jusqu’alors incrédules, partagent dorénavant sa joie et ses projets. Quand il leur dit qu’il a déjà dix collaborateurs et plusieurs centaines de sociétés comme clients, ils le croient. Même Julie, un moment suspicieuse, ne nie plus sa réussite. Ils sont fiers d’avoir reconstitué une famille, de voir apparaître chaque année des têtes nouvelles, de nouveaux petits Baudrin.
La semaine dernière, c’est lui qui a préparé les affaires de Charlotte pour son départ en colonie. Sophie avait cousu une étiquette à son nom sur chacun de ses vêtements. Il avait peur d’en avoir oublié : culottes, maillots de bain, sandales, pull chaud, s’il fait froid, K-way s’il pleut, crème solaire, dentifrice, savons, chapeau, lunettes de soleil, shorts, pantalons, tee-shirts… Il avait omis les serviettes, la brosse à dents, les cahiers et l’argent de poche. Sophie lui en avait fait l’amer reproche.
Peu de temps après son arrivée à Noirmoutier, Charlotte avait appelé sa mère. Elle était surexcitée. Elle avait vu des ânes et des poneys. Trop mignons ! La monitrice lui avait donné des carottes pour qu’elle puisse leur donner à manger. Sophie et elle avaient parlé de tout et de rien ; du temps, de la chambre, des repas, des jeux, des camarades avec qui elle était… Elle avait expliqué à sa mère que le directeur faisait des tours de magie, trop drôle ! Elle avait regretté de ne pas avoir emporté le kit de magicienne que papa lui avait acheté. Trop peur de le froisser dans la valise.
À 10 ans, Charlotte est capable de tenir une conversation d’adulte. Ce soir-là, elle a demandé à parler à son père, mais Sophie n’a pas pu le lui passer.
— Il est sorti faire un tour, qu’elle a répondu sur un ton qui n’a pas échappé à sa fille. Charlotte a raccroché :
— Bisous maman. Bisous à papa.
Le cœur de Charles s’était mis à battre dans le désordre quand Sophie l’a informé que Charlotte a téléphoné et qu’elle l’a demandé. Il est contrarié de ne pas avoir été là pour lui répondre. Sans dire un mot, il est allé dans sa chambre, a pris sa poupée Barbie dans les bras et s’est allongé sur son lit.
Aujourd’hui est jour de grève. Charles part à son cabinet quand il voit près d’un arrêt de bus une jeune femme qui peste contre le trafic qui perturbe l’arrivée de l’autobus. Il s’arrête à sa hauteur, baisse la vitre et lui demande s’il peut la déposer quelque part. Son air grognon se métamorphose aussitôt en un franc sourire. Elle lorgne la voiture, la contourne, ouvre la portière côté passager et s’assied.
— C’est gentil ! Vous faites ça souvent ?
— Quoi ?
— Monter les filles en stop ?
Elle regarde, admirative, l’intérieur de l’habitacle en loupe de noyer. Charles ignore ce qui l’a incité à répondre à son invitation : les pare-chocs chromés flambant neufs de la Jaguar, l’effigie du fauve sur le capot, lui et son physique d’adonis ? L’affirmation de Sophie lui revient à l’esprit : « Avec ta tignasse dorée, tes yeux verts et ta tchatche, tu pourrais lever toutes les filles que tu veux. »
— Vous n’avez pas répondu à ma question.
— Heu… Non ! Pardonnez-moi, je pensais à autre chose.
Elle sourit, surprenant son regard posé sur ses seins. La passagère est diserte. Elle s’appelle Sylvia – comme l’héroïne du film érotique Emmanuelle, qu’il a vu récemment –, travaille dans une agence de pub et est mariée à un photographe qui s’est révélé sur le tard homosexuel. Elle mène une vie assez libre.
— Alors ?
— Ah, oui ! Il m’arrive aussi de les violer, parfois.
Sylvia émet un petit rire crispé comme si elle venait de mordre dans un citron vert et serre la poignée de la portière.
— Je sais bien que vous plaisantez…
Ses pupilles dilatées par la frayeur la rendent plus désirable encore.
Il pose une main protectrice sur son genou.
— Ai-je vraiment la tête d’un violeur ?
Elle essaie à nouveau de sourire, mais ses lèvres sont comme gercées.
— Euh… Non ! Bien sûr.
Subitement délivrée, Sylvia a un petit rire nerveux, violent. Elle hoquette, tousse dans son poing.
— Vous pouvez vous vanter de m’avoir fichu la frousse, mais une frousse…
— Je suis désolé ! Je ne voulais pas vous faire peur. J’ai eu une réaction idiote en repensant à un film, dont j’ai oublié le nom, dans lequel un sniper tuait ses victimes après les avoir violées.
— Vous voyez trop de films noirs !
— Vous avez raison ! Puis-je vous offrir un verre pour me faire pardonner ?
*
Trois jours ont passé, Charles a invité Sylvia à Nice pour le week-end. Il fait beau. Les galets sont lisses et chauds, la mer, délicieuse. Dans l’eau, il sent sa présence. Elle tourne autour de lui avec la grâce d’un dauphin, frôle son ventre, ses cuisses, ses épaules. Il sent qu’elle le désire. Elle l’embrasse, le caresse. Ses mains glissent sur son corps mouillé, s’arrêtent, repartent, avec plus d’audace, plus loin, plus bas. Il est excité comme un fou. Soudain, d’un commun accord, sans s’être consultés, ils sortent précipitamment de l’eau, ramassent leurs serviettes et courent comme des dératés jusqu’à leur hôtel. On ne retient pas le plaisir quand il est à portée de bouche. Tout d’abord, Sylvia se joue de lui comme un chat avec une souris. Elle tourne autour du canapé dans le style « attrape-moi si tu me veux ». La tête de Charles chavire. Il est en apnée sexuelle. Il ne s’appartient plus.
— T’as envie de baiser, oui ou non ?
Il pense à Eva. Elle aussi parlait librement du sexe sans s’embarrasser de fioriture.
— C’est comme ça qu’on t’a appris à faire la cour aux filles ?
Coquine, elle s’engouffre dans la salle de bains.
Alfred de Musset prônait la galanterie. Il aurait dû l’écouter. « La femme est une fleur. Il faut savoir l’observer, la humer, la toucher avec délicatesse. Ne la cueillir que lorsqu’elle est pleinement épanouie. » Il prend une des petites bouteilles dans le minibar et se sert un whisky sec. Allongé sur le canapé, il rêvasse. L’alcool brouille ses gestes et ses pensées voyagent au rythme de l’agonie des feuilles mortes. Sylvia réapparaît. Elle se dirige vers le lit sans se retourner. Elle sait qu’il la suit du regard. Il glisse ses pas dans les siens. Sa chevelure sombre flotte dans la lumière tamisée. Elle se déhanche devant lui comme un marin ivre. Elle est nue. Sur le lit ses seins pointent, orgueilleux et fiers. Son pubis est bombé et lisse comme le dos d’une cuiller. Il est sans voix. La tête lui tourne. Il ne sait pas par où commencer.
— Alors, tu viens ? C’est bien toi qui as parlé de baiser, non ?
Il ne répond pas. Il songe à l’utérus qui l’a mis au monde et pose d’instinct sa bouche sur son sexe. Ses doigts palpent avec avidité toutes les parcelles de son corps, s’attardent sur sa nuque, douce comme du satin.
— Doucement ! Doucement ! glousse-t-elle.
Il n’entend rien à ses conseils. Il est impatient, fébrile, nerveux. Il n’a qu’une idée, lui faire l’amour, la dominer, exiger d’elle le prix de la rançon pour l’injustice dont il a été victime durant sa jeunesse. Alors qu’elle tente d’apaiser ses ardeurs, il l’embrasse ardemment, goulûment. Sa langue parcourt son corps. S’attarde sur son ventre blanc, légèrement bombé. Il l’aime bouchée par bouchée. Puis il se glisse dans la fourche de son ventre avec vigueur. Il veut vomir la haine du sexe qui l’a enfanté, la régurgiter. Toute parcelle d’humanité l’a quitté. Ce n’est pas Sylvia qui entre dans sa vie, c’est lui qui pénètre la sienne par effraction. Elle émet des « Oh » étouffés. Tout son corps se tend, ses reins se creusent, son sexe se referme sur lui.
Il a joui en même temps qu’elle. La sensation d’un corps qui se tend, de veines qui se gonflent, un afflux de sang au niveau des tempes, puis plus rien. Le sentiment d’une digue qui se rompt soudain. Rien de commun avec les heures perdues par les ados à se pogner, la tête enfouie dans l’oreiller.
— Tu as été merveilleux, dit Sylvia, entre deux soupirs. On aurait pu voler très haut tous les deux si l’on s’était rencontrés avant…
Elle allume une cigarette et s’enferme dans un monde où Charles n’a plus sa place. De la cendre tombe sur sa cuisse nue, sans qu’elle s’en aperçoive. La faible lueur de la lampe de chevet joue avec ses formes et projette sur son corps des zones d’ombre et de lumière pareilles à celles des dunes au soleil couchant. Puis elle le regarde d’une curieuse façon et l’attire à elle. The best is yet to come !
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