Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 7 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 7

 

L’an 1955

Charles longe le mur d’enceinte comme un animal encagé. Il n’a plus de rêves d’évasion, de rêves tout courts. L’absence d’affection est une plaie qui ne cicatrise jamais. Ouverte, vive, saignante, son empreinte se fossilise quelque part dans un coin obscur de la mémoire.

Mme Cérier vient de le convoquer. Il ignore ce qu’elle va lui annoncer. Où elle va l’expédier. Les déménagements, les ruptures, les foyers, les familles d’accueil, il connaît. Ça pue dans son bureau.

— L’ail, c’est bon pour la santé et la circulation du sang, qu’elle clame, voyant la moue de Charles.

Elle le dévisage, comme si elle le voyait pour la première fois.

— Bon ! On a vu tes résultats. Ils ne sont pas si mauvais. La commission d’orientation a décidé de t’offrir une chance. Tu vas suivre une formation professionnelle. As-tu une idée du métier que tu aimerais faire ?

Métier… Aimer… faire…

En automate, il répond.

— Mouleur !

Inconsciemment, il a donné le nom du métier de son père. Robin lui a confié, un jour, que le paternel travaillait dans une fonderie. Freud dirait qu’il a décidé de croiser son géniteur à la faveur d’une usine à cracher les poumons.

— Comment ça, mouleur ?

Elle s’attarde sur sa taille et sa corpulence.

— Mouleur ? Tu n’y penses pas ! C’est un métier pour les travailleurs de force. Tu n’es pas bâti pour ça… Allons donc ! Je t’inscris comme ajusteur.

Charles insiste. Il s’obstine. C’est mouleur qu’il veut être, pas ajusteur. Pour la convaincre, il dit qu’il aime les moules, le sable, le métal… Devant elle, il est comme un enfant capricieux avec sa pelle et son seau.

Mme Cérier le regarde, interloquée. Ce gosse sait ce qu’il veut.

— Bon ! Nous allons voir ce que l’on peut faire.

Elle s’apprête à se lever quand il lui demande où est Robin, son frère.

— Il va bien !

La réponse est laconique, abstruse. Elle se redresse pour bien lui faire comprendre que l’entretien est terminé. Charles reste assis. Mme Cérier s’énerve ou feint de s’énerver.

— Allez, lève-toi ! J’ai autre chose à faire, moi.

— Et mes parents, vous n’en parlez jamais. Ils sont où ? Quand vais-je voir ma mère ?

Elle regarde Charles avec un air attendri, mais ne répond pas. Son sourire gêné, un peu idiot, masque mal son rouge aux joues.

— Putain ! Je veux voir ma mère, vous comprenez, ça ? J’suis sûr que vous la cachez.

Hors de lui, Charles s’étend sur le sol, les bras en croix. Mme Cérier sait que les orphelins expriment souvent leur douleur par des gestes. Elle a déjà été confrontée à ce genre de démonstration. Les pauvres enfants jouent par exemple à être morts pour évoquer la disparition d’un être disparu ; remettent parfois en cause leur propre existence : « lors de ma naissance, je n’étais pas là » ; demandent avec angoisse quand doit revenir le parent décédé…

— Je comprends ta colère, Charles, réagit-elle, se baissant vers lui. Mais il va falloir que tu apprivoises un jour la disparition de ta mère. Dieu seul sait où elle est, mon pauvre petit. La guerre a été un tel chambardement qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

Elle ment. Charles en est sûr. Il a envie de lui sauter à la gorge.

*

Trois jours plus tard, Charles est au centre d’apprentissage de Bezons. M. Philippe, qui a appris la nouvelle orientation de sa carrière par la direction de l’Assistance publique, est déçu. Ses résultats du primaire et l’obtention de son CEP auguraient de bien meilleures perspectives. M. Laugier, le directeur du centre, reçoit Charles dans une pièce vitrée donnant sur un atelier où l’on fond de l’aluminium. Au rez-de-chaussée, un énorme four ouvre la gueule à intervalles réguliers pour régurgiter un magma glaireux.

— Un cubilot, lui fait remarquer le directeur qui suit son regard. Bien ! Tu vas être affecté à la section moulage comme tu le souhaites. Je ne te cache pas que c’est un apprentissage long et pénible. Il va falloir que tu y mettes du tien.

Comme Mme Cérier, il évalue son gabarit.

— Je ne sais pas si ton modèle correspond vraiment à ce métier. Il faut de la force et de sacrés muscles pour porter les poches de coulée et soulever les moules…

Il s’arrête, prend son menton entre le pouce et l’index comme s’il réfléchissait en profondeur.

— Enfin… ! si tu ne fais pas le poids, il sera toujours temps de faire de toi un ajusteur.

Le garçon s’apprête à se retirer quand M. Laugier le retient.

— Ah ! Autre chose. Un certain Philippe Courtequeux est venu me voir. Il veut continuer les cours particuliers qu’il te donnait l’année dernière. Il dit que tu es doué pour les mathématiques et que « si les petits cochons ne te mangent pas, on devrait pouvoir faire quelque chose de toi ».

Charles sourit. C’est la seconde fois qu’il entend cette expression.

— Personnellement, je n’y suis pas opposé, bien que je ne voie pas très bien ce que les mathématiques peuvent avoir à faire avec la fonderie. Enfin… nous sommes tombés d’accord. Il viendra deux fois par semaine, le mercredi soir et le samedi après-midi. J’espère que tu ne le décevras pas. Il semble fonder de sérieux espoirs sur toi.

Le directeur le regarde, pensif. Cette relation adulte-enfant le rend perplexe.

— Il est marié, ce Philippe ?

Charles l’ignore. Il n’a jamais parlé avec lui de sa vie familiale. En revanche, il s’est souvent demandé pourquoi il faisait tout ça. Les cours, le bénévolat… Peut-être était-ce un sous-marin dépêché par l’Assistance publique après le scandale de Limoges ?

Dans la cour, les bâtiments lui rappellent le centre de Charonne avec son sol cimenté et son perron à double volée. Les ateliers ont presque un air de fête avec leurs grandes baies vitrées. Seule la cheminée en briques rouges qui vomit une fumée noire détonne. Il grimpe les marches du perron et enfile des couloirs. Personne ! Des murs, des portes closes, des fenêtres grillagées : son décor habituel.

— Salut !

Il se retourne et se heurte à un gars en tee-shirt, aux biceps impressionnants. Il lui tend une main aussi large qu’un battoir.

— Bernard ! Bernard Barron. BB, comme on m’appelle ici. Pas la star, hein ! Faut pas confondre.

Il pouffe.

— Et toi ?

— Baudrin.

Il hoche la tête comme si ce nom lui disait quelque chose.

— Comment tu dis ?

— Baudrin.

— T’es malade… C’est quoi ce nom de merde ? Une marque de capote ? Pourquoi pas « belle queue » pendant que tu y es.

Il ricane par en dessous.

— Toi, j’parie que tu vas être ajusteur !

Il tire sur le mégot éteint de la Boyard qu’il tient pincée entre ses ls lèvres.

— À quoi tu vois ça ?

— Les ajusteurs, c’est les petits gabarits. Les p’tites quéquettes, comme on dit.

Charles se racle la gorge et prend une voix grave.

— Tu t’es gouré, mec ! Mouleur.

— Mouleur ? T’as intérêt à l’avoir pas seulement beau, mais grand, ajoute-t-il, se forçant à rire.

Charles ne voit pas à quoi il a fait allusion.

— T’as pas compris ? « Beau drain », espèce de pomme !

Il ne saisit toujours pas. Il n’avait jamais fait le rapprochement. Bernard jette son mégot et lui présente son biceps garrotté par la manche du tee-shirt.

— Tiens ! Touche ça et dis-moi si c’est de la gnognotte ?

Il plie le bras pour faire saillir son biceps. Le muscle est gonflé comme un ballon de rugby. Bernard rallume une nouvelle Boyard, le prend par l’épaule et l’entraîne vers le réfectoire.

— Allez, fais pas la gueule. Cool ! C’était juste pour te chambrer un peu !

Charles retrouve les tables métalliques du château de L’Yvette, de Charonne, de Vauban, les mêmes enfants, mais cette fois montés en graine. Pas forcément de la mauvaise graine, mais bruyants, turbulents, querelleurs. La sempiternelle rivalité entre les ajusteurs et les mouleurs.

— Viens ! Y a de la place, ici ! hurle Bernard dans le brouhaha.

Un grand blond, la tignasse en bataille, l’interpelle.

— Eh ! Bernard ! Tu pourrais nous présenter ta fiancée ! Elle est arrivée quand ?

Bernard se lève et fonce droit sur le blondin.

— Tu veux voir ma fiancée, eh ben tiens, la voilà !

Son poing s’est détendu comme un ressort et a heurté de plein fouet la mâchoire du provocateur. C’est soudain la cohue dans le réfectoire. Tout le monde s’est levé pour faire le cercle autour des pugilistes.

— Vas-y ! Défends-toi, Mathias !

— Assomme-le, Bernard !

Au fond de la salle, les surveillants ne bronchent pas. Ils sont habitués à ce genre d’empoignade.

Mathias est à terre, la lèvre en sang. Il bégaye entre deux reniflements.

— T’es dingue ! C’était pour rire. On sait bien qu’t’es pas pédé.

Bernard le toise un instant et éclate de rire.

— Moi aussi, c’était pour rire.

Il lui tend la main pour l’aider à se relever et ajoute à l’intention des autres.

— Lui, c’est Baudrin. Un mouleur. Il fait partie de l’équipe.

Les plus proches le détaillent. Ils cherchent à évaluer sa musculature à travers son pull-over un peu trop grand. Bernard coupe court à leur examen.

— Vous verrez, c’est un costaud !

Les gars qui l’entourent se passent le sel, le poivre, l’eau ou le vin. D’autres mastiquent des morceaux de pain et lui jettent par moments des coups d’œil furtifs. Les mouleurs, du fait de leur prétendue supériorité physique, jouissent du respect des autres sections. La caste s’octroie les privilèges de l’internat, sous l’œil bienveillant des profs et des pions. Grâce à Bernard et à sa présentation au réfectoire, Charles fait partie de la bande. Il n’est pas vraiment intégré et doit encore accepter quelques rounds amicaux avec des mouleurs bâtis comme des armoires à glace. Ses bras sont couverts de bleus, mais ce sont autant de médailles à son actif. Les autres disent qu’il encaisse bien, que c’est une bonne recrue. L’amitié est scellée.

À l’atelier, il préfère les cours pratiques à la théorie. Il apprend vite à manier le fouloir, les lissoirs, la spatule, la queue de crapaud, la toupie… Des outils qui brillent comme des armes, à force de lisser le sable. Il a aussi appris à passer la soufflette dans l’empreinte des moules pour éviter les « pailles » dans le métal. De jour en jour, le métier s’installe en lui. Il aime voir le métal en fusion se glisser dans les moules comme un serpent et se faufiler dans les empreintes. Il résiste assez bien à la chaleur saturée de l’atelier, aux efforts titanesques qu’il faut pour porter les poches de coulée du cubilot aux moules, à la plombagine et au sable omniprésents dans l’air… Ses poumons ne sont pas d’accord, mais il s’en fout. Il éternue, tousse souvent. Bientôt, si le destin le veut, il pourra affronter sa mère et lui manifester sa fierté. « Regarde ce qu’est devenu ton fils. Un mouleur ! Un pro ! »

Charles hait les week-ends qui vident l’établissement de tous les pensionnaires. La plupart du temps, il est seul. Il a la sensation d’être là depuis des siècles sans que jamais personne n’ait prononcé son nom. Heureusement, M. Philippe vient le samedi après-midi. Ça rompt un peu sa solitude. Prof de math et de science, il lui enseigne la géométrie, la trigonométrie, la physique quantique, les atomes, les particules, le rayonnement électromagnétique. Souvent, devant sa soif d’apprendre, il déborde sur ses horaires.

Un jour, au cours de sa troisième année d’apprentissage, il a confié à Charles que leurs rencontres le samedi étaient pour lui un vrai réconfort après sa semaine, un collège destiné à favoriser la scolarisation et répondre aux besoins éducatifs d’élèves en situation de handicap. « Les ados, lui a-t-il dit, font souvent le mur pour se rendre dans le cimetière d’en face où ils hurlent comme des loups et jouent à “Esprit es-tu là ?”. »

Charles a profité de ce moment de confidences pour lui demander s’il était marié, s’il avait des enfants.

— Mes parents ont divorcé lorsque j’avais une dizaine d’années. Je n’ai pas voulu reproduire leur schéma. Je l’ai regretté parfois, pas à cause du mariage, mais des enfants. J’aurais aimé avoir un fils…

Il s’interrompt, pris d’une quinte de toux.

— Excuse-moi !

Charles sent bien qu’il est gêné de parler de son passé. Il l’interroge sur ses relations avec M. Fragel, il veut savoir pourquoi les cours sont gratuits. M. Philippe sursaute. Il ne s’attendait pas à cette question.

— Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Parce que c’est à lui que je dois les cours que vous me donnez.

— Oui ! Et alors ?

— Qui les paie ?

— Personne ! Et puis, cesse ces questionnements !

Charles sent qu’il n’en dira pas plus. D’ailleurs, M. Philippe a déjà changé de sujet.

— Je suis fier de tes progrès. Tu as maintenant un bon niveau. Je vais me renseigner pour savoir si tu ne pourrais pas intégrer le Cnam.

Charles écarquille les yeux.

— Le Conservatoire national des arts et métiers, tu vois ce que c’est ?

Avant qu’il réponde, il poursuit.

— L’établissement a été créé en 1794. Il n’est pas d’hier. On y dispense une formation à la carte. Il offre aux élèves le moyen de se former à tout moment de leur carrière, selon leurs projets et leurs intérêts, tout en poursuivant une activité professionnelle et sociale. Tu pourrais par exemple – qui sait ? –, si tu obtiens toutes les unités de valeur, devenir ingénieur. Ça s’est déjà vu, tu sais. Le Cnam n’est pas réservé aux fils à papa. Je te verrais bien, par exemple, suivre l’enseignement « mécanique-automatique-production ». Qu’en penses-tu ? La formation se fait en cours du soir. Et, puis le métro Arts-et-Métiers n’est pas si loin.

Charles est sur le point de partir quand M. Philippe le retient.

— Ah ! Une dernière chose, ne parle pas à M. Fragel du sujet que nous venons d’aborder. C’est un peu un secret de famille.

— Un secret ?

— Oui, enfin pas vraiment un secret, disons une petite cachotterie.

L’insistance de Charles l’agace. Il hésite.

— Je peux te faire confiance ?

Charles hoche la tête de haut en bas.

M. Philippe retire ses lunettes et se masse les paupières.

— Bien ! Il y a une dizaine d’années, j’étais directeur d’un centre aéré pour enfants handicapés à Hossegor. Tout roulait comme sur des roulettes, jusqu’au jour où l’administration a décidé de recruter un professeur de sport. Selon les médecins, l’activité sportive pouvait améliorer l’unité fonctionnelle de la base du système nerveux des enfants. C’est ainsi que j’ai vu débarquer Samina.

— Qui c’est ?

— Une jeune femme qui venait tout juste d’être diplômée du Capeps.

— C’est quoi le Capeps ?

— Le Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement physique et sportif. Elle n’avait pas d’expérience, ce qui, selon moi, pouvait poser un problème avec des enfants handicapés. Je lui ai fait part de mes réticences et elle l’a mal pris. Elle s’est fâchée et m’a gratifié de tous les noms d’oiseaux, me traitant de « vieux schnock, de passéiste, de conservateur », et je ne sais plus quoi d’autre. Elle avait réagi avec la fougue de la jeunesse. Je ne lui en voulais pas, mais elle, de son côté, semblait avoir de la rancœur. Au bout de quelques jours, nos relations étaient si tendues qu’elle perturbait le bon fonctionnement du centre. Non seulement elle m’ignorait et prenait ses repas loin de moi, mais elle me critiquait ouvertement auprès de mes collègues, allant jusqu’à prétendre que j’étais misogyne.

— Alors ?

M. Philippe détourne la tête et j’aperçois une dose d’inquiétude dans sa prunelle.

— Alors, quoi ? J’t’en pose des questions, moi ?

— Non ! Mais j’aime bien votre histoire.

— Ce n’était pas comme tu dis une histoire, mais un vrai drame. C’était arrivé à un point tel que j’ai dû alerter l’administration. Pour se défendre devant la commission, la jolie Samina – car elle était belle – n’avait rien trouvé de mieux que de prétendre que j’étais un pervers, un pédophile. Elle jurait ses grands dieux m’avoir vu faire des gestes indécents et avoir procédé à des attouchements obscènes sur la personne de deux enfants autistes. J’étais abasourdi. Non seulement cette femme était une menteuse, mais c’était surtout un être malfaisant, une mythomane.

— Boudi ! Vous avez dû avoir peur ?

— Un peu, oui ! Je ne voyais pas comment me sortir de ce guêpier. Les inspecteurs de la Ddass sont venus à Hossegor. Ils voulaient voir les enfants, les entendre, recueillir leurs témoignages, interroger les parents sur place. C’est à cette occasion que j’ai connu M. Fragel. Son fils, Léon, était atteint de déficiences motrices provoquées par des déviations de la colonne vertébrale. Il était interne au centre. Xavier Fragel accepta de témoigner en ma faveur et déclara aux membres de la commission avoir été le témoin oculaire et auriculaire de ma maturité d’éducateur, de ma sobriété et de ma tempérance à l’égard des enfants. Son témoignage étayé et argumenté emporta la conviction de la commission qui me relaxa de toutes poursuites et radia Samina de l’enseignement.

— Il était sympa M. Fragel ?

M. Philippe prend le temps de la réflexion.

— Oui ! Très gentil. Il avait compris en me voyant que j’étais incapable d’avoir accompli les atrocités que me prêtait Samina. Je lui en suis éternellement reconnaissant.

— Et son fils ?

— Léon ? Il va beaucoup mieux. Il a subi une greffe osseuse et n’est plus en chaise roulante.

— Ouf ! Super !

— Oui ! Ouf ! comme tu dis. Il y avait quelque chose de pourri dans la tête de cette femme, ajoute-t-il, poursuivant sa pensée.

Cet entretien avec M. Philippe a donné la pêche à Charles. Dès qu’il a un moment de libre, il se plonge dans les bouquins qu’il lui a apportés. Il veut tout savoir, tout connaître, depuis la résistance des matériaux jusqu’à la mécanique des fluides. Il absorbe, avale, déglutit les lectures. Il est pressé. Il a une revanche à prendre sur Mam-Two. Elle ne pourra pas rester éternellement sourde à sa réussite. Un jour, il est sûr qu’elle courra vers lui. Il l’entend déjà murmurer :

— Oh ! mon fils. Oh ! Mon chéri, comme tu es fort, comme tu es grand.

Charles a fini l’année avec son CAP en poche et une place de deuxième au concours du meilleur apprenti de France. À nouveau l’Assistance publique lui offre un mois de vacances avec son frère Robin. Pas à la montagne, cette fois, à Milly-la-Forêt, une ville de l’Essonne. Nouvelle famille d’accueil, nouvel environnement, nouveau décor. Il ne compte plus les ruptures, les déracinements, les transferts. Les Touvenelle sont beaucoup moins accueillants que la mère Corchiot d’Habère-Lullin. La femme, Geneviève, est une ancienne institutrice. Elle veut faire des deux frères des savants. Ils ont droit à la visite de la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, au château de Courances, aux ruines de Pervèche… Le soir venu, avant le dîner, elle les interroge sur ce qu’ils ont retenu de la journée : la chapelle décorée par Jean Cocteau sur le thème des plantes médicinales ; la date de construction du château, l’étalement de ses réfections depuis le e XII siècle… Elle les soûle. Robin et lui bâillent comme des oisillons affamés. Gaston Touvenelle, assis dans son fauteuil, face à la cheminée, écoute sa femme religieusement sans l’interrompre. Il est émerveillé par ses connaissances. À dire vrai, il a tout du benêt avec sa casquette de guingois et son éternel mégot éteint.

Geneviève le prend parfois à témoin. Il sourit alors sottement et opine du chef.

— Votre séjour à Milly-la-Forêt ne servira à rien si vous n’y mettez pas du vôtre, qu’elle clame à tout bout de champ.

Hier, Robin et lui ont fugué. Oh, pas longtemps, juste la matinée. La mère Touvenelle était dans tous ses états. Chignon défait, les cheveux en bataille, elle courait dans tous les sens en moulinant des bras. Gaston avait ratissé les buissons, taillis et fossés, en vain. Elle avait cru défaillir en les voyant revenir sur le coup de midi, dépenaillés, trempés, le visage noir de charbon. Et encore, les deux garnements s’étaient bien gardés de lui révéler ce qu’ils avaient fait. Elle serait morte sur place.

Ils avaient marché une bonne heure dans la forêt lorsqu’ils avaient débouché sur une masure en ruines. À l’intérieur, il y avait des caisses de munitions, un reliquat de la guerre ; des balles, des grenades, de vieux pistolets. Charles craignait que ça explose. Il avait pris la main de son frère dans la sienne pour l’entraîner au-dehors.

— Viens ! C’est dangereux.

Le rire de Robin avait résonné entre les murs.

— Penses-tu ! Regarde !

J’ai pris le temps de relever chaque détail de ce qu’il faisait. Il a déboîté une cartouche, a récupéré la poudre noire qu’elle contenait, l’a étalée en ligne et y a mis le feu. Pchhhh ! Un grésillement, un éclair bleu, et plus rien. Rien qu’un petit cordon tout cramé. Tout s’est passé au ralenti. Même la voix de Robin semblait lointaine.

— Alors, tu vois pauvre couillon, qu’c’est pas dangereux, a dit Robin. Ça, en revanche, c’est autre chose !

Il s’est saisi d’une grenade quadrillée, a passé un doigt dans l’anneau de déverrouillage et l’a dégoupillée. Là, j’ai vu Charles s’affoler.

— Tu veux manger du poisson ? C’est maintenant, qu’il a dit.

— Robin n’avait peur de rien. Il était capable de tout. Même de faire sauter la chapelle Saint-Blaise.

— T’es fou ! Qu’est-ce que tu vas faire ? a crié Charles.

— Rien ! un peu de bruit, c’est tout.

Pour Robin, tout était simple. Il s’est approché de la rivière qu’il venait d’enjamber et il a lancé la grenade dégoupillée dans le courant. Se sont ensuivies une forte détonation et une énorme gerbe d’eau. Charles était ahuri, trempé, transi. Robin, lui, était hilare. Un rire nerveux qui éclatait en morceaux.

— Tu t’es vu ? On croirait qu’t’as plongé dans la rivière.

— Et toi, tu t’es regardé ?

Tous deux dégoulinaient d’eau. Robin a palpé ses vêtements et a fait la moue. Lui et son frère avaient l’air de deux cornichons confits dans le vinaigre. Puis, ils ont éclaté de rire. Un rire un peu crispé, un rire de délivrance. Toute sa vie, lorsqu’il croiserait son reflet dans un miroir et qu’il reverrait son enfance en accéléré, Charles se souviendrait de ce moment. Du rire tonitruant de Robin et du ventre blanc des poissons flottant au fil de l’eau.

— Viens vite ! s’est écrié Robin qui commençait à courir. Je ne sais pas s’il y a un garde champêtre ici, mais s’il y en a un, on risque gros.

Ils ont couru comme des dératés jusqu’au village. Une rocambolesque aventure qui les a rapprochés plus encore, Robin et lui avaient frôlé la mort ensemble.

*

Pour une fois, la voiture de l’Assistance publique chargée de récupérer Charles à la gare ne le conduit pas à Versailles. Il va dans un autre foyer. Nouveau dépaysement. Nouvel apprentissage. Il a déjà plusieurs vies à son actif. Les copains de Bezons, notamment Bernard, lui manquent. Il craint la solitude. L’image du chat crevé dans un caniveau le poursuit. Elle lui revient souvent à l’esprit, surtout lors des nouveaux emménagements. Il ne voudrait pas finir de cette façon.

Le véhicule traverse le pont de Bezons, rejoint la gare d’Argenteuil et stoppe devant un portail aveugle. Un coup de klaxon, un judas s’entrouvre sur un œil inquisiteur et les deux battants coulissent, découvrant une large allée bordée de marronniers et une imposante bâtisse. Plus qu’un château, le foyer d’Argenteuil est un havre de paix. Il abrite des garçons dont l’âge s’échelonne de 17 à 21 ans. Ce n’est pas à proprement parler un internat, mais une résidence-dortoir subventionnée par l’État et placée sous la tutelle de l’Assistance publique. Pour les mineurs comme Charles, la cloche sonne à 19 heures. À l’heure dite, ils doivent se présenter au surveillant général qui transfère leurs fiches nominatives de la case « sorti » à la case « rentré ». M. Husson, le maître-éducateur du foyer, le reçoit dès son arrivée. Il n’y va pas par quatre chemins. Pour lui, les choses ont le mérite d’être claires.

— Ici, pas de passe-droit. Tout le monde est sur un pied d’égalité. On fait son lit, son ménage, son lavage, son repassage et la vaisselle à tour de rôle. On ne sort que pour se rendre au travail et les jeunes, comme toi, doivent rentrer sitôt la fin du boulot. Les promenades hors du foyer, le week-end, sont soumises à l’autorisation de la direction.

Il fronce les yeux, pas sûr d’avoir été compris.

— C’est clair pour toi ?

— Oui !

— On dit « oui, monsieur » !

— Oui, monsieur.

— Ah ! Autre chose. Chaque interne doit payer un loyer mensuel. Deux cents francs. Une goutte d’eau. Une simple participation aux frais de bouche. Pour les deux mois d’été qui arrivent, tu seras dispensé de cette contribution puisque tu n’as pas encore d’emploi. Mais dès septembre, la comptabilité retiendra ta contribution sur ton salaire, si tu en as un.

Il se lève pour lui signifier que l’entretien est clos.

— N’oublie pas de respecter les consignes et tout ira pour le mieux, lui lance-t-il sur le pas de la porte. J’ai ton dossier. Je sais d’où tu viens et ce que tu as fait…

L’avertissement de Raoul lui revient en mémoire : « Cet incendie sera comme une pierre à ton cou. » Charles n’a pas prononcé un mot. L’homme l’a impressionné avec sa grosse voix et sa barbe drue aussi fournie qu’une brosse à reluire.

— Pardonnez-moi, m’sieur, mais j’aurais besoin d’une dispense.

— Quoi ? Déjà ? Quelle dispense ?

— Je suis inscrit au Conservatoire national des arts et métiers et j’aimerais pouvoir poursuivre mes études.

— Et tu vas payer ton loyer comment ? Tu ne crois tout de même pas que le Cnam va régler la contribution à ta place !

— Non ! Bien sûr. Mais je vais travailler.

— Comment ça, travailler ? Tu as un don d’ubiquité pour être en même temps au four et au moulin !

— Non, m’sieur ! Mais les cours ont lieu le soir de 19 à 21 heures et le samedi matin.

M. Husson tisse sa barbe des deux mains.

— Il faut voir. Je dois, avant toute chose, être couvert par l’administration.

Le premier interne que Charles rencontre dans le parc ressemble à s’y méprendre à Robin avec son accroche-cœur sur le front enroulé en spirale comme un escargot. Il est aussi triste que ses vêtements.

— T’es nouveau ? J’t’ai jamais vu.

Il lui tend une main molle.

— Éric Quintin.

— Charles. Charles Baudrin.

Son visage s’éclaircit soudain comme s’il venait d’être frappé par la grâce.

— Toi, j’suis sûr que t’as touché à la croix de Baptiste.

Comme Charles reste sans voix, il poursuit, blême de peur.

— La croix de Baptiste, celle au fond du parc. Tu y es allé, hein ?

Charles ne sait pas de quoi il parle. Il vient juste d’arriver.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de croix ?

L’autre hésite, l’observe un instant pour s’assurer qu’il ne se moque pas de lui.

— Personne n’ose approcher cette croix. Elle porte malheur. Pierre Catin, qui l’a touchée pour faire le malin, s’est évanoui. À l’infirmerie, il a raconté qu’une décharge électrique lui avait traversé le corps et qu’une lumière blanche l’avait aveuglé.

— Et tu crois à ces balivernes ?

— Ce ne sont pas des balivernes. Bien sûr que j’y crois.

Un rire éclate dans son dos.

— Une histoire de bonnes femmes soûles, oui !

Charles se retourne. Il n’en croit pas ses yeux. Il a soudain la sensation de rêver, que le sol se dérobe sous ses pieds. Pourtant, c’est lui ! Lui et son éternel petit air moqueur. Il le regarde intensément pour s’assurer qu’il est bien en présence de l’original et non pas d’une copie. Que fait-il là ? Il le bouffe des yeux. Il a mûri. C’est un peu comme si plusieurs couches de peau s’étaient superposées sur son visage. L’adulte a pris le pas sur l’adolescent qu’il a quitté quatre ans auparavant. Ces retrouvailles le vident de ses toxines empoisonnées. L’émotion est forte. Il se jette à son cou :

— Robiiinnn… !

L’écho de sa voix résonne dans les arbres. Cette fois, son frère ne le repousse pas. Il l’étreint et Charles sent à nouveau quelque chose de doux et de chaud dans son ventre. Il en bégaye.

« Ah ! Vous voilà à nouveau réunis », chuchote Mam-Two qui le traque jusque dans ses rêves éveillés.

— Je… J’ignorais que t’étais là. M. Husson ne m’a rien dit !

— Il a peut-être voulu te faire une surprise, frérot. Ou bien il a oublié. Il y a beaucoup de monde ici. Il paraît que nous sommes plus de trois cents.

— T’es arrivé, quand ?

Robin ne se souvient plus exactement. Pour lui, les jours sont collés les uns aux autres. Il a dans le regard quelque chose d’éteint, de flétri. Il pose une main protectrice sur l’épaule de son frère.

— Viens ! Il faut que je te parle.

Cette fois, le ton de sa voix est grave.

— Je ne sais pas par où je dois commencer…

Il s’interrompt et renifle comme s’il était enrhumé.

— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? T’as l’air paumé.

— Attends ! Attends, Charles, allons-y mollo. Tu te souviens de Charonne ? Tu pensais être seul au monde, puis on s’est rencontrés…

— Oui ! Mais pourquoi tu me rappelles ça ?

— Calme ! Cool !

Il a l’intuition que Robin cultive le suspense.

— Parce que j’ai une importante nouvelle à t’annoncer.

Il se tait à nouveau, faisant grandir la curiosité de son frère.

— Alors, t’accouche !

— Eh ben voilà ! On n’est pas deux, mais cinq !

— Quoi, cinq ?

— Oui ! Je ne sais pas si notre mère était de la mauvaise graine ou une pute, mais toujours est-il qu’elle a fait cinq gosses.

La nouvelle étrangle Charles. Il va vomir. Sa bouche a un goût de fer. Des spasmes lui broient le ventre.

— Cinq ?

— Oui ! Deux autres frères et une sœur.

— Une sœur ?

— Julie, l’aînée. Elle a huit ans de plus que moi.

— Attends ! Attends. Qu’est-ce que tu me chantes là ? T’as appris ça où, comment ?

Robin danse d’un pied sur l’autre, visiblement mal à l’aise.

— J’ai rencontré Julie par hasard.

— Comment ça, par hasard ?

— Tu ne me croiras peut-être pas, mais je l’ai croisée au foyer Vauban. Elle y était en même temps que moi et la directrice, Mme Cérier, nous a présentés. Je ne sais pas si c’était un coup monté, mais toujours est-il que c’est là qu’on s’est vus. C’est elle qui m’a raconté que nous étions cinq. Elle m’a indiqué comment ça s’était passé.

— De quoi parles-tu ?

— De l’abandon !

— Quoi ? Tu veux dire que nos parents nous ont abandonnés ? Qu’ils nous ont balancés sur le trottoir comme des sacs-poubelles ?

— C’est plus compliqué que ça, Charles. Et puis, c’était la guerre.

— Et alors ?

Chacun semble sonder l’autre.

— Je préfère que ce soit Julie qui t’explique. J’vais la voir dimanche prochain. Tu devrais venir avec moi.

Charles écoute Robin, ahuri. Il vit l’un des moments les plus importants de sa vie, son frère lui annonce tout bonnement qu’ils sont cinq, qu’ils ont été abandonnés, qu’il a une sœur aînée… Il a l’esprit tourneboulé. Le film qu’il voit en accéléré remonte le temps à tout berzingue.

— Ce qui est curieux, poursuit Robin, c’est qu’elle n’ait pas de mec. À vingt-sept berges on n’enfile pas que le chas des aiguilles.

Il fait un mouvement obscène de va-et-vient du bassin.

— Zizi pan-pan ! Si tu vois ce que je veux dire ?

*

Deux mois ont passé. Charles n’a toujours pas vu Julie. Robin ne lui en parle d’ailleurs plus. Il se borne à évoquer leurs souvenirs ; Charonne, les bagarres, les raclées, le clou dans la nuque, les chardonnerets, les grillons qu’ils élevaient dans des boîtes à chaussures… Jamais il ne lui parle de LA mère. Pour lui, le sujet est tabou. Parfois, quand Charles l’évoque par mégarde, il a un hochement de tête qui ne veut rien dire.

Aujourd’hui, Charles erre dans le parc et longe le mur d’enceinte. Un mur semblable à ceux qui ont jalonné son existence. Un cri le fait soudain sursauter. Il connaît ce timbre de voix : celle d’Alexis Samsoloff, un gars de Limoges.

— Charles ! Viens vite ! Le père Husson a une bonne nouvelle à t’annoncer. Il te cherche.

Alex se frotte les mains, excité comme s’il venait de découvrir un sac d’or enterré.

— J’crois qu’tu vas être content.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’sais pas ! Du boulot, j’crois.

— Du boulot ?

— Oui ! Un emploi.

Robin, qui se trouve dans les parages, se joint à eux.

— Ben mon cochon ! T’as vraiment du pot ! T’es à peine arrivé que t’as déjà un job. T’as vraiment une veine de cocu !

M. Husson lui tend une lettre.

— Tiens ! Baudrin. Ça vient de la Snecma.

Charles fronce le nez. Il n’a pas l’air de savoir de quoi il s’agit. Peut-être une boîte d’électricité, ou une banque ?

— J’ai l’impression que la nouvelle ne t’émeut pas beaucoup, marmonne M. Husson, un peu déçu. Tu sais qui est la Snecma ? La Société nationale d’études et de construction de moteurs d’avions. Cette entreprise a pour l’habitude de recruter son personnel de fonderie au centre d’apprentissage de Bezons. Ta place de deuxième au concours du meilleur apprenti de France y est sans doute pour quelque chose. Tu commences demain. Tiens ! Lis la lettre d’embauche. Tout y est : horaires, fonction, salaire, congés payés… Tu es affecté à l’atelier de magnésium.

À l’usine, on a intégré la jeune arpète à une équipe qui travaille sur l’Atar volant. Un avion qui décolle à la verticale. En tant qu’OS, Charles suit les conseils des anciens, les P1 et P2 qui l’entourent.

— Si tu écoutes et fais le boulot, tu ne resteras pas ouvrier spécialisé toute ta vie, lui glisse un des gars de l’équipe. Tu pourras devenir un jour P1, professionnel de première catégorie, comme moi.

Il lui tend une bouteille en plastique.

— Tiens, petit, bois un coup !

Charles hésite. Le liquide jaunâtre ne lui dit rien qui vaille.

— T’fait pas de bile, p’tit gars ! On ne veut pas t’empoisonner. C’est du coco ! C’est bon pour bander, à c’qu’on dit.

Il part d’un fou rire, repris par ses collègues.

— T’es puceau ou quoi ? Moi, à ton âge, il y a déjà longtemps que je niquais les filles. T’as une petite amie, au moins ?

Il ne répond pas.

— Il faudra le présenter à la cuisinière. Paraît qu’elle aime bien les p’tits jeunes.

Nouvel éclat de rire.

La vie en usine n’a rien à voir avec celle que Charles a connue au centre d’apprentissage. Dans l’atelier, où les vitres ont été blanchies à la chaux, le bourdonnement des chariots élévateurs, le grincement des treuils, le crissement métallique des châssis montent à l’assaut des sens. Les bruits transpercent le crâne et trouent le cerveau. À ce vacarme s’ajoute la fumée qui absorbe la lumière du dehors, le souffle chaud du cubilot, la température extrême des poches de coulée qui imprègnent l’air d’une moiteur suffocante. En fin de journée les os des mains de Charles lui filent entre les doigts à force d’avoir manié le fouloir. Comme dit Robin, « Charles se goinfre de solitude et de silence ». C’est vrai qu’il fuit le monde. Il se cache dans sa prison de verre dont il lèche les vitres comme un farlowella. Il remâche sa déconvenue. B.B., Bernard Barron, avait raison. Il n’était pas fait pour être mouleur. Pour tromper sa frustration, il rêve aux hommes en blouse blanche qu’il aperçoit au premier étage. Eux ne respirent pas les fumées, le sable, la plombagine. Ils sont peinards derrière leurs stores. Un jour, il aura lui aussi un critérium et des stylos de toutes les couleurs dans la pochette de sa blouse. Non, il n’est pas mégalo. C’est possible. D’ailleurs, il est sûr que sa mère l’y aidera. « Compte sur moi, mon garçon. Tu sais bien que je veille sur toi », le rassure Mam-Two.

Au bout d’un mois, il n’en peut plus. Il donne sa démission. M. Husson, à qui il apprend la nouvelle, est abasourdi. Une expression étanche voile ses yeux.

— Démissionné ? T’es complètement fou. Tu avais une chance unique de devenir quelqu’un, un contremaître, un chef d’équipe, peut-être. Et voilà que monsieur plaque tout sur un coup de tête.

Charles baisse le nez. M. Husson ne peut pas comprendre. Sa mère ne veut pas qu’il soit contremaître. Elle a pour lui des visées plus ambitieuses. Elle veut le voir en haut de l’échelle.

— Tu veux que je te dise, Charles ? T’es un présomptueux ! Continue comme ça et même ton ombre refusera de te suivre.

— J’veux seulement reprendre mes cours au Cnam, m’sieur.

— Le Cnam, le Cnam, tu n’as que ce mot en bouche. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils attendent après toi, là-bas ? Fais ce que tu veux, mais paie ta contribution ! Sinon c’est la porte.

Charles repart, gonflé à bloc. Il consulte aussitôt les sociétés susceptibles d’engager un jeune débutant en électromécanique. Elles ne sont guère nombreuses à lui répondre. De ce côté-là, c’est plutôt l’échec ! Les chefs d’entreprise enclins à écouter les états d’âme d’un arpète voulant améliorer son sort ne sont pas légion. La chance finit toutefois par lui sourire. Il a déniché un job chez Newbeer, une maison spécialisée dans la fabrication des machines de conditionnement des packs de bière. Ce n’est pas le pétrole, mais c’est déjà ça. Il va pouvoir régler sa cotisation et rester au foyer d’Argenteuil.

Robin se fait de plus en plus rare. Il bosse la semaine dans une pépinière et ses soirées sont absorbées par une fille qu’il a rencontrée dans la boîte où il travaille. Il est tombé amoureux d’elle tout de suite, au premier regard. Il en a perdu l’appétit. Il ne vit que pour elle. Les week-ends, quand elle va chez sa mère, il se morfond. Quand elle est là, Charles attend son frère parfois jusqu’à minuit et s’endort sur son lit. Robin le réveille quand il rentre. La visite à sa sœur Julie a été reportée déjà quatre fois. C’est à croire que Robin ne veut pas qu’il la connaisse. Il ne lui a toujours pas dit où elle crèche.

Le directeur des services techniques, M. Junot, lui a confié, dès son arrivée chez Nexbeer, un projet : élaborer une nouvelle machine rotative. Malgré ses connaissances en mécanique, Charles nage complètement. À l’heure du déjeuner, M. Junot vient vérifier le degré d’avancement de son travail.

— Alors ? On barbote, à ce que je vois.

Charles ne sait pas où poser son regard. D’une bourrade, le directeur l’invite à le suivre.

— Allez, ne te fais pas de bile. On a tous débuté un jour. Viens ! Allons manger un morceau ensemble. Tu m’expliqueras ce que t’as compris, ou plus exactement ce que tu n’as pas pigé.

La cantine ressemble à un hall de gare. Difficile de se faire entendre. Ça grouille, ça beugle, ça gesticule. Quand ce ne sont pas les « chaud devant » lancés par les serveurs, ce sont les plaisanteries douteuses et égrillardes adressées à la cuisinière, tout émoustillée par les gaillards qui tournent autour d’elle.

La tête de Charles se perd dans le tohu-bohu. Il ne parvient pas à exposer à M. Junot ce qu’il ressent. Il n’entend rien de ce qu’il lui répond. Il saisit tout juste quelques bribes de phrases : « familiariser… chez moi… Colombes… bouquins… ».

M. Junot et sa patience sont un vrai doping pour Charles. La journée, il se perfectionne au sein de l’entreprise qui l’a accepté comme stagiaire, le soir il est au Cnam. Il a déjà passé et obtenu deux unités de valeur. M. Philippe qui continue de lui donner des cours, l’encourage.

— Je savais que je ne perdais pas mon temps avec toi. Tu es de la race des seigneurs, ajoute-t-il en riant.

Il ébouriffe ses cheveux d’une main amicale, allume une cigarette et lui tend le paquet.

— Tu fumes ?

— Non merci !

Charles pense aux cibiches qu’il fumait à Charonne. Il en a encore le goût âcre et amer dans la bouche.

— Dis-moi, Charles. Je voudrais te poser la question qui me turlupine depuis un bout de temps. Tu n’es pas obligé de me répondre. Qu’est-ce qui te fait courir comme ça ? Tu veux impressionner qui ?

— Ma mère !

— Quoi, ta mère ? Tu m’as dit qu’elle t’avait abandonné.

— Justement !

— Comment ça, justement ?

— Vous ne pouvez pas comprendre. C’est un truc entre elle et moi.

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