Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 12 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 12

 

Charles ne s’est jamais senti aussi seul. À son réveil, il ne fait plus nuit, mais pas encore jour. C’est l’hiver avant la fin. Le lac de Vincennes, où se reflètent les arbres, ressemble à du cuir verni. La lumière est étrange. Le ciel hésite entre le rose nacré et le mauve. C’est un peu sa rentrée des classes, cette première journée au cabinet Questembert. Celle des petits. Celle d’un nain face à un géant.

— Ah ! Tu es déjà là, s’étonne le boss qui vient de pousser la porte de son bureau.

Il lorgne sa montre gousset.

— Il n’est que 7 h 45. Mais qu’à cela ne tienne, tu peux arriver avant le personnel. Qui t’a ouvert les portes, d’ailleurs, de si bon matin ?

— Les femmes de ménage !

— Ah, oui ! J’oubliais. Elles commencent tôt.

Il s’assied, ouvre une vieille sacoche en nubuck noir qui a dû connaître bien des racks de trains et d’avions et se tourne vers Charles.

— J’ai décidé de t’accorder 2 500 francs par mois et, si je te garde après dîner, tu établiras un relevé de compte spécial et je te paierai ces heures supplémentaires personnellement.

De toute évidence, le chiffre ne se discute pas. Joseph Guilledoux de Questembert n’est pas homme à marchander. Néanmoins, Charles devine chez lui une forme d’altruisme. Le dévouement propre à certains aristocrates qui, conscients du devoir que leur impose leur caste, se tournent vers les plus humbles.

— Ça t’ira, mon petit Charles ? De toute façon, si tu te montres capable, tu auras de la promotion. C’est à toi de faire tes preuves.

« Ses preuves »… Aurait-il déjà oublié le récit de son enfance, les périls qu’il a dû affronter ?

— C’est très bien, monsieur !

Cette somme est supérieure d’au moins 20 % à son dernier salaire. Sophie va être aux anges. Elle va pouvoir envisager un appartement plus grand, avec une chambre pour Charlotte et elle n’aura plus besoin de traverser Paris et se rendre à L’Auberge montmartroise pour gratter quelques pourboires.

— Eh bien, tu vois, claironne M. de Questembert, nous sommes faits pour nous entendre !

Cette première journée est une prise de contact. La secrétaire lui fait visiter les bureaux. Elle le présente aux collaborateurs : Grobois, Périer, Vatin, Berthaud… Charles surprend sur leurs visages quelques sourires narquois. Tous ont l’air de fils de bonne famille. Il a l’impression en les observant qu’il fait tache.

À l’heure du déjeuner, le chef comptable l’interpelle dans le couloir de la cantine.

— Ah ! Baudrin, un moment, s’il vous plaît. Il faudra que vous passiez me voir cet après-midi pour que je vous remette votre fiche d’embauche et votre contrat de travail.

Il semble sur le point de s’éloigner quand il se retourne.

— La cantine n’est pas fameuse. Venez manger un morceau avec moi ! Il y a un petit bistrot à côté. Ce n’est pas le grand luxe, mais on a vu pire pendant la guerre.

Il rit et, devant l’hésitation du nouveau venu, ajoute sur un air triomphal.

— C’midi, c’est moi qui régale.

La brasserie Ma Bourgogne, au bas du cabinet, est un vrai marché aux poissons un jour de criée. Les clients se disputent les places à grands coups de gueule. Une véritable usine à bouffe. Les affamés gesticulent, parlent fort, se lavent des soucis du quotidien. Le chef comptable serre des mains ici et là, plaisante avec les serveurs, tutoie la dame du vestiaire. Il agit en habitué. Un garçon de salle lui donne une tape amicale sur l’épaule.

— Par ici Bubu ! J’ai une place pour toi !

Le chef comptable observe l’air circonspect de Charles.

— Mon véritable nom, c’est Dubuisson, mais au travail, tout le monde m’appelle « Bubu ». Vous pouvez en faire autant, si vous voulez !

Devant un verre de juliénas, Bubu lui confie sans détour et sans crainte d’être entendu, ce qu’il pense du patron.

— Méfiez-vous ! « Sous l’appât se cache l’hameçon. »

Charles ne saisit pas très bien ce qu’a voulu dire le comptable.

Face à son étonnement, il précise sa pensée.

— Le père Questembert est un vieux rusé. Je suis entré à son service presque en culottes courtes il y a plus de trente ans. J’connais le zigoto ! À l’époque, le bonhomme ne s’appelait pas Joseph Guilledoux de Questembert, mais simplement Joseph Guilledoux. Pendant la guerre, il s’était réfugié à Questembert dans le Morbihan. C’est à la Libération que l’idée lui est venue d’associer à son patronyme le nom du lieu où il possédait une maison. Un pseudonyme qu’il a gardé par la suite. Depuis, ce centralien a fait ses preuves. Il a largement développé la clientèle de son cabinet, surtout en direction de l’Allemagne. Vous me direz, il n’y a rien d’étonnant !

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! Rien ! Des rumeurs. Des ragots, comme on dit. En 1945, des âmes mal intentionnées ont fait courir le bruit que Guilledoux avait traficoté avec les fridolins. Oh ! Pas grand-chose, un poulet par-ci, des œufs par-là, un peu de cidre bouché, des petits riens qui entretiennent l’amitié, quoi ! Vous n’avez pas connu la Libération, vous êtes trop jeune. Une époque sombre au relent de guerre civile. La Seconde Guerre mondiale n’était pas seulement une guerre nationale ou patriotique, elle était aussi, du fait même de l’existence du régime de Vichy, une guerre civile. Une confrontation entre Français qui a atteint son paroxysme en 1944 avec l’épuration sauvage, les haines et les règlements de compte. Guilledoux a été disculpé de ses actes, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Il n’était pas rare, en effet, de renvoyer dos à dos les belligérants, les pro-vichystes et ceux qui s’étaient baptisés « les patriotes ».

M. Dubuisson passe une main sur son front. Ce retour dans le passé lui a donné chaud.

— Enfin, ce qui est sûr, c’est que les Allemands lui en ont été reconnaissants. Aujourd’hui, le monsieur gère les portefeuilles de Siemens, Bosch, Mercedes, Rowenta et Varta.

Il s’éponge la nuque de sa serviette en papier.

— Bon ! Parlons d’autre chose. Vous êtes marié, des enfants, vos parents font quoi ?

— Morts !

— Pardonnez-moi. Ce que je voulais vous dire, c’est d’être prudent. Le bonhomme a déjà épuisé au moins trois chouchous. Il leur promet monts et merveilles, les pressurise jusqu’à la dernière goutte, puis les jette. C’est un peu le joueur de flûte des frères Grimm. Il joue du pipeau, on le suit et il vous mène droit à l’abîme. Il vous a vu arriver avec votre air de gobe-mouches. L’homme est fascinant pour qui ne le connaît pas. Mais attention ! Les autres étaient comme vous, candides, prêts à vendre leur âme au diable pour monseigneur Questembert. Ils ont fini par déchanter. Le bougre est retors. Il sait user de toutes les ficelles pour faire suer le burnous. Il vous fera miroiter je ne sais quel avenir, vous promettra peut-être d’être son successeur.

Devant la mine déconfite de Charles, il ajoute, se levant de table.

— Je ne veux pas vous alarmer. Moi, ce que j’en dis, c’est pour vous.

*

Les révélations de Bubu ont ébranlé Charles et, durant le premier mois, il reste sur la défensive. Assis à la table de bridge, à quelques mètres du grand Questembert, il l’observe à la périphérie de l’œil. Son regard bleu, son nez aquilin, sa bouche fine comme un coup de crayon lui font penser au portrait d’un félon historique dont il a oublié le nom. Il se souvient avoir lu sous la plume de Victor Hugo que chez le traître, « quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être ». Pour Plutarque, le traître a « un beau visage qui se fait craindre et qu’on regarde avec plaisir ». C’est un peu le cas du boss.

Questembert le fait marner comme un galérien. Il gouverne les rênes courtes. Il n’est pas rare qu’il le retienne à dîner et le réquisitionne le samedi, voire le dimanche, pour les emmener, lui et sa femme, au pavillon Henri-IV à Saint-Germain-en-Laye. Il est un peu son chauffeur, son secrétaire, son valet. Il sait qu’il est marié et maintenant père de famille, mais il s’en contrefout. Bubu avait cent fois raison. Questembert est un négrier qui fait suer le burnous à coups de promesses. À plusieurs reprises, devant sa femme, il a promis de lui transmettre le moment venu… quelques parts du cabinet. Jeanne n’aime pas la façon dont son mari le traite.

— Tu finiras par dégoûter ce garçon comme tu as dégoûté les autres, proteste-t-elle. Il a une famille, tu devrais y penser.

— Tais-toi ! Tu n’y entends rien ! Charles et moi sommes de la même veine. Il ira loin, s’il s’en donne la peine. D’ailleurs, s’il veut me succéder un jour, il n’y a qu’une voie : le travail, le travail, encore le travail.

« Succéder », le mot a été jeté en pâture comme on jette du sang dans l’eau pour appâter le requin. Il carillonne à son oreille. Sa femme lève les yeux au ciel. Elle n’est pas dupe. Elle sait que son mari est passé maître dans l’art d’agiter la carotte devant l’âne.

— Vous avez des collaborateurs plus qualifiés et plus expérimentés que moi, lui fait remarquer Charles.

Guilledoux de Questembert sort de son flegme habituel.

— Tu as tort ! Dans quelques années, tu les supplanteras tous. Tu m’entends, tous ! Tu en as les moyens et je t’y aiderai. D’abord, tu vas t’inscrire à Berlitz. Ton anglais est exécrable et ton allemand ferait se retourner Goethe dans sa tombe.

— Mais je…

Il le coupe sèchement.

— Je paierai !

Aujourd’hui, Charles se souvient et rit encore du jour où Questembert lui avait demandé de répondre à un correspondant allemand au téléphone. Il était rouge crête-de-coq. Ne comprenant rien, il avait prétexté que la conversation était inaudible et avait raccroché d’un coup, laissant le correspondant pantois à l’autre bout du fil.

Ce matin, il a trouvé un billet anonyme sur son bureau qui l’a littéralement terrorisé. « Votre mère est vivante ! » Ce message lui a fait l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Toute la journée, il s’est efforcé de l’oublier, en vain. Les mots « Votre mère est vivante » lui hantent l’esprit. Qui a intérêt à faire courir cette infâme nouvelle ? Qui en est l’auteur ? Dubuisson ? Un collègue jaloux de son avancement et désireux de le déstabiliser ? Vatin, Grobois, Fontaine, Questembert lui-même… ? Impossible ! Quel serait son intérêt de répandre une telle invention ? Dans quel dessein ? Ce soir-là, il rentre très éprouvé. Il alla même jusqu’à soupçonner Sophie.

Le lendemain, il découvre un second message, plus inquiétant encore que celui de la veille : « Elle est vivante et vous manipule. Prenez garde ! » Cette fois, ça frise la conspiration. Quelqu’un lui veut du mal. Un ennemi invisible fomente un complot pour qu’il démissionne. Il s’affole, secoue la tête. La menace est terrifiante. Il ferme les yeux, prie pour que la langue de vipère se taise. Et elle se tait effectivement. Il ne connaîtra sans doute jamais l’auteur ni la raison d’être de cette mystérieuse allégation.

*

L’appartement des Questembert est situé au cinquième étage de l’immeuble. Le dîner avalé, lui et le boss redescendent au rez-de-chaussée pour dicter du courrier sur un dictaphone jusqu’à vingt-trois heures. À l’heure dite, son patron le libère.

— On a bien travaillé, dit-il. Tu dois être fatigué. Tu devrais rentrer chez toi.

Charles se demande s’il se paie sa tête ou s’il pense sincèrement ce qu’il dit.

Avec l’expérience, il se rend compte que l’homme n’est en fait ni un exploiteur, ni un profiteur, mais qu’il n’a pas d’autre pôle d’intérêt dans la vie que le travail. Les repas sont les seuls moments qu’il partage avec sa femme. La vérité, c’est qu’il a besoin d’un complice pour partager sa passion et qu’à ses yeux, Charles, comme ceux qui l’ont précédé, est celui-là.

Le boss n’hésite pas, pour cimenter leur lien, à user de mille petites ruses. Tantôt, il est son fils spirituel, tantôt son dauphin… Il exige qu’il l’accompagne aux divers déjeuners et dîners qu’il donne en l’honneur de ses clients. Charles fréquente les grandes maisons : Le Cercle interallié, dont il est devenu membre, Le Doyen, Lasserre…, Robuchon – dont le patron deviendra un ami qui sera présent à toutes ses décorations –, s’habille comme le chef, chemise à col glacé, cravate rouge, Church’s noires (celles du capitaine Garey). Il brûle de ressembler à Joseph Guilledoux de Questembert. Par mimétisme, il a accroché son maintien, son assurance. Il lui arrive même de contrefaire ses gestes, l’intonation de sa voix. Le boss clame que le langage de Charles est un enchantement, qu’il est riche et imagé. Charles ne sait pas d’où lui vient cette faconde. Peut-être un cadeau de Mam-Two à sa naissance ? Il est vrai qu’il ressent un véritable attrait pour les mots, pour la musique qu’ils produisent à son oreille. Des mots qui roulent dans sa bouche comme des galets, se frayent un passage entre ses lèvres et sortent sous la forme de guirlandes. Sa facilité de parole accapare les regards, attise les convoitises, aiguillonne les jalousies. Au bureau, certains chuchotent qu’il est pédé pour être aussi raffiné. Il n’est pas ce qu’on peut appeler un bel homme mais, comme dit Sophie, « avec ta tignasse dorée, tes yeux verts et ta tchatche, tu pourrais lever toutes les filles que tu veux ».

Il n’en lève aucune.

Puis, c’est Berlitz et ses cabines insonorisées. Les « my tailor is rich », la liste des verbes irréguliers… Il s’essouffle un peu. Questembert l’investit chaque jour d’avantage. La semaine ne lui suffit plus. Chaque week-end, il l’emmène au Moulin d’Orgeval et, lorsque le temps le permet, ils s’installent dans le parc pour travailler, tandis que sa femme somnole sur la terrasse. Ils rejoignent Paris dans la soirée. Il fait nuit quand Charles rentre chez lui. C’est le prix à payer pour réussir sa vie… professionnelle.

Sophie est exaspérée. Elle est devenue chagrine, irascible. Le simple nom de Questembert lui donne des boutons.

— Il va t’exploiter encore longtemps, ce despote ? Tu crois que c’est une vie, de t’attendre tous les soirs et de ne te voir qu’un week-end sur trois ? Un jour, il exigera que tu couches chez lui, si ça continue ! Je le hais, ton Guestemberg.

Elle a encore écorché son nom.

— Questembert !

— Si tu veux. Guestemberg ou Questembert, c’est du pareil au même. C’est un sale type ! Te rends-tu compte que Charlotte marche depuis plus d’un an et que tu ne l’as pas emmenée une seule fois au bois ? Tu gagnes certainement mieux ta vie, mais je me demande si nous avons gagné au change. Parce que ce qui compte avant tout, c’est ton fichu patron, tes fichus voyages, tes fichus clients.

Elle tripote son alliance. Sa voix est éteinte et chaque mot est un effort.

— Avant, tu étais disponible, câlin, attentionné…

Elle rejette ses épaules en arrière pour faire saillir ses seins.

— Maintenant, tu passes comme un courant d’air et je peux compter les fois où tu m’as prise dans les bras au cours des derniers mois. Ton enfant grandit sans même que tu t’en rendes compte. Toi qui te vantais de savoir ce qui peut manquer à un enfant, tu sembles avoir perdu en route tes belles intentions : « Si j’ai un enfant un jour, je ne vivrai que pour lui. Je lui apporterai tout ce que je n’ai pas eu et l’aimerai comme un fou. » Qu’as-tu fait de tes bons préceptes ?

Si j’ai un enfant un jour, je ne vivrai que pour lui… Charles se répète mentalement ces mots.

— Qu’est-ce que tu crois, que je me crève au travail pour le roi de Prusse ? T’es-tu seulement demandé une seule fois pourquoi je passais mes soirées et mes week-ends avec Questembert ? Pas pour moi. Pour vous ! Pour toi, pour Charlotte. Pour que vous ne manquiez jamais de rien.

Une larme coule sur la joue de Sophie, la trace discrète d’un débordement lacrymal qu’elle n’a pas su maîtriser. Ses yeux ont tourné à l’eau. Quelque chose dans son regard s’est dilué, une forme d’absence. La scène que Charles vit le glace. Sophie a raison. Il a sacrifié sa famille à son travail. Est-ce sa faute ? Avait-il le choix ? On a toujours le choix, a dit un jour Julie.

Il regarde sa brûlure rose-violette et revoit l’orphelin protégeant sa tête sans raison apparente. Il repense à sa course folle pour dénoncer les sévices de Charonne, les rêves qu’il faisait… Pourquoi s’est-il laissé entortiller par ce Questembert ? Par ambition ? Non ! Pour étonner Mam-Two. Sa fuite en avant n’avait qu’un but, la séduire – plus cyniquement, lui donner des regrets, la punir de l’avoir abandonné, mais cette mère abstraite, mythique, imaginaire, n’est autre qu’une faiseuse de rêves. Le psychologue qui l’avait ausculté avant son départ de Charonne avait été catégorique : « Avec celui-là, ça sera du tout ou rien ! » Ce sera tout !

La spirale l’a englouti. Les grands dîners, la jet-society, les restaurants trois étoiles, les plats raffinés, les alcools forts, le rire des femmes ont eu raison de son entendement.

… C’est le petit envoyé par l’AP ? Entrez vite, il doit être fatigué. A-t-il mangé au moins… ?

Le château de L’Yvette ? Comme c’est loin tout ça ! Loin et pourtant si présent dans son subconscient. Le destin voulait faire de lui un marginal, un paumé, un déclassé, un que « ceux du trottoir d’en face » regarderaient avec honte, il a renversé la table, s’est révolté, a relevé la tête, gravi les marches sans assistance et sans corde de rappel, pour lui, pour tous les laissés-pour-compte. Il a puisé au plus profond de lui des forces inconnues pour sortir de l’anonymat. Qui pourrait blâmer son opiniâtreté, sa détermination ? Pas moi !

Charles n’a jamais trompé Sophie, même si au fond de lui il s’est senti frustré. À 27 ans, il n’a aucune expérience sexuelle. De ce point de vue il est encore dans les limbes. Les garçons de son âge ont souvent connu l’amour avec plusieurs filles. Lui, à part Eva, il n’a connu que Sophie.

Il cherche un encouragement dans les yeux de sa femme mais ils sont désespérément vides. Il a la sensation étrange d’être entraîné dans un courant qu’il ne remontera jamais.

Charlotte regarde son père avec des yeux immensément grands.

— T’es triste papa ?

— Non, ma chérie, papa n’est pas triste. Il réfléchit.

Il réfléchit à quoi, papa ? À sa vie de famille ratée ? À sa fille, qu’il promettait de gâter et qu’il n’a jamais pu prendre dans les bras parce qu’il rentrait trop tard ?… À la femme qu’il a délaissée, malgré lui ? À l’engrenage dans lequel l’a entraîné Questembert… ? Il réfléchit un peu à tout ça, papa. Il fait le bilan… Un bilan bien maigre, à bien y regarder.

Il rassemble son courage, s’approche de Sophie et lui prend la main. De l’autre, il essuie la larme qui luit sur sa joue. Il est attendri, pâtissant, près à tous les engagements, à tous les sacrifices.

— Tu as raison ma chérie. Je me suis laissé bouffer par le travail. Mais tout va changer. Fini les week-ends à Saint-Germain-en-Laye, les dimanches au Moulin d’Orgeval. Le « marquis » de Questembert pourra bien me menacer, je m’en fous. Tu m’entends, je m’en fous et m’en contrefous. Qu’il le veuille ou non, je resterai avec vous. J’irai te voir danser, si tu veux. Et puis, j’emmènerai Charlotte au bois et nous irons au cinéma aussi. Tu aimes ça, le cinéma… ? Il se coule dans un rôle parental qui prêterait à rire si l’instant n’était pas si grave.

Un sourire sans signification effleure les lèvres de Sophie. Il n’est pas sûr qu’elle le croie vraiment. Il a beau y avoir mis tout son cœur, il a la désagréable impression que ses paroles s’effilochent, que les mots qu’il a utilisés ne vont pas ensemble.

Sophie demeure muette. Pour lui, son silence est une forme d’amour. Il regarde ses yeux avec intensité comme s’il les voyait pour la première fois. Des raisins au soleil, se dit-il. Il voudrait lui dire qu’il l’aime, mais ses sentiments sont comme des cailloux coincés dans sa chaussure.

Elle émet un petit claquement de langue et se serre contre sa poitrine.

— Si ça pouvait être vrai, balbutie-t-elle, sortant de son état de prostration. Charlotte serait si heureuse de voir son papa.

Charles l’entoure de ses bras. Son souffle chaud et le parfum de ses cheveux l’enveloppent comme une douce écharpe. Charlotte, dans ses petits chaussons Mickey et sa robe à smocks, les regarde. Elle ne peut pas comprendre ce ballet d’adultes où se mêlent pleurs et étreintes.

Charles a besoin de changer de corps et d’âme. De respirer fort. D’oublier la scène qu’il vient de vivre. De jeter aux orties l’image falsifiée de son existence, de massacrer sa vie d’hier. Il veut vivre autrement, bondir, danser, chanter. Sophie lui a ouvert les yeux. Il est transporté, enfiévré, soulevé de terre. Il fait des entrechats, des ciseaux en l’air. Il entraîne Sophie dans une valse improvisée, la fait virevolter, chante à tue-tête… Ne me quitte pas. Au passage, il attrape Charlotte pour qu’elle danse avec eux. Et Sophie rit. Et ils rient tous les trois. Ils rient comme s’ils venaient d’échapper à la fin du monde, comme s’ils étaient les seuls survivants d’un gigantesque cataclysme.

Puis, il y a eu l’hiver, les bonnets, les gants, les écharpes, les rhumes, les poussées dentaires, les crampes dans les jambes – Ce n’est pas grave ma chérie, c’est parce que tu grandis –, la première otite… Quand il ne travaille pas, Charles reste à la maison. Il s’est mis à la lecture. Dès qu’il a un moment de libre, il se rue sur les mémoires de Saint-Simon. Un monument unique et palpitant. Il se régale des amourettes royales, des intrigues menées par les séditieux pour renverser la monarchie, des coteries, des vengeances mesquines, des luttes diverses, petites ou grandioses. Saint-Simon est non seulement un grand écrivain, mais c’est aussi un critique exacerbé. Marivaux disait de lui : « Si vous éprouvez une vraie passion pour l’Histoire qui fait accéder à la vérité, si vous aimez les littérateurs incisifs, qui veulent voir et savoir… et dont le style est idéal pour dresser les portraits physiques, psychologiques, critiques, comiques des uns et des autres… savourez Saint-Simon qui mourut pauvre, méconnu, et que Proust a tant admiré… »

Charles en veut à la mère de l’avoir privé de cette merveilleuse richesse qu’est la culture. Questembert, à qui il a parlé de ses lectures, l’encourage, lui prête des livres : Victor Hugo, Lamartine, Céline, Proust. Il lit tout. Même les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. La lettre adressée par le héros vieillissant à son petit-fils adoptif pour le préparer à l’exercice du pouvoir l’a fait penser à Questembert. Comme lui, l’octogénaire lui distille son savoir pour le préparer à d’autres échéances.

Plus il lit, plus il prend conscience de son ignorance. La lecture est infinie. Il songe à la myriade de livres qui pourraient recouvrir plusieurs fois la terre. Il est étouffé par tant d’intelligence, d’esprit, de connaissances. Il s’immerge dans les pages, s’y noie. Pour lui, lire, c’est rencontrer des inconnus, apprendre à les connaître, à les estimer, à les détester parfois, à les aimer souvent. Lire, c’est aussi s’évader du quotidien, faire une pause, voyager dans des contrées inconnues, découvrir des paysages insoupçonnés, se mêler à des gens de partout et d’ailleurs, brasser les informations du monde. La lecture, c’est aussi et encore se divertir, user de son imagination, développer sa mémoire, son empathie…

Il ne passe plus une soirée sans lecture.

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