Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 18 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 18

 

 

Un ciel de traîne se reflète sur la Seine. Il colore l’eau d’une teinte indéfinissable allant du gris anis au blue grey. Charles s’arrête un instant pour admirer depuis le Pont-Neuf les reflets irisés du fleuve. Un vol d’oiseaux cisaille le ciel en direction du Palais de justice. Il le suit des yeux. Des dizaines de badauds, jeunes et moins jeunes, journalistes, étudiants, font le pied de grue devant la grille du tribunal, dans l’espoir d’assister au procès, très médiatisé, du jeune Loïc Araud. Guillaume, son petit-fils, fait partie de la foule. Il veut vivre en direct le procès. C’est ce que lui a suggéré son prof de droit pénal à la fac d’Assas où il fait ses études.

L’acte d’accusation de Loïc Araud est accablant. Le garçon vient d’avoir 20 ans et il est poursuivi devant la cour d’assises pour meurtre. Il a assassiné sa mère de douze coups de couteau et a tenté de brûler son cadavre. Dès la connaissance de l’horrible nouvelle, son père, Vincent, s’est tourné vers Charles.

— Charles, ce n’est pas à l’avocat, ni au partenaire de golf, que je m’adresse, mais à l’ami. Tu sais que depuis mon divorce, il y a une dizaine d’années, je n’avais plus guère de relations avec Mathilde, mais là, je suis profondément affecté par sa mort.

Il remue plusieurs fois la tête en signe de dépit.

— Cette pauvre femme ne méritait pas une fin aussi atroce. J’aimerais que tu me déniches un bon, un très bon avocat pénaliste pour assurer la défense de Loïc.

Charles est gêné de lui dire qu’il n’en connaît pas. Ce n’est pas son domaine. Il est spécialisé en droit des affaires. Tous les membres du golf de Saint-Nom-la-Bretèche sont au courant de l’épreuve que traverse Vincent.

— Tu peux quand même te renseigner, insiste-t-il.

— Oui, mais je ne peux rien te garantir. Les « Floriot » ne courent pas les rues, ni les prétoires d’ailleurs. Ton fils est dans un sale pétrin. Les chefs d’accusation sont d’une extrême gravité. Je ne sais pas si tu te rends bien compte de la situation. Il risque perpète !

— Attends ! T’es avocat, Charles.

— Oui ! Et alors ?

— Tu pourrais peut-être prendre le dossier ?

— Prendre le dossier, t’es fou, ou quoi ? Tu sais ce que c’est, les assises, le jury, les experts, les témoins… ?

Vincent Araud ne désarme pas.

— Tu n’étais pas non plus spécialisé en droit de la famille et pourtant tu ne t’en es pas mal tiré avec mon divorce. « Brillant ! » a dit ta consœur à la sortie de l’audience. Souviens-toi !

— Ce n’est pas la même chose de plaider une affaire de fesses et un crime crapuleux.

— Dis plutôt que t’as peur de ne pas être à la hauteur !

Charles a évidemment survolé au cours de sa troisième année de droit, la procédure pénale, mais tout cela est loin et il n’a pas eu l’occasion d’y revenir, sauf une fois pour une histoire de grivèlerie devant le tribunal correctionnel.

Vincent s’agace.

— Alors ? Je peux compter sur ton amitié ou non ?

Charles hésite. Ce procès dépasse ses compétences et il a peur de le foirer.

— Loïc est peut-être un délinquant, poursuit Vincent, mais ce n’est pas à proprement parler un mauvais gosse. Et puis, il a des circonstances atténuantes. Sa mère, depuis le divorce, avait changé. Elle s’était adonnée à la boisson. Elle le battait quand elle était ivre. Il lui arrivait même d’oublier de lui donner à manger. À 10 ans, le pauvre môme devait se faire lui-même la tambouille. Pas étonnant qu’il ait mal tourné. Mathilde me mettait tout sur le dos. Elle disait : « Si Loïc en est là, c’est ta faute ! C’est parce que tu as fichu le camp. » Sans doute que le gosse aurait eu besoin de l’autorité d’un père, mais c’est elle qui en avait exigé la garde.

Charles regarde la tête déconfite de Vincent. Il repense à sa jeunesse, aux coups du sort, aux coups tout court, à ceux que leur infligeaient les gardiennes, aux raclées, aux douches glacées, à son père qui lui aussi buvait et souhaitait sa mort…

— Alors ? Tu vois qu’il y a de quoi dire sur ce fichu drame, larmoie Vincent. Charles, je t’en supplie, au nom de notre amitié, occupe-t’en. J’ai confiance en toi. Je connais ta jeunesse. Tu me l’as racontée. Je suis sûr que tu sauras trouver les mots qu’il faut.

Puis il redresse la tête.

— Je ne prétends pas que Loïc soit innocent, mais les juges ont parfois des grelots dans la tête. Toi aussi, par ta jeunesse t’as un peu…

*

Charles se fraie un passage parmi la foule pour accéder au portillon d’entrée du Palais de justice. Le planton, à qui il exhibe sa carte d’avocat, lui fait signe de passer. Il pose sa valise à roulettes sur le convoyeur du portail de contrôle. Il n’y a pas grand monde à l’intérieur. L’audience ne commencera pas avant deux bonnes heures. Il est venu en avance pour relire les pièces du dossier avant l’audience, notamment les procès-verbaux d’audition, le rapport du juge d’instruction, les conclusions de la partie civile. L’avocat de la sœur de la défunte, qui s’est constituée durant l’instruction, prétend que sa cliente a subi un préjudice direct en relation avec le crime et réclame de ce chef la somme de 100 000 euros de dommages et intérêts, à parfaire à dire d’expert.

Charles lit les affidavits sur l’exposé des faits, lorsque Vincent Araud, qui a reçu une assignation de témoin, s’approche de lui. Il lui glisse à l’oreille, comme s’il prononçait un gros mot.

— Alors, prêt ?

Son visage est gris. Sa voix tremble. L’atmosphère est confite dans le silence et un malaise plane dans la salle des pas perdus. Vincent bâille.

— Fatigué ?

— Je ne dors plus. J’ai essayé le sommeil polyphasé, mais ça n’a rien donné.

Une heure plus tard, la greffière appose le rôle sur la porte de la troisième chambre. Elle s’adresse à Charles, plongé dans ses côtes de plaidoirie.

— Bonjour maître. Vous êtes dans l’affaire Araud ?

Il hoche la tête.

— Bien ! Nous attendons l’arrivée du fourgon cellulaire. Dès que le président et ses assesseurs seront là, vous serez reçu en présence du procureur de la République et de la partie civile en conférence préparatoire.

Charles a lu que cet entretien préalable a pour objet de régler les questions de procédure et de s’assurer que l’affaire est « en état ».

Deux heures se sont écoulées quand c’est soudain le brouhaha. Les portes de la salle des pas perdus viennent d’ouvrir. Il est 13 heures. La longue file d’attente qui stationnait sous la pluie devant les grilles du tribunal se rue dans le dédale des couloirs. Ce ne sont plus que bousculade, tiraillement, tumulte. Un cordon de gendarmes ferme l’accès à la chambre de la cour d’assises. Seuls les journalistes accrédités et les personnes qui en ont fait expressément la demande sont autorisés à entrer dans la salle d’audience. Un officier vérifie les identités et s’assure que les portables sont éteints. Le moment que redoutait Charles est arrivé. Il est impressionné par la solennité qui règne dans la salle d’audience. Tout concourt à la gravité : les hauts plafonds, les murs en bois sombre, les meubles, froids et austères, le silence, la longue table où vont prendre place le président et ses deux assesseurs, le petit bureau isolé destiné au procureur, le pupitre du greffier, à gauche, le box vitré des accusés contre le mur.

Il est 13 h 30 quand la cour fait son entrée. Tout le monde se lève. Le président, toge écarlate et revers d’hermine blanche, s’assied entre ses deux assesseurs. Le procureur général rejoint sa place.

— Faites entrer l’accusé ! ordonne le président dans un silence glacial.

Le jeune Loïc, encadré par deux gendarmes, pénètre par une porte dérobée dans le box des accusés. Tous les yeux se tournent vers le mouton noir dont la presse a tant parlé. Certains des auditeurs présents dans la salle ont un petit mouvement de recul en voyant le matricide pour la première fois en chair et en os. Du plat de la main, le président invite l’assistance à s’asseoir. Son geste semble aussi vouloir apaiser les craintes. « N’ayez pas peur, le fauve est enchaîné. »

Le président s’adresse aux membres du jury, quatre hommes et cinq femmes.

— Mesdames, messieurs, vous allez devoir juger en votre âme et conscience les faits qui sont reprochés à l’accusé déféré devant votre cour. Vous déciderez souverainement de sa culpabilité ou de son innocence. Si vous le condamnez, la cour décidera, s’agissant de peines concurrentes, de la façon dont elles seront purgées. Je précise encore que ce procès se déroulera ex parte, la victime étant décédée. L’accusé a fait l’objet d’un mandat d’arrêt et a été appréhendé chez lui sans résistance. Son domicile a été perquisitionné.

Le président a le verbe haut. Il sait que la parole est l’expression du pouvoir et de la puissance. Les jurés titulaires et suppléants ont été tirés au sort sur les listes électorales. À les regarder, Charles pense que certains d’entre eux préféreraient être à la pêche ou au cinéma plutôt que d’être dans cette salle austère, triste comme un éteignoir. Ils n’ont pas eu le choix. Ils avaient l’obligation de déférer à leur désignation.

Le président passe la parole à l’un de ses deux assesseurs pour qu’il présente l’affaire : les faits, les accusations, les déclarations du prévenu, le nom des témoins qui seront entendus, les demandes de la partie civile.

Le président l’interrompt un instant pour apporter une précision à l’adresse de l’avocat de la partie civile qui se tient près d’une femme vêtue de noir.

— Vous avez, maître, sollicité de la cour des dommages et intérêts pour le préjudice moral et économique qu’aurait subi votre cliente. Je crains, l’accusé étant insolvable, qu’il vous faille saisir la commission d’indemnisation des infractions. Cette question sera examinée après clôture de l’action publique.

Le président repasse la parole à son assesseur.

— Je disais donc, reprend celui-ci, que le prévenu est accusé d’avoir tué sa mère de douze coups de couteau, d’avoir chargé le corps de la victime dans le coffre de sa voiture, de l’avoir déposé en forêt et d’y avoir mis le feu dans le but de faire disparaître toute trace de son crime. Vous aurez donc, mesdames, messieurs les jurés, à juger de deux infractions à la loi, meurtre sur la personne de Mme Mathilde Araud, au visa de l’article 221-1 du Code pénal, et atteinte post-mortem à l’intégrité du corps de la victime, selon l’article 225-17 qui prohibe toute forme d’offense à un cadavre.

Le président reprend la main et s’adresse cette fois à l’accusé.

— Monsieur Loïc Araud, vous avez décidé de plaider coupable. C’est bien ça ?

Pâle, prostré, la tête dans les mains, l’accusé est incapable de réagir. C’est le pire moment de sa vie. Il a touché le fond.

Le président insiste.

— M’avez-vous entendu, monsieur Loïc Araud ?

Charles se tourne vers son client.

— Loïc, répondez au président ! Ne le mettez pas dans l’embarras.

L’accusé relève la tête et répond d’une voix mal assurée :

— Oui.

— Oui, monsieur le Président !

— … monsieur le Président.

— À la bonne heure ! Voilà au moins une question de réglée.

Le président se tourne alternativement vers l’un et l’autre de ses deux assesseurs pour recueillir leur sentiment.

— Le soir du 10 novembre, commence-t-il, vous êtes rentré chez vous vers 22 heures. D’où veniez-vous ?

Loïc lève les yeux au ciel, exaspérant le président.

— Je vous ai posé une question, monsieur Araud.

— Du drugstore !

— Qu’y faisiez-vous ? Vous aviez bu ?

— Un peu !

— Il regrette aussitôt ses paroles.

— Désolé, je n’aurais pas dû dire ça. J’ai répondu un peu n’importe quoi, parce que je suis à bout.

— Drogue ?

— Non ! J’en prends jamais.

— Vous avez une petite amie en ce moment ?

— Non !

— À quand remonte votre dernier rapport sexuel ?

Maître Baudrin avoue ne pas saisir où veut en venir le président. Pourquoi cette question ? Que vient-elle faire dans un procès pour meurtre ? Loïc n’a pas violé sa mère. À quoi bon l’interroger sur sa vie intime ? Il s’agit d’un meurtre, pas d’une agression sexuelle.

Le président, qui voit l’avocat hocher la tête, s’adresse à lui.

— Les jurés, maître Baudrin, ont besoin de tout savoir sur l’inculpé, sa personnalité, ses antécédents, ses déviances, ses névroses, s’il y en a.

Puis, se tournant de nouveau vers Loïc :

— Pratiquez-vous la masturbation ?

Loïc regarde son avocat. Il ne sait pas s’il doit répondre.

— Répondez ! lui souffle-t-il.

— Comme tout le monde.

Puis viennent les questions plus personnelles encore : son dernier rapport sexuel, vaginal ou anal, les fellations, les films pornos, les sites de rencontres…

— Monsieur Araud, racontez-nous comment les choses se sont passées.

Son avocat intervient. Il fait remarquer au président que tout est déjà dans les procès-verbaux d’audition.

— Je sais, je sais maître, mais les jurés ont besoin de savoir comment l’accusé en est arrivé à commettre un acte aussi ignoble.

Loïc est dans un état d’hébétude d’une rare opacité. Il interroge son avocat du regard. Il craint de lui faire honte avec son accent de titi parisien dont il ne parvient pas à se défaire.

Maître Baudrin hoche la tête pour l’inviter à raconter l’horrible nuit.

— Maman rentrait souvent tard, ânonne-t-il. Ce soir-là, elle s’est assise sans dire un mot. Elle me regardait grave.

— Grave ? Que voulez-vous dire par là ?

Aucun autre mot ne lui vient à l’esprit.

— J’veux dire que j’étais vénère qu’elle soit encore soûle. Elle gueule comme un veau quand elle est beurrée. J’ai essayé de la calmer, de l’embrasser, mais elle a rejeté la tête en arrière et s’est moquée de moi. Elle disait que j’étais un pisse-froid, un bon à rien. Puis, elle s’est mise à rire comme une folle. Là, j’ai compris qu’elle était cuite grave. Elle a ouvert le frigo et a pécho une bouteille de Williamine qu’elle a bu au goulot.

— Parlez en français, s’il vous plaît, et cessez ce charabia !

— J’ai essayé de lui arracher la bouteille des mains et on s’est bousculés. Dans la lutte, la bouteille s’est cassée et elle a voulu me mornifler avec le tesson. Je voyais le coup où elle allait me défoncer. J’ai pris peur. J’ai saisi ce que j’avais sous la main. Je ne voulais pas la planter. J’voulais seulement lui faire peur, mais elle s’est jetée sur moi comme une vache enragée et elle s’est embrochée sur la lame. Quand j’ai vu le sang et son corps par terre, j’ai été pris de panique. Je me suis effondré sur elle et j’ai pleuré.

Le président se tourne vers l’un de ses deux assesseurs.

— La haine agit souvent comme un moteur, une secousse qui accentue et révèle les tares morales.

Un air mauvais parcourt la salle d’audience. Quelque chose de nauséabond fermente et bouillonne.

— Et ensuite ? demande le président, visiblement ému.

— J’ai posé mes lèvres sur ses joues et j’ai crié : « Là, tu ne peux plus m’empêcher de t’embrasser, hein ? » Je suis resté au moins une heure contre elle. Je la caressais, lui parlais de mes angoisses, de mes envies. Je n’avais pas la sensation qu’elle était morte. Sa peau était chaude et je lui parlais comme à une veillée. J’ai pris conscience de sa mort quand j’ai approché mon nez près de sa bouche. Elle ne respirait plus.

Loïc ferme les yeux, absorbé par la vision d’horreur dans laquelle l’entraîne sa conscience. Il prend sa tête à deux mains et la presse à s’en broyer les os. Il ressuscite les ombres qui ont obscurci dans le temps les moments de bonheur qu’il avait connus, quand son père était là.

— Revenons en arrière, suggère le président. Vous dites que la victime s’est embrochée – ce sont vos mots – sur la lame du couteau que vous teniez à la main. Est-ce à dire que vous aviez le bras tendu vers elle ?

Loïc a la sensation que ses guibolles flageolent.

— Je vous l’ai dit. Je voulais lui faire peur pour qu’elle lâche le cul de bouteille.

— Vous étiez donc, debout, face à elle, c’est bien ça ?

— Euh… oui, je ne me souviens plus très bien. Les choses sont allées si vite.

Charles cherche à lire sur le visage du président, mais il demeure désespérément vide.

— Bien ! conclut-il, pas convaincu par le récit de l’accusé. Comment expliquez-vous la sauvagerie qui a suivi ?

Les yeux de Loïc tournent comme des toupies. Il se sent isolé, ostracisé. Il voit dans la question du président la dernière charge sur la bête blessée que l’on va abattre. La meute veut sa peau. C’est l’hallali ! Il se rend compte à cet instant combien la vie est fragile.

L’assesseur à la droite du président arbore un petit sourire narquois en direction du parterre des journalistes : « Souriez, vous êtes filmés. »

— Alors, monsieur Araud ? Vous n’êtes pas très disert sur les douze coups de couteau relevés par le médecin légiste sur le corps de la malheureuse.

Le président fait montre d’une componction pathétique.

— Reconnaissez-vous, oui ou non, cette sauvagerie ?

L’édifice que Charles avait mis au point avec Loïc se fissure. Tout menace de s’écrouler. Les puissants sont forts avec les faibles, faibles avec les puissants.

— Oui ! Mais elle était morte ! réplique Loïc.

Des « Oh » d’indignation se font entendre.

— Silence !

Le président actionne sa clochette.

— Laissez parler l’accusé !

— Comment savez-vous qu’elle était morte ? Vous n’êtes pas médecin.

— Elle ne respirait plus !

— Et vous n’avez pas pensé à appeler les pompiers ou le Samu, après ce que vous dites avoir été un accident ?

— Non ! J’étais dépassé, j’avais le trouillomètre à zéro. Une trouille… comment dire ?

Il cherche un mot qui ne vient pas.

— Irrépressible, lui souffle son avocat.

— Oui ! Une trouille irré… irrépressible me broyait la tête. J’ai compris que mon existence était foutue. Qu’à cause d’elle, de ses soûlographies, de ses violences, ma vie était finie. J’étais hors de moi. J’lui en voulais d’avoir bousillé ma jeunesse. La rage m’a saisi et je me suis rué sur elle, sur le monstre qu’elle était. Chaque coup porté était un reproche. Ça ne lui faisait pas mal, elle était morte.

De nouveau, des « Oh » d’exaspération.

— Silence ! rugit encore le président, sinon je fais évacuer la salle.

*

L’affaire est renvoyée à deux semaines pour l’audition des experts en psychiatrie et des témoins. Vincent Araud, le père, fait, comme le lui avait suggéré son avocat, son mea culpa. Il explique, larmoyant, aux jurés que tout ça, c’est sa faute. Que rien ne serait arrivé s’il avait été plus près de son fils. S’il n’avait pas divorcé. Cet « accident », il en est en grande partie responsable.

Puis vient le réquisitoire. Au grand étonnement de Charles, l’avocat général se montre moins acerbe qu’il ne le craignait. Il réclame une peine de vingt ans de réclusion, dont quinze années incompressibles. Ce qui l’a le plus choqué, c’est que Loïc ait cherché à dissimuler son crime par le feu.

La parole est à la défense.

Avec un courage inconnu et le sentiment de repousser ses limites, Charles se lève de son banc et fait face aux jurés dans un silence lourd de menace. Il voit à leur tête qu’ils se demandent ce que l’avocat va bien pouvoir ajouter pour la défense de l’inculpé, après l’intervention brillante du ministère public. La partie primitive, pour ne pas dire reptilienne du cerveau de Charles prend le dessus. Il voit l’espace d’un instant le couteau du drame qui sourit dans sa main. La condition miséreuse de Loïc et la sienne se soudent. Ce procès, c’est le sien, le leur. Comme lui, il a tué sa mère. Il a cent fois poignardé Mam-Two par la pensée, pour la punir de son absence, de sa déréliction, de ses peurs, de ses angoisses. Loïc et lui sont frères. En sauvant sa vie, il sauve la sienne.

Et soudain, les mots lui viennent avec la fluidité et la limpidité d’une source claire. Guillaume est dans la salle. Il observe son grand-père. Ce moment est crucial, fatidique. Il tremble pour lui. Il sait qu’il joue son va-tout.

Étonnamment, Charles est détendu, comme l’acteur qui oublie son tract dès qu’il entre en scène. La tension, c’était avant.

— Mesdames, messieurs, vous allez avoir à juger l’acte commis par Loïc Arnaud, ce jeune homme que M. l’avocat général vous a dépeint comme un monstre. Comme vous tous, à la fois comme père et comme homme, je suis épouvanté par ce drame. Mais au moment de décider du sort de ce garçon, vous devrez, vous, les mères de famille, vous, les pères, puiser au plus profond de vous-même pour y découvrir la vérité. Vous ne pourrez pas faire l’impasse sur la vie qu’a connue celui qu’on vous présente aujourd’hui comme un fou, un désaxé, un pervers. Vous ne pourrez gommer ses nuits d’angoisses, ses attentes, sa peur des coups, ses frustrations, son désespoir. Vous vous mettrez à sa place et vous verrez ses blessures d’enfant délaissé, sa peur de la solitude, la noirceur de ses pensées quand il attendait sa mère, ses nuits blanches, ses brûlures, sa crainte de mourir sans sépulture comme un chat crevé dans un caniveau. Oui, mesdames, messieurs les jurés, vous ne pourrez pas pactiser avec votre conscience. Vous devrez assumer vos responsabilités et vous interroger sur les mobiles qui ont amené le garçon que vous voyez dans ce box à mettre fin accidentellement à sa misère. Ne jugez pas froidement l’acte. Pensez à ce qui a armé la main de Loïc et vous aurez la réponse aux questions que vous vous posez. Je sais que vous êtes émus, ébranlés et, pour certains d’entre vous, assaillis de doutes. Pensez à la vie qu’a vécue Loïc et, si vous n’absolvez pas son geste, peut-être pourrez-vous un peu mieux l’expliquer. Là où est la haine est l’insulte. L’un ne peut contenir ses injures, l’autre ne peut s’empêcher de donner du poing. Je ne cherche pas à implorer votre clémence, ni à détourner votre jugement. Je veux seulement faire appel à votre conscience. La décision que vous allez prendre va décider de la vie d’un homme. Vous tenez entre vos mains son avenir. Ne ruinez pas son existence. Pensez à ce que disait Voltaire : « La satisfaction que l’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment, celle de la clémence est éternelle. »

Une larme a glissé sur sa joue, froide comme le marbre. La salle est muette. Deux jurés épongent leurs yeux. Il poursuit, paraphrasant Corneille dans Œdipe :

— Ô lamentables enfants, je sais, je n’ignore pas ce que vous venez implorer. Je sais de quel mal vous souffrez tous. Mais quelles que soient les douleurs qui vous affligent, elles ne valent pas les miennes ; car chacun de vous souffre pour soi, sans éprouver le mal d’autrui, et moi, je gémis à la fois sur vous et sur moi…

Le silence est palpable. Les jurés et le public retiennent leur souffle.

*

Le verdict est tombé en fin de soirée. La cour a retenu en partie les circonstances atténuantes et le principe de la légitime défense. En revanche, elle a stigmatisé Loïc Araud pour ses atteintes post-mortem sur le cadavre de sa mère et l’a condamné à dix ans de réclusion, dont huit incompressibles.

À la sortie du Palais de justice, Vincent Araud saute au cou de Charles.

— Je savais que tu étais un génie !

Charles est sourd à ses compliments. C’est sa propre vie qu’il vient de sauver.

Guillaume lui aussi l’a rejoint. Il est agité, mais s’efforce par pudeur de ne rien en laisser paraître. Il lui parle de tout autre chose. De Chloé, sa fiancée, qu’il aimerait bien lui présenter, dès qu’il aura un peu de temps.

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