Le temps des orphelins

Claude Rodhain · Chapitre 1 sur 22

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Le temps des orphelins

Chapitre 1

 

L’hiver 1944

Le véhicule ralentit. Il s’arrête sur le bas-côté. Le gardien de la paix baisse la vitre et la remonte aussitôt après avoir jeté un coup d’œil au cadavre qui gît sur le trottoir.

— Ne regarde pas ça ! lance-t-il à l’enfant assis à l’arrière de la Citroën.

Le gosse détourne la tête. Il n’a jamais vu de mort. L’homme est jeune. Une tache d’un rouge écarlate a bavé sur son uniforme au niveau du ventre. Il semblait dormir. Mais ce n’était pas sûr. Pas certain. Son visage était comme un masque vermillon percé de deux yeux liquides. C’était comme si la mort n’avait fait qu’entrer et sortir.

Le véhicule longe un mur d’enceinte et pénètre dans un vaste parc. Les phares éclairent les arbres. Des monstres griffent la carrosserie et le vent sème des meuglements qui font grandir la peur de l’enfant. Il a la sensation d’être dans une jungle épaisse et que des fauves vont à tout moment surgir. Il frémit en voyant l’énorme bâtisse qui se dresse devant lui. Deux grosses lanternes incendient la porte en bois massif. Elles semblent veiller sur la façade comme des cerbères.

J’imagine ce qui carillonne dans la tête d’un gosse en proie à l’affolement : château hanté, oubliettes, fantômes… Il plonge la tête dans les plis de la pèlerine de la gardienne assise à ses côtés. Il ne veut rien voir de ce qui va arriver. Le tissu rêche lui procure un semblant de réconfort. Le conducteur coupe le moteur, descend, contourne le véhicule, ouvre la portière arrière.

— Viens, gamin !

L’enfant refuse de sortir. L’homme le saisit fermement par le bras.

— Allez ! Sors, bon Dieu !

Il suit le chauffeur, gravit des marches plus hautes que ses tibias. Où le conduit-on ? Que va-t-on faire de lui ? Il flotte dans une effrayante torpeur. Il a mal au ventre comme le jour où il avait mangé des prunes trop vertes. Ses galoches sont de plomb. Il pense à ses parents. Peut-être sont-ils morts avec les vilaines pensées qui l’assaillent, avec les mots obscènes qui ricochent dans sa tête : prison, isolement, solitude… Il s’évertue à chasser les pires scénarios que produit son imagination : sa mère allongée sur une pierre plate avec des yeux vitreux ; sa mère morte au cours de son accouchement… Oui c’est ça ! Je suis un enfant meurtrier, un enfant assassin. Les bébés à naître sont tous des tueurs en puissance. À voir sa tête, c’est à cela que doit songer le petit Charles.

L’éclairage blafard du bureau où le chauffeur l’a conduit lui brûle les yeux. Il n’ose pas se frotter les paupières. Il s’efforce de repérer les lieux à travers ses cils. Soudain, une femme au visage un peu rougeaud pénètre dans la pièce. Elle s’assied derrière un bureau et, sans lui adresser le moindre regard, l’interroge :

— Nom, prénom, âge, adresse, date et lieu de naissance ?

L’enfant répond au mieux de sa panique :

— Baudrin… Charles… 7 ans… Plaisir…

La directrice fronce les sourcils. Elle se lève et se remet péniblement sur ses pattes comme le ferait un hippopotame. Elle s’avance vers l’enfant. Non, elle n’a fait que se retourner. Elle le scrute maintenant d’un œil noir. Charles vacille. Ses petites guiboles sont aussi molles que du chewing-gum. Il ignore où il est, ce qu’on va faire de lui. Mme Cérier, la directrice – car il s’agit bien de la directrice du foyer Vauban – le déshabille, ou plutôt lui arrache les vêtements pour le mettre nu ? Je la regarde faire. Le tricot qui s’accroche aux oreilles de l’enfant l’agace. Elle tire dessus sans ménagement comme on dépouille un lapin. Puis elle dégrafe sa culotte et la fait glisser sur ses galoches. Charles est nu comme un ver. Je vois ses yeux emplis de larmes.

Lorgnon sur le nez, la directrice tourne autour du gosse comme un loup qui se pourlécherait avant d’engloutir une proie. J’exagère un peu. Elle veut seulement dénombrer les grains de beauté et les cicatrices de l’enfant que l’on vient de lui remettre. Une marque sous l’aisselle gauche, une tache sur la fesse droite, voilà l’identité infalsifiable de Charles.

— Regardez ! Ils sont à peine visibles, s’esclaffe-t-elle soudain. J’ai l’habitude, vous savez ! Je pourrais reconnaître tous les pensionnaires les yeux fermés.

La gardienne qui se tient près d’elle se fend d’un sourire de faux jeton. Elle déchausse le gamin, lui retire les chaussettes, les tient à bout de bras comme avec des pincettes, le prend sous les aisselles et le dépose sur une balance. Le « loup » veut savoir combien de kilos de viande ça fait. Les poids que la femme déplace sur la réglette graduée émettent un petit cliquetis métallique à chaque encoche. On jurerait une épicière.

— 20 kilos à 7 ans, il n’est pas bien gros ! Il ne sera pas grand non plus, commente-t-elle, l’œil vissé sur la toise.

Charles est honteux d’être exposé comme un poulet déplumé sous la lumière crue. Le moindre mouvement lui est interdit. La directrice lui fait ouvrir la bouche pour ausculter sa dentition. Il est sur la défensive, prêt à hurler, à déguerpir.

***

Les gouttes d’eau qui ruissellent sur les vitres des fenêtres du dortoir se mêlent aux larmes qui coulent sur le visage de Charles. Une pluie glaciale se déverse en lui. Il tâte sa peau granuleuse sous la chemise de toile. Debout en équilibre instable sur un châlit, il essaie de voir au-dehors si les monstres sont toujours là. Il frissonne au risque de tomber de la tête du lit. Le vent a cessé ses cavalcades et une lune diaphane nimbe le sol d’un blanc crayeux. Il est tard. Janvier n’en finit pas et le froid ne relâche pas son emprise. Il est transi. L’image du cadavre lui revient en mémoire. Il est à l’affût d’une pensée qui pourrait dissiper son obsession.

J’imagine le chambard qui swingue dans la tête de l’enfant et ses efforts pour jeter par-dessus bord tout ce qui encombre son cerveau. Mes yeux reviennent sans cesse à lui dont le regard éperdu me trouble et m’émeut. Je suis impuissant à lui venir en aide. Un autre gamin, sans doute son voisin de lit, se glisse jusqu’à lui. Il veut savoir qui est le nouveau venu. Je les entends échanger quelques mots dans le silence du dortoir.

— Salut ! T’es arrivé quand ? Moi, c’est Aaron. Aaron Rosenbaum.

Je m’arrête sur la bouille mafflue du gamin. Elle est émaillée de taches de rousseur et me fait penser à un ballon de football. Ses cheveux drus, coupés en brosse, sont comme des chaumes.

Aaron confie à Charles qu’il est là depuis six mois, depuis le jour où il a vu ses parents emmenés par des hommes en imperméable noir qui portaient une casquette à tête de mort. Ils braillaient des choses qu’il n’avait pas comprises sur le moment : « Youpins, vermine, mille-pattes, pieuvre Dreyfusarde… » Sa sœur aînée, elle aussi, avait été embarquée pour un prétendu contrôle d’identité… Il ne l’avait jamais plus revue.

Aaron se tasse sur le sommier de Charles et entreprend de lui raconter la vie au château de L’Yvette : les manies des gardiennes, les chefs de clan, Nolan le teigneux qui a un pet au casque et qu’il vaut mieux éviter de contrarier, les coins où l’on peut se cacher, et même quelques secrets, l’endroit où l’on peut trouver des grillons, ceux aux ailes jaunes.

Pour ne pas être en reste, Charles lui demande à brûle-pourpoint, s’il a déjà vu un mort.

— Un mort… un vrai ?

— Ouais !

— Non, pourquoi ?

— Parce que moi, j’en ai vu un.

Un instant ahuri, Aaron se lève et va jusqu’au milieu du dortoir.

— Eh, les gars ! Vous savez quoi ? Le nouveau, il a vu un macchabée.

— Un macchabée, où ça ?

Tous les gamins se sont levés de leur lit et entourent Charles.

— À quoi ça ressemble un cadavre ? demande l’un d’entre eux.

Charles s’allonge par terre, bras en croix, bouche grande ouverte et fait les yeux blancs.

— Il était comme ça ! On aurait dit qu’il était vivant, mais il était mort.

— Y avait beaucoup de sang ? demande le plus hardi.

— Plein ! Ça coulait jusque dans le caniveau.

— Beuh ! clame l’assistance à l’unisson.

Soudain, la porte du dortoir s’ouvre à la volée et un large trait jaune se répand sur le sol. La gardienne de nuit vient de faire irruption. Elle agonit le nouveau venu qui faisait le pitre au milieu du dortoir. Il sera puni.

La tête enfoncée dans les épaules, Charles regagne sa couche. Dans son lit, je le vois se recroqueviller sous les draps et fermer les yeux. L’image du cadavre s’imprime à nouveau dans son cerveau. Il hallucine… Le macchabée se lève du trottoir, s’avance et le secoue brutalement. Il tremble de tous ses membres. Il a la sensation que son crâne va exploser. Alors, sans s’en rendre compte il hurle. Il hurle si fort que les lumières éclairent le dortoir comme en plein jour.

*

La voix de clairon de Mme Ballard – Babar, comme l’appellent les pensionnaires – intime à Charles l’ordre de se lever. Il craint qu’elle tire les draps. Dans son cauchemar il a pissé au lit. Ses paupières sont lourdes et il a du mal à garder les yeux ouverts tant les murs du dortoir sont blancs. Un blanc à écorcher les yeux. Babar gesticule au pied de son lit. Il imagine que ce pourrait être sa mère. Une mère pour qui il n’est peut-être plus qu’une ombre, un souffle, un reflet. Rien qu’on puisse toucher ou attraper. Son entrée dans les lavabos provoque d’un coup l’attention des deux rangées d’enfants alignés devant un bac en zinc. Ils sont nus et blancs comme des navets. Une gardienne, assise contre le mur, veille aux ablutions. Les plus grands se rincent la bouche à même les robinets, les plus petits me font rire avec leur façon de récupérer l’eau dans leurs mains jointes en coupelle. Charles respire l’odeur d’eau croupie, de savon, de vaisselle. Ça pue ! il se mêle à un groupe d’enfants aussi maigres que des chats faméliques et secs comme des cravaches. La vie en communauté commence là ! Il sait qu’un faux pas au lever du rideau et l’on est affublé d’un sobriquet à vie : le boutonneux, le rouquin, le maigrelet, le nabot, p’tite bite… Une main lui propose un morceau de savon aussi vert que le treillis du soldat mort. Celle d’Aaron.

— Tu sais, comment tu t’appelles ? lui demande-t-il.

— Oui ! Baudrin. Pourquoi ?

— Non ! Pas le nom de tes parents. Celui qu’ils t’ont donné ?

Les pensionnaires, tout en continuant de se laver, tendent l’oreille. Ils voudraient bien savoir ce que se disent Aaron et le nouveau.

— Qui ?

— Les gars de la chambrée, pardi.

— J’n’sais pas !

— « Macchabée ! » Ils t’appellent « Macchabée ».

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai envisagé ce qui allait se produire. Charles était désemparé. Ses poumons semblaient manquer d’air, son cœur, de force. Il cherchait du regard un angle mort. Ses yeux étaient accaparés par le bourdonnement d’une mouche contre la vitre et s’accrochaient au rai de poussières qui dansait devant la fenêtre. J’ai pensé que c’était fou de s’attacher à de si petites choses, mais ce bonheur primaire semblait avoir compensé son envie de disparaître, de s’enfoncer dans le sol, de s’extraire du capharnaüm. Il a frotté machinalement sa brosse sur le savon pour faire mousser ses dents et il a soufflé à Aaron, en riant :

— C’est dégueulasse, ça a un goût de punaise écrasée.

*

Il est 9 heures. Les pensionnaires sont dans le parc. Les monstres de la veille ont fait place à des arbres géants. Mains dans les poches, Charles erre le long du mur d’enceinte. Les deux rangées de fils de fer barbelé l’impressionnent. Il ignore la hauteur de l’autre côté du rempart. Il ne voit qu’une issue : la branche du gros châtaignier qui enjambe le faîte de la maçonnerie. Il gamberge. Et s’il paniquait ? S’il était incapable de se lâcher dans le vide ? S’il suppliait au dernier moment qu’on vienne le décrocher ? S’il lâchait prise et se brisait les os ? Il y a trop de « si ». Pourtant, il faudra bien qu’il sorte d’une façon ou d’une autre d’ici pour savoir pourquoi il n’a pas de parents. S’ils sont morts. Sa mère a peut-être été emmenée comme la sœur d’Aaron par des hommes en imperméable noir, même si elle n’est ni « youpin », ni « mille-pattes ».

Pour couper court à ces satanées pensées, il rejoint les pensionnaires qui font le siège d’un trou de grillon. Assis sur un banc, les pieds dans le vide, il observe la scène. Les garçons s’accroupissent, se relèvent, éclatent de rire. Il a du mal à suivre leur manège. Il se lève et tente de se frayer une place parmi le groupe, quand soudain des hurlements de gorets qu’on égorge le figent sur place. Un grigri aux ailes jaunes vient d’apparaître. Aaron Rosenbaum, assis sur les mollets, s’efforce de titiller l’insecte à l’aide d’un brin d’herbe sèche qu’il roule entre le pouce et l’index.

— Tu vois, souffle-t-il à Charles qui s’est approché en entendant les cris. Tu leur chatouilles le ventre avec une brindille et ils sortent de leur trou en pouffant de rire. C’est facile ! Tu n’as plus qu’à les attraper. Mais attention, il faut faire vite et faire attention, ça pince fort ces petites bêtes-là !

Aaron rit de bon cœur, oubliant un instant le mal qui lui ronge le foie. Dans sa liesse, il en a oublié le grillon qui s’est à nouveau carapaté dans son trou. Désenchanté, il déboutonne sa braguette et, d’un jet, noie les galeries du soprano. Charles, qui voit le bout de son zizi, croit qu’il a eu un accident.

Un garçon qui dépasse les autres d’une taille s’adresse à lui. J’imagine sur-le-champ qu’il s’agit du teigneux dont lui a parlé Aaron. Charles a la même intuition. Il le reconnaîtrait entre mille avec sa tête à arracher les ailes des mouches et à crever les yeux des chats.

— C’est toi, Macchabée, lui demande-t-il ?

Il n’attend pas la réponse.

— T’es arrivé quand ?

— Cette nuit, rétorque Aaron qui se croit obligé, en tant qu’ancien, de répondre à la place de Charles.

— Toi, ta gueule ! C’est pas à toi que j’cause, mais à la fillette qui a chialé hier soir.

Charles a un discret mouvement de recul. En fermant la bouche il se mord la lèvre. L’invective l’a piqué au vif. Déjà les autres entonnent en chœur :

— Oh la fille ! Oh la fille !

Il se recroqueville sous la menace d’un coup. Le rouge lui monte aux joues. Il ne peut pas, ne veut pas, ne doit pas accepter l’insulte. Il vient juste d’arriver, le temps joue contre lui. Ne pas réagir, c’est précipiter son enfer. Les poings serrés, l’esprit chauffé à blanc, les muscles tendus, il se rue tête baissée sur Nolan. Le vicieux, surpris par l’assaut, a le réflexe de faire un pas de côté. Charles glisse et s’étale de tout son long sur le gravier. Son genou saigne. Les yeux de Charles sont comme de la braise incandescente. Un vilain rictus tort sa bouche. Il décoche à Nolan qui le raille un regard assassin. Le teigneux veut le mettre au pas comme il a dressé sa clique de pétochards. Encore à quatre pattes, Charles ne pense qu’à une chose, ne pas céder. Ne pas faillir.

Nolan prend sa bande de faux culs à témoin.

— Vous avez vu ce connard ? Il ne sait même pas voler !

Il pouffe et tout le monde l’imite, enfin non, seulement ceux qui sont proches de lui et qui assistent à la scène. Saisi d’une fureur explosive, Charles profite de ce moment de diversion pour se redresser d’un bloc et plonge dans les jambes de l’agresseur. Cette fois, Nolan n’a pas eu le temps d’esquiver l’attaque et il est tombé sur le dos. Les rires ont cessé. Déjà, Charles le brasse à pleines mains, lui martèle le corps et le visage de ses poings. Dans un ultime effort, Nolan parvient à le retourner et les coups pleuvent à présent sur lui. Il tente de protéger son visage, son ventre… Il plie les genoux pour échapper au pire. La clique de faux jetons l’excite, le galvanise. Ils n’attendaient que ça : que le teigneux le descende une bonne fois pour toutes.

— Vas-y, tue-le ! Tue-le !

Une gardienne essoufflée se rue sur eux. Une autre se joint à elle. Les deux femmes les tirent par les cheveux pour les séparer. Ce sont maintenant deux coqs campés sur les ergots qui se défient. Charles savoure un semblant de victoire. Le « grand chef » saigne du nez. Moralement, il a gagné. Personne ne pourra jamais plus se moquer de lui. Les gardiennes les conduisent sans ménagement vers les toilettes situées derrière le bâtiment. Charles marche, léger, fier, le buste droit. Il a la sensation d’être un gladiateur qui vient de remporter de haute lutte un combat. Les autres membres de la bande les suivent à distance. La plupart aimeraient être dans sa peau. Marcher aux côtés du chef ; être son égal ; même s’ils savent le châtiment qui l’attend. Quel panache ! Quelle grandeur !

Je lève le nez vers le ciel. Si seulement la maman de Charles pouvait voir ça, elle serait fière d’avoir un fils comme lui.

Représailles courantes au château de L’Yvette, les gardiennes enferment séparément Nolan et Charles dans un cabinet. Le sien laisse passer un semblant de lumière par une faible ouverture en losange dans la porte. La cuvette, un simple caisson en bois avec un trou au milieu, grouille de mouches bleues. Ça pue. L’odeur est insupportable. Sur les parois, il y a des graffitis laissés par les « prisonniers » précédents : « À mort les gardiennes ! Les gardiennes, toutes des saloppes ! » avec deux « p » pour souligner l’insulte. Et, bien sûr, des sexes en tout genre, dont une grosse queue flanquée d’un bouton recouvert de poils drus pareils à ceux qui poussent sur le menton des sorcières.

Une heure plus tard, Mme Ballard libère les deux combattants.

— Alors, on est plus calme ? La prochaine fois, ce sera la douche glacée.

Nolan et Charles sortent, éblouis par la lumière blanche du milieu du jour. Ils échangent un regard complice et se tendent la main.

— Moi, c’est Charles.

— Je sais.

L’œil du grand chef a doublé de volume.

— T’as mal ?

— Non, c’est rien. On n’est pas des mômes !

Babar partie, Nolan lui raconte ses coups, ses bagarres, sa hargne, sa colère depuis qu’il est enfermé. Puis, je l’entends lui révéler des secrets que seul un lieutenant digne de confiance peut entendre : le lieu où l’on peut approcher les nids d’hirondelles ; l’endroit où se trouve la clé qui ouvre les cuisines ; la fenêtre d’où l’on peut voir le bureau de la directrice qui, quelquefois, relève sa jupe pour remonter ses bas… « La salope. »

Sur le perron, une gardienne sonne la cloche du déjeuner. Nolan et Charles font partie des retardataires. Leur statut de codétenus dans les chiottes leur impose d’être les derniers à exécuter les ordres.

— Allez, tous en rang ! braille une surveillante en uniforme bleu depuis le milieu de la cour.

— La mère Dauphin, glisse Nolan à Charles. La plus vache de toutes. Personne ne peut la piffer.

On les compte comme du bétail : 97, 98… Charles n’aurait jamais pensé qu’ils étaient si nombreux. Au coup de sifflet, la chenille se met en marche et martèle le perron. Ils doivent marcher au pas. Charles saute d’une jambe sur l’autre pour saisir la cadence. Un coup de baguette sur les mollets l’aide à la trouver.

La saucisse et la purée de pois cassés lui lèvent le cœur. Il se rabat sur une tartine de pain rassis.

À la sortie du réfectoire, Nolan le rejoint.

— T’as rien bouffé. T’as faim ?

Il pose une main protectrice sur son épaule.

— T’fais pas de bile. En rentrant de la promenade, à cinq heures, j’irai piquer un morceau de frometon à la cuisine.

Puis, mâchouillant un brin d’herbe sèche, il entraîne Charles dans un coin retiré du parc.

— Toi et moi, on est pareils, Charly. Toi, tu n’as qu’une envie, foutre le camp d’ici pour retrouver ta mère, moi me tirer pour lui casser la gueule.

Il se tait et regarde loin devant lui.

— Cette garce m’a abandonné après la mort de mon père.

Il essuie subrepticement son nez. Une fureur sourde empourpre son visage.

— Papa a été fusillé avec huit autres otages à la suite d’un attentat sur une voiture allemande. Le pauvre n’y était pour rien. Caché dans un fourré, j’ai tout vu. Ra-ta-ta-ta ! Ra-ta-ta-ta ! Deux rafales, et plus rien. Plus de père.

Ses yeux brasillent de haine. Il grogne sa rage comme un gorille encagé.

— Si je revois ma mère, je la désosse.

Charles comprend mieux pourquoi les autres pensionnaires disent de Nolan qu’il a « les fils qui se touchent ». Les gardiennes, quand elles parlent de lui, prétendent que des garçons dans son genre, il y en a des centaines, peut-être des milliers parmi les orphelins et pupilles de la nation. L’autre jour, j’ai entendu l’une d’elles glisser en douce à l’une de ses collègues : « C’est bien le diable si, au milieu de tous ces gosses, répertoriés et étiquetés, il n’y en a pas un de plus fêlé encore que lui. »

Charles ignore ce qu’elles disent, quand elles ont l’impression de ne pas être écoutées. Hier encore, je les ai surprises échanger entre elles des propos sulfureux : « Vous voulez que je vous dise, ces mômes, ce n’est pas difficile de les reconnaître, ils ont tous les mêmes névroses », ou encore : « Pas plus tard qu’hier, j’en ai vu un jouer au mort pour mimer un disparu et un autre piquer une colère sans que l’on sache pourquoi. » La comptable y ajoute son grain de sel. « Moi, j’ai vu de mes yeux vus, ce matin, le petit Carnaud monté sur la terrasse de l’immeuble pour tenter de mettre fin à ses jours. Heureusement que M. Pignon, l’homme d’entretien, est arrivé à temps, sinon on avait un mort sur la conscience. » « Eh ben, intervient la mère Dauphin, si je vous disais que j’ai pincé hier soir le petit Samuel à qui, soit dit en passant, on donnerait le bon Dieu sans confession, en train de mettre le feu aux toilettes ! Ça vous en boucherait un coin, hein ? Et le pire, c’est que le petit monsieur n’a rien trouvé de mieux, pour nous emmouscailler, que de faire une crise d’épilepsie quand il s’est vu découvert. Il avait de la bave partout autour de la bouche et se débattait comme un forcené. Reconnaissez qu’on a quand même de drôles de zozos, ici ! »

Fort heureusement Charles n’appartient pas à cette catégorie de névrosés que moquent les gardiennes. Lui, il est de passage. Sa présence au château de L’Yvette est une erreur. Il est sûr que ses parents courent les commissariats et les gendarmeries pour le retrouver. Ça, il en est certain !

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