Le temps incertain
Chapitre 9
Le port ressemblait à tous les ports du monde. La mer, huileuse, n’apportait aucune fraîcheur sur les quais. L’air poussiéreux et sucré vous épaississait la salive. On se serait cru Jonathan’s Pier à Singapour. Ou bien était-ce une illusion psychologique ? Ce goût fade et sirupeux que Renato sentait sur sa langue, n’était-ce pas celui de la joie et de la tristesse mêlées ? Et la chaleur ? Il avait toujours trop chaud dès que le vent du large venait à lui manquer. Il avait toujours dans la bouche ce goût de terre brûlée. L’air des villes n’était jamais assez pur pour lui.
Il venait de débarquer pour la dernière fois. Il avait une valise à la main et un sac sur le dos. Il était vêtu d’un complet bleu pétrole usagé. Il levait son nez busqué de Méridional et humait l’atmosphère grasse de la ville. Ses yeux clignaient de fatigue. Une longue mèche poissée de sueur s’écrasait sur son front un peu dégarni. Des trois doigts de sa main droite, il la repoussait sur sa tempe creuse. Il avait trente-cinq ans. Il espérait ne pas trop ressembler à un marin en congé, car il revenait pour toujours vivre parmi les gens de la terre.
Il haïssait les chandails rayés, les casquettes plates, les Vodrans de la mer, les histoires de tempête et de bordée, l’accent du Midi qui était le sien, les filles d’auberge et sa main droite mutilée. Ce qu’il aimait, il ne le savait guère : trop de choses – et peut-être les mêmes. Il avait le cœur vif et l’appétit féroce. Et il gardait une tendresse douloureuse pour tout ce qui évoquait la vie qu’il avait quittée et le monde qu’il avait fui. Rien n’est jamais simple. Philosophie des chambres de veille, leitmotiv des quarts tranquilles durant lesquels la méditation devient une manière de pacte avec ce temps et quelquefois une partie d’échecs avec l’univers masqué.
Il se retourna et lança vers le pont un regard d’adieu. Vision d’azur et de crasse ! Le décor rappelait une vieille affiche de la Ligue Maritime et Coloniale. Les bateaux n’avaient guère changé depuis vingt ans. Ils semblaient sans âge et sans histoire. Pourtant, beaucoup avaient connu l’époque presque mythologique de Mer & Colonies et traîné leur gloire poussive sur les derniers rivages de l’Empire, au temps où régnaient encore l’innocence et la bonne conscience. Alors, on n’entendait plus tonner les canonnières. Sur le pont luisant des contre-torpilleurs, la musique aigrelette des équipages de la flotte répondait au tam-tam des tribus pacifiées, alignées en bon ordre sur la plage. Des jeunes gens maigres et imberbes, qui portaient en eux le désir de l’aventure comme un poids sur l’estomac, s’en allaient acheter un paquet de cigarettes du côté des quais et partaient pour cent mille ans.
Renato Rizzi avait été l’un d’eux. À dix-huit ans, quelques mois avant la guerre, il s’était engagé dans la marine. D’origine italienne, il était né en France, il avait presque toujours vécu entre le Dauphiné et le Languedoc. La Méditerranée lui semblait un lac pour enfants sages. Il rêvait du Snark, de la baleine blanche et des mutinés de l’Elseneur. Il voulait voir le Cap Horn, l’oiseau géant des montagnes australes et les jolies métisses de Panama. La mer prenait pour lui un parfum de liberté et de gloire. De 1939 à 1945, matelot de pont ou de soute il avait bourlingué sur de braves cargos pacifiques sans jamais trouver l’occasion d’être un héros. Il n’avait pas vu l’ombre maussade du cuirassé Potemkine ni même été torpillé par un sous-marin allemand. Il n’avait pas entendu les banzaï ! banzaï ! des soldats japonais montant à l’assaut. Il avait cependant appris à haïr la guerre. À vingt ans, il n’avait déjà plus envie d’être un héros.
L’aventure, une seule fois, dans un bouge d’Abluna, il l’avait frôlée en la personne d’une grande fille blonde, pas très jolie mais étonnamment sculpturale, qui se disait suédoise et se faisait appeler Sigrid. Il se souvenait encore de sa poitrine fabuleuse qui débordait d’un corsage rouge à lacet, de sa croupe que la jupe contenait avec peine. Elle portait des bottines à boutons et avait prié le jeune matelot de l’aider à les quitter. Un truc vieux comme le monde pour lui faire voir qu’elle n’avait rien sous sa robe… Il l’avait jugée tout de même un peu trop maligne pour une fille du port. Plus tard, il devait se féliciter de son flair, en apprenant qu’elle n’était pas suédoise mais allemande et qu’elle soutirait des renseignements aux marins alliés. Il n’avait d’ailleurs pas couru grand risque : il ne connaissait aucun secret qui vaille d’être raconté sur l’oreiller crasseux d’une chambre d’auberge.
Il savourait de vieux regrets doux amers. Regrets des aventures qu’il n’avait pas connues, des combats qu’il n’avait pas livrés, de la carrière qu’il avait peut-être ratée. Il est plus tard que tu penses, Renato Rizzi. Au-dessus de la nostalgie, au-delà des regrets, une sourde colère le dressait contre la vie, le monde, les hommes. Ils me le paieront !
Il aimait les filles blondes de type allemand ou suédois, mais il avait épousé une brune à la peau très pâle, une Italienne comme lui, Monica. Il savait qu’elle le trompait, mais il ne prenait pas son sort au tragique, d’autant qu’elle ne lui ferait jamais oublier complètement les Ingrid, les Sigrid, les Grete, les Olga ou les Mauredane des bordels cosmopolites. Dix-Sept ans de marine et bientôt dix ans avec Monica ! Et il rentrait chez lui. Il allait se lancer dans le commerce ou l’agriculture ou Dieu sait quoi.
Il haïssait l’argent, mais il avait des économies. Il envoyait tous les mois sa paie à la banque. Et parfois un peu plus que sa paie. Il se débrouillait bien. Trop bien même. C’était une des raisons qu’il se donnait pour abandonner la mer. Il ne voulait pas devenir un salopard de trafiquant, de contrebandier, de Vodran – ou quelque chose de ce genre. Il pourrait acheter une petite ferme sans rien emprunter, à condition que les prix n’aient pas trop monté depuis la dernière fois. Avec leur saleté de guerre d’Algérie ! Et pour un bar ou une auberge – si en fin de compte il choisissait la solution de facilité – ça devrait marcher avec un emprunt modique.
Monica préférait un bar, naturellement. Et il la voyait mal en paysanne, elle qui aimait tant les toilettes accrocheuses, les bas noirs, les talons hauts, les dentelles sophistiquées, les coiffures fragiles, en somme tout ce qui plaît aux bourgeois des villes. C’était dommage. Renato souhaitait élever des moutons et des chevaux et habiter près d’une forêt où il aurait flingué la palombe en automne et cassé du bois en hiver. La mer symbolisait pour lui un irrémédiable échec. Il préférait aller vivre à l’intérieur des terres pour ne plus penser à ce qu’il avait manqué, à ce qu’il avait perdu, pour oublier les rêves démesurés que rien ne comblerait jamais. Il en avait assez d’errer et de fuir. Une force irrésistible l’obligeait à s’arrêter, à se fixer, à planter ses racines dans le sol, à se faire végétal, après avoir été si longtemps oiseau migrateur.
L’appartement des Rizzi se trouvait dans un quartier sympathique et misérable de Tregabo : quelques cubes gris pavoisés de linge multicolore, au milieu d’un terrain vague. Entre les maisons, des gosses mal lavés jouaient sans conviction. C’est les vacances, pensa Renato. Évidemment. On était le 30 ou le 31 juillet. Le 31 juillet 1956. Dans l’escalier, deux très jeunes filles guettaient l’homme avec des regards sournois. Elles portaient des jupes longues comme c’était la mode, mais elles les avaient discrètement ouvertes, déboutonnées peut-être, sur le ventre. Il leur suffisait de s’asseoir en écartant un peu les jambes pour exhiber de larges tranches de peau laiteuse et une belle toison brune. Renato ne les connaissait pas. Il accueillit le spectacle avec l’indulgence naturelle qu’il avait pour ces choses.
— J’habite ici, dit-il. Je suis le mari de Monica et je rentre. On se reverra.
Troisième étage sans ascenseur. Heureusement, Renato n’avait pas besoin d’ascenseur. Moi, un vieux marin ! Il ricanait pour se donner une contenance, mais il avait la gorge serrée et la bouche un peu sèche. Monica !
Les fenêtres donnaient sur le terrain vague plus ou moins transformé en décharge publique. En se penchant un peu, on pouvait apercevoir les hydravions sur l’étang Lazare. Des rêves à bon marché et une vue imprenable sur le bonheur des autres !
Monica était prévenue de l’arrivée à quai du paquebot mixte Océanie. Cette nana de deux sous aurait pu venir attendre son seigneur et maître. Mais, bah, elle se dérangeait rarement. Il était habitué. Il posa sa valise sur le palier qui ressemblait à une entrée d’édicule, avec ses odeurs et ses bruits louches. Il crut distinguer une rumeur de conversation ou de dispute en provenance de chez lui. Aucune discrétion à espérer de ces cages à pauvres. Les voisins devaient être informés de tout – et la police par la même occasion. Dans le couloir, il feignit de trébucher sur une natte en raphia et jura avec force pour attirer l’attention de Monica. Les voix se turent, mais personne n’avança à sa rencontre.
— Nom de Dieu ! cria-t-il. Je me suis trompé de gourbi ou quoi ?
Non. Il se mit à rire. Il était bien chez lui. Il ne connaissait que trop ce décor médiocre. Les photographies de bateaux et ports lointains, la négresse nue en sous-verre et les nattes et les rideaux de raphia qui apportaient une note d’exotisme peu convaincante. Une médiocrité à vomir. Mais ça allait changer. Il se promit de foutre en l’air tous ces trucs à la première occasion. Il jeta sa valise et son sac et entra dans la cuisine. Là, il s’arrêta, les poings serrés, interdit. Trois hommes en uniforme noir entouraient sa femme à demi-nue, la robe déchirée, étendue pantelante sur le plancher. Monica essaya de se lever, mais un des hommes lui donna un coup de botte et elle retomba en gémissant. Le deuxième braqua sur Renato un pistolet à canon, en disant d’une voix rude, étrangère :
— Ne bougez pas !
Le verre ne se brisa pas, mais se fendit, se déchira comme un morceau de papier tendu. Daniel éprouva une sensation de froid intense et retira aussitôt sa main. Un courant d’air glacial souffla dans la chambre et le carreau devint progressivement brun, puis noir, comme une page blanche léchée par les flammes. La fenêtre se mit à vibrer. Les trois carreaux intacts prirent un aspect trouble de verre dépoli. Le paysage s’effaça. Un bruit confus naquit de l’autre côté de la vitre et se changea en une musique à la fois familière et sinistre : pizzicato grinçant, roulement de tambour, et crépitement de cymbales. Daniel regarda avec stupeur sa main droite mutilée et hurla.
Il courut vomir à la salle de bains. Non, je ne veux pas. Je ne suis pas Renato. Je suis Daniel Diersant. Je suis licencié en sciences, je ne veux pas devenir un marin illettré ! Ce mélange de dégoût et de terreur, il se souvint de l’avoir éprouvé une fois en rêve. Il était gravement blessé et les médecins disaient entre eux : « On va lui faire une transfusion d’âme ! » La force de sa révolte avait fini par le réveiller. Mais peut-être avait-il vraiment besoin d’une transfusion d’âme. Une sueur froide coulait sur son visage, sur sa nuque et ses bras. Le désespoir formait en lui un bloc de glace. Aucune solitude ne lui semblait égale à la sienne. Il n’était plus qu’une chose malade, blessée, abandonnée de Dieu et des hommes. Il se releva, hagard et écumant. La chambre était presque complètement obscure. La lampe de la salle de bains ne donnait plus qu’un jour crépusculaire, fêlé et ravagé par des cavernes d’ombre. Le froid entrait avec la nuit. Daniel s’appuya au mur en frissonnant. Bon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ! Il souhaita mourir, disparaître, n’avoir jamais été. Il eut un blanc de conscience et il se retrouva en train de ramper vers son lit dans une atmosphère de cave moisie. Sous son pyjama en loques, sa peau filait par plaques grises, épaisses, sanguinolentes. Le plancher se décomposait en une matière brune et gluante qui collait à ses mains, à son ventre, à ses jambes. L’obscurité était maintenant totale. Il rampait sur le sol pâteux, car il était incapable de tenir debout. Il luttait pour quelque chose de moins que la vie et il se sentait affreusement misérable.
— Au secours ! gémit-il. Docteur Holzach, docteur Carson, Larcher, Ellen, Monika ! Aidez-moi, je vous en prie. Aidez-moi docteur. Vous ne voyez pas que je suis malade ? Bon Dieu, vous ne comprenez pas que je vais crever si vous ne m’aidez pas !
Il se cogna contre la table de chevet qui bascula avec un bruit mou, mais il put saisir le combiné du téléphone et l’approcha péniblement de son visage.
— Hôpital Garichankar, dit-il. Docteur Carson, répondez-moi !
Il y eut quelques secondes de silence, puis une voix s’éleva, calme, distincte, précise.
— Ici le docteur Kellim Carson. Qui est à l’appareil ?
— Daniel Diersant. Je vous en prie, docteur. Aidez-moi.
— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?
— Vous m’avez laissé tomber. Le docteur Holzach est venu me chercher pour me conduire à l’hôpital Garichankar. Et après il m’a laissé tomber. Je suis malade, docteur. J’ai besoin d’être soigné. J’ai l’impression que mon corps se décompose et que tout se décompose autour de moi. C’est très pénible. Je pense que j’ai fait une bêtise. Je me suis réveillé dans une chambre sans porté. Et aucun moyen d’ouvrir la fenêtre. Alors, j’ai cassé une vitre et tout est devenu noir et froid. Et maintenant, mes mains ne sont plus les miennes. La droite est mutilée. Il me manque trois doigts…
Il s’interrompit et le silence, de nouveau, se prolongea, coupé d’innombrables chuintements.
— Docteur, m’entendez-vous ? Êtes-vous vraiment le docteur Carson ?
Silence.
— Il s’agit d’une simulation, évidemment, dit la voix.
— Je ne suis donc pas en contact avec l’Hôpital Garichankar ?
— Si. D’une façon très indirecte. Par l’intermédiaire du docteur Laumer et du réseau phordal.
— Docteur… je peux vous appeler docteur ? Aidez-moi. Qui que vous soyez, aidez-moi.
— La chambre fermée, la décomposition des choses autour de vous, de votre corps, et votre main mutilée, ce sont des symptômes classiques en chronolyse. Vous vous y habituerez. Ce sont des créations de votre esprit. De votre inconscient, si vous préférez. Mais certaines de ces créations peuvent accéder à un niveau de réalité élevée. Et vous ne savez pas comment vous en défendre. Vous avez tout un apprentissage à faire et les psychronautes eux-mêmes sont souvent désarmés. Il vous faut accepter ce monde et refuser l’illusion du rêve. Vous ne rêvez pas. Et tant que vous serez plus ou moins secrètement convaincu de rêver, vous serez vulnérable à votre propre fantasmagorie. Dans le Temps certain, l’illusion idéaliste vous rend inapte à affronter la vie et l’histoire. Ici, c’est la même chose. La matière est une représentation, mais il faut être matérialiste… Malheureusement, les circonstances ne nous permettent pas de vous aider comme nous l’aurions voulu. Garichankar et la plupart des Hôpitaux autonomes de notre époque subissent une attaque en provenance de l’univers chronolytique. Cela paraissait plus qu’improbable et c’est arrivé, je ne nie pas que nous avons une part de responsabilité dans cette situation, mais quoi qu’il en soit nous devons défendre la Terre.
Daniel eut un rire amer.
— Mes problèmes personnels n’ont donc plus aucune importance !
— Ne croyez pas cela. D’abord, vous êtes probablement mêlé à cette guerre.
— Moi ?
— Certainement. Vous êtes en symbiose mentale avec un psychronaute de Garichankar…
— Pourquoi ne se manifeste-t-il pas pour m’aider ?
— Il se manifeste comme il peut. En ce moment même…
— Docteur Holzach, c’est vous, alors, qui me parlez ?
— D’une certaine façon, c’est le docteur Holzach qui vous parle. Mais il n’est pas conscient. Sa personnalité s’est entièrement effacée derrière la vôtre.
— Il se cache derrière moi pour espionner vos ennemis !
— Non, ce n’est pas cela. Pas exactement cela, non. La vérité, c’est que vous êtes mieux armé que lui pour résister à l’influence d’HKH.
— Votre ennemi, c’est HKH ?
— Le vôtre aussi.
— Je n’en suis pas sûr.
— Les hommes de l’Empire en sont sûrs, eux.
— Pourquoi suis-je dans l’univers chronolytique ?
— Je pense que vous avez eu un accident et que vous avez subi un traumatisme crânien assez violent.
— Je n’ai donc pas été péché par les phords de Garichankar ?
— Mais non ! Vous étiez en état de chronolyse profonde lorsque les phords sont entrés en contact avec vous.
— C’est quand même une expérience… dont je suis le sujet.
— Pas une expérience. Une intervention… qui devait être bénéfique pour vous. Car nous pouvons vous aider.
— En attendant, vous vous servez de moi.
— Nous sommes alliés. Votre résistance instinctive montre bien que vous haïssez HKH.
Avec la colère, Daniel retrouvait peu à peu sa combativité et son souffle.
— Répondez à mes questions. On verra après qui j’aime et qui je hais… Suis-je vivant ou mort ?
— Vous êtes vivant. C’est pourquoi vous n’appartenez pas à l’univers chronolytique. Du moins pas définitivement. Mais… il n’est pas sûr que vous guérissiez. Vous avez malheureusement quelques chances de rester amnésique et paralysé. Le réveil serait pour vous une sorte de mort. Je vous souhaite de mourir en chronolyse, car vous accéderiez ainsi à l’éternité subjective.
— HKH m’a déjà promis l’éternité subjective.
— Avec HKH, l’éternité subjective serait l’enfer.
— Comment puis-je être sûr que vous me dites la vérité ?
— Eh bien, pour le moment, vous devez surtout gagner du temps pour parfaire votre connaissance des lois de ce monde. Bientôt, vous serez capable d’éviter les pièges d’HKH. Vous comprendrez qui ment et qui dit la vérité… Préparez-vous à affronter l’indéterminé. Votre destinée se joue. Votre vie, désormais, c’est ici, dans le Temps incertain, où les meilleures armes de l’homme sont l’imagination et la disponibilité. Vous venez d’une époque psychiquement pauvre, où l’existence n’était qu’un sommeil crispé, coupé de cauchemars, et ce sera dur pour vous. Mais je crois que vous vous en sortirez. Ce monde est un monde sans repos, où toutes les sensations sont amplifiées et exaspérées, un monde de luttes perpétuelles, de pièges et de souffrances… mais aussi de joies folles et d’expériences démesurées…
— HKH m’a promis des… joies folles et des expériences démesurées… ou quelque chose de ce genre.
— … si vous acceptez la lutte et si vous évitez les pièges, et surtout ceux d’HKH. Votre première victoire sera d’être totalement vous-même. Il vous faudra accueillir les personnalités secondaires qui sont une part de vous-même et qui sortent de l’ombre grâce à la chronolyse, comme le marin à la main mutilée…
— Vous connaissez le marin à la main mutilée ?
— Par l’intermédiaire du docteur Holzach, nous avons partagé certaines de vos expériences. En le rejetant, vous vous affaibliriez et vous vous livreriez à l’emprise d’HKH.
— Docteur Carson, vous mentez ! dit une voix grave et lente qui ressemblait à celle du Grand Dragon.
— Qu’est-ce qui se passe ? cria Daniel. Qui parle ? Docteur Carson, répondez !
— Daniel Diersant, excusez-moi d’avoir coupé la parole au soi-disant docteur Carson. Garichankar vous trompe.
— Êtes-vous Sarthès ?
— Je suis Howard Kennedy Hughes de l’Imperium.
— Ouais… HKH ! Kennedy et Howard Hughes : j’apprécie le mélange. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Vous avez tout intérêt à vous entendre avec l’Empire, Diersant. Lorsque Garichankar n’aura plus besoin de vous, il rappellera le docteur Holzach et vous vous réveillerez… pour peu de temps. On ne guérit pas d’un choc chronolytique. Vous mourrez peu de temps après. Pour de bon. Il faut que vous soyez en chronolyse lorsque votre cœur cessera de battre et lorsque votre cerveau cessera de penser. Alors, vous basculerez définitivement dans l’indéterminé et vos dernières secondes de vie seront fabuleusement multipliées. Elles deviendront un siècle, ou deux, ou un millénaire ! Que ça vous plaise ou non, nous sommes dans le même camp. Votre seule chance de survie, c’est de vous arracher tout de suite à l’emprise des phords de Garichankar. Alors, vous cesserez d’être le cobaye des médecins fous et vous deviendrez un homme libre dans un monde libre !
— Je ne vous crois pas.
— Ils vous ont trompé ! fit la voix un peu rocailleuse du Grand Dragon… d’Howard Kennedy Hughes, sur un ton de désespoir sincère. Pourquoi ne me croyez-vous pas ?
— L’Empire industriel HKH représente tout ce que je haïssais avant d’être ici.
— L’Empire industriel n’existe plus. Nous sommes des survivants perdus dans l’indéterminé.
— Qui parle d’Empire, d’Impérium, d’Excécutif impérial ? Qui prétend que l’univers chronolytique appartient à HKH ? Qui ment ?
— Nous perpétuons seulement une tradition. Mais il est vrai que nous sommes ici chez nous.
— Ne le croyez pas, intervint brusquement le docteur Carson. Il ment. HKH n’est qu’un mensonge. Et c’est nous, la Terre entière, qui sommes attaqués. La guerre n’est plus limitée à l’espace mental de l’univers chronolytique. Ils l’ont portée chez nous, dans l’espace physique. Ils commencent à envahir notre temps.
— C’est ridicule ! Ne le croyez pas, Diersant ! Nous sommes très forts ici, dans l’indéterminé. Mais nous n’avons aucun moyen de pénétrer dans l’univers entropique. Si la Terre est attaquée par quelqu’un, ce n’est sûrement pas par nous.
— La Terre est attaquée par HKH, Diersant. Par les fantômes de l’Empire ! Et l’invasion a été préparée avec un soin extrême. Depuis longtemps, HKH imposait sa volonté à nos psychronautes sans que nous nous en doutions. Il faisait d’eux – d’un certain nombre d’entre eux – ses esclaves dociles. Et l’emprise mentale des impériaux se maintient sur le cerveau des hommes bien longtemps après leur retour dans le monde physique. Nos propes psychronautes sont devenus les soldats d’HKH !
— C’est de la folie ! hurla Howard K. Hughes. Ils sont fous. Ce sont les médecins fous !
— Vous êtes la lèpre de l’univers et vous devez être détruits !
— Docteur Carson, fit Daniel, donnez-moi des détails sur cette guerre. Que font les psychronautes dominés par HKH ?
Aucune réponse. Ni de Garichankar ni du représentant de l’Impérium. Communication coupée. Contact rompu. À l’instant même le combiné se volatilisa dans la main de Daniel. Évidemment, il n’avait jamais existé. Mais la communication était une réalité.
Daniel décida de se réfugier dans sa chambre de la rue de Verneuil pour gagner du temps – puisqu’il fallait gagner du temps. Il se concentra quelques secondes – ou une éternité – situa la porte, les fenêtres, les meubles, Babar, l’éléphant rose, et se persuada qu’il était couché dans son lit, qu’il se réveillait, que tout allait bien. Il tendit sa main ouverte pour caresser Babar et…
OceanofPDF.com