Le temps incertain
Chapitre 3
Il avait dix ans et c’était le premier jour des grandes vacances. Le sable tombait grain par grain d’un sablier plus haut que les montagnes violettes des pays imaginaires. Il aurait pu faire dix fois le tour de la Terre, s’arrêter à chaque brin d’herbe, compter les poissons de la mer, et le moment de retourner à l’école n’eût pas encore été là. Les matinées s’étalaient en larges flaques de temps. Les après-midi n’en finissaient pas de mourir dans la lumière du couchant. Les soirs se traînaient la gueule ouverte sur d’insondables mystères. La nuit verrouillait enfin l’obscurité et se bardait de longue peur. Daniel peinait pour s’arracher au monde. Il ne voulait pas se livrer à la nuit. Il luttait des siècles contre le sommeil qui se refermait enfin sur lui comme une mâchoire et le rejetait, étonné et ravi, au bord d’un autre jour. Après avoir pataugé sur les rives de l’enfer, il retrouvait le paradis avec une joie confiante et incrédule. Il s’échappait en criant qu’il allait voir les truites au ruisseau, les sangliers dans la forêt ou les chauves-souris dans une grotte. Il courait vers la lumière et les rêves du jour, en complet accord avec l’univers et la tête pleine de questions. Cela se passait mille siècles plus tôt. Maintenant, Daniel avait trente-quatre ans et il s’éveillait pour le premier jour des vacances. On l’avait donc fichu à la porte après lui avoir payé son préavis. Il était libre, il se prit à espérer que tout serait comme autrefois.
Il émergea lentement d’un sommeil grouillant de cauchemars. Il ne savait plus s’il avait rêvé tant d’absurdes et angoissantes péripéties ou s’il avait seulement rêvé qu’il les rêvait. Et puis quelle différence ?
Il était encore très fatigué et en même temps comme délivré. Il allait en sortir. Une complainte que chantait son père autrefois se mit à flotter dans sa mémoire :
Toi qui t’en vas vers le sud extrême,
Pauvre marin, chasseur de chimères,
Ne crains-tu pas la colère
Des rois, des braves gens, des capitaines ?
Il ouvrit les yeux, rejeta le drap et se souleva sur un coude. Il retint sa respiration et écouta. C’était comme un tam-tam lointain et assourdi. Puis il y eut une sorte de froissement métallique, pareil à ces brèves clameurs du vent qui précèdent quelquefois les orages. Tantôt le tam-tam dominait, tantôt le froissement l’emportait et semblait se rapprocher un instant pour s’éloigner de nouveau très vite.
Il scruta anxieusement l’obscurité. Le mur en face du lit émettait une légère phosphorescence bleutée. Il tendit la main gauche pour atteindre l’interrupteur de la lampe de chevet, mais ne put saisir le fil. Il se laissa retomber contre l’oreiller, le souffle court. Ce bruit devait être dans sa tête. Alors quoi ? Trouble de l’oreille interne, lésion cochléaire, tumeur au cerveau ? Avec désespoir, il souhaita dormir de nouveau, s’enfoncer dans un autre rêve pour échapper à une réalité intolérable.
… La Volks traversait un village sous l’œil morne et froid des lampadaires. Une pompe à essence surgit, rouge sentinelle contre la nuit. Puis la route se planta dans la forêt comme une lance dans le corps d’un monstre abattu. La lune disparut. La lumière des phares reflua contre le pare-brise. Les troncs formaient de chaque côté de la route une barrière compacte, de couleur plus claire que les feuillages. La voiture s’élançait dans un tunnel touffu, comme aspirée par le faisceau de ses phares.
Puis les bois s’écartèrent brusquement dans un virage. Le ciel tomba comme un éclair. À gauche, s’élevait une falaise brillante, à droite en contrebas, apparaissait la masse confuse des arbres bordant une rivière. Un tas de gravier scintilla, puis Daniel aperçut le toit blanc d’une voiture garée dans un refuge, du côté de l’eau : une ambulance avec un phare bleu à l’avant et des rideaux bleus derrière les glaces latérales.
Deux hommes se tenaient près de la voiture, figés dans une sorte de garde-à-vous. Leurs combinaisons de nylon blanc avaient sous la clarté froide de la lune un éclat métallique et sinistre. De longues bottes blanches gainaient leurs jambes et un globe transparent couvrait leur tête. Daniel arrêta la Volks, descendit, s’avança vers eux. Tout de suite, il remarqua l’inscription en lettres rouges sur l’ambulance : Hôpital Garichankar. Curieux nom. Et ces infirmiers – ou ces médecins – qui portaient des casques de cosmonautes ? Ce n’était que la suite de cet interminable cauchemar. Pourtant, Daniel avait la certitude qu’il devait jouer son rôle jusqu’au bout. C’était très important, mais il ne savait pourquoi. Il marcha lentement vers les hommes en combinaison blanche. Peut-être allait-il découvrir la vérité. Et il se demanda : quelle vérité ?
— Puis-je vous aider, messieurs ?
Le plus grand, qui avait l’air d’être le chef, vint à la rencontre de Daniel. Tête grisonnante, face osseuse, menton lourd : c’est bien Forestier. Mais qu’est-ce qu’il fout ici, Forestier, bon Dieu ?
— Nous vous attendions, Diersant.
Daniel haussa les épaules. Des flics déguisés en infirmiers ! Il n’en sortirait donc jamais ! Déjà les deux hommes l’avaient entouré.
— Vous avez votre carte ?
— Naturellement.
Il tendit le rectangle marron, barré de jaune et orné d’une vieille photo, que Forestier lui rendit aussitôt.
— Est-ce que vous vous moquez de moi, Diersant ? Est-ce que vous me prenez pour un imbécile ou est-ce que vous êtes fou ?
Daniel ne trouva rien à répondre. Il regarda la carte. À la place du sigle de la Séac, en haut à gauche, il y avait seulement trois lettres majuscules dont le sens lui était inconnu : HKH…
Il ferma les yeux et écouta. Toutes les trois ou quatre secondes, un choc sourd se superposait à un roulement monotone et lointain. Un coup de gong, puis un autre et un autre. Et plus faiblement un bruit de cymbales et une sorte de pizzicato grêle et moqueur. L’ensemble constituait une rumeur angoissante. Sans lâcher la carte marquée HKH, Daniel se boucha les oreilles avec ses paumes. Le roulement et les cymbales s’éteignirent, mais le gong persista.
— Vous avez du culot, Diersant. Me présenter, à moi, une fausse carte HKH !
Daniel ouvrit les yeux et baissa lentement les bras. Forestier le fixait toujours d’un air à la fois stupéfait, admirateur, méprisant et furieux.
— Pourquoi cette carte est-elle fausse ?
— Parce qu’elle porte la signature Huber Hagen Hess. HHH… C’est le faux le plus grossier que j’aie jamais vu !
Daniel jeta la carte. Forestier fit signe à son compagnon. Le deuxième homme portait un long cylindre qu’ils entrouvrirent et qui se transforma aussitôt en civière. Forestier empoigna Daniel par l’épaule. Visiblement, ils voulaient le forcer à s’étendre sur leur appareil, lequel se tenait immobile en l’air, ne reposant sur rien. Mais il n’était pas malade ni blessé et il n’avait aucune envie de monter dans leur sacrée ambulance ! Il se dégagea, recula d’un bond et courut vers sa voiture. Il fit à peine dix pas et s’arrêta, terrifié : la Volks n’était plus qu’un tas de ferraille. L’avant et le côté droit semblaient complètement écrasés. Il pensa : bon Dieu, si j’avais été au volant, qu’est-ce que j’aurais pris ! L’accident expliquait peut-être la présence des hommes en blanc et leur méprise. Mais non, rectifia-t-il, ce n’est pas une méprise, c’est un piège !
D’une main, Forestier poussa le brancard, qui glissa dans l’air comme un ballon d’enfant poussé par le vent. Daniel se demanda si ça valait la peine de dire à ces excités qu’il ne se trouvait pas dans sa voiture au moment du choc et qu’il n’était même pas blessé ! Non, ils ne voulaient pas le savoir. Il fit un nouveau bond dans le temps. Il s’éveilla, la tête entre ses bras, les coudes posés sur le volant de la Volks. Bon Dieu, et mon rendez-vous !
« Je vous attends ce soir à partir de neuf heures et demie, à mon bureau, avait dit le Grand Dragon. J’y serai jusqu’à minuit. Vous pourrez me raconter votre histoire. » Robert Sarthès se voulait l’homme du secret, de la nuit, du travail solitaire dans l’ombre. Ce soir… ce soir ? Aujourd’hui, 20 novembre 1966 ?
Les lumières de la ville pleuraient leurs petites larmes grasses et irisées à travers le brouillard. De loin en loin, la Volks se jetait sur un monstre au corps d’ectoplasme, se laissait avaler puis, aussitôt recrachée, jaillissait dans la nuit d’hiver, nue, métallique et glacée. Daniel dut ralentir. Il avait mis le chauffage en route et se sentait pris à nouveau d’une légère somnolence. Il arriva à Choisy par la rive droite et emprunta l’avenue de Villeneuve un peu avant l’usine. Qu’est-ce que je vais donc raconter à Sarthès ? De toute façon, il était en avance. Il s’arrêta et fit quelques pas sur le trottoir pour se réveiller. Le ciel était très clair. Il apercevait Orion devant lui à sa gauche, juste au-dessus des maisons. Normal fin novembre. Il se demanda si ce ne serait pas une bonne idée d’aller manger un œuf et une escalope dans un bistrot. Mais il n’avait ni faim ni soif. Par contre, il frissonnait dans sa veste d’été.
Il leva de nouveau les yeux vers Orion. Rigel lui était cachée, mais il voyait nettement le baudrier et Bételgeuse, Aldébaran plus haut à droite, Castor et Pollux à gauche… Tout cela correspondait bien à la saison – mais la Volks n’avait fait que quatre cents kilomètres depuis le 18 juillet, date de la dernière vidange. Eh bien, on était en réalité le 31. Max Roland m’a reçu le 30 – hier – pour me signifier mon départ. En rentrant chez moi, j’ai avalé un ou deux ou trois comprimés de mebsital, le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, ce matin, j’étais quand même assez lucide pour téléphoner à Sarthès et lui demander un rendez-vous. L’effet chronolytique se manifeste donc avec quelques heures de retard. La lettre de Nerek, la gifle de Monika, le brouillard du 20 novembre et Orion : fantasmes ! Bon… il remonta dans sa voiture et roula vers l’usine.
Un renfoncement du mur formait un goulet au fond duquel s’ouvrait la grille. Daniel s’y engagea et donna deux coups de klaxon. Le gardien de nuit se montra, fit un geste et s’approcha de la porte. C’était un ancien flic porté sur la jugulaire et le claquement de talons : à coup sûr un homme de Forestier et de Max Roland. Daniel se résigna à descendre et avança jusqu’à la grille.
— Qu’est-ce que vous voulez, vous, à cette heure-ci ?
Daniel tendit sa carte de la Séac.
— J’ai rendez-vous avec le Grand Dragon.
— Ah oui, Diersant. Je vous ai déjà vu.
— Je l’espère. Au moins dix fois.
— Pas tant que ça, non. Je vais téléphoner.
— Ce n’est pas nécessaire. M. Sarthès m’attend.
— C’est le règlement. Il est plus de neuf heures.
— Comme vous voudrez.
Sarthès confirma le rendez-vous et une minute plus tard Daniel roulait sur l’allée principale. Les bâtiments de l’usine muraient contre le ciel l’immense cour rectangulaire. Un vaste décor de glace et la lueur de la lune jouant sur les icebergs. Tu viens du froid et… sinistre ! Soudain, une masse sombre fonça, coupa la route. Une voiture, tous feux éteints. Daniel l’évita d’un coup de volant, redressa, freina. Juste à temps. Les deux véhicules s’étaient frôlés et leurs pare-chocs légèrement heurtés. La 404 gris métallisé venait des garages par l’allée perpendiculaire. Elle était à peine éclairée – ou pas du tout. Son conducteur s’était rabattu sur la voie principale en serrant à droite au maximum. Il avait escaladé le trottoir et roulé sur la pelouse. Oui, ce salaud a bien préparé son coup pour que j’aie l’air en tort ! C’était Forestier : ce ne pouvait être que lui. Un grand type vêtu d’une ample veste à carreaux, avec un feutre clair qui lui cachait les yeux : le flic maison de la Séac. Qu’est-ce qu’il fout ici, bon Dieu ! Il a dû me suivre. C’est ça, il me suivait et quand il a compris que j’allais à l’usine, il a essayé de me prendre de vitesse. Il est entré par les garages, mais il a perdu du temps et…
— Qu’est-ce que vous foutez là ? cria Forestier. Vous vous croyez sur l’autoroute ?
— Mais je suis sur l’autoroute, répondit Daniel calmement. Un calme mensonger. En réalité, il était au bord de la panique. Forestier éclata d’un rire brutal.
— Vous vous payez ma tête !
— Je ne peux pas m’offrir ce luxe. Votre voiture a quelque chose ?
— Non, je ne pense pas. Mais ce n’est pas grâce à vous.
Un épais croissant de lune répandait une clarté huileuse. Fin du premier quartier. Un vide relatif s’était fait à la place d’Orion. Castor et Pollux avaient disparu aussi. Plus haut, Daniel repéra le triangle Altaïr-Deneb-Véga, cette dernière très pâle, à cause de la lune, et presque au zénith. La position des étoiles correspondait bien au milieu de l’été. La température était tiède. Les choses avaient repris leur place d’elles-mêmes. Autrement dit, la crise s’éloignait, l’effet du mebsital se dissipait peut-être – si c’était le mebsital.
Une lumière brillait au premier étage d’un petit bâtiment situé au fond de la cour. Sarthès veillait. Daniel leva les yeux, soupira. Un peu de la sérénité céleste coula en lui. Le calme était extraordinaire. Voyons, quel jour sommes-nous ? Il se retourna vers Forestier.
— Admettons que j’allais trop vite, fit-il sur un ton conciliant. Mais vous n’étiez pas très bien éclairé. C’est le moins qu’on puisse dire. Alors, nous sommes quittes. Bonsoir.
— Une minute, Diersant. Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Et vous ?
— Moi, je fais mon boulot. Et je vous avertis que si votre réponse n’est pas satisfaisante, je ferai un rapport sur vous.
— J’apporte des traductions.
— J’apporte des traductions.
— J’apporte des traductions.
— J’apporte des traductions.
… distingua au clair de lune quelques roses d’un blanc presque mauve. Il ne savait pas leur nom et le regretta : on devrait toujours connaître le nom des fleurs que l’on rencontre sur son chemin.
Il pressa nerveusement la sonnette d’une porte dérobée et s’annonça à voix basse. Ce salopard de Forestier a deviné que je me rendais chez le Grand Dragon. Il a dû essayer d’arriver le premier dans la cour de l’usine, avec l’intention de se cacher pour m’observer, puis de bloquer la fermeture de la porte derrière moi et d’entrer aussitôt après. Oui, ça tient debout. Mais pourquoi me suivait-il ?
La porte grinça et s’ouvrit, Daniel fit quelques pas à reculons dans le couloir pour s’assurer qu’elle se refermait complètement. C’est raté, mon vieux ! Il s’arrêta dans l’escalier pour reprendre son souffle et maîtriser son émotion. Aucune menace ne pouvait plus l’atteindre ici, dans l’antre du Grand Dragon.
— Entrez, Diersant. Je vous attendais.
La pièce, où dominaient le rouge des tapis, le noir des fauteuils, l’acajou des bureaux et des tables, n’était pas très grande, mais une demi-douzaine de personnes auraient pu s’y sentir à l’aise. Cela tenait aux larges baies, au plafond haut et à la taille réduite des meubles éparpillés dans un savant désordre. Décor fabriqué, ambiance fabriquée…
— Heureux de vous voir !
Chez Sarthès, on remarquait tout de suite le dessin massif de la silhouette et du visage. Puis on découvrait la longueur du torse, la puissance de la tête et du cou, le masque carré sous une épaisse chevelure grisonnante. Enfin la taille : un mètre quatre-vingt-cinq au moins. Le Grand Dragon portait une veste d’intérieur à carreaux et un pantalon de flanelle informe. Des étincelles fusaient derrière ses lunettes aux verres épais. Il avait l’air d’un poisson des abîmes.
Sur son bureau, un Hermès de plâtre (visage inconnu de Daniel avec un air vaguement futuriste, nouveau ça…), voisinait avec une machine à calculer Dunn 101, l’interphone, les deux téléphones traditionnels et un terminal d’ordinateur. Sur une table basse, une bible moderne en deux volumes et le mémento de la Séac (œuvre de Sarthès lui-même). Aux murs, plusieurs diagrammes et graphiques que Daniel ne se souvenait pas d’avoir vus et dont le sens lui échappait complètement, et un nu figuratif : une jeune femme sculpturale et musclée qui offrait aux visiteurs le spectacle de ses cuisses ouvertes sur une toison brune.
Sarthès tapota le coin de la table avec le fourneau de sa pipe.
— Un whisky ?
— Sec, s’il vous plaît.
Le Grand Dragon se tenait un peu renversé dans son fauteuil et son visage s’alourdissait graduellement comme s’il avait somnolé, mais Daniel le savait attentif et lucide. Il y avait au mur un petit éphéméride dans un cadre de bois. 31 juillet 1966. Tout allait bien. Tout allait bien. Tout allait bien.
— J’ai pris contact aujourd’hui même avec mes amis de Nerek, dit Sarthès. Ils pourront certainement vous trouver quelque chose. Mais à une condition, toutefois : que vous acceptiez de quitter la France pour cinq ans au moins. Est-ce possible ?
— Quitter la France pour aller où ?
— En Amérique, bien sûr. Aux États-Unis.
Daniel soupira. L’Amérique, ce trompe-l’œil, ce faux paradis, ce piège… Struggle for life : que le meilleur gagne – ou le plus salaud ! Bagarre à tous les étages et pas de pitié pour les canards boiteux… Mais les oasis de paix et de bonheur, ça n’existe que dans les romans de science-fiction, et encore. À moins d’être milliardaire. Vivre sa vie coûte de plus en plus cher. Il faut se résigner. L’Amérique, pourquoi pas ? Daniel avait le sentiment que toutes les décisions importantes pour lui étaient prises ailleurs, il ne savait où. Au Pentagone, dans la caverne de l’Agartha, sur le petit nuage où trône Dieu-le-Père ou dans quelque mystérieux conseil d’administration.
— Je pense que ça doit être possible, dit-il prudemment.
— Il existe une autre solution, dit le Grand Dragon.
De temps en temps, il tirait une bouffée de sa pipe et soufflait lentement la fumée. Il parlait d’une voix sourde et un peu chantante, dans laquelle l’accent des Pyrénées restait perceptible… Daniel apercevait un coin de ciel bleu-noir, entre deux rideaux. L’usine, la ville et le monde étaient de l’autre côté du mur, inoffensifs, comme exorcisés.
— Avez-vous entendu parler d’HKH ? demanda Sarthès.
Une tache claire s’arrondissait au milieu de la fenêtre : halo d’un lampadaire tamisé par la brume ou simple illusion d’optique. Daniel centra son regard sur cette pâle nébuleuse qui n’existait peut-être que dans son imagination. Elle changeait de forme et semblait tourner sur elle-même. Bientôt, elle se creusa de deux trous noirs, puis d’un troisième au-dessous, et il reconnut une tête de mort schématisée comme il en dessinait enfant, à l’époque de sa passion pour les pirates. Un avertissement. Une espèce de prémonition… HKH ! Je suis tombé dans un piège. Il se leva. Sarthès se mit à rire.
— Je crois que vous connaissez HKH.
Ce salaud m’a trahi ! Ils sont tous contre moi ! Il sentit ses genoux fléchir et tomba en avant. Il fut réveillé par une sensation de froid très localisée mais très vive. Son pied nu s’appuyait sur un carreau glacé. Il était étendu sur une banquette ou un canapé. Une ampoule sans abat-jour pendait au-dessus de lui. Il se rendit compte qu’il était nu. Un homme en imperméable fourrait ses vêtements dans un sac. La pièce était presque vide : une table, quelques chaises, une armoire déglinguée : ça devait sentir le moisi, mais Daniel avait encore dans le nez et la gorge une forte odeur chimique. Il avait été endormi avec un générateur de micro brouillards. Une jeune femme blonde entra, portant une casserole d’eau fumante qu’elle posa sur la table. Il y eut un bruit de métal et de verre choqués. La femme tournait le dos, cachant ses mains. Daniel se souleva sur un bras et vit qu’un homme se tenait derrière la banquette. Il se laissa retomber à sa place.
Un quatrième personnage arriva en portant un paquet de vêtements : un long type maigre et musclé, cheveux gris, visage étroit, menton massif, avec une ride profonde comme une cicatrice partant de l’œil et barrant la joue. Le chef de la sécurité de la Séac. Forestier.
— Allons, Diersant, soyez beau joueur, que diable. On ne peut pas gagner à tous les coups !
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Vous vous croyez très fort, hein ?
Forestier jeta les vêtements sur les carreaux devant Daniel. La jeune femme se retourna. Elle tenait une seringue à injections et une poignée de coton. Daniel respira une odeur d’alcool. Il tenta de se lever. L’homme qui se tenait derrière lui le frappa du tranchant de la main sur l’épaule.
— Je lui en fous une autre giclée dans la gueule, chef ?
Daniel reprit sa place sur la banquette.
— Il ne faut pas qu’il dorme, dit la femme. J’ai besoin de surveiller l’action de la piqûre.
— Laissez-moi tranquille ! cria Daniel.
— Ne faites pas l’imbécile, dit Forestier. On ne va pas vous tuer. Simplement vous sonner un peu.
— Mais bon Dieu, qu’est-ce que vous me voulez ?
Le chef de la sécurité regarda la jeune femme.
— Je lui raconte ?
— De toute façon, il ne s’en souviendra pas.
— C’est ça, mon vieux. Vous ne vous souviendrez de rien. Vous oublierez même votre nom. Du moins pendant quelque temps. Après, ça vous reviendra peu à peu, sauf ce qui s’est passé ce soir. Les dernières heures avant l’injection de ce produit : plus rien. Du vent ! On va vous lâcher dans la nature, à quelques centaines de kilomètres de Paris. Et avant de savoir qui vous êtes et de le prouver, vous en aurez pour des mois. Vous serez bien obligé de nous foutre la paix ! Ce truc-là, ce produit, vous devez le connaître : ça vient de chez vos amis de Nerek & Frobacher. Le NF 7009 : un amnésiant. Paraît que c’est encore expérimental, eh bien on va l’expérimenter ! Le pire qui puisse vous arriver, ça serait de passer un an ou deux dans un asile. Moi, ça me ferait pas pleurer. Allons-y.
— Maintenant, si vous ne vous tenez pas tranquille, on va être obligé de vous endormir avec un aérosol, dit la jeune femme. Et ça augmentera les risques, parce que je dois surveiller votre cœur et vous faire une autre piqûre en cas de défaillance. Et je ne suis pas médecin. Il vaudrait mieux que vous puissiez me dire ce que vous ressentez dans les premières minutes.
Elle se força à sourire. Ses sourcils ronds et hauts lui donnaient l’air d’écarquiller les yeux. Ses joues creuses, son nez légèrement épaté et sa bouche un peu avancée accusaient son anxiété. Elle avait peur. Ses traits se gravaient dans la mémoire de Daniel. Peut-être ne verrait-il jamais un autre visage penché sur le sien. Il tendit son bras. Les mains de la jeune femme tremblaient légèrement. Daniel ferma les yeux. Il sentit à peine la piqûre. Une douce chaleur envahit progressivement son bras puis le fond de sa gorge.
— Voilà, très bien, dit Forestier. Habillez-vous.
Daniel se leva et enfila en hâte des sous-vêtements usagés et un complet bleu pétrole qui datait d’au moins dix ans. La femme l’arrêta.
— Ne prenez pas encore la veste, au cas où il faudrait que je vous fasse rapidement une autre piqûre.
— Je n’ai pas besoin de veste. Nous sommes bien le 31 juillet, n’est-ce pas ?
Les autres ne firent aucune remarque. On était bien le 31 juillet. Ou ils le trompaient sciemment.
— Les nuits sont fraîches, dit Forestier. C’est un été pourri comme je ne me souviens pas d’en avoir vu.
Daniel revint s’asseoir, submergé par une vague de ce fatalisme qui était sans doute le fond de son caractère. Il se retrouvait enfin : homme livré totalement au destin. Et de ce fait même, délivré.
— Combien on attend ? demanda le type à l’imperméable.
— Une petite demi-heure, répondit Forestier.
La jeune femme hocha la tête. Elle scia une ampoule et prépara une autre seringue. Daniel se sentait faible et fiévreux. Elle s’assit à côté de lui sur le canapé et lui prit le poignet.
— Comment ça va ?
— Bien, mais j’ai froid.
Forestier apporta la veste bleue. Ils la posèrent sur les épaules de Daniel. Les deux comparses observaient la scène avec une inquiétude visible. Daniel renversa la tête contre le dossier de la banquette et ferma de nouveau les yeux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Forestier à la jeune femme. Il dort ?
— Non, je ne crois pas. Son pouls est faible. Oui, c’était prévu, mais je suis un peu inquiète.
— Faites-lui cette piqûre.
— Je veux bien. Je crois qu’il faudrait appeler un médecin.
— On aurait bonne mine !
— Un médecin ami. On pourrait prévenir…
— Pas de nom ! cria Forestier.
— J’espère qu’on va pas avoir de pépin avec vos saloperies, fit un des hommes.
— Je voudrais dormir, dit Daniel. J’ai mené jusqu’à maintenant une vie complètement idiote et je suis très fatigué. Je voudrais dormir longtemps… et me réveiller au bord de la mer… une plage de sable blanc et…
— Je lui fais la piqûre, décida la femme.
Elle se mit à genoux devant Daniel.
— Si quelque chose arrive, vous serez responsable, dit-elle à Forestier.
— Eh bien, HKH nous couvre.
— Je crois quand même qu’il vaudrait mieux appeler un médecin.
— Non ! J’espère seulement que cette mixture est bien au point.
— Le NF 7009 ?
— Oui. Ce n’est pas qu’un simple amnésiant. C’est un chronolytique, hein ?
— Et nous, qu’est-ce qu’on fait ? demanda un des hommes.
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