Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 16 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 15

 

Il tendit la main vers le sac brun au col ouvert qui laissait voir, dans un entrelacs de fils et de poches, le reste des provisions. Peu de choses. Mais ils trouveraient, bien sûr, un autre sac brun quand ils en auraient besoin. Monica les repérait de loin, à croire qu’elle les appelait. Et peut-être les appelait-elle vraiment avec la coquille bleue, le capulide géant dont elle ne voulait plus se séparer.

Renato prit un flacon de cristal incroyablement léger, dans lequel pétillait une boisson dorée. Monica approcha le coquillage qui lui servait de verre.

— J’ai soif.

Renato remplit avec adresse le récipient nacré.

— À ta santé. À notre solitude !

La jeune femme regarda pensivement les bulles brillantes éclater dans l’air. Ses yeux noirs semblaient agrandis par une attention un peu angoissée. Ils prenaient beaucoup de place dans son visage d’un ovale très allongé, riche en méplats, et casqué de boucles sombres, aux trois quarts dépliées.

— Non, dit-elle. Nous ne serons pas toujours seuls. Nous sommes peut-être les premiers, mais je suis sûre qu’il en viendra d’autres.

Elle prit la main de Renato et porta à ses lèvres le bourrelet de chair qui s’était formé au ras des phalanges, entre l’index et l’annulaire.

— C’est moche, hein, cette patte esquintée, dit-il.

— Mais non, mon chéri, ne sois pas ridicule. Moi, ça ne me gêne pas du tout. C’est ce qui compte, n’est-ce pas ?

Elle avait la rare faculté de rire tout en restant grave, de mêler sans effort deux expressions contradictoires, mais son regard intense et mobile ne s’égayait jamais tout à fait.

— Il me semble que tu as toujours été comme ça. Je t’aimerais peut-être moins si tu n’avais pas cette main mutilée.

Il se remit à fouiller dans les entrailles du sac : ça devait être une sorte d’animal. Une ascidie, peut-être. Mais comment les ascidies de l’océan Oradak pouvaient-elles produire de la viande congelée et des bouteilles de champagne ? Il récupéra un bâtonnet qui avait la consistance d’un fruit confit et il se mit à le mâcher en pensant que cela pouvait tout aussi bien être un résidu de poisson séché. Et le morceau qu’il avait dans la bouche prit aussitôt un goût de sel et de fumée.

Les deux exilés avaient rassemblé en tas des sortes d’actinies pétrifiées, qui rayonnaient une lueur laiteuse et une chaleur confortable. Grâce aux collants découverts dans les sacs bruns, ils étaient maintenant à l’abri du froid et de l’humidité. Ils n’avaient pas vraiment besoin du feu, mais ils trouvaient sa compagnie rassurante, maintenant que les deux soleils n’étaient plus que deux points minuscules aux deux bouts de l’univers et que la petite lune en forme d’ellipse prenait un air sinistre dans le ciel mouvant.

Monica avait noué les bras autour de ses jambes et, se pliant avec souplesse, elle avait posé son menton sur ses genoux relevés. Dans cette posture, qui lui donnait une forme presque ovoïde, elle semblait petite et fragile et en même temps comme inaccessible, lointaine, absente, hors de portée de tous les désirs humains. Mais ce n’était qu’un masque et Renato l’avait percé à jour. Car elle avait su se mettre à la portée de tous les désirs, même les plus triviaux. Car elle était devenue en l’attendant, et peut-être par amour pour lui, une fille à matelots. Il se leva en soupirant. Il était heureux de l’avoir retrouvée et bien décidé à ne plus la quitter. Il s’abandonnait à un agréable sentiment de sécurité. Il avait réussi. Il s’était créé une patrie. Il était loin de la Terre, loin de Garichankar et d’HKH. Des milliards de kilomètres, des années-lumière : Dieu sait comment on pouvait mesurer les distances dans le Temps incertain. Il rêvait. Tous les rêves étaient possibles. Tous les espoirs étaient permis.

Les nuages, pareils à de longs fantômes translucides, se déplaçaient devant la lune, mais n’occultaient pas sa lumière. Au loin, vers L’Occident rouge, un faible halo se reflétait sur la mer. Les soleils ne se couchaient jamais tout à fait : ils ne pouvaient pas passer au-dessous de l’horizon car il n’y avait pas d’horizon. Ils s’enfonçaient dans le ciel plat… Lorsqu’on fixait longtemps la lune, on avait l’impression de voir bouger autour d’elle des pans de nuit, comme si l’espace eût été fait d’obscures étoffes agitées par le vent. Des ondes tièdes, lentes, presque palpables, montaient parfois de l’océan. Un parfum de pommes vertes, venu de la terre, se mêlait par bouffées à l’odeur du sel.

Renato fit une centaine de pas sur le rivage. Il lui semblait que des yeux innombrables, sombres et malins, l’observaient sous des paupières mi-closes. Les espions d’HKH ? Il ne le croyait pas. L’Empire d’Harry K. Hitler était loin. Mais cet univers appartenait peut-être aussi à quelqu’un. Les maîtres mystérieux de la Perte en Ruaba : ceux qui envoyaient les sacs bruns aux exilés… Il évita les crabes blancs qui grinçaient sur le sable, parmi les algues que la marée descendante avait abandonnées. Il marcha au milieu des hydrozoaires, des aphrodites épineuses et des astérides. Il franchit un cercle formé autour du feu, mais à bonne distance, par de petits céphalopodes aux tentacules sertis d’yeux.

Un cri fusa derrière lui et il se retourna. Monica s’était levée. Sa fine silhouette, nimbée par le clair de lune d’une phosphorescence d’argent, se dressait face au sud. Elle tendait la main, paume ouverte, parallèlement au rivage. Renato regarda dans cette direction. De petites lumières colorées naissaient au-dessous de la lune et traversaient le ciel comme des étoiles filantes. Il y eut d’abord une série de barres pâles, un peu moins longues que la moitié du baudrier d’Orion, arrondies au bout et prenant parfois la forme d’une haltère. Puis des barres plus fines, plus courtes et de couleurs plus vives, de minuscules coquilles qui s’envolaient dans une procession fantastique. Toutes semblaient jaillir du néant, en un point précis de la nuit sans étoiles. Elles fuyaient de plus en plus vite. Elles s’écartaient de quelques degrés, puis convergeaient de nouveau pour disparaître lentement. Elles avaient l’air de monter vers d’inaccessibles lointains. Illusion d’optique due à la structure particulière de ce monde, pensa Renato. D’étranges étoiles filantes qui montaient vers le ciel et allaient se perdre Dieu sait où… Après quelques dizaines de secondes, les barres fondirent et furent remplacées par des taches mauves, indistinctes. Puis les taches s’évanouirent. Le phénomène avait duré moins d’une minute. Renato resta un moment immobile, les yeux fixés sur le ciel. Il avait le sentiment que ces lumières représentaient un signe, un signal, un appel, ou quelque chose de ce genre. Un appel de qui à qui ?

À nous, peut-être !

Il revint vers le feu en baissant la tête. Des points lumineux dansaient encore sur sa rétine.

Le halètement des lames mourantes ne couvrait pas tout à fait le bruit fugace du vent dans les cocotiers. On entendait de lourds battements d’ailes et des cris d’oiseaux, lointains et tristes. Une sorte de sirène hurlait de temps en temps au large, pareille à une corne de brume, mais avec une sonorité nettement animale. Renato sourit. Les monstres de son enfance devaient se cacher quelque part dans l’univers qu’il avait imaginé. Mais l’avait-il imaginé ? Non, l’océan Oradak et la Perte en Ruaba étaient réels. Il n’avait fait que se transporter par affinité élective sur la plage aux deux soleils. Restait à savoir si les envoyés d’HKH, les hommes en noir qui pourchassaient Daniel Diersant, pourraient encore le retrouver au-delà du Temps incertain. Car il avait quitté l’univers chronolytique, il en était sûr. Il avait abordé une terre nouvelle, dans un espace et un temps stables. Et les sacs bruns ? D’où venaient les sacs bruns ? La nourriture qu’ils contenaient était riche quoique sophistiquée, la boisson délicieuse quoique étrange. Mais une sourde frustration habitait Renato après qu’il eut bu et mangé. Longtemps après qu’il eut apaisé sa faim et sa soif, il cherchait il ne savait quoi, entre les organes séchés du sac. Peut-être une poche secrète avec un message. Ou bien la preuve irréfutable, mais indéfinissable, que cet univers était réel et que l’existence de cette manne s’expliquait rationnellement. Le doute, pourtant, ne lui déplaisait pas. Ni une certaine frustration. Sans cela, ce monde eût un peu trop ressemblé au paradis, et Renato ne voulait pas d’un paradis. Il espérait bien vivre ici comme il avait vécu sur la Terre, sans croire aux dieux ni au diable. Il serait nourri et abreuvé par des maîtres invisibles et pas trop exigeants. Il acceptait avec humour ce nouveau destin.

C’est alors qu’une voix tomba du ciel, monta de la mer, jaillit du sable ou de la bouche d’un céphalopode et éclata dans sa tête. Une voix qui prononçait son nom : celui qu’il avait porté dans ses cauchemars, par distraction, erreur ou malédiction – Daniel Diersant – et celui que Monica lui donnait, le seul qu’il reconnaissait maintenant – Renato Rizzi.

« Es-tu Daniel ? Es-tu Renato ? Je suis Robert Holzach, de l’Hôpital Garichankar. Essaie de me répondre. »

« Je suis Renato Rizzi », dit Renato sans hésiter. Puis il se rendit compte qu’il était encore, pour une part irréductible, Daniel Diersant. « Je suis Daniel Diersant et Renato Rizzi, rectifia-t-il. Je ne sais pas comment ça se fait, mais c’est comme ça. Bonjour, toubib ! » Son côté Rizzi acceptait sans trop s’étonner le fait que le médecin de Garichankar ait pu et voulu renouer le contact avec lui. Son côté Diersant se mit aussitôt à douter, se rebella et exigea une explication.

« Où êtes-vous, docteur ? Comment pouvons-nous communiquer ? »

« Au dernier moment, les phords ont décidé de nous laisser en chronolyse, Ellen et moi. Mais cette communication est presque miraculeuse. Le hasard nous a servis…»

« Le hasard ou autre chose. »

« Tu es à la Perte en Ruaba ? »

« Sur la plage aux deux soleils, oui. Avec Monica. Est-ce vous – Ellen et toi – qui avez pensé que moi, Renato, je ne croyais pas à l’enfer et qui l’avez fait savoir à mon alter ego, Daniel Diersant ? »

« Nous venons tout juste de reprendre contact avec toi. Je ne saisis pas bien ton allusion. Cette histoire d’enfer… Oui, HKH t’avait enfermé dans un piège mental. Nous le savions. Nous aurions voulu te porter secours, mais nous sommes arrivés trop tard…»

« On dirait. »

« Ellen et moi nous étions promis de t’aider, mais nous ne pouvions rien sans le réseau phordal et il a fallu convaincre Michaël, le centro, ce qui n’a pas été facile. »

« Où en est votre guerre ? »

« Les Impériaux ont une tête de pont dans presque tous les Hôpitaux autonomes de la Terre et dans pas mal de villes aussi. On utilise les chronostatiques à doses massives, ce qui n’est pas sans danger. HKH n’envahira pas la Terre, mais il est probable que ; nous devrons arrêter la fabrication des chronolytiques et détruire les stocks existants. Ainsi, toute communication sera coupée entre le Temps incertain et notre monde. Cela signifie que la psychronautique a vécu. C’est le prix qu’il faudra payer. Notre mission actuelle est sans doute une des dernières incursions volontaires de l’homme dans l’indéterminé. C’est pourquoi nous avons besoin de toi…»

« Besoin de moi ? »

« Il est presque sûr que l’océan Oradak et la Perte en Ruaba n’appartiennent pas à l’univers chronolytique. Tu es passé de l’autre côté du Temps incertain. Renato Rizzi, est-ce que tu m’entends ? »

« Je t’entends bien, docteur. Mais tout ça me paraît très loin. Le monde d’où je viens – si je viens d’un monde quelconque – ne m’intéresse plus. Et le tien encore moins. Je ne crois pas pouvoir t’aider, mon vieux. Pardon : docteur. »

« Il faut que tu m’aides, Daniel… Renato. C’est très important, pas seulement pour moi et pour Garichankar… mais aussi pour la science, pour l’avenir de l’homme. »

« Je me fous de la science et de l’avenir de l’homme. »

« Bon, écoute-moi. »

« Viens plutôt faire un tour ici. Je te garderai un sac brun. »

« Un sac brun ? Oui, oui, ça m’intéresse, mais… Renato ! Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un lien a pu être établi entre deux mondes indiciblement éloignés et indiciblement différents. Toi et moi devons profiter de la chance qui nous est offerte. Si nous réussissons, ton nom fera oublier aux hommes celui de Christophe Colomb – sans littérature. »

« Moi, je n’aime pas beaucoup Christophe Colomb. Je me suis toujours demandé si c’était un illuminé ou un escroc. Et tu me dis que vous allez arrêter tous les voyages psychronautiques. Alors, le contact entre nous sera définitivement rompu. Je ne vois pas ce que je peux faire pour toi dans ces conditions. »

« Il y a deux possibilités pour nous. Soit établir une liaison entre la Perte en Ruaba et… mettons Garichankar, sans passer par l’indéterminé, donc sans le secours de la chronolyse – s’il se confirme que la Perte n’est pas dans l’univers chronolytique. Soit prolonger notre contact d’une façon considérable en jouant sur le décalage temporel. Entre deux communications, il y aurait seulement quelques secondes pour nous, et pour toi des jours, des semaines, des mois… ou ce qui en tient lieu à la Perte en Ruaba… ceci jusqu’à la fin de notre mission. »

« Je n’ai pas envie d’être Christophe Colomb. Laisse tomber, docteur. »

« Renato, écoute-moi. Nous pouvons aussi t’aider. Nous et les phords de Garichankar. L’univers où tu vis maintenant a ses dangers. Nous en connaissons quelques-uns par les psychronautes d’Utopie 01 qui y ont déjà abordé, en chronolyse profonde. Nous t’aiderons à les découvrir et à les éviter. »

« Je me débrouillerai tout seul. Vous ne m’avez aidé que pour mieux vous servir de moi. »

« Ce n’est pas vrai. Nous avons commis des fautes, mais nous ne nous sommes pas servis de toi. Robert Holzach et Daniel Diersant se sont trouvés dans le même bateau, voilà ce qui est arrivé. N’oublie pas qu’il y a eu, à un certain moment, une fusion totale entre nous. J’ai été Daniel Diersant. J’ai été toi. C’est une expérience qui compte. Et puis sans moi, sans nous, sans Garichankar, tu n’aurais jamais existé en tant que personnalité autonome, Renato Rizzi. Car tu es un double chronolytique de Daniel Diersant. Et le véritable Daniel Diersant s’est effacé pour te faire place. Est-ce que ça t’intéresse de savoir ce qui lui est arrivé en 1966 – ce qui t’est arrivé, Renato ? »

« Non, toubib, ça ne m’intéresse pas. Fais ton rapport à tes chefs et fous-moi la paix. »

« J’ai d’abord été ramené en chronolyse légère et j’ai fait mon rapport au réseau phordal qui vient d’en terminer l’analyse. Le résultat est extrêmement curieux. Daniel Diersant a bien eu un accident, mais ce n’est pas tout… Ceci est à coup sûr la dernière enquête criminelle menée par un psychronaute dans le passé. Quoi que tu en penses, tu es un peu Daniel Diersant et il vaut mieux que tu saches la vérité…»

« La vérité ? »

« Disons une version infiniment probable des événements qui t’ont conduit dans l’univers chronolytique. Tu étais plus ou moins lié avec Robert Sarthès et tu voulais jouer un rôle dans la guerre de succession de la Séac. Les amis de Max Roland s’en sont aperçus. D’abord, ils t’ont fait détacher aux laboratoires Cerba, puis ils t’ont proposé une mutation définitive par l’intermédiaire de Defner, le codirecteur allemand. Tu as refusé, alors ils ont décidé de te licencier, avec préavis. Ton salaire de juillet plus le préavis représentaient sans doute les cinq cent mille francs que tu avais dans ton portefeuille. Le 29 et le 30 juillet 1966, après avoir reçu ton congé, tu as téléphoné à ton protecteur, Robert Sarthès, qui t’a donné rendez-vous le soir même à l’usine de Choisy. Tu devais être arrêté devant la grille, en train de parlementer avec le gardien, lorsque Forestier est passé dans la rue, au volant de sa voiture. Peut-être s’en allait-il après avoir fait une dernière patrouille dans la cour. Il avait dû sortir par les garages. Il a donc vu une voiture qui se préparait à rentrer. Il a pensé justement : un visiteur pour Sarthès. Comme tu l’as deviné, il a essayé d’arriver avant toi devant le pavillon, pour se cacher et entrer à ta suite. Il a fait demi-tour, il avait évidemment une clé des garages, il est revenu à l’usine et, une fois dans la cour, il a foncé sans allumer ses feux pour te prendre de vitesse. Mais il lui a manqué quelques secondes. Sa 404 et ta Volkswagen sont donc entrées en collision, au croisement de l’allée principale et de l’allée des garages. Ta voiture a été gravement endommagée, tu as reçu un choc à la tête, tu as perdu conscience. Il semble que Robert Sarthès ne se soit aperçu de rien. Du point de vue de Forestier et des dirigeants de la Société, il fallait à tout prix éviter une enquête de la police dans l’usine. Cette affaire aurait pu être désastreuse pour le groupe Max Roland. Forestier a décidé alors d’effacer toutes les traces de l’accident. Le gardien de nuit était un de ses hommes. Il a mobilisé tous ses moyens. Pendant qu’une équipe de la sécurité transportait ta voiture loin de Choisy – et toi aussi, sans doute – lui-même se rendait rue de Verneuil, avec tes clés, et visitait ton appartement. Peut-être espérait-il trouver une correspondance ou des dossiers qui l’auraient éclairé sur tes rapports avec Sarthès. Ou bien voulait-il simplement faire disparaître toute note compromettante. Peut-être avait-il encore un autre but… Et chez toi, il a découvert une boîte de mebsital, parmi d’autres échantillons médicaux. Cela lui a donné une idée : te forcer à absorber quelques comprimés. Grâce à cette collection bizarre, la police pourrait croire que tu te droguais. Cela expliquerait ton accident. Mais tu étais toujours inconscient, du moins en apparence, car ta mémoire subliminale enregistrait pendant ce temps un certain nombre de faits et de paroles. Il est probable qu’ils n’ont pas pu te faire avaler les dragées de mebsital. Alors, ils ont dû se procurer une ampoule de ce produit et te l’injecter. Puis ils t’ont abandonné dans ta voiture, quelque part sur la nationale 20. C’était, en somme, un assassinat… Mais à partir de là, tout ce que nous pourrions ajouter ne serait que vaine spéculation. Je regrette de t’avoir infligé ce récit, Renato…»

« Bon, ça va. Je regrette de t’avoir dit que ça ne m’intéressait pas. Je me trompais. Je t’ai suivi de bout en bout et je pense que tu n’es pas loin de la vérité. Je me doutais bien que Forestier était responsable de l’accident… de mon accident, si tu veux. Et je ne suis pas tellement surpris d’apprendre qu’il était aussi un assassin… parce que je suppose que Daniel Diersant est mort ? »

« Nous n’en savons rien. Si tu étais disposé à nous aider, nous pourrions…»

« Laisse tomber. Diersant est mort. Je le sais. Ça s’est passé quand je croyais être dans votre sacré hôpital. À ce moment-là, j’ai vraiment vécu ma mort. J’ai vu le monde éclater autour de moi et mon corps se décomposer. Je me suis senti crever, littéralement, et j’ai commencé à devenir… ce que je suis maintenant. J’ai pas envie d’en savoir davantage. De toute façon, je pourrai pas aller à l’enterrement ! »

« Tu es l’héritier de Daniel Diersant. Il faut que tu nous aides à sa place, comme il aurait aimé le faire. »

« C’est vrai : je suis son héritier. Je suis ce qu’il aurait voulu être, sans l’avouer. Daniel Diersant a doublement réussi son évasion. Il a quitté un monde qu’il détestait et il est sorti de sa peau pour devenir ce qu’il rêvait secrètement d’être : un homme libre. »

« Tu n’es pas vraiment libre, Renato. Pas encore. »

« Pourquoi ? »

« Tu n’es pas un homme historique. Ton passé est en grande partie imaginaire. Tu n’as pas de racines. Ton existence est encore précaire. »

« Tu veux dire que je suis un être inférieur, un sous-homme ? »

« Les phords pensent que tu n’es pas une créature biologique, mais une entité mentale, un produit du Temps incertain. »

« Et c’est à cause de cela que je n’ai pas droit à la liberté ? À cause de cela que je dois vous obéir ? Au diable, les phords. Je suis Daniel Diersant et je te réponds en son nom ce qu’il n’aurait pas osé te répondre, parce qu’il t’aurait pris pour un chef : fous-moi la paix ! »

« Daniel Diersant, que tu le veuilles ou non, tu as des obligations envers la société. »

« Laquelle ? Et, d’ailleurs, je suis Renato Rizzi ! »

« Renato, Ellen est près de moi. Elle ne t’oublie pas. Elle a confiance en toi. Je crois qu’elle t’aime toujours. Elle te demande…»

« Je sais. Je plais aux femmes, malgré ma patte esquintée. Ou à cause d’elle. Et il paraît que je fais l’amour comme un dieu. Je regrette de n’avoir pas pu aller jusqu’au bout avec toi, Ellen. C’était sublime. Je n’oublierai pas de l’éternité ! »

« Ellen et moi avons besoin de toi. »

« Je ne suis qu’un pauvre type qui n’appartient pas à l’histoire. Je ne vois pas comment je pourrais être utile aux illustres savants de l’Hôpital Garichankar. »

« La science a besoin de ton aide. »

« Je me fous de la science. »

« L’humanité…»

« Je n’en fais pas partie. Et il vaut mieux. Je suis un personnage dangereux. Aussi dangereux, peut-être, que les fantômes d’HKH. D’ailleurs, je suis un fantôme. Et je risquerais de contaminer votre merveilleuse époque. »

« A. notre époque, l’homme est enfin disponible pour la conquête de son univers intérieur. »

« Mais le diable était dans la boîte et vous êtes obligés de clouer la porte ! »

« Écoute-moi, Renato, tu peux nous faire gagner beaucoup de temps et de peine. Tu peux mériter la gloire, jouer le premier rôle dans la plus grande aventure humaine, accéder à une existence véritablement historique. Mais si tu refuses de nous aider, nous réussirons seuls. Ou bien nos héritiers. Tu le regretteras. »

« Docteur, je parle maintenant au nom de Daniel Diersant. Ma vie était un piège. Il y avait une éternité que je voulais en sortir. J’en suis sorti. Je ne vais pas me faire de nouveau piéger à la première occasion. Je ne veux pas me mettre au service d’un système, serait-il plus parfait. Je ne joue plus le jeu – plus aucun jeu. Puisque tu as partagé mes souvenirs, tu dois savoir que la vie n’est pas drôle dans le monde d’où je viens, surtout quand on figure en bas du tableau. Tu dois savoir à quel point le travail y est écœurant et abrutissant. Eh bien, j’ai trouvé un univers où on peut vivre sans travailler et où la pensée même du travail paraît absurde. Je me fous que ça soit une projection mentale ou n’importe quoi de ce genre, ou que ça prenne un peu l’histoire à rebrousse-poil. Je ne cherche pas d’embauche. Je n’ai aucune envie d’être bombardé docteur honoris causa de l’Hôpital de Garichankar. Je suis décidé à me croiser les bras tant qu’il y aura des dieux bons quelque part pour m’envoyer un sac brun chaque fois que j’en voudrai un. Et j’espère bien devenir aussi bête et innocent que les pieuvres de cette mer. Que le cerveau me descende aux pieds, voilà ce que je souhaite : ça sera un sacré soulagement. Je ne suis déjà plus dans le coup. Je ne serai plus jamais dans aucun coup. Il faut en prendre ton parti. Je t’aime bien, Rob, malgré le sale tour que tu m’as joué – mais je sais que tu ne l’as pas voulu. Si tu avais vraiment besoin de moi, je serais sacrément heureux de te donner un coup de main. Mais tu veux que je t’aide à réussir. Laisse tomber. La conquête de l’univers, c’est un peu vieux jeu. Occupe-toi de vivre. Soigne tes malades, si tu en as. Fais l’amour à Ellen aussi bien que tu sauras. Et rien ne t’empêche d’aller te changer les idées dans un monde imaginaire, de temps en temps. Je suis sûr que vous avez des tas d’ersatz pour remplacer les chronolytiques. Oublie Christophe Colomb et n’essaie pas trop de me retrouver pour m’embringuer dans tes projets. À part ça, je te souhaite bonne chance ! »

L’échange mental se poursuivait avec une netteté, une clarté extraordinaires. Et Renato (ou, en lui, Daniel Diersant) s’insurgeait contre ce phénomène. Il ne croyait pas tout à fait les explications de Rob. Ce contact rompu, mais pas tout à fait rompu, puis brusquement renoué, cette communication trop parfaite, cette étrange complaisance du réseau phordal… cela signifiait qu’une force, une intelligence nouvelles étaient intervenues dans les jeux. Les dieux de la Perte en Ruaba ? Les Pêcheurs ?

« Tu ne sais même pas quel genre de collaboration je voulais te proposer, dit Rob. Bientôt, tu t’ennuieras dans ton paradis, Renato, et tu seras heureux de travailler pour les hommes. »

« Je serai encore plus heureux sans travailler. Il vaut mieux que tu perdes tout de suite tes illusions à mon sujet. »

« C’est ton dernier mot ? »

« Oui. »

« Bon. Malgré ta décision, tous les médecins de Garichankar t’adressent leurs sentiments fraternels. »

« C’est trop d’honneur pour moi. Je les salue bien bas. »

« Ne sois pas amer, Daniel Diersant. Tu as réussi. »

« Je suis Renato Rizzi. Et je ne suis pas tellement sûr d’avoir réussi. Je n’ai peut-être fait que changer de maîtres en changeant de peau. »

« Je comprends ton point de vue. Ellen aussi. Renato, dans quelques instants, je vais te rappeler. Ce sera la dernière fois quoi qu’il arrive. Il est important pour nous que tu me répondes. Important pour Ellen et pour moi. Moins pour la science et l’humanité. Es-tu d’accord ? »

« Je suis d’accord, mais je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit. »

« Merci. Et à bientôt. »

Monica veillait, assise devant le feu d’actinies. Il s’étendit près d’elle, puis la prit dans ses bras. Peut-être faisait-elle partie d’un rêve qu’on l’obligeait à vivre dans quelque mystérieux dessein, mais ça n’avait aucune importance. Le rêve lui plaisait. Le rêve le comblait. Alors, il l’adoptait. Peut-être Monica n’était-elle qu’un fantasme, une créature née des désirs inavoués de Daniel Diersant… comme Renato Rizzi. Il s’en moquait. D’ailleurs, elle se débrouillait mieux que lui dans cet univers. Avec sa coquille bleue, elle repérait ou elle appelait les sacs bruns. Coquille bleue et sacs bruns, songea-t-il. À un certain niveau, les voies de la technologie devaient se simplifier à l’extrême pour se fondre dans le décor. Ainsi, machines et instruments se distinguaient à peine de l’air et de l’eau, de la lumière et du vent, des pierres et du sable, de la peau des bêtes et du parfum des fleurs… Ce monde avait été préparé pour les exilés. Peut-être l’aventure chronolytique tout entière était-elle un processus de création conçu et dirigé par les maîtres inconnus de la Perte en Ruaba, pour peupler leur univers.

Monica eut un geste très doux pour prendre la main mutilée de Renato. Il respira le parfum de sa chair, acide, un peu piquant. Il la souleva d’un bras passé autour de sa taille et la reposa sur lui pour la déshabiller. Le collant glissa sur sa peau avec un froissement soyeux et Renato sentit un million d’aiguilles lui percer le dos. Il avait l’impression que le corps de Monica, l’amour de Monica éveillaient dans son corps des sens nouveaux. Quelque chose qui donnait à la vue un pouvoir tactile ; quelque chose qui transportait d’âpres sensations de la paume de ses mains à son arrière-gorge ; quelque chose qui changeait les caresses en musique vibrant sur ses lèvres ; quelque chose d’un peu démoniaque qui faisait sécréter du champagne à ses glandes salivaires et mêlait au plaisir le goût du rire et des larmes. Il se rappela une réflexion de Larcher : ce n’est pas un rêve, c’est un réveil. Peut-être – et de cela il ne doutait plus – la vie était-elle plus riche et plus intense à la Perte en Ruaba… Il dérivait lentement vers un territoire merveilleux et secret où aucun regret, aucune nostalgie, ni aucune peur ne pouvaient plus l’atteindre… un endroit où il était à jamais en sécurité… une oasis paradis sur la route froide du néant.

Un cri le réveilla.

— Renato !

Il hésita une seconde avant d’ouvrir les yeux. Il sentit le souffle humide et frais du vent marin. Il était nu. Il écouta un instant les lourds battements d’ailes des oiseaux qui tournoyaient sur la plage et le chant lointain de l’océan Oradak. Il regarda le ciel. Là lune avait disparu. Une aube bleuâtre se levait du côté des montagnes. Ce sont bien des montagnes, pensa-t-il. Il se mit à genoux, puis se leva. Monica se tenait devant lui, droite, fragile et nue, tournée vers le couchant du soleil bleu. Le vent de la mer faisait flotter ses cheveux sur son épaule gauche.

— Renato, regarde : un homme et une femme.

À une distance que Renato estima d’environ deux cents mètres, deux silhouettes approchaient le long de la plage. Elles étaient à peu près de même taille, mais l’une, la plus mince, la plus élancée, portait de longs cheveux blonds. Les arrivants étaient nus, ce qui semblait prouver qu’ils n’avait pas encore trouvé de sacs bruns. Renato croyait reconnaître la femme. Mais tous deux étaient encore trop loin pour qu’il pût identifier leurs visages. Monica se retourna lentement.

— Je te l’avais bien dit que nous ne resterions pas seuls.

— Habillons-nous, fit Renato.

— Pourquoi ? Puisqu’ils ne sont pas habillés, eux ?

— Tu as raison, convint-il. La température est tout à fait supportable.

Les visiteurs s’étaient arrêtés, indécis, à une centaine de mètres. Monica leur adressa un geste de bienvenue, puis marcha à leur rencontre.

— Je les connais ! dit Renato.

Larcher et Monika, bien sûr. L’ingénieur au complet usé – sans son uniforme d’éternel chômeur – et la fille qu’il feignait d’avoir créée. Seulement Monika était réelle. Elle n’était pas un simple fantasme, mais une créature de ces dieux inconnus qui régnaient sur la Perte en Ruaba et peut-être sur le Temps incertain.

Soudain, de petites taches multicolores surgirent derrière les montagnes et s’éparpillèrent dans le ciel. Renato se rappela que ces lumières étaient apparues, la première fois, juste avant l’appel de Rob – du docteur Holzach. Il fit quelques pas derrière Monica. Larcher et Monika les regardaient. Puis les deux jeunes femmes semblèrent se reconnaître. La brune lança un cri et la blonde courut pour la rejoindre. L’ingénieur attendait, les poings sur les hanches.

À ce moment, l’appel retentit dans le cerveau de Renato.

« Ici, Robert Holzach ! »

« Ne t’énerve pas, docteur, je suis toujours là. »

« Renato, le centrophord de Garichankar, Michaël, est en liaison avec le réseau phordal des Hôpitaux autonomes, unifié pour faire face à l’invasion d’HKH. Je vais avoir une conversation avec lui, donc indirectement avec tous les phords de la Terre. Je voudrais que tu écoutes cette conversation et que tu y prennes éventuellement part. »

« Si tu crois que c’est utile. »

« Indispensable. Michaël ! »

« Oui, docteur Holzach, je vous entends. »

La voix du centro résonnait dans la tête de Renato avec une douceur féminine et une gravité démiurgique.

« Michaël, demanda le docteur Holzach, je me suis donc bien acquitté de la mission que tu m’avais confiée ? »

« Oui. »

« Et cette dernière mission consistait bien à faire le maximum pour convaincre Daniel-Renato de collaborer avec nous ? »

« Oui. »

« C’est cela que souhaitait le réseau phordal ? »

« Oui. »

« Peux-tu nous expliquer brièvement pourquoi ? »

« Après l’attaque surprise d’HKH, la situation sur la Terre est telle que nous devons arrêter toutes les recherches psychronautiques et supprimer définitivement les missions dans le Temps incertain. En vertu des pouvoirs accordés au réseau phordal par le décret d’urgence, j’ai cependant pris la décision de maintenir en chronolyse, pour une durée limitée, les docteurs Laumer et Holzach, qui gardaient au retour de leur voyage leur intégrité mentale et leur liberté. C’était un risque de les livrer aux envahisseurs, mais j’ai cru devoir le prendre. J’accédais ainsi au désir des intéressés de renouer le contact entre Daniel Diersant-Renato Rizzi et eux-mêmes, ce que nous avons pu faire sans trop de difficulté. Nous étions pressés par le temps… le temps certain. Daniel-Renato est sans doute le dernier lien qui existe entre la Terre et la Perte en Ruaba. Sa collaboration volontaire me paraissait indispensable pour obtenir sur cet univers des informations que nous ne pourrons plus jamais nous procurer. »

« J’ai donc été auprès de lui un ambassadeur loyal des phords, dit le docteur Holzach, et ceci bien que je ne partage pas tout à fait l’opinion commune sur la science, l’humanité et l’avenir de l’homme ? »

« Oui. »

« Tu sais donc, Michaël, qu’Ellen et moi comprenons le refus de Renato et que nous l’approuvons même ? »

« Oui. »

« Et tu ne nous blâmes pas ? »

« Non. »

Il y eut un moment de silence mental. Renato sentait que le contact n’était pas rompu, mais aucune pensée modulée ne lui parvenait plus. Les deux interlocuteurs lointains semblaient attendre Dieu sait quoi. La présence de Rob évoquait une respiration régulière, celle de Michaël le battement du sang dans une artère. Qui relayait cette communication ? Cela dépassait le pouvoir des phords. Nous sommes tous manipulés, songea Renato. HKH et Garichankar, les phords et les fantômes… Il avait l’impression qu’un événement grave, un événement prodigieux, voulu par quelqu’un, se préparait dans ce silence. Puis l’arrivée de Larcher le força à détourner son attention.

— Salut, matelot ! Puis, avec un mouvement de la tête, comme pour s’excuser de sa nudité : Je me sens un peu con !

— Tu as tort, c’est la tenue idéale pour un chômeur.

— Et la pêche est bonne ?

— Eh bien, en te comptant, nous sommes quatre qui avons été péchés !

— Ah bon. Nous sommes les poissons, pas les pêcheurs ?

— Ouais… Moi, je boirais bien un coup.

— Monica, dit Renato, cherche un sac brun.

Le lointain dialogue reprit. Renato ferma les yeux.

« Michaël, dit Rob, tu es donc prêt à nous accorder ce que nous t’avons demandé ? »

« Oui. »

« Renato ! »

« Je suis là. »

« Tu m’as dit : viens faire un tour ici, je te garderai un sac brun. Ton invitation tient toujours ? »

« Elle tient. »

« Bon, Michaël, tu veux bien nous aider à atteindre la Perte ? »

« Oui. »

« Mais toutes les missions psychronautiques sont définitivement supprimées et il est impossible que nous restions en chronolyse. Est-ce exact ? »

« C’est exact. »

« Alors, que vas-tu faire ? »

« Je vais vous tuer dès que vous serez en chronolyse profonde. Ainsi vous entrerez peut-être dans l’éternité subjective. »

Une voix inconnue s’éleva à cet instant. Elle parut à Renato proche, familière, amicale, un peu moqueuse ; et en même temps, impérative et détachée, indulgente et sans faiblesse. Une voix de femme. Ou de déesse.

« Nous vous attendons. »

« À bientôt, Renato, » dit Rob.

Ce fut Ellen qui arriva la première. Elle surgit de la mer et s’écroula sur la plage. Renato se précipita et la souleva dans ses bras.

— Bonjour, dit-elle.

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Michel Jeury

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