Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 14 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 13

 

Il arrêta la Volks devant la porte, coupa le moteur et donna deux coups de klaxon. La voix du gardien de nuit chuinta dans le haut-parleur :

— Que voulez-vous ?

— Je dois voir immédiatement le Grand Dragon.

— Descendez de voiture et mettez votre laissez-passer dans la fente du guichet. Reculez de deux pas et attendez.

Daniel prit sa carte dans son portefeuille.

ORDRE DE MISSION

DÉLIVRÉ AU DR R. HOLZACH

POUR HKH : HAROLD K. HAWKER

HEIL KRUPP HITLER !

Il avança jusqu’à la porte blindée, posa le rectangle de carton et recula de deux pas, comme on le lui avait demandé. Un projecteur l’éclaira de la tête aux pieds. Au bout de quelques secondes, il ferma les yeux, ébloui.

— Vous êtes le docteur Holzach ?

— Oui.

— La photo de votre carte ne correspond pas à votre signalement. Je dois en référer à l’Imperium.

— Le Grand Dragon me connaît.

— Je ne peux pas prendre le risque. La photographie sur le laissez-passer n’est pas la vôtre. C’est une erreur. Je vais téléphoner. Vous pouvez remonter dans votre voiture. Mais ne mettez pas le moteur en marche.

Daniel prit la lettre d’Ellen dans la poche intérieure de sa veste bleu pétrole et la lut à la lueur du plafonnier.

Mon cher Daniel,

Garichankar te remercie de la résistance farouche que tu as opposée aux tentatives d’HKH pour s’assurer le contrôle mental du docteur Holzach, psychronaute de Garichankar. Sans toi, nous aurions peut-être cédé tous les deux, à la force ou à la suggestion, et nous serions devenus, du moins pour un temps, des esclaves dociles au service de l’imperium. Nous aurions grossi les rangs des commandos d’invasion… Tel était le but d’HKH.

Le réseau phordal se prépare à rappeler le Dr Holzach. Nous devrons alors nous séparer définitivement. Je désire te rencontrer une dernière fois et je te demande de me rejoindre à l’Auberge Gomez avant le rappel de R.H. qui te donnera lui-même le signal. Tous les médecins de Garichankar – et en particulier Anne Kellim Carson, Lauris Nortrigen, Guair Norlan et Nadia Ploukov – t’assurent de leur plus fraternelle amitié. À bientôt. Ellen.

— Docteur Holzach ! cria le gardien. Pouvez-vous venir au téléphone ? Vous vous expliquerez avec le Grand Dragon.

Daniel sauta de voiture, trébucha, et se retint à la porte ouverte pour ne pas tomber. Il avait les mains poisseuses, le dos glacé, les lèvres séchées par la fièvre. Il avança en titubant et le gardien dut le soutenir jusqu’au poste. C’était une salle carrée, aux murs gris, avec un standard téléphonique et divers appareils de la même couleur terne et indécise. Il se laissa tomber sur une chaise et prit le combiné décroché.

— Bonjour docteur, dit la voix froide de Forestier. La fuite n’est pas une solution et vos ruses puériles ne servent à rien. HKH existe et nous vous le prouverons… Ne bougez pas d’ici. Nous arrivons. C’est votre dernière chance.

Daniel raccrocha et fit un bond dans le temps. Il roulait pour la centième ou la cent millième fois sur l’allée principale de l’usine de Choisy. Les murs cachaient le ciel jusqu’à hauteur de Capella, d’Altaïr et de la Grande Ourse. Sinistre décor de béton, de nuit et de mort. Il se força à lutter contre la somnolence qui le gagnait. Il secoua la tête. Oui, il en sortirait ! Une 404 grise surgit à droite, une autre en face. Bientôt, il y en eut dix. Il y en eut cent. Autant que la cour de l’usine pouvait en contenir. Et plus encore, certaines se chevauchant, se superposant, s’interpénétrant. Des centaines de 404 grises, toutes pareilles à celle de Forestier. D’instinct, Daniel freina et bondit en arrière. Un renfoncement du mur formait un goulet au fond duquel s’ouvrait la grille. Il engagea la Volks dans le passage et donna deux coups de klaxon. Le gardien de nuit en uniforme blanc se montra derrière la porte et fit un geste de refus. Daniel descendit de voiture et s’approcha de la grille.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— L’Hôpital est fermé.

— Pourquoi ?

— La guerre, bien sûr.

— Je suis un psychronaute en mission. Il faut absolument que je voie le docteur Carson.

— Vous avez votre carte ?

Daniel tendit le rectangle blanc orné de deux barres rouges et d’une photo.

QUARTIER GÉNÉRAL DES FORCES

PSYCHRONAUTIQUES

DR ROBERT HOLZACH

EN MISSION DANS L’INDÉTERMINÉ

— Bon, ça va. C’est en règle. Attendez une minute. Je vais téléphoner.

Daniel remonta dans la Volks pour lire la lettre d’Ellen.

Mon cher Daniel,

La guerre entre HKH et l’Hôpital Garichankar se poursuit dans l’espace géographique comme dans l’univers chronolytique. Tu es le docteur Holzach. Tu ne dois à aucun prix tomber dans les pièges d’HKH. Les renseignements que tu détiens sur l’Hôpital et nos recherches secrètes dans le domaine de l’éternité subjective ne doivent en aucun cas être livrés à l’Empire. C’est la première fois que nous pouvons suivre les efforts d’HKH pour s’assurer le contrôle de l’un des nôtres. Efforts vains jusqu’à présent, et nous t’en félicitons. Nos psychronautes seront désormais mieux armés pour résister aux tentatives des impériaux. Attention ! L’usine de Choisy n’est pas l’Hôpital Garichankar. C’est un piège d’HKH.

À bientôt. Ellen.

— Docteur Holzach ! cria le gardien. Vous avez le docteur Carson au téléphone.

— Enfin ! s’écria Daniel.

Il se demandait ce que les phords attendaient pour le rappeler. Il en avait assez, assez. Mentalement, il suppliait Ellen et le réseau de mettre fin à sa mission. Et aussitôt après, il les priait de patienter encore un peu. Robert Holzach avait hâte de rentrer chez lui. Daniel Diersant avait peur de ce qui arriverait lorsqu’il ne serait plus sous le contrôle des phords. Encore une minute, chère Ellen !

— Vous avez le docteur Carson.

— Daniel Diersant ? fit une voix féminine douce, calme, maîtrisée et mélodieuse. Ici, Anne Kellim Carson.

Un rire léger et un peu moqueur jaillit de l’écouteur.

— Tu es surpris que le médecin-chef de l’Hôpital Garichankar soit une femme ? Robert Holzach l’avait donc oublié ? Eh bien, il en est ainsi de presque tous les Hôpitaux autonomes. Mais si cela peut te consoler, les hommes semblent plus doués que les femmes pour les voyages chronolytiques. Et le docteur Holzach est un de nos meilleurs explorateurs de l’indéterminé.

— Excusez-moi, dit Daniel. Je ne sais plus où j’en suis. Êtes-vous en guerre contre HKH ?

— Guerre n’est pas le mot juste. Les fantômes de l’Empire ont réussi à subjuguer un certain nombre de psychronautes de notre temps. À leur retour, ces hommes et ces femmes sont devenus les agents inconscients d’HKH. Ils ont introduit des chronolytiques dans nos aliments, nos boissons, nos médicaments. Un très grand nombre de personnes, dans les Hôpitaux et les villes, ont été ainsi projetées sans aucune préparation dans le Temps incertain. La plupart ont été des proies faciles pour les impériaux, qui ont pu ainsi grossir très rapidement leurs effectifs terrestres. Mais nous avons pu presque partout stopper l’invasion, en utilisant des chronostatiques à dose massive. À Garichankar, à peine une dizaine des nôtres, retranchés dans un laboratoire, sont encore sous l’influence d’HKH. Par contre, les impériaux tiennent entièrement l’Hôpital de Palo Alto, en Utopie 01, ainsi qu’une partie de la ville. Bien sûr, cette tentative démente pour restaurer l’Empire industriel n’a aucune chance de réussir. Même si des dizaines d’Hôpitaux étaient tombés, l’entreprise ne pouvait qu’aboutir au chaos. On ne refait pas l’histoire. Cependant, la Terre restera longtemps – peut-être tout au long de l’éternité – sous la menace d’une nouvelle attaque. Et dans l’indéterminé, rien n’est joué. Nous devrons désormais compter avec le désir absurde des morts de revenir dans le monde des vivants. HKH est très fort dans l’univers chronolytique, où les paranoïaques sont plus que d’autres capables de se multiplier. L’aventure de l’éternité subjective ne fait que commencer… Je voulais t’avertir que notre réseau phordal se prépare à rappeler le docteur Holzach. L’opération est imminente. Nous avons dû l’accélérer, car votre résistance à tous deux pourrait faiblir. Dans quelques instants tu seras libre…

— Et qu’est-ce qui va m’arriver après ?

Il y eut un moment de profond silence.

— Comment après ? demanda le docteur Carson d’une voix étonnée, mais Daniel jugea son étonnement feint.

— Quand je vais me réveiller.

— Tu croiras avoir rêvé. Tu oublieras très vite comme on oublie un rêve.

— Mais dans quel état vais-je me retrouver ? Infirme, paralysé ?

— Je ne sais pas, Daniel. Mais tu ne vas pas te réveiller tout de suite. Il s’est passé quelque chose d’imprévu. Un concours de circonstances assez rare. Tu as subi un traumatisme cérébral et tu as absorbé ensuite une drogue psycholeptique à très haute dose. La combinaison de ces deux facteurs a eu un effet quasi chronolytique. Et à cause de cela, tu as été entraîné très loin dans l’indéterminé par le docteur Holzach. Jamais un homme de ton temps n’était venu aussi près de nous…

— Bien, fit Daniel. Mais après ?

— Tu vas être libéré dans l’univers chronolytique. Jusqu’à ton réveil.

— Oui… et il n’y avait pas encore de chronolytiques en 1966, n’est-ce pas ?

— Ton époque connaissait déjà des composés capables de provoquer chez des sujets doués une certaine libération mentale, qui était le premier pas vers la chronolyse. Les phords de Garichankar ont fait le reste.

— J’ai l’impression que tu ne me dis pas la vérité, Anne Kellim Carson. Pas toute la vérité. Je ne nie pas l’effet du mebsital… la drogue que j’ai prise sans doute… ni du choc que j’ai subi lors de mon accident… mais je crois qu’en réalité j’ai bien été péché par les phords de Garichankar, pour servir à une de vos expériences de psychronautique. Et maintenant que vous n’avez plus besoin de moi, vous me laissez tomber. Est-ce faux ?

— Ce n’est pas tout à fait exact.

— Mais ce n’est pas tout à fait faux.

— Non, mais la mission du docteur Holzach a eu des développements imprévus. Et l’invasion d’HKH nous a considérablement gênés. Nous pensions envoyer un autre psychronaute pour remplacer le docteur Holzach et te guider encore un peu dans le Temps incertain. Mais tous les voyages chronolytiques sont suspendus pour le moment. Plus tard, nous essaierons d’entrer de nouveau en contact avec toi.

— Je comprends. Vous m’avez mêlé à votre guerre et maintenant, vous allez me laisser en tête à tête avec vos ennemis. C’est bien ça ?

— HKH te laissera tranquille dès que tu auras perdu contact avec nous et que tu seras seul. Les Impériaux ne s’intéressaient pas à toi. À travers toi, ils essayaient d’atteindre le docteur Holzach pour le soumettre à leur volonté et faire de lui un agent d’HKH. C’est tout.

— Ellen prétend que ma résistance personnelle a été décisive. Est-ce vrai ?

— Ce n’est pas tout à fait aussi simple. Disons que l’entité Diersant-Holzach s’est révélée très résistante.

— Autrement dit : Garichankar ne me doit rien. Je te remercie, docteur Carson.

— Maintenant, le réseau va procéder au rappel du docteur Holzach. Cette communication est très difficile pour nous et nous devons l’interrompre. Bonne chance, Daniel !

— Va au diable ! répondit Daniel. Mais il y avait dans sa voix une nuance d’amitié et de regret.

La Volks roulait à vingt à l’heure sur frein moteur. La meute des 404 était presque immobile. Ne pas freiner, ne pas accélérer. Ne rien tenter pour éviter l’accident. Tu sauras peut-être enfin la vérité. Au moment du choc, tu essaieras de te transporter à l’Auberge Gomez, tandis que Robert Holzach rentrera chez lui.

À moins, pensa-t-il, que je sois vraiment Robert Holzach. Peut-être, Daniel Diersant n’est-il qu’un fantôme chronolytique, un personnage de mon rêve.

Les 404 se tenaient toujours à bonne distance. Leurs roues semblaient tourner à pleine vitesse, pourtant elles bougeaient à peine. La Volks vibrait furieusement : pizzicato, gong et cymbales. Puis l’orage creva : éclairs balafrant le ciel, pluie ruisselant sur les pare-brise. Les deux colonnes de 404 qui venaient en face roulaient droit sur la Volks… mais n’avançaient pas. Daniel manqua à sa résolution. Ou bien, il fit preuve d’une résolution supérieure. Il écrasa l’accélérateur. Il éprouva pendant quelques dixièmes de seconde l’impression que le monde explosait, tandis que la Volks bondissait en avant. Puis tout rentra dans l’ordre. Les deux voitures s’étaient frôlées. Elles étaient maintenant l’une derrière l’autre, presque sur la même ligne. Une portière claqua sèchement. Daniel descendit, sa main mutilée enfoncée dans la poche de sa veste. De l’autre, il prit sa pipe et la glissa entre ses dents. Le geste lui donna de l’assurance. Plusieurs personnalités se disputaient son corps, son cerveau, son âme. Il y avait le docteur Holzach, le marin à la main mutilée, l’ingénieur au complet usé et… Daniel Diersant ! Il se sentait mal à l’aise dans sa peau, devenue trop étroite pour tous les hommes qu’il était.

Un grand type vêtu d’un complet à carreaux et coiffé d’un feutre clair avança vers la Volks d’un air nonchalant. Forestier. Il a dû me suivre quand il a compris que j’allais à l’usine, il a essayé de me prendre de vitesse. Il… Déjà vu, déjà vécu. Pensées parasites. En même temps, Daniel se surprit à préparer le rapport du docteur Holzach. «… car l’Empire industriel fasciste HKH (1985-1998) était en germe dans la société de 1966. À cette époque, déjà, les polices privées se multipliaient dans les grandes entreprises capitalistes, qui tendaient à former de puissantes féodalités autonomes au sein des États. Les gouvernements se comportaient d’ailleurs en complices et en vassaux. »

Et une part de lui-même refusait de croire à HKH.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda Forestier. Vous vous croyez sur l’autoroute ?

Daniel sourit.

— Mais je suis sur l’autoroute, mon vieux.

Le flic maison de la Séac eut un geste de colère contenue. Ses yeux lancèrent un éclair rougeâtre. C’étaient de simples fentes oblongues dans les plaques métalliques qui couvraient son front et ses pommettes.

— Docteur Holzach, une mauvaise surprise vous attend à Garichankar.

Daniel haussa les épaules. Le cyborg fit grincer les deux arcs de métal brillant qui lui servaient de dents.

— Quant à vous, Diersant, nous nous retrouverons. Holzach s’en va, mais vous restez. N’oubliez pas que l’univers chronolytique appartient à HKH. Vous avez assez fait le malin. Vous me le paierez. Je me charge de vous donner un petit avant-goût de l’enfer, mon vieux. Je souhaite que vous restiez longtemps parmi nous. Un siècle ou deux, ou trois, ou dix ! On va s’amuser.

— Va te faire foutre, ordure !

Forestier remonta dans sa voiture et s’éloigna en marche arrière. Daniel abandonna la Volks au croisement et se dirigea vers le fond de la cour. Bon Dieu, si ce salopard disait vrai ! Garichankar me laisse tomber et HKH va se venger sur moi d’une façon ou d’une autre… Au moment de se rompre, la fusion Diersant-Holzach atteignait son maximum d’harmonie. Daniel sentit que l’heure et la minute étaient venues. Un léger coup dans le dos le fit trébucher. Une main se posa sur son épaule pour le retenir. Le docteur Holzach, en blouse blanche, tête nue, souriant, surgit à côté de lui. Daniel reconnut les yeux moqueurs, enfoncés dans des orbites profondes, le nez long et pointu, la mâchoire un peu effacée, les lèvres épaisses, tirées sur le côté par un rictus sardonique. Il serra la main que le médecin lui tendait en silence. Au loin, vers le sud, apparut une ville massive que nimbait une lumière bleutée, à peine plus vive que le clair de lune.

— Garichankar ? Je ne l’imaginais pas comme ça.

Robert Holzach hocha la tête, mais ne dit ni oui ni non.

Tout à coup, le ciel se mit à rougeoyer. Une clarté mouvante s’étendit sur la route de l’Hôpital. Daniel se retourna. L’usine de Choisy brûlait derrière lui. Les flammes pourpres montaient jusqu’à Véga.

— Qu’est-ce que ça signifie, docteur ?

— Je ne comprends pas.

Daniel leva les yeux. Vers le sud, Orion dessinait un blason étoilé au-dessus de l’Hôpital.

— Diersant, reprit le psychronaute, nous allons nous quitter. Je… Je sais ce que tu ressens. Tu penses que nous nous sommes servis de toi pour nos expériences et que nous allons t’abandonner maintenant.

— Ça va, c’est comme ça. N’en parlons plus. Je te souhaite un bon retour.

— Non. Je plaide coupable. C’est ma dernière mission dans l’indéterminé. Je crois qu’il faut arrêter ces recherches. Dans un sens, l’invasion d’HKH est une bonne chose. Nous avons déchaîné l’enfer et nous le savons. Les fantômes de l’Empire n’auraient pas pu prendre le contrôle de tant de psychronautes et en faire leurs agents sur la Terre – puisque c’est cela qui est arrivé – sans une défaillance grave des phords. Nous étions trop sûrs de nous et de nos machines. Nous allons le payer et cher. Mais ce sera une leçon utile… Je vais quand même essayer de garder le contact avec toi après mon retour. Si c’est possible. Je voudrais pouvoir t’aider. HKH est toujours – et plus que jamais – notre ennemi commun. Et cet incendie bizarre ne me dit rien de bon. Je me demande ce qu’ils vont inventer… J’espère que tu t’en sortiras. Maintenant, tu peux aller à ton rendez-vous. Tu te souviens ? L’auberge Gomez… Bonne chance !

Daniel ouvrit la porte-fenêtre encadrée de rideaux et sortit sur le balcon. Une onde tiède l’enveloppa. Il chercha des yeux Altaïr, Deneb, Véga, perdues dans la nuit d’été. La forêt semblait sculptée dans le bronze sous une pâle coulée de lune. Une rumeur fiévreuse montait de la terre. Le vent apportait une odeur de foin sec et de fumée. Il respira longuement et rentra dans la chambre. Elle le rejoignit, lui adressa un geste d’amitié discret, se laissa tomber dans un fauteuil, posa les mains sur ses genoux, baissa les yeux et attendit. Il l’admira gravement. Elle représentait peut-être son dernier lien avec le monde des vivants. Son chemisier orange s’harmonisait merveilleusement avec sa jupe de velours marron. Ses cheveux bruns, plaqués autour d’un visage ovale, lui donnaient un type presque ibérique. Ses joues étaient rouges d’émotion et son regard brillait avec douceur derrière ses lunettes à grosse monture. Mais à part sa chevelure et les yeux, dont il se souvenait fort nettement, ce n’était pas l’Ellen Laumer qu’il avait rencontrée autrefois à Paris, à la Séac, chez Cerba ou ailleurs. Il rectifia : je n’ai jamais rencontré Ellen à Paris, à la Séac, chez Cerba, ni ailleurs. Simplement, les souvenirs de Robert Holzach s’étaient mélangés avec les miens ! Et pourtant, il la reconnaissait avec certitude, sans que l’ombre d’un doute l’effleurât. C’était Ellen.

Elle se leva, ôta ses lunettes et les posa délicatement sur la table, près d’un bouquet de glaïeuls rouges.

— Tu ne trouves pas que ça fait un peu bordel de luxe ?

Elle montrait d’un geste complice le vaste lit, les glaces sur les murs et au plafond, la moquette imitation fourrure, les rideaux rouges et la lampe de chevet géante. Daniel soupira. Ce dernier rendez-vous lui crevait le cœur.

— Les bourgeois de province aiment beaucoup ce genre, dit-il la gorge serrée.

— Je suppose que tu venais ici avec tes maîtresses ?

— Je croyais aussi y être venu avec toi. Encore une illusion !

Elle revint à son fauteuil. Il s’assit à ses pieds, mit un bras autour de ses jambes, pendant qu’elle lui caressait la nuque. Il retrouva soudain la mélancolie exaltée et le sentiment de dernière fois, de dernière chance, qui lui étaient familiers dans sa vie passée.

— Hélas, dit Ellen, nous avons si peu de temps. Notre rencontre n’est possible que grâce aux phords de Garichankar. Je vais être rappelée en même temps que Robert Holzach. Et tu seras libre.

— Libre ! fit-il amèrement.

— Je te comprends, dit-elle.

— Les phords m’ont attiré dans l’univers chronolytique pour vous permettre d’établir un contact avec mon époque, n’est-ce pas ?

— C’est à peu près ça, convint-elle. À quoi bon nier ?

— Je voudrais te poser quelques questions.

— Je t’écoute, dit-elle en prenant sa main mutilée dans les siennes.

— Je ne saurai donc jamais ce qui m’est arrivé ? Je veux dire cet accident mystérieux. Et la drogue – je ne me souviens pas d’avoir pris du mebsital – ni autre chose.

— Les phords vont analyser le rapport de Rob. Mais je crains que nous ne puissions pas te communiquer les résultats.

— Robert Holzach m’a dit qu’il essaierait de reprendre le contact avec moi, après son retour.

— Peut-être. Tu apprendras peut-être la vérité dans le Temps incertain.

— Bon. Aucune importance. Et HKH et HKH ?

— La guerre va continuer entre l’Empire et les Hôpitaux – et la Terre. Le monde des morts contre le monde des vivants.

— Cette histoire qu’ils m’ont racontée est donc vraie ? Hauser et ses collaborateurs qui se sont suicidés dans leur tour de Leverkusen ?

— Ils ne se sont pas suicidés. Ils étaient très avancés dans leurs recherches chronolytiques. Ils se sont délibérément projetés dans le Temps incertain, avec leurs rêveries paranoïaques. Et ils ont créé un empire fantôme dans l’indéterminé.

— Je vais donc me retrouver seul en HKH ?

— Oui.

— Seul en pays ennemi ?

— Oui.

— Je suppose que ça va être dur ?

— Oui.

— Ils m’ont promis de me donner un avant-goût de l’enfer. Pendant un siècle ou deux. Ou dix.

— Daniel, je…

— Tu ne peux rien pour moi. Je sais. D’après toi, à quoi dois-je m’attendre ?

— Je pense qu’ils vont essayer de te barrer toutes les routes de l’avenir. Ils te forceront à tourner en rond dans une zone chronolytique restreinte.

— Je deviendrai un cheval de manège, une sorte de robot.

— Tu pourras t’évader un jour.

— Où ? Comment ?

— Tu trouveras.

— Bien, dit-il. Je… Je m’évaderai. Merci. Et Renato ?

— Qui est Renato ?

— Cette main… cette main mutilée n’est pas la mienne. Elle appartient à un marin nommé Renato Rizzi. Parfois, sa personnalité tend à se substituer à la mienne. Et j’ai parfois son visage. Peut-être est-ce un phénomène normal en chronolyse. Mais les hommes d’HKH ont paru souvent déroutés à cause de ça. Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

— Je ne sais pas, Daniel. C’est peut-être ta chance.

— Ma chance de quoi ?

— D’échapper à HKH.

— Merci, Ellen, dit-il. Maintenant, je… Je voudrais que tu te déshabilles.

Ellen eut un long soupir.

— Je suppose que nous n’avons pas le temps de faire l’amour. Même en simulation chronolytique.

— Tu es sans doute la dernière femme vivante que je rencontrerai. Je veux te voir nue.

Elle sourit, se leva pour ôter son chemisier avec une lenteur joueuse. Puis elle eut un long battement de cils et fit tomber sa jupe. À ce moment, une voix grave, martelée, et comme recueillie, gronda dans le silence.

— Losis I, réseau phordal de Garichankar !

La fin approchait. Daniel serra les dents, les yeux fixés sur Ellen. Et Ellen se balança devant lui, en slip et soutien-gorge. Elle esquissa un pas de danse et sa chevelure brune ondoya. Il voulut la prendre dans ses bras. Elle lui échappa et se coucha sur la moquette.

— Opération terminée, reprit la voix qui parlait au nom des phords de Garichankar. Dans quelques secondes, nous allons rappeler le docteur Holzach et le docteur Laumer. En raison du lien mental établi entre vous, Daniel Diersant, et le réseau phordal, vous devez vous attendre à un choc. Pour le réduire au minimum, nous avons besoin de votre coopération. Détendez-vous, fermez les yeux, dormez !

Daniel ne tint aucun compte de l’injonction. Il se laissa tomber près d’Ellen et lui arracha ses sous-vêtements avec une hâte désespérée. Il respira son parfum épicé et fruité à la fois, tandis que le nylon se déchirait et craquant sous ses doigts. Sa main mutilée chercha le sexe offert.

— Détendez-vous, fermez les yeux, dormez ! commandèrent vainement les phords.

La porte de la chambre fut repoussée avec violence. L’ingénieur Larcher apparut sur le seuil en titubant.

— Daniel !

Daniel le regarda sans le voir, fit glisser son pantalon et se coucha sur Ellen. Le couloir s’effondra sous les pieds de Larcher qui s’enfonça jusqu’à mi-corps dans d’immatérielles décombres. Forestier surgit derrière lui.

— Garichankar, comme Carthage, sera détruit !

— Fous le camp, on t’a assez vu ! cria l’ingénieur au complet usé.

Forestier se mit à rire. Deux pièces d’acier luisaient à la place de ses dents. Il leva son bras de métal en un salut hitlérien impeccable.

— HKH vaincra. À bientôt, Diersant !

Fou de désir, d’espoir et de désespoir, Daniel pénétra Ellen et s’abîma en elle.

— Détendez-vous, fermez les yeux, dormez !

Mais Daniel n’entendait plus les phords.

— Diersant ! cria l’ingénieur au complet usé. Tu as encore une chance. Essaie d’atteindre la Perte en Ruaba. Souviens-toi : la plage aux deux soleils. Monica t’attend là-bas. On se retrouvera.

Une vague noire l’emporta et tout ce qui restait de l’Auberge Gomez disparut.

Ellen disparut.

Daniel fut seul dans un monde couleur de métal, plein de sons stridents et d’odeurs chimiques.

— Détendez-vous, fermez les yeux, dormez !

Daniel tomba.

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