Le temps incertain
Chapitre 10
Se retrouva au volant de la Volks, quelque part sur la nationale 20. Le moteur ronronnait régulièrement. Le faisceau des phares découpait d’étroites tranches de paysage dans la nuit fondante. Derrière une ligne de troncs gris, la plaine luisait sous le ciel nacré de pleine lune. L’aiguille de l’indicateur de vitesse oscillait entre quatre-vingt-dix et cent. Le compteur totalisait 73 444 kilomètres. La jauge d’essence était au maximum. Daniel s’étonna : il venait de faire le plein et il ne s’en souvenait pas. Il regarda sa montre : 11 h 50. Bien près de minuit, songea-t-il distraitement. Il n’allait pas tarder à arriver… Comment croire que tout ceci était une illusion ? Le rêve, c’était au contraire Garichankar et la chronolyse. Pourtant, quelque chose ne collait pas. Il ne savait quoi. Il réfléchit un moment sans parvenir à préciser son impression. Il renifla plusieurs fois et nota une légère odeur d’essence. Une odeur vraiment ténue, presque indiscernable – peut-être imaginaire. Il baissa la glace et respira une bouffée d’un air parfumé, âpre et chaud, presque méditerranéen. Pourtant, il était très loin de la mer. Il traversait la Sologne et reconnaissait fort bien le paysage. Il roulait vers le sud et… il ignorait la date du jour. Voilà ce qui n’allait pas. C’était, de toute évidence, l’été. Un quelconque jour d’été, entre le 20 juin et le 31 juillet. Mais il avait oublié la date exacte. Cela ne prouvait rien, mais c’était un peu suspect. Quelque chose n’allait pas dans sa mémoire, dans son cerveau. Dieu sait quoi. Inutile de se pincer. Il savait bien qu’il ne rêvait pas. Il serra dans ses mains le volant familier. La Volks dévia légèrement de sa trajectoire. Tout ceci était vrai, désespérément vrai.
Sa bouche devint sèche, sa gorge se crispa, son rythme cardiaque s’accéléra. L’angoisse, de nouveau, s’installa en lui, noua ses muscles, injecta dans sa chair des cristaux de glace et changea ses nerfs en cordes vibrantes. Il était seul sur la route. Ô solitude, vieille compagne. Il ricana. Il errait depuis toujours au milieu d’un désert surpeuplé. Quand même, c’était un peu étrange. Par cette nuit d’été, la nationale 20 aurait dû être sillonnée de voitures et de camions. Or, Daniel était à peu près sûr de n’avoir croisé personne, de n’avoir ni doublé ni été doublé, depuis plusieurs minutes au moins, un quart d’heure peut-être, ou davantage. Il roulait seul sur une voie sans issue qui ressemblait à la nationale 20 mais qui n’était pas la nationale 20… Encore un effet de la chronolyse ? La route s’enfonçait dans la forêt comme une lame dans un grand corps velu. Les feuillages cachaient la lune. La voiture filait dans une coulée de lumière, comme aspirée par ses phares. Les troncs devenaient si épais qu’ils formaient de chaque côté de la route un écran gris, presque sans faille. Mais ils s’écartèrent brusquement dans un virage et le ciel tomba comme un éclair. À droite, se dressait un haut talus hérissé de rocs luisants. À gauche, en contrebas, les cimes des arbres formaient une masse touffue au-dessus d’une rivière que l’on entendait mais que l’on ne voyait pas. Une cascade probablement. Daniel freina brusquement et s’arrêta près d’un tas de gravier. Il étouffait. Il bondit hors de la Volks, la bouche ouverte. Il respira longuement, leva les yeux au ciel et, malgré la lune, repéra Véga presque au zénith. Il regarda sa montre. Minuit. Bon Dieu, qu’il est tard ! Les arbres cachaient Altaïr au sud. Mais il put situer l’étoile polaire et s’orienta. Véga était très légèrement à l’est. Sauf erreur, on devait être fin juillet au plus tard. Il prit son portefeuille, dans l’espoir d’y trouver un calendrier donnant les phases de la lune. Un sourire lui échappa : il ne se souvenait pas d’avoir tant d’argent. Cette liasse de billets de cinq cents francs, par exemple ? Qu’est-ce que je fous sur la nationale 20 en pleine nuit, avec cinq cent mille francs dans les poches ?
Il tourna la tête et un gros cylindre rouge et blanc attira son attention. Une épave de pompe à essence, totem abattu, survivant à la race de ses adorateurs. C’était un vieux modèle d’avant les volucompteurs, rouillé, bosselé, tordu, les mesures de verre brisées. Sa présence au bord d’une route à grande circulation s’expliquait mal. Il est vrai, pensa Daniel, qu’en fait de circulation, c’est le néant.
Il remit son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste où il trouva une enveloppe qu’il reconnut avec un choc : la lettre de Nerek. Il retourna à la voiture pour la relire à la lueur du plafonnier. D’abord la date : 26 juin 1966. C’était logique. Il respira plus librement. On devait être aux environs du 30 juin ou du 1 er juillet.
Il baissa les yeux et la suite lui parut affolante.
Les Laboratoires Nerek & Frobacher
à M. Daniel Diersant
en mission dans l’indéterminé.
Cher collaborateur et ami,
Nous avons perdu le contact avec vous depuis longtemps, mais nous espérons que votre voyage chronolytique s’est accompli selon le plan prévu.
Nous vous adressons ce message par notre ami Larcher. Nous vous rappelons que vous devez entrer en contact le plus vite possible avec HKH. Notre représentant à l’Exécutif impérial est, comme vous le savez, Heinz Kurt Hofman. Vous vous mettrez à la disposition pleine et entière de l’Impérium jusqu’à votre rappel en 1966. Vous profiterez ensuite de votre position pour recueillir toutes les informations utiles sur nos ennemis, les psychronautes de Garichankar. Nous vous souhaitons…
Daniel froissa la lettre, la roula et la jeta le plus loin possible vers le fossé. En sortir, bon Dieu, en sortir.
Le spectacle de la nuit étoilée, d’une pureté fantastique, l’aida à maîtriser la terreur qui l’envahissait. Il était donc au service de Nerek et de l’Empire !
Non. La présence de Véga sur sa tête le rassura un peu. Voyons, à condition de nier la lettre, une explication raisonnable était encore possible. Max Roland l’avait fichu à la porte. Il avait retiré son argent de la banque, pris la Volks et filé en pleine nuit vers le sud et la liberté. Mais avant de partir, par lassitude ou par bravade, il avait avalé quelques dragées de mebsital. Du coup, il s’était mis à confondre le rêve et la réalité… Oui, tout cela était plausible, malgré la route nationale étrangement déserte et cette absurde pompe à essence abandonnée au bord du fossé. Il regagna le milieu de la route. Si une voiture surgissait, il aurait sûrement le temps de se jeter sur le côté. De toute façon, il verrait les phares bien assez tôt. Aucune lumière n’apparaissait dans le lointain. Il marchait. Ses pas sonnaient haut sur le goudron durci, et la forêt renvoyait dans le silence un écho sourd. Il avait de gros souliers qu’il ne reconnaissait pas. La température était tiède, l’air parfumé (avec, toujours, cette forte odeur d’essences résineuses que Daniel s’expliquait mal, car il ne voyait autour de lui que des feuillus : hêtres, chênes, bouleaux…). Il marcha pendant cinq minutes et fit demi-tour. Et à cet instant précis, sans raison absolument déterminante, il renonça à l’illusion rassurante du rêve. Être adulte, c’est reconnaître ce qu’il y a de tragique et de fou dans la condition humaine et l’accepter. Il reconnut et accepta. Il paria pour l’hypothèse la plus folle. Il nia ce qui pouvait encore passer pour la réalité et décida de croire l’incroyable. D’ailleurs, l’existence et la conscience n’étaient pas en soi des phénomènes moins fantastiques que la chronolyse. La tête baissée, les poings fermés, les mâchoires serrées, il revint à grand pas. Il essayait de se faire une idée claire de la situation et il avait besoin de toute la lucidité du monde. Et ce n’était pas assez, car de nombreuses données indispensables lui échappaient. Il (c’est-à-dire son corps) se trouvait quelque part sur un lit d’hôpital ou peut-être encore dans la carcasse écrasée de sa voiture. Le choc qu’il avait reçu à la tête l’avait plongé dans un état mental inconnu de la neurophysiologie aussi bien que de la psychologie en 1966, mais déjà plus ou moins entrevu par certains savants : la chronolyse. Une école philosophique, et non des moindres, avait pu soutenir que le monde existait seulement en tant que représentation. Au début du siècle, le swami Bagavan Das schématisait ainsi la pensée hindouiste : « Brahma rêvait l’univers, les dieux, les éléphants, les hommes, le moi séparé qu’était le sage. Puis le sage a vraiment et complètement pensé : je suis Brahma. Aussitôt un fragment du rêve s’est aboli. » Et Oncle Boo, le malin personnage des légendes de Bornéo, avait dit à Boong, le paysan simple : « Vous n’existez que dans ma tête. Si vous me tuez, vous disparaîtrez tous. » Et Boong l’avait cru, car l’homme n’a jamais été sûr de rien. Mais il faut choisir. Daniel avait choisi d’accepter cette nouvelle condition, ni meilleure ni pire que l’ancienne. Peut-être un peu meilleure, tout de même. La vie qu’il menait avant ne valait pas la peine, il en convenait. Jamais il n’avait eu le moindre pouvoir sur sa destinée. Dans le Temps incertain, peut-être pourrait-il devenir son propre maître. L’éternité subjective ! À moins que ce ne fût une erreur de transmission ou une coquille du télégraphiste ! Et la menace planait toujours d’un affreux réveil. Mais avant la mort guettait, embusquée derrière chaque seconde. Il ne perdait pas au change.
Les médecins psychronautes de Garichankar étaient-ils ses amis ou ses nouveaux maîtres ? Quel rôle jouaient les hommes d’HKH, les compagnons de Hermann Kahn Hindenburg, Heinz Kurt Hofman, Howard Kennedy Hughes ? On verrait bien.
Il s’arrêta pour contempler la forêt. Elle lui parut très sombre malgré le clair de lune. La lumière ne pénétrait pas du tout sous les feuillages. Il monta sur l’accotement de droite, qui surplombait un fossé profond. Il eut un mouvement de recul. Le sous-bois en face de lui était d’une noirceur de… de cauchemar ! Les yeux écarquillés, il scruta en vain l’obscurité. Qu’est-ce qui rendait donc cette ombre si épaisse, visqueuse et malsaine ? Tapies au fond de sa mémoire, les glaciales terreurs de l’enfance s’éveillèrent soudain. Il eut envie de fuir en hurlant pour se réfugier sous les lumières de la ville. Ridicule. L’obscurité n’était qu’un reflet de sa propre peur. Il pouvait aussi bien s’enfoncer dans la forêt : il n’irait pas loin. La forêt était un leurre. Ils se retrouverait à l’usine de Choisy, dans une rue de la frontière, chez Monika, chez l’ingénieur au complet usé ou n’importe où sur la route. Mieux valait explorer si possible la séquence actuelle. Peut-être finirait-il par découvrir où et comment l’accident était arrivé. Il penchait pour l’hypothèse nationale 20. Quelqu’un (Ellen ?) lui avait dit que son enquête serait dangereuse. Il risquait de se laisser enfermer dans une zone étroite et sans issue, et de ne pouvoir échapper aux envoyés d’HKH qui le guettaient. Pourtant, il lui fallait savoir la vérité. Le docteur Holzach le lui avait affirmé. Où – quand – comment ? Connaître l’état de son corps. Savoir s’il était menacé d’un réveil brutal ou s’il allait mourir pour être précipité dans cette éternité subjective dont parlait le médecin-chef… Qui devait-il croire ? Il prit son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste (bleu pétrole, le costume du marin…), il en tira sa carte de la Séac qui portait maintenant le sigle HKH.
AU NOM D’HONEYWELL K. HEYDRICH
Laissez-passer
DANIEL DIERSANT EN MISSION DANS
L’INDÉTERMINÉ
Le Grand Dragon d’HKH : Sarthès.
Il tendit le carton à Forestier. Mais celui-ci le déchira d’un geste méprisant et jeta les morceaux sur le gravier.
— Pour qui me prenez-vous, Diersant ? C’est le faux le plus grossier que j’aie jamais vu ! Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça, mon vieux ?
Daniel haussa les épaules. Cette séquence était une des plus mystérieuses du cauchemar chronolytique. Certains éléments de son passé devaient s’y mêler de façon inextricable à des représentations symboliques et à des épisodes de la guerre entre HKH et l’Hôpital Garichankar. Peut-être les dernières minutes avant l’accident se cachaient-elles dans ce psychodrame ?
Il ferma les yeux et écouta le bruit étrange dans lequel il croyait reconnaître un signal de danger. Peut-être avait-il entendu pour la première fois l’éclat des cymbales et le roulement des tambours au moment de s’écraser contre un arbre, une pompe à essence ou une 404 grise. Cela ressemblait à un tam-tam, tour à tour grinçant et sourd. Et il y avait aussi une sorte de froissement métallique, pareil à ces clameurs du vent qui annoncent la tempête. Enfin, un pizzicato sautillant et moqueur coupait de temps à autre le ricanement froid des cymbales.
— Ne faites pas le malin, Diersant, dit Forestier. Nous commençons à vous connaître. Cette fois, vous ne nous échapperez pas !
Comment éviter que la séquence se répète de façon servile et stupide ? Il fallait à tout prix avancer… Le chef de la Sécurité le regardait avec son expression habituelle, faite de rage, de mépris et de doute. Le deuxième homme – également déguisé en infirmier de Garichankar – braquait sur Daniel un générateur de microbrouillards.
Le troisième se tenait immobile à quelques pas, entre la pompe à essence abattue et la 404 grise… la 404 grise qui remplaçait l’ambulance de Garichankar. Ce détail avait-il une signification ?
Forestier éclata de rire, projetant en avant son formidable menton.
— Vous sous-estimez HKH, mon vieux. Vos amis de Garichankar sont en train de passer un mauvais quart d’heure et je n’ai pas l’impression que vous soyez capable de vous débrouiller tout seul. Suivez-moi !
Ses deux compagnons prirent un gros cylindre d’environ un mètre de long, posé près de la 404, et l’ouvrirent : c’était un brancard à antigravité qui se tint immobile dans l’espace à cinquante centimètres du sol. Déjà vu, déjà vécu. Daniel hésita. La dernière fois, il s’était paniqué en découvrant sa voiture écrasée. Il s’était enfui et avait changé de séquence. Mais la fuite n’était pas une solution.
Forestier et ses hommes l’entourèrent, puis se figèrent. Il se retourna : La Volks avait le côté droit enfoncé et l’avant éclaté. Aucun doute, pensa-t-il, si j’étais au volant – et comment n’y aurais-je pas été ? j’ai dû être salement amoché ! Mais, pour une raison ou pour une autre, il n’arrivait pas à se transporter au point précis de l’événement. Peut-être les envoyés d’HKH lui barraient-ils la route ? Quels étaient leurs moyens et leurs buts ?
Les coups de gong, les roulements de tambour et le tintamarre des cymbales l’empêchaient de se concentrer et des pensées parasites le gênaient. Comme celle-ci : « Inutile d’expliquer à ce salopard que je n’étais pas dans la voiture, que je ne suis ni malade ni blessé et que je n’ai aucune envie de monter dans son ambulance… qui n’en est pas une ! » Réflexion périmée. Il regarda l’épave de la Volks illuminée par le clair de lune. À l’avant – ou ce qui en restait – on distinguait une masse confuse, tassée entre les sièges tordus et le pare-brise éclaté. Un corps. Mais la forme sombre ne semblait pas se trouver du côté du volant. Daniel écarta les bras et repoussa violemment Forestier et son complice qui tombèrent comme des mannequins déséquilibrés. Libre, il marcha d’un pas résolu en direction de sa voiture. Il se demanda s’il allait voir son propre cadavre. Ce genre d’aventure est fréquent dans les contes fantastiques et les récits occultes. Mais le corps se trouvait du côté droit. C’était un homme. La lune éclairait son visage gris, étroit, figé par la mort en un masque sarcastique. L’ingénieur au complet usé, le buste disloqué et les jambes prises sous la tôle. Qu’est-ce qu’il fout, Larcher, dans ma voiture ? Il est venu m’apporter un message ? Le mort tenait en effet une feuille de papier pliée en quatre dans sa main droite crispée. Une lettre. Daniel passa un bras dans l’espace libre qui subsistait entre la portière bloquée et le toit aplati. La glace était naturellement brisée. Il saisit la feuille et tira. La main de l’ingénieur s’ouvrit, laissant échapper le papier. Daniel ne pouvait pas lire le message maintenant. Il y avait Forestier et le clair de lune était insuffisant. Il mit la feuille dans sa poche. Quand il se retourna, le chef de la Sécurité se tenait près de la Volks, les poings sur les hanches.
— Vous êtes foutu, Diersant !
Daniel donna deux coups de klaxon et le gardien de nuit en uniforme blanc ouvrit la grille et s’avança jusqu’à la voiture.
— Vous voulez voir le docteur Carson ?
— Oui.
Sans descendre de voiture, Daniel tendit sa carte :
COMITÉ DE GUERRE DES HÔPITAUX AUTONOMES
LAISSEZ-PASSER
DANIEL DIERSANT NOTRE AGENT EN MISSION DANS L’UNIVERS CHRONOLYTIQUE
Dr Carson médecin-chef de Garichankar
Le gardien jeta un simple coup d’œil sur le rectangle barré de rouge et orné d’une vieille photo.
— Oui, c’est en règle. Mais je ne sais pas si le docteur Carson pourra vous recevoir à cette heure-ci.
Machinalement, Daniel regarda sa montre : zéro heure trente. Bon Dieu, jamais il n’avait été si tard !
— Après tout, nous sommes en guerre, dit-il. À défaut du docteur Laumer.
— Je vais téléphoner.
— Est-ce nécessaire ? Je suis en mission, comme vous voyez.
— Excusez-moi. Vous savez, depuis le commencement de la guerre, on prend certaines précautions avec les psychronautes. L’invasion vient de l’univers chronolytique, n’est-ce pas, alors…
— Bien. Je vous attends.
Daniel remonta dans la Volks en laissant la portière entrouverte pour lire à la lueur du plafonnier le message qu’il avait trouvé dans la main de Larcher. Ellen…
Mon cher Daniel,
Nous sommes tous mobilisés pour la défense de l’Hôpital et de sa zone chronolytique. Presque tous les Autonomes sont attaqués simultanément. En Californie, l’invasion atteint même les campagnes et les villes. La guerre se déroule sur deux plans. D’abord dans l’espace géographique ou physique. Partout, des hommes, des femmes, des enfants, se sont trouvés plongés en chronolyse de façon inexplicable. Un grand nombre d’entre eux sont aussitôt devenus des ennemis de la société et ils ont commencé à saboter nos installations. Quelques-uns se sont organisés en commandos sous le drapeau d’HKH et grâce à l’effet de surprise ont pu s’emparer de quelques bases. Et la guerre se poursuit à l’aveuglette dans l’indéterminé, où les forces de l’Empire se sont révélées bien supérieures à nos estimations.
Maintenant, nous sommes tous en danger et je ne suis pas sûre de pouvoir encore t’aider. Pour des raisons que tu comprendras plus tard, les hommes d’HKH vont sans doute essayer de s’emparer de toi pour te forcer à les servir. Il est vital que tu leur échappes. Tu as le devoir de rester libre. Je te conseille de fuir le plus loin possible de la zone subjective où tu te trouves actuellement. Et le plus loin possible de la frontière. Le Temps incertain est vaste. Bonne chance. Ellen.
Il y avait un post-scriptum tout en bas de la page :
Attention ! Cela n’est pas l’Hôpital Garichankar : c’est un nouveau piège d’HKH. Quitte cette séquence immédiatement.
Daniel éprouvait un malaise familier. Des pensées périmées surgissaient à tout instant de sa mémoire et submergeaient son esprit. L’usine de Choisy, le cycle infernal du temps, la route de l’avenir, le Grand Dragon, HKH, Garichankar, l’accident, attention au piège, liberté et impuissance, aucune drogue chronolytique en 1966, réapprendre à vivre, Harry Krupp Hitler 1er, pas plus dangereux qu’un quelconque barbiturique !
Une minute plus tard, sans l’avoir voulu, il fonçait dans l’allée principale de l’usine. Il était calme et distrait. Il vivait sur plusieurs plans à la fois… Les constellations de l’été, avec Véga au zénith, brillaient faiblement dans le ciel clair de pleine lune. 29 ou 31 juillet, je ne sais plus. En tout cas, les vacances ne vont plus tarder. Et j’hésite encore entre la forêt et la mer. Nous subissons une sorte d’éclatement du temps. La chronolyse n’existe pas, mais elle existera un jour… Il s’efforçait de ne pas appuyer sur l’accélérateur, mais le contrôle de ses muscles lui échappait parfois. Alors, la Volks faisait un bond en avant.
La nuit estompait à peine la ligne géométrique des bâtiments dressés contre le ciel comme des falaises d’acier. Doucement, doucement. Peut-être avait-il une chance de fuir au moment de l’accident. Fuir dans un univers imaginaire, s’il était capable d’en imaginer un et d’y croire avec assez de force. Ou bien gagner l’océan Oradak et la Perte en Ruaba, si l’océan Oradak et la Perte en Ruaba existaient. Mais comment trouver un message ?
Renato savait peut-être… De toute façon, il s’en sortirait.
Il donna un petit coup d’accélérateur et la Volks bondit. Une masse grise apparut dans le rétroviseur extérieur. Une autre surgit à gauche. Une à droite, une en face. Quatre voitures seulement, contre neuf ou dix la dernière fois. Peut-être les hommes d’HKH étaient-ils moins nombreux à cause de la guerre ? La guerre qui les obligeait à se battre sur plusieurs fronts. Ne pas freiner, ne pas accélérer. Pas encore. Ne rien faire pour éviter l’accident. Et s’arracher à la séquence au moment du choc. Inventer un univers…
Les 404 se tenaient à distance. Elles continuaient de foncer dans un ralenti saisissant. La Volks avançait à peine, mais vibrait de toute sa coque avec un bruit de métal trop tendu. Et un bruit de cymbales. Au loin montait un grondement d’orage. Un éclair traça une balafre blême au-dessus des toits. La 404 qui venait d’en face roulait droit sur la Volks en se rapprochant centimètre par centimètre. Daniel tenait les deux mains crispées sur le haut du volant et ne déviait pas de sa trajectoire. Les trois autres 404 semblaient piaffer, terrifiantes dans leur presque immobilité.
Il souriait. Il avait un monde à créer. Il appuya un peu plus fort sur l’accélérateur.
— Donnez-moi la mer ! dit-il.
OceanofPDF.com