Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 15 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 14

 

 

Il donna deux coups de klaxon et descendit de voiture. Un énorme champignon rouge s’élevait au-dessus de l’usine. Il respira une odeur de soufre et la fumée lui piqua les yeux. Une onde de chaleur l’atteignit soudain. Il sentit la sueur couler sur son front et ses joues. Une haute silhouette, enveloppée dans une combinaison grise, se montra derrière la grille.

— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?

À la lueur de l’incendie, Daniel vit que l’homme portait un casque et des gants.

— C’est l’usine qui brûle ?

— Ça se voit, non ?

— Et ça dure depuis longtemps ?

— Non, ça vient de commencer. Mais c’est pas près de finir !

— Pourquoi ?

— Parce que le feu prend partout et qu’il y a plus de pompiers.

— Plus de pompiers ?

— Ils sont morts en 1998 !

— Il faudrait que je voie le Grand Dragon, dit Daniel sans conviction.

Il savait qu’il s’était engagé dans une voie sans issue. Mais comment sortir du piège ?

— Vous avez votre carte ?

Il tendit le rectangle jaune, orné de deux barres marron et d’une photo de Renato. Le gardien le prit dans sa main gantée, à travers la grille. Puis le rendit aussitôt.

— Vous vous foutez de moi !

— Qu’est-ce qu’il y a ? Prêtez-moi votre lampe.

Daniel respira péniblement. Bon, ça y est. Cette fois, je suis coincé. Les salauds !

HARRY KRUPP HITLER L'EMPEREUR

ORDRE DE NE LAISSER PASSER SOUS

AUCUN PRÉTEXTE

DANIEL DIERSANT

ENNEMI D’HKH

— Qu’est-ce que ça veut dire, ce truc-là ? chuinta le gardien sous son masque.

— C’est une fine plaisanterie de ton maître, imbécile !

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— J’attends la fin de l’incendie… ou la révolution.

— Foutez le camp ou j’appelle la police !

Daniel fit un léger saut en avant, en arrière ou Dieu sait où, et se retrouva sur la nationale 20. Il roulait en direction de l’Auberge Gomez – si l’Auberge Gomez existait encore. Le moteur tournait rondement. Le faisceau des phares creusait dans la nuit un tunnel de lumière. L’aiguille de l’indicateur de vitesse était bloquée sur le cent et n’avait pas la moindre oscillation. Daniel regarda sa montre : 11 h 55. La plaine luisait sous une pleine lune superbe. Il baissa la glace et respira une légère odeur d’essence… non, de fumée ! En même temps, il se rendit compte qu’il avait soif. Bon Dieu, en sortir ! Il mit l’accélérateur au plancher, mais l’aiguille resta sur cent.

Il était seul sur la route. Seul. Loin de Garichankar. Et les phords l’avaient abandonné. Il était libre. Libre mais seul. Et les hommes d’HKH l’attendaient, il le savait. La voiture s’enfonça dans la forêt, prit un virage sans ralentir. Les arbres cachaient la lune. Les troncs serrés formaient une sorte de falaise grise. Ils s’écartèrent soudain et le ciel reparut. Avec la lune, Altaïr et Véga. Daniel reconnut le talus rocheux, le tas de gravier et les peupliers qui dominaient la rivière invisible. Il freina et s’arrêta. Il ne pouvait faire autrement. Sa volonté lui échappait. Il descendit de la Volks, entendit la cascade et aperçut devant lui la pompe à essence abattue. Ce clair de lune était absolument fantastique. Il leva les yeux et comprit. Ce n’était pas seulement le clair de lune. Une immense lueur rouge montait dans le ciel entre Arcturus et Altaïr. La forêt était en feu. La route du sud était barrée. La route du sud et de l’avenir ! L’espace s’embrasait. Des ombres dansaient, Daniel sentit de nouveau la chaleur sur son visage. C’était le petit avant-goût de l’enfer promis par Forestier. Je commence à comprendre : partout où j’irai maintenant, je trouverai le feu. Le feu à la place des hommes d’HKH. Je suis coincé. Comment sortir d’ici ? Qu’avait dit Larcher ? Essaie d’atteindre la Perte en Ruaba. Souviens-toi de la plage aux deux soleils… La plage aux deux soleils, c’était le paradis ! Comment s’en souvenir depuis les rives de l’enfer ?

Il évoqua l’océan Oradak, la coquille bleue, le sac brun et le visage de Monika. Il fut projeté dans un couloir sombre, au moment où la minuterie s’éteignait. Il s’appuya contre un mur brûlant. Il était dans l’immeuble de Monika Gersten. L’atmosphère lui parut étouffante. Le feu, ici aussi ? Logique. Un piège sans faille. Il trouva la minuterie, alluma, courut à la porte du studio de Monika et sonna. Rien. Il reconnut de nouveau l’odeur de la fumée. Il cogna à la porte. Personne ne répondit. Il posa sa paume ouverte sur le bois. Brûlant. Un flot de fumée âcre l’entoura. La lumière s’éteignit. Les flammes commençaient à sortir du plancher. Elles l’éclairaient assez pour qu’il pût regagner l’escalier sans tâtonner. L’immeuble était désert. Le froid le surprit. Il se rappela : on était le 20 novembre. De rares promeneurs se hâtaient dans un Paris presque hivernal. Ils portaient des manteaux, des gabardines ou des imperméables. Daniel frissonna dans son complet bleu. Il leva la tête et vit de nombreuses taches rouges dans le ciel de la capitale. Étaient-ce des incendies ? Il se mit à marcher sans savoir où il allait. Peu importait où il allait. Il trébucha et tomba à genoux sur le plancher de sa chambre. Il se brûla les doigts et suffoqua. Quelque chose de gluant et de chaud collait à sa peau. Il comprit : Babar était en train de fondre. Il put se relever, courut à la porte et l’ouvrit. Le courant d’air activa les flammes et la chambre tout entière s’embrasa. Daniel sauta et se retrouva au volant de la Volks. Il vit un journal posé sur le siège, à côté de lui. France-Soir, 20 novembre 1966. Il lut :

Dernières nouvelles de l’enfer :

Prière publique à Notre-Dame de Paris pour implorer le secours du dieu Ruaba.

Il leva les yeux. Un immeuble était en feu de l’autre côté de la rue et les flammes éclairaient l’intérieur de la voiture. C’était un piège mental et il aurait fallu se révolter, nier l’enfer ! Mais l’inconscient de Daniel restait marqué par son éducation catholique, par la peur du diable et du feu éternel. Et ses ennemis avaient trouvé en lui cette terreur secrète de son enfance, que l’âge adulte n’avait jamais effacée complètement, et ils s’en servaient pour le tourmenter. Il était facile à punir car il avait un sentiment de culpabilité profond. Il croyait au diable et il ne croyait pas au dieu Ruaba ! Dommage. Et son châtiment durerait peut-être ce que durait l’éternité subjective. Un siècle ou dix. À moins qu’il ne s’éveille dans son lit d’hôpital ou sur son fauteuil d’infirme. Ou encore dans un autre enfer, car il avait maintenant la presque certitude d’être mort.

Il roulait sur la route de Choisy entre deux rideaux de flammes. Dans la voiture, la chaleur était de plus en plus torride. Il ralentit pour enlever sa veste, lâcha le volant. Qu’est-ce qu’il risquait ? Surtout pas de se tuer. Il se demanda ce qui se passerait s’il fonçait dans un brasier. Il finirait par tenter l’expérience quand il en aurait assez, mais il n’en n’avait pas encore le courage. Il baissa la glace. C’était pire. Encore un saut dans le temps. Il se trouva devant l’usine et donna les deux coups de klaxon habituels. Il commençait à devenir un parfait robot. Le champignon rouge avait encore grandi dans le ciel et le goulet d’entrée était éclairé à giorno.

Il descendit en mettant son mouchoir devant son visage. Le gardien, enveloppé dans une combinaison d’amiante, surgit derrière la grille. Daniel pensa : je dois à tout prix éviter que la séquence se répète exactement. Il faut que j’essaie de changer quelques mots, quelques gestes, n’importe quoi. C’est tout ce qui me reste de liberté…

— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?

— Voir le Grand Dragon, naturellement. Dites-moi : il y a longtemps que l’usine brûle ?

— Depuis 1998, dit le gardien. Vous avez votre carte ?

Daniel tira de son portefeuille l’odieux carton jaune.

DANIEL DIERSANT APPRENTI SORCIER

ORDRE DE MISSION EN ENFER

POUR LE GRAND DRAGON DE L’EMPIRE

ET P.O. : HIMMLER K. HUGUES

La plaisanterie était assez sinistre. Il serra les dents. Bon Dieu, j’en sortirai !

Le gardien tint un moment la carte dans son gant ouvert.

— Ouais, ça a l’air en règle. Je vais téléphoner.

— Le téléphone marche ?

— On verra bien.

Daniel retourna à sa voiture, s’assit derrière le volant, la portière entrouverte. Il fit l’inventaire de son portefeuille et fouilla toutes ses poches. Il espérait vaguement trouver une lettre d’Ellen. Pas de lettre. Par contre, il avait toujours la fameuse liasse de cinq cent mille anciens francs. Il ricana. Même en enfer, ce n’était pas une bien grosse somme. Quelque chose était écrit sur le premier billet, au stylo à bille, assez maladroitement. Il se pencha et déchiffra :

Tous les Italiens

Aucun sens. Aucun intérêt. Il résista à l’envie de jeter la liasse, mais le brasier était un peu trop loin ; il la remit dans son portefeuille.

— Monsieur Diersant, cria le gardien. Venez vite ! On vous demande au téléphone.

Daniel courut, pris d’un espoir fou. Il trébucha contre la porte ouverte. Dans le poste de garde, la fumée était si épaisse qu’il dut fermer les yeux.

— Qui me demande ?

— Je crois que ça vient de très haut, dit le gardien.

Daniel toussa, mit son mouchoir devant sa bouche et prit l’appareil à tâtons. Une voix lointaine, rauque, tendue, furieuse, impérative et suppliante cria son nom.

— Diersant !

— Oui.

— Ici, Hitler.

— Hitler ?

— Harry K. Hitler ! Vous m’entendez, Diersant ? Paris brûle-t-il ?

Un rire dément couina dans l’écouteur et Daniel raccrocha. HKH se servait de ses souvenirs, de ses phantasmes et de ses obsessions pour le torturer. Et il entrait inconsciemment dans le jeu. Cette séquence n’aurait pas été possible sans une certaine coopération de sa part.

Il se retourna et le poste de garde disparut. Il fit quelques pas sur une sorte de mâchefer, buta contre un tas d’ordures. Puis il vit un lampadaire sur sa droite et put en déduire la position du trottoir. C’était la ville noire et sordide où il avait rencontré Larcher. La rue descendait en pente douce vers la mer asséchée. Plus bas, se trouvait le poteau indicateur aux quatre flèches. Du côté de la mer, le ciel était rouge, mais on ne voyait pas la lune. Un instant, Daniel espéra qu’elle allait apparaître, à travers la fumée ou le brouillard. Non, il dut se rendre à l’évidence. Pas de lune. C’était un incendie. Et la fumée couvrait la ville. Il monta sur le trottoir et marcha rapidement jusqu’au carrefour où se dressait le fameux poteau. Le poteau était bien à sa place. Daniel s’approcha pour lire les flèches. Toutes les quatre indiquaient HKH.

Il haussa les épaules et tourna à gauche. Il croyait se souvenir d’avoir pris cette rue, la dernière fois. Plusieurs immeubles brûlaient devant lui. Il était un rat dans un labyrinthe truqué. Il cherchait une issue qui n’existait pas. Impossible. Il doit y avoir un moyen d’en sortir et je le trouverai ! Ici, dans la zone frontière, j’ai peut-être une chance… Plus il avançait, plus les incendies devenaient nombreux, plus les flammes grandissaient, plus la chaleur devenait pénible. Il s’entêta un moment. Ce n’était pas la bonne méthode pour sortir du piège, il le savait. Mais il voulait d’abord s’assurer que les hommes – ou les fantômes d’HKH – n’avaient rien oublié, qu’ils n’avaient pas laissé quelque part un trou de rat par lequel il aurait pu s’enfuir. Si vraiment l’univers chronolytique tout entier flambait – alors, il faudrait essayer autre chose… Soudain, il vit le bar où il était entré une fois et où il avait rencontré Monika, la créature de Larcher. Une lumière bleue scintillait au-dessus de la porte. Et une maison brûlait en face. Il se dit qu’il avait bien le temps d’aller voir si la fille était encore là. Pas une chance sur mille, mais ça valait la peine de faire un détour. Il saisit la poignée gluante et poussa la porte. Il reconnut le bric-à-brac exotique et le toc colonial qui donnaient au décor son caractère incroyablement démodé. Il trébucha sur une peau de panthère mitée, se raccrocha à une sagaie, buta contre un rideau de bambous et arriva au bar.

Monika l’attendait, les jambes croisées haut sur son tabouret. Elle portait une jupe rouge, un pull noir et des bas noirs. Daniel posa sur le zinc sa main droite mutilée.

— Personne dans cette turne ?

— Ils ont tous foutu le camp à cause du feu, dit Monika.

— Mais toi, tu es restée ?

— Je pensais bien que tu reviendrais. Ça m’aurait étonnée que tu aies déjà dépensé tes cinq cents sacs. Moi, tu me connais, pour le fric, je ferai n’importe quoi !

Elle se tourna vers Daniel pour lui faire admirer ses cuisses musclées et ses seins opulents que le pull-over moulait avec précision.

— Tu peux me prêter un billet de cent francs, matelot ?

— Certainement, dit-il.

Il prit la liasse dans son portefeuille, sortit l’épingle et tendit le premier billet à la jeune femme. Tous les Italiens… Il remarqua la suite de la phrase sur le bord inférieur du deuxième billet : … ne sont pas catholiques. C’était idiot. Tous les Italiens ne sont pas catholiques ! Qu’est-ce que ça peut me foutre !

— Tu veux les autres ?

— Non, dit-elle. Un seul. Garde les autres : ça peut servir.

— À quoi ?

— Tu verras bien.

— Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? L’amour ?

Monika eut un rire cruel, un peu hystérique.

— Non. On fait du feu !

Elle roula le billet, prit son briquet dans son sac, en fit jaillir la flamme. Puis elle rapprocha lentement sa main qui tenait le billet de celle qui tenait le briquet.

Alors, tout le fond du bar s’embrasa. Le feu courut sur une natte et vint lécher les pieds de Daniel.

Il fit un bond en arrière… un bond en avant. Arrêta la voiture devant la grille, donna deux coups de klaxon. Descendit. Le champignon rouge occupait maintenant les trois quarts du ciel. On y voyait comme en plein midi. Une voiture de pompiers passa dans la rue, sirène hurlante : pizzicato et cymbales. Les coups de gong habituels retentirent au loin.

— Les pompiers ? dit Daniel. Ils ne sont donc pas tous morts en 1998 ?

Le gardien de nuit ricana.

— Ceux-là sont morts en essayant d’éteindre un incendie dans un laboratoire de chronolytiques !

— Je veux voir le Grand Dragon.

— Encore !

— C’est mon droit, oui ou non ?

— Je n’en sais rien, mais vous commencez à m’embêter. Je vais téléphoner. Donnez-moi votre carte.

— J’espère que je ne l’ai pas perdue. Non, la voilà.

HERCULE KISSINGER HADES

LAISSEZ PASSER DANIEL DIERSANT

INSPECTEUR DU FEU

Les salauds !

— Je vous la rendrai tout à l’heure, dit le gardien.

Daniel retourna à la Volks, comme d’habitude. Une idée lui vint. Il prit la liasse dans son portefeuille. Chaque billet portait un morceau de de phrase. L’ensemble formait un message complet mais hermétique : … ne sont pas catholiques – Tous les marins – ne croient pas au diable – Renato est né – en France – et son père était – communiste – Il ne craint que – les Vodrans de la mer.

Daniel rangea les billets, prit sa tête dans ses mains. Bon Dieu, c’est un message. Mais qui a pu me l’envoyer ? Ellen ? Rob ? Rob m’avait promis de reprendre contact avec moi, après son retour… Qu’est-ce qu’il veut dire ? Un message codé – pour que les salopards d’HKH ne comprennent pas. C’était donc important.

Il sourit. Une seule phrase était vraiment importante : tous les marins ne croient pas au diable. Traduction : Renato Rizzi ne croit pas au diable – à l’enfer. Si tu devenais Renato, tu serais libéré du piège mental… Daniel regarda sa main mutilée. Il avait la main de Renato et la mémoire de Daniel Diersant. Une fois, pourtant, il était devenu Renato, pour une seconde ou pour une heure. Il avait subi une transfusion d’âme complète. Pourrait-il de nouveau sortir de sa peau ? Celui qui avait expédié le message l’en croyait sans doute capable.

À ce moment, le gardien l’appela.

— Venez vite, on vous demande au téléphone !

Alors, ça recommence ! C’est encore l’autre, le chef de la bande, qui se fout de moi. Je… Il courut vers le poste de garde, oscillant de la révolte à l’espoir. Il suffoqua en pénétrant dans l’étroite pièce enfumée.

— Qui me demande ?

— J’en sais rien. Mais ça doit être important, pour que l’Exécutif impérial ait transmis la communication.

Daniel prit le combiné décroché, mit son mouchoir autour du micro et ferma les yeux.

— Diersant ? fit une voix familière. Ici, Larcher. Ça va comme tu veux ?

L’ingénieur au complet usé ! C’était une surprise – et pas tellement agréable.

— Alors, toi aussi, tu es avec eux ?

— J’avais pas le choix. L’univers chronolytique appartient à KHK. J’en ai tellement bavé avant d’être ici que maintenant je ferais n’importe quoi pour la paix. J’ai pas essayé de jouer les héros, moi, mon vieux. C’est un peu pour ça qu’ils m’ont permis de t’appeler. Je voudrais pouvoir t’aider, mais ils sont trop forts… Il n’y a aucun moyen d’éteindre les incendies, mais je crois qu’ils te laisseraient en allumer quelques-uns.

— Et alors ?

— Ben, y a pas un endroit où tu aimerais foutre le feu ?

— Je ne sais pas. À quoi bon ?

— Moralement, ça t’aiderait. Et puis ça serait peut-être une façon élégante de demander l’aman.

— Tu parles au nom d’HKH ?

— Pas du tout. C’est une idée qui m’est venue. Mais ça vaut la peine d’essayer.

— D’essayer quoi ?

— Le siège de la Séac, par exemple… Moi, à ta place, j’aimerais bien faire flamber la turne de ces salopards. Je crois que je jouirais pas mal. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas…

Il fouilla les poches de sa veste et trouva un briquet. Le briquet de Renato. Le marin à la main mutilée fumait la pipe. Du pouce gauche, il fit jaillir une petite flamme.

— Je n’aime pas beaucoup ton idée dit-il.

Mais l’ingénieur avait raccroché.

Rue de Faubourg-Saint-Honoré, les flammes n’atteignaient pas encore l’immeuble de la Séac. Un immense nuage de fumée recouvrait la ville. Daniel regarda sa montre : quatorze heures quarante-cinq, l’heure de son rendez-vous avec Max Roland. On ne voyait plus le soleil. La lueur des incendies simulait une sorte de crépuscule rougeâtre. Larcher doit avoir une bonne raison de m’envoyer ici, pensa Daniel. Il fit un bond en avant et se trouva dans un couloir du premier étage. Les fantômes qui peuplaient le siège de la Séac vaquaient à leurs petits travaux ridicules comme si de rien n’était. Une secrétaire à lunettes le toisa d’un air indigné. Évidemment, avec son vieux costume bleu pétrole, il n’avait pas l’allure d’un employé de la maison. Il se sentait affreusement coupable. Non, je n’y arriverai jamais. Je n’ai qu’à attendre un peu. La Séac finira bien par brûler toute seule, comme l’usine de Choisy et comme tout le reste. Il était tout près du bureau de l’Administrateur délégué. Il marcha jusqu’à la porte du sanctuaire. Il prit son briquet dans la poche de sa veste et le mit dans celle de son pantalon. Mettre le feu à la boîte ? Non, il ne pourrait pas. Pas lui, Daniel Diersant, l’employé fidèle, respectueux de la hiérarchie, malgré ses rêves chimériques. Il comprit brusquement l’idée de Larcher. Daniel Diersant était incapable de mettre le feu au siège de la Séac. Tout en lui s’opposait à ce geste : son caractère, son passé, son éducation. Encore s’il n’y avait eu personne ! Mais Renato n’aurait pas les mêmes scrupules. C’était un révolté, sinon un révolutionnaire. Un aventurier, peut-être. Le jeu l’amuserait beaucoup. Et Larcher – ou un autre à sa place – avait imaginé cette épreuve pour forcer le marin à se manifester et, au besoin, à chasser Daniel Diersant. Une transfusion d’âme : c’était le seul moyen d’échapper à l’enfer. Renato et Daniel appartenaient-ils au même groupe mental ? Il y avait un risque. Le donneur avait une personnalité plus forte que le receveur. Et celui-ci risquait de disparaître dans l’opération.

Daniel n’hésita pas longtemps. Il faut que je rentre dans le bureau de Max Roland, que j’aille l’engueuler et que je foute le feu à ses paperasses. À commencer par mon dossier. C’est à cause de ces salopards que je suis là, j’en suis sûr. Il y eut un blanc et il se trouva devant le grand patron. Max Roland le regardait d’un air furieux, dans un silence incroyablement tendu. L’incendie jetait dans la pièce des ombres mouvantes.

— Qui êtes-vous ?

L’administrateur délégué ouvrit doucement un tiroir. Peut-être cherchait-il une arme. Daniel ricana. Qui suis-je ? On va bien voir. Il fit deux pas vers Max Roland et sortit son briquet. Cette gueule ! Mon père appelait ça un veau de concours.

L’administrateur se leva brusquement.

— Reculez ou je tire !

Il braquait un automatique sur Daniel et sa main ne tremblait pas. Mais Daniel continua d’avancer. Il atteignit le bureau, prit une liasse de papiers dans sa main mutilée et, de l’autre, pressa la molette du briquet. Une flamme fantastique jaillit et le revolver aboya en même temps. Aussitôt, Daniel eut la bouche pleine de sable. Il se souleva sur les coudes pour cracher. La bouche pleine de sable, la bouche pleine de sable, sable… je rêve. Ils me tiennent ! Il se mit à genoux et cligna les yeux, ébloui. La plage aux deux soleils. La Perte en Ruaba. Je rêve. Je ne rêve pas. Il se leva. J’ai réussi. Monica !

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