Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 7 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 6

 

Il donna deux coups de klaxon et le gardien de nuit en uniforme gris métallisé montra sa casquette à visière, ses larges épaules et un long bras simiesque au bout duquel pendait une arme luisante.

— Qu’est-ce que vous voulez, vous, à cette heure-ci ?

— Voir votre patron, mon vieux.

— Quel patron ?

— Oh, ça va. Pas d’histoires. Voilà ma carte.

Le gardien sortit de son poste, prit le rectangle de carton que Daniel lui tendait à travers la grille.

— Je sais pas si c’est valable.

Il alluma une lampe-torche, approcha la carte de ses yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ben, cette photo vous ressemble pas beaucoup.

— Je suis Daniel Diersant.

— Vous êtes un peu chauve sur la photo et plus maigre.

— Un peu chauve, vous rigolez !

— Le front pas mal dégarni, quoi.

— Bah, j’ai changé de coiffure.

— Y a pas seulement ça. Le front, le nez, le menton, c’est pas bien vous.

— Je me suis un peu empâté.

— C’est drôle parce que malgré ça vous faites plus vieux sur la photo qu’en réalité.

— Écoutez, on n’y voit goutte. Laissez tomber.

— Bon, je vais téléphoner.

— Le Grand Dragon m’attend.

— Il est plus de minuit. Je dois téléphoner. C’est le règlement.

Plus de minuit ! Impossible qu’il soit si tard… Daniel éprouvait un sentiment confus de lassitude et de dégoût. Ce n’était pas encore la révolte : il était trop fatigué pour se révolter maintenant. Un jour, plus tard, il se révolterait, il le savait – il l’avait toujours su… La portière de la Volks entrouverte, il relut la lettre d’Ellen à la lueur du plafonnier.

Mon cher Daniel,

Je suis heureuse de t’annoncer que nous allons bientôt pouvoir nous rencontrer. Tu te doutes qu’une rencontre de ce genre n’est pas facile à organiser. Mais tout va bien. Seulement, il faut que tu te prépares à un choc. Le décor et les circonstances vont te surprendre. Cela était inévitable pour des raisons que tu connaîtras plus tard. Je te demande de rester calme quoi qu’il arrive. L’univers chronolytique peut encore nous réserver des surprises… Bonne chance et à très bientôt. Ellen.

— Monsieur Diersant, venez vite ! cria le gardien en ouvrant la porte de la grille. On vous demande au téléphone. Faut que ça soit important pour qu’on vous ait appelé ici et que les phords aient passé la communication !

Daniel froissa rageusement la lettre et la fourra dans la poche de sa veste bleu pétrole. Il sauta de voiture, trébucha contre le mur. Ses jambes le portaient à peine. Son bras gauche était toujours glacé et il avait des cristaux de sel sur les lèvres.

— Vous êtes fatigué, hein ? fit le gardien en le soutenant. Je m’excuse pour la carte. J’avais pas pensé que vous soyez quelqu’un d’aussi important.

— Pourquoi d’aussi important ?

— Eh, pour qu’on vous téléphone ici.

— Qui me demande ?

— Le bureau du médecin-chef, je pense.

Le poste de garde était une minuscule pièce carrée, avec des meubles de métal vert et un standard téléphonique imposant. Daniel s’appuya contre une table et prit le combiné décroché.

— Diersant ? Ici Holzach. Où êtes-vous ?

Daniel promena autour de lui un regard las et absent. Bon Dieu, je n’en sortirai donc jamais !

— Je voudrais bien le savoir ! Quelque part… dans l’indéterminé, évidemment.

— Vous n’êtes pas à l’usine de Choisy ?

— Si on veut. Je suis dans un endroit qui ressemble à l’usine de Choisy.

— Attention. L’usine de Choisy se trouve dans une zone chronolytique plus ou moins contrôlée par HKH. Les hommes de l’Empire essaient de vous coincer. Ils vont vous barrer toutes les routes de l’avenir et après vous serez à leur merci.

— Mais qu’est-ce que ça peut leur foutre que je sois ici ou ailleurs ? Qu’est-ce qu’ils me veulent, bon Dieu ?

— Je n’en sais rien.

— Et les phords de Garichankar ne vous l’ont pas expliqué ?

— Je ne suis plus en contact avec les phords de Garichankar.

— Donc, vous ne pouvez pas grand-chose pour m’aider.

— Je connais l’univers chronolytique et ses pièges.

— Je commence à m’y habituer. Est-ce vous qui m’avez envoyé ce message dans la lettre de Nerek ?

— Je n’arrête pas de vous envoyer des messages. Consciemment ou non. Il en arrive peut-être un sur cent.

— Je suppose que c’est une loi de l’univers chronolytique.

— Les communications sont difficiles et peu sûres dans l’indéterminé. HKH en profite pour tout brouiller, pour semer partout le doute et la suspicion.

— Je voudrais bien savoir le rôle que je joue dans tout ça, moi.

— Je pense que c’est un rôle important.

— Mais je suis un pion ou un joueur ?

— Vous êtes peut-être un pion. Il vous faut devenir un joueur. En tout cas, je ne peux pas vous aider si vous me filez entre les doigts sans arrêt. Je voudrais établir avec vous un contact stable, mais vous bougez tout le temps, mon vieux. Je…

— En réalité, vous essayez de vous servir de moi, non ?

— Non. Je vous le jure. Nous sommes alliés. Par force. Vous devez comprendre cela, Diersant.

— Foutez-moi la paix. Laissez-moi crever tranquille.

Robert Holzach eut un rire aigu, exaspéré.

— On ne crève jamais tranquille, mon vieux. Non, même pas ça, je regrette… Nous allons essayer une fois de plus de simuler un contact avec Garichankar.

Daniel respira profondément. Ses oreilles bourdonnaient.

— Admettons, dit-il. Je commence à être fatigué de vos trucs et je me demande si HKH n’a pas raison. Qu’est-ce que je dois faire ?

— Mais rien. Rien du tout. Poursuivez sagement cette séquence. Ne bougez pas, ne prenez pas d’initiatives. J’arrive et je vous prouverai qu’HKH est votre ennemi.

— D’accord. Je vous attends.

Daniel fit un léger saut en avant et se trouva en train de rouler avec une lenteur calculée au milieu de l’allée centrale. Il était toujours aussi las et distrait. Il appuyait le moins possible sur l’accélérateur, mais quand le contrôle de ses muscles lui échappait un peu, la Volks faisait un bond en avant. Un coup de frein la remettait au pas. Le clair de lune noyait la cour sous une poussière scintillante. Les gigantesques bâtiments de l’usine dressaient leurs ombres contre le ciel comme des falaises de plomb. Doucement. Une masse grise apparut sur la gauche. Trois en face. Deux de front sur la droite. Deux sur la gauche, trois, quatre ! En tout, huit ou neuf voitures pareilles à celles de Forestier. Et une autre derrière. Symbolique, ça : les flics qui se multiplient pour barrer la route de l’avenir. Attendre. Ne pas essayer de fuir… Les 404 fonçaient au ralenti. Soudain, le bruit mystérieux se fit entendre : pizzicato moqueur sur roulement de tambour. Et de loin en loin, le rire grinçant des cymbales. Ce bruit rappelait à Daniel un souvenir insaisissable. Quelque chose s’était passé au fond du temps sur cette musique-là. Bon Dieu, et si j’avais eu un accident à Choisy ! Si je m’étais fait écrabouiller dans la cour par ce salopard en allant voir le Grand Dragon ? Et l’autre, le sacré toubib, qu’est-ce qu’il attend pour se montrer ?

Maintenant, la 404 qui arrivait en face se dirigeait droit sur la Volks avec une lenteur terrifiante. D’instinct, et malgré ses résolutions, Daniel freina et braqua légèrement. Ses gestes eurent un effet dans le temps comme il s’y attendait. La Volks et la 404 s’écartèrent un peu l’une de l’autre tout en restant sur leur trajectoire. Les autres 404 reculèrent en même temps. Daniel lâcha le frein. Et de nouveau, ce fut la ruée. La 404 qui venait du fond de la cour avait l’air de voler et de plonger en piqué sur la Volks. Un éclair blême révéla deux têtes un peu floues derrière le pare-brise. L’une portait un chapeau rabattu sur les yeux, l’autre une casquette à visière. La calandre évoquait la denture d’un monstre irrité. Les deux véhicules n’étaient plus qu’à quelques mètres l’un de l’autre, à quelques centimètres… Daniel remit le pied sur le frein, l’écart revint aussitôt à trente ou quarante mètres. Il souffla bruyamment. Ses mains et ses genoux tremblaient. Sa pression sur la pédale était de plus en plus irrégulière.

Les dix 404 et la Volks se balançaient d’avant en arrière, se rapprochant parfois dangereusement.

Daniel était ivre de fatigue. Son extrême faiblesse anesthésiait en lui toute peur. Il se disait : ce n’est qu’un mauvais moment à passer. D’une façon ou d’une autre, je finirai par en sortir. Me réveiller, bon Dieu, me réveiller ! Maintenant, il ne désirait plus qu’une chose : se réveiller. Il croisa les bras devant son visage, laissa tomber sa tête sur le volant avec un soupir et abandonna brusquement le frein. Il ne vit pas la 404 se jeter sur la Volks. Le choc le repoussa violemment, l’écrasa contre son siège. Il y eut un coup de gong et un pizzicato féroce à travers les cymbales. Daniel écarta les bras, leva la tête. De l’autre côté du pare-brise éclaté, pointait le mufle torturé de la 404 grise. Il s’étonna de n’être pas mort, de n’être pas même évanoui. Une douleur étrange, presque agréable, palpitait avec douceur dans sa poitrine. Animal familier, tendre compagne. Tu es en moi, mon amour, comme la vie, comme la mort. Il voulut lever la main pour caresser l’animal qui lui léchait gentiment le cœur, mais rien ne se produisit – ni sensation ni mouvement. Ses muscles n’obéissaient plus. Bon, je suis paralysé. Il fallait s’y attendre.

Une nuée de fantômes blancs dansaient autour des voitures accidentées : les hommes de Garichankar. Tout allait bien. Daniel pensa : cette fois, j’en suis sorti. Une liqueur tiède coulait dans sa gorge. Du sang ? Mais je ne suis pas blessé… C’était délicieux. Jamais il n’aurait cru que le sang pût avoir aussi bon goût. Une émouvante odeur de pain chaud flottait dans la Volks. Il sourit. Les fantômes blancs l’entouraient, se penchaient sur lui. Il s’évanouit doucement.

Il marchait dans la rue. C’était une rue étroite que des rares lampadaires aux formes baroques éclairaient avec parcimonie. L’air était humide et chaud. Daniel avait la peau poisseuse ; ses cheveux mouillés collaient à son front et à son cou. Il portait sa veste sous le bras. Sa chemise était trempée. Pourtant, il n’avait pas chaud. Pas vraiment chaud. Il leva les yeux, mais le ciel bouché ne laissait apercevoir aucune étoile. Entre les lumières, une sorte de fumée ou de brouillard s’étendait au ras du sol. À l’odeur, il jugea que c’était de la fumée. Un voile plombé semblait couvrir la ville. Un nuage épais, sans fin, avait dévoré le ciel. Était-ce l’été ? Le 29 ou le 31 juillet ? Il s’appuya contre un lampadaire. Il étouffait. En sortir, bon Dieu, en sortir. Quelle était cette ville inconnue ? Qu’est-ce que je fous ici ? Il se souvint des paroles de Forestier : « On va vous donner une autre identité, d’autres vêtements, et on va vous transporter en HKH. Avant de savoir qui vous êtes et de vous le prouver, vous en aurez bien pour Quelques mois…» Seulement quelque chose n’avait pas marché selon le plan de ces salopards. Il était Daniel Diersant et il le savait. À moins que ce soit aussi une illusion. Peut-être ne suis-je pas Daniel Diersant. Peut-être suis-je Renato Rizzi, le marin à la main mutilée. Ou Jean Larcher, l’ingénieur au complet usé. Ou Robert Holzach, psychronaute de Garichankar… Et je suis perdu dans une ville de l’Empire industriel. C’est donc ça, le futur ? Cet air presque irrespirable, cette moiteur, cette chaleur lourde qui s’accompagne d’une sorte de froid à l’intérieur… Cette ville déserte, misérablement éclairée… Non, ça ne se sent pas. C’est un cauchemar. Je suis malade ou blessé. Je délire. Tout à coup, il se rappela : l’usine de Choisy, les 404 grises, l’accident. Il n’osa pas porter la main à sa poitrine, là où devait se trouver la blessure. Il était donc en train de rêver sur un lit d’hôpital. Il s’en sortirait. Tout allait bien. La ville inconnue, avec ses rues étroites et ses lampadaires baroques, n’existait pas. Il la rejeta. HKH et Garichankar n’existaient pas. Délibérément, il les rejeta.

Il était vêtu d’un vieux faust déchiré et d’une abud de Fara. Il avait pour tout bagage une antenne à ballon. Il voyageait par le gratfer, le chemin de fer des pauvres et des vagabonds : ça n’allait pas vite, mais ça ne coûtait rien. Il était assis sur une natte crasseuse et regardait défiler la plaine presque désertique à travers la glace fêlée du wagon. Près de lui, se tenaient un groupe d’heureux, complètement nus, qui jouaient du nagoam en fumant du chanvre de Berg. (Berg était cette planète imaginaire qui vengeait les hommes de leurs échecs spatiaux.) Il y avait aussi quelques paysans en armes – ce qui était illégal – et un colporteur qui tramait son bric-à-brac dans une valise transparente. Les ventilateurs soufflaient un air puant et à peine frais. La température devait approcher trente degrés dans le wagon. À l’extérieur, un soleil d’acier cuisait la campagne morte. L’Europe industrielle retournait au désert. C’était justice.

Rob se leva et fit quelques pas dans le couloir. Une jeune femme l’aborda et lui offrit une dragée de mebsital. Elle était très grande et ses vêtements amples ne cachaient pas tout à fait son extrême minceur. Une sorte de col très haut et à demi retourné couvrait sa nuque et dissimulait la plus grande partie de son visage. À peine distinguait-on ses yeux brillants, allongés, bleu-vert. Ses cheveux cuivrés tombaient sur son front et s’étalaient sur son col. Rob voyait à peine ses sourcils, la racine de son nez, et il devinait tout juste la forme de son corps. Cependant, il ne doutait pas qu’elle fût très belle. Son accoutrement révélait une prostituée d’État et ces filles sont toujours superbes. Rob accepta la dragée qu’elle lui tendait.

— Kanashiwa, dit-elle.

Il répondit : « Choisy. » C’étaient bien les mots de passe convenus. Elle le pria de l’accompagner et il obéit. Elle allait le conduire auprès d’Ellen, quelque part dans le gratfer. Il aurait préféré un émissaire moins voyant, mais il connaissait les goûts étranges du docteur Laumer. Il suivit la jeune femme à travers cinq ou six wagons. Elle lui dit qu’elle s’appelait Monika. Il demanda Monika avec un k ? Oui, avec un k, dit-elle. Ils arrivèrent à un compartiment que se partageaient un groupe de sectateurs de l’Eléphant bleu, d’une maigreur cadavérique, et quatre miliciens dépenaillés, accroupis autour d’une écuelle de riz. Une femme assise dans un coin, derrière les phanties, se dissimulait à moitié sous un nuage de fumée blanche. Moulée dans une courte robe mauve, petite, mince, faussement fragile, la poitrine forte et les courbes d’usage, elle avait un visage clair, presque blanc, sous une chevelure de jais, des yeux immenses, nettement asiatiques, avec de longs cils veloutés. Ellen.

Il se laissa tomber près d’elle, sur la natte. Bon Dieu qu’il était fatigué ! Il avait mis la dragée de mebsital dans sa poche : il aurait besoin de toute sa lucidité pour cette entrevue. Monika souleva sa robe de satin rouge et s’installa entre eux dans une posture vaguement yogique (mais on ne voyait pas ses jambes). Elle allait donc prendre part à la conversation ou, tout au moins, l’écouter ? Peut-être couchait-elle avec Ellen. Le docteur Holzach soupira. L’Hôpital Garichankar aurait dû exiger une vie plus austère de ses psychronautes. Ellen fit signe à Rob de s’approcher. Elle changea de position pour lui faire un peu de place. Sa jupe mauve et son exil blanc s’épanouirent ensemble, comme une corolle, sur de noires étamines de dentelles, révélant le fuseau doré de ses cuisses. Puis elle commença à déboutonner l’abud de Rob.

— Au cas où la Sécurité nous surprendrait, dit-elle en souriant.

Car il y avait la Sécurité. Ici, ailleurs, partout. Il l’avait presque oubliée. Et peut-être Forestier le suivait-il.

— D’accord, je veux bien jouer le jeu, dit-il. Mais pas trop fort, quand même. Je suis crevé. Et toi, tu restes là ? demanda-t-il à Monika.

— C’est prévu. Je suis une voyeuse professionnelle. Je peux te montrer ma carte.

— Je te fais confiance, dit Rob.

Elle esquissa une caresse discrète. Une lueur inquiète brillait dans ses yeux marron clair. Il pensa qu’elle avait peur. Mais de quoi ? Elle frotta ses bottes l’une contre l’autre et noua les jambes avec une grâce provocante. Puis elle accentua la caresse qu’elle avait commencé un moment plus tôt. Elle souhaite vraiment donner le change ou bien elle s’amuse à mes dépens ? Il se dégagea de ses mains avec fermeté et douceur. Le parfum des deux femmes l’assaillait cruellement. Celui d’Ellen, chaud, acide, épicé, un peu exotique, et celui de Monika : odeur de chair, de lait, de fleurs disparues…

— Tu peux parler devant Monika, c’est une amie de Garichankar, dit Ellen à voix basse.

Elle posa sa petite main aux ongles dorés sur la cuisse de Rob, là où le faust déchiré laissait la peau à nu. Monika distribua des cigarettes de Berg. Ellen promena le long de sa joue son index libre, d’un air pensif et grave.

— Eh bien, Rob, nous t’écoutons.

— Nous t’écoutons…

— Nous t’écoutons !

— Nous t’écoutons…

Il la regardait. De sa chevelure plaquée, s’échappaient de petites boucles aériennes qui soulignaient l’ovale très allongé de son visage. Et ce visage éveillait en lui il ne savait quels mystérieux souvenirs d’outre-temps.

— C’est toi qui as voulu cette rencontre, dit-il. À toi de commencer.

— J’aimerais que tu parles d’abord. Je crois que ça m’aidera pour ce que j’ai à te dire.

— Aide-moi, pria Rob. Rappelle-moi ce que je suis censé faire ici.

— Tu veux dire que tu as oublié ta mission ?

— Mes souvenirs sont flous. Je ne suis même pas sûr de mon identité.

— Tu es le docteur Holzach, de l’Hôpital Garichankar. Tu as été chargé par les phords d’une mission d’étude en 1966. Notre rencontre a donc lieu dans le Temps incertain. Tu es en chronolyse profonde et moi en chronolyse moyenne seulement. Nous nous rejoignons à mi-chemin.

— Pourquoi 1966 ?

— 1966 n’a pas été choisi spécialement. Il s’agit d’un programme systématique d’exploration de la période 1960-1985, période cruciale de notre histoire. La suivante, 1985-1998, encore plus importante, plus décisive, est aussi beaucoup mieux connue.

— Oui, je me rappelle cela. Mais… ma mission a-t-elle quelque chose à voir avec HKH ?

— Indirectement, peut-être. On pense que les empires industriels étaient en germe dans la société de 1965-1970.

— J’avais oublié l’histoire d’HKH. Pour moi, ç’a été une surprise complète quand j’ai… quand Daniel Diersant a rencontré les hommes de l’Empire dans l’indéterminé.

— C’est normal. À ce moment-là, tes souvenirs et tes représentations étaient ceux de Daniel Diersant.

— Mais je n’ai toujours pas compris ce que voulaient les fantômes d’Hans Karl Hauser et d’Harry Krupp Hitler.

— Je l’ignore aussi. Je ferai mon rapport au réseau phordal. Au départ, ta mission ne concernait pas spécialement HKH, mais certains événements se sont produits depuis qui ont pu modifier la situation. Je t’en parlerai plus tard.

— Est-ce HKH qui a tenté à plusieurs reprises de me séparer de Daniel Diersant… et qui y est parvenu ? Ou bien était-ce Garichankar qui essayait de me réveiller pour prendre contact avec moi ? Pour organiser notre rencontre ?

— Nous avons établi ce contact à notre première tentative. Ce n’est pas nous qui t’avons dérangé. Mais la rupture de connexion entre Diersant et toi a pu se produire fortuitement. Ce n’est pas rare.

— Mais mon demi-réveil ?

— Oui… En effet, c’est peut-être une intervention d’HKH. Je ferai mon rapport.

— Rappelle-moi les dates de l’Empire.

— 1985-1998. Comme tu sais, les événements de 1998 ont amené la disparition de tous les empires privés en Europe et en Amérique. Seul a survécu l’Empire Leso qui dominait le Japon.

— Comment ces empires se sont-ils formés ?

— Vers 1980, les pays dits développés se trouvaient devant le dilemme suivant : arrêter la croissance industrielle ou détruire la planète. On l’avait prévu dès 1970, mais l’opinion tenait pour la croissance. Elle a basculé à partir de 80. Alors, les grandes sociétés capitalistes, et avec elles les fanatiques de l’industrialisation sauvage, ont été mis en minorité. Il s’ensuivit une réaction de type fasciste. Pour se maintenir, les sociétés ont dû rompre avec les États qui se montraient de plus en plus rétifs, sous la pression des masses. Cela devait aboutir entre 85 et 90 à la naissance des empires industriels privés. En Europe, HKH était le plus important et il a vite absorbé tous les autres, selon la loi des monopoles. Jusqu’au soulèvement de quatre-vingt-dix-huit…

Elle fixait Rob de ses yeux noisette au regard tranquille mais passionné. Et Rob sentit une bouffée de joie monter à sa tête. Un désir chaleureux tendit son sexe. À bientôt, Ellen.

— Maintenant, nous t’écoutons, dit-elle.

Rob eut un long soupir de désenchantement.

— Rien n’est plus difficile que de raconter une expérience psychronautique. Qu’est-ce qui est arrivé à Garichankar ?

— Pas seulement à Garichankar. Je te le raconterai après.

— Quelque chose de grave ?

— Oui.

— Qui me concerne ?

— Qui nous concerne tous. Mais d’abord, nous t’écoutons.

— Eh bien… Je… Je vais parler au nom de Daniel Diersant. Je suis… très fatigué. J’éprouve des tas d’impressions bizarres. Je suppose que c’est normal. Le mélange des personnalités. C’est comme si j’avais la certitude que je vais mourir bientôt. Quelque chose ne va pas. Cette époque sécrète une atmosphère étouffante. Surtout moralement, car l’air est encore à peu près respirable, malgré les voitures et les usines. Rien d’irréversible en 1966. Mais les gens ne se doutent de rien. C’est affolant. Et leurs voitures… incroyable. Elles sont partout, Déjà en 66. Les flics aussi, ça commence. On pressent bien ce que sera la période suivante 70-80 : pollution et répression… Les voitures, les médicaments, les flics, l’argent : ce sont les quatre piliers de leur civilisation. Et par-dessus cela, une administration tatillonne, inadaptée, irrationnelle. Plus le pouvoir des grandes sociétés qui s’exerce parfois ouvertement, parfois secrètement, mais qui dépasse déjà celui des États.

— Nous savons cela Rob. Tu le savais toi-même bien avant de descendre en 1966. C’est une confirmation utile. Nous souhaiterions maintenant que tu nous donnes des détails précis.

— Tout se brouille dans ma mémoire. Pose-moi des questions.

— Est-ce très dur ?

— Non… pas très dur. Du moins pour moi. Je ne suis pas en bas de l’échelle. Enfin, je n’y étais pas – parce qu’ils m’ont viré. En bas de l’échelle, c’est certainement très dur. La misère dans l’opulence des sociétés industrielles, il n’y a rien de plus horrible. Les chercheurs de Californie l’ont bien montré. Moi, ce qui m’a frappé dans ce monde (la France de 1966) c’est l’extrême inégalité, l’écart entre les hautes classes et les plus basses. Tout bien pesé, je me demande s’il a jamais été plus grand au cours de l’histoire. Et puis il y a cette tristesse, cette lassitude, ce… ce goût de mort que je n’arrive pas à définir. L’inégalité est un des mécanismes de leur société. Mais la tristesse et la lassitude ne viennent pas seulement de l’injustice. On a souvent le sentiment qu’HKH s’annonce déjà. Peut-être est-ce une idée préconçue. Je ne sais pas… J’avais vaguement l’impression que ma vie ne valait pas d’être vécue. Je n’étais même pas sûr de vivre. Il est possible que j’aie essayé de me tuer.

— Comment ?

— Peut-être en avalant un tube de mebsital. Ou peut-être en jetant ma voiture contre un arbre. Médicament ou voiture. Je ne sais pas. Je traverse des phases de délire chronolytique assez pénibles et j’ai du mal à me retrouver dans mes souvenirs.

— Tu as été chassé de ton emploi ? Pour quelle raison ? Était-ce une chose fréquente à cette époque ?

— Oui, c’était très courant. Ils m’ont viré et je ne comprends pas très bien pourquoi. Je n’arrive pas à reconstituer la succession des événements. Je travaillais dans la branche pharmaceutique d’une société de chimie, la Séac. Le président de cette société est sur le point de prendre sa retraite et les hauts dirigeants se font la guerre pour prendre sa place. Il y a une situation complexe que je suis loin de connaître à fond. Il est possible que j’aie été mêlé sans le vouloir – ou en le voulant – à un épisode de cette guerre. Un soir, je me suis rendu à l’usine de Choisy pour rencontrer le directeur, Robert Sarthès, dit le Grand Dragon (je ne sais pas très bien pourquoi). Un soir tard. Il paraît que Sarthès reste à son bureau parfois jusqu’à minuit. Ça n’est peut-être qu’une allégorie chronolytique. Je l’ignore. Je me rends donc à Choisy à la nuit tombée (et nous sommes fin juillet, donc vers neuf heures, neuf heures trente). Je porte des traductions. Car je suis traducteur technique à la Séac, et mon grand patron, l’administrateur Max Roland, me l’a reproché en me signifiant mon congé (mais je doute que cette scène soit réelle). J’étais chimiste, mais comme j’avais aussi une bonne formation littéraire, on m’a poussé discrètement sur la voie de garage de la documentation et de la traduction. Et maintenant, on utilise ce prétexte pour m’éliminer. Je comprends mal et c’est ce que j’ai cru comprendre. Je reviens à l’usine de Choisy. Le gardien de nuit répond à mon coup de klaxon. Je lui donne ma carte de la Séac… Dans la version chronolytique de cette scène, la carte de la Séac tend à devenir une « carte HKH ».

— Tu assimiles donc HKH à la Séac ?

— Plus ou moins. Et Forestier, le chef de la Sécurité de la Séac, me dit que cette carte est un faux grossier. Bref, je passe. Je rentre dans la cour de l’usine. C’est là que Forestier surgit. Sa 404 fonce sur ma Volkswagen, l’accident est évité de justesse. Mais le flic maison fait son rapport, le lendemain je suis convoqué au siège de la société où on me signifie mon départ. Attention, ce n’est pas un fait certain : c’est une ligne de probabilité. À propos, quelle est la fiabilité des informations que tu m’apportes ?

— Elle est très élevé. Notre entrevue est une opération tout à fait inhabituelle mise au point par les phords de Garichankar et contrôlée par eux. Je ne crois pas qu’il puisse passer plus de vingt pour cent d’erreurs. C’est la fiabilité la plus élevée jamais atteinte dans l’indéterminé. Du moins, je le pense.

— Et pourquoi une opération exceptionnelle à mon bénéfice ?

— Pas seulement à ton bénéfice. Il a été décidé d’alerter tous les psychronautes en mission sur toute la planète sans les rappeler.

— C’est donc très grave.

— Il est encore trop tôt pour mesurer la gravité de l’événement. Je te prie de continuer.

— Il y a quelques jours, j’ai été convoqué par le directeur des Laboratoires Cerba. Cerba est une filiale commune de la Séac et du groupe allemand Nerek et Frobacher. On m’y a affecté provisoirement, peut-être pour se débarrasser de moi. Or Defner, le directeur, m’a proposé de me prendre définitivement à Cerba et pour diverses raisons, j’ai refusé. De plus, l’administrateur Max Roland possède une lettre qui m’est adressée par Nerek et, dans cette lettre, les Allemands m’offrent un poste en Amérique. Cela me paraît peu vraisemblable. Dans une autre version chronolytique, j’ai la lettre. Il n’y a pas de fumée sans feu. C’est donc une autre ligne de probabilité.

— Je te rappelle que tu as eu un accident – ou qu’on a tenté de te tuer – ou que tu as voulu te suicider. Il faut que tu découvres ce qui t’est vraiment arrivé. C’est un aspect important de ta mission, du moins, ça l’était au départ. Les derniers événements ont relégué cet exercice au second plan. Je te conseille cependant de poursuivre ton enquête dans ce sens-là. Je voudrais aussi te poser quelques questions.

— Je t’écoute.

— Comment mes messages te sont-ils parvenus ?

— Ce sont des lettres que je lis dans ma voiture devant l’usine de Choisy, en attendant que le gardien de nuit m’ouvre la porte. Dans l’ensemble, il y a beaucoup d’erreurs et d’incertitude, mais je suis heureux de les lire et ça m’aide beaucoup moralement.

— Tu m’as cité deux lignes de probabilités. Y en a-t-il d’autres ?

— Oui, au moins deux autres.

— Comment expliques-tu la présence d’HKH dans cette zone chronolytique ?

— Je n’explique rien.

— Crois-tu qu’ils te cherchent ?

— Moi… Robert Holzach ? Ou Daniel Diersant ?

— Eh bien, l’un ou l’autre.

— Ils ont peut-être découvert que le docteur Holzach se cachait sous la personnalité de Daniel Diersant. Et ils essaient de prendre contact avec moi à travers Diersant.

— Et c’est difficile pour eux. Ils n’ont pas les phords de Garichankar.

— Oui, mais l’indéterminé est leur univers.

La pénombre grandissante cachait à Rob le regard d’Ellen. Il semblait pourtant que la jeune femme observait son compagnon avec une certaine méfiance. Comme s’il avait pu contracter une maladie suspecte dans le Temps incertain… ou comme s’il était devenu un agent d’HKH ! Le jais luisant de sa chevelure noyait son visage de marbre clair. Elle était belle, un peu plus qu’en réalité, peut-être, telle qu’il l’avait aimée, telle qu’elle se voyait où telle que les phords de Garichankar se la représentaient dans leur cœur froid… Il ne voyait plus qu’elle. Une zone d’ombre chronolytique s’étendait maintenant autour d’eux. Le décor simulé s’estompait peu à peu sous un gris brumeux. Les sons mêmes s’atténuaient : chuintement de la motrice, grincement du wagon, chants des phanties. Les miliciens avaient complètement disparu. Par la vitre fêlée, on ne distinguait plus qu’une tache rougeâtre. Les longs cheveux roux de Monika flottaient contre l’épaule d'Ellen, mais le brouillard avait dévoré son visage.

— J’ai assez d’éléments pour mon rapport, dit Ellen. J’espère que nous n’allons pas nous déphaser trop vite. Il faut que tu saches ce qui est arrivé.

Sa voix était basse mais distincte. Un faible écho dédoublait quelques syllabes. Rob pensa que le contact allait se rompre. Il chercha la main d’Ellen, la trouva, la serra fortement et tendrement dans les siennes. Ellen, bon Dieu, ne me quitte pas !

— Cela a commencé en Californie, sans doute bien avant ton départ. Palo Alto, San Luis… Un phénomène qu’on aurait cru tout à fait impossible. C’est peut-être pour cela qu’on a mis longtemps à comprendre. Maintenant, les Hôpitaux autonomes sont touchés à Pékin, à Oslo, à Lusaka, à Lausanne, à Alger… et à Garichankar. Toutes sortes d’hypothèses ont été avancées. On a parlé d’un glissement de l’univers chronolytique, d’invasion, voire d’agression. Certains on pensé à une tentative d’HKH pour envahir la Terre. On accuse les psychronautes. On nous accuse. On dit que cela est arrivé à cause de nos expériences. Un accident… Ce qui s’est passé ? Un très grand nombre de personnes, dans les hôpitaux du monde entier – et jusque dans certaines villes d’Utopie 01 – ont été plongées en état de chronolyse plus ou moins profonde. On ne sait pas si elles ont absorbé accidentellement des chronolytiques ou si la chronolyse est devenue brusquement contagieuse… ou naturelle. On avait d’abord décidé de rappeler tous les psychronautes, mais les phords s’y sont opposés partout. On a alors tenté d’établir une liaison aussi sûre que possible avec vous. C’est pourquoi nous nous sommes rencontrés. Et beaucoup d’autres contacts de ce genre sont actuellement en cours… Il semble que le mal s’étende à toute la Californie. Intoxication, épidémie ? On l’ignore. À Garichankar, la situation est beaucoup moins grave. La crise n’a pas débordé l’hôpital. Elle est même circonscrite, à quelques exceptions près, aux niveaux profonds. Une maladie… Ou une attaque. Oui, cela ressemble à une attaque. Mais nous sommes capables de nous défendre. Nous avons les phords et des drogues chronostatiques extrêmement puissantes, comme tu le sais. L’essentiel est maintenant d’identifier l’ennemi, si vraiment c’est une agression. Le réseau phordal compte sur les psychronautes en mission pour nous aider. Non, pour le moment, il n’y a rien à craindre. Sauf en Californie. Il y aurait déjà quelques victimes dans les villes. À Palo Alto, trois personnes seraient mortes dans un ascenseur… l’unique ascenseur de la ville. Les passagers ont été plongés en chronolyse et ont dû accomplir une manœuvre fatale. Heureusement, il n’y a pas beaucoup de machines ni de circulation en Utopie 01. Espérons que le phénomène ne s’étendra pas dans les villes hautement mécanisées. À Pékin, à Alger, à Lusaka, ce serait terrible. Je crains qu’on juge les Hôpitaux autonomes responsables, et qu’on nous oblige à arrêter nos recherches. Oui, la psychronautique risque d’en souffrir… ou d’y gagner, qui sait, puisque tout le monde peut devenir psychronaute à son corps défendant. Nous le saurons plus tard. De toute façon, le Comité d’Urgence des Hôpitaux autonomes a jugé nécessaire que tous les voyageurs en mission soient avertis. Tu l’es donc. Si la situation venait à s’aggraver, vous seriez rappelés plus tôt. Mais tu n’ignores pas qu’un rappel prématuré est extrêmement dangereux. En tout cas, le réseau phordal de Garichankar peut opérer si nécessaire sans aucune assistance humaine. À la limite tu risquerais de trouver à ton retour l’Hôpital complètement désorganisé. Et comme il y a une chance que tu sois alors insensible à la contagion, tu devrais travailler à notre propre sauvetage à l’aide des phords… Il n’y a cependant pas une chance sur mille pour qu’on en arrive là.

« Pour toi, rien de changé jusqu’à nouvel ordre. Tu continues ton enquête sur les événements de 1968. La recherche psychronautique continue plus que jamais. On va sûrement nous attaquer, essayer peut-être de nous abattre. Nous devons obtenir le maximum de résultats probants, et le plus vite possible.

« Dans quelques instants, le contact sera rompu entre nous. J’ai pu te transmettre presque intégralement mon message. Maintenant, tu vas l’oublier en grande partie. C’est sans importance. Tu t’en souviendras au moment d’être rappelé. Et c’était une expérience passionnante… Notre rencontre a dû être pour toi une épreuve pénible. Sache qu’elle a été dure pour moi aussi. Mais j’ai eu la joie de te revoir. Je crois que tout ira bien et que les phords pourront te laisser aller jusqu’au bout de l’opération. Alors, nous serons réunis en toute certitude et ce, sera pour longtemps.

« Bonne chance, docteur Holzach ! »

— Ellen, écoute-moi !

— Rob, je ne…

— A…

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