Le temps incertain
Chapitre 11
Il se leva et fit quelques pas sur le sable. Le ciel était lumineux. Le soleil couchant éparpillait ses feux au large. L’océan Oradak, pensa Daniel. La Perte en Ruaba…
Il s’entendit appeler derrière lui.
— Renato ! Renato !
Il se retourna. Monica le regardait, moqueuse et provocante. Elle leva un bras pour arranger ses cheveux qui tombaient en désordre autour de son visage. Sa poitrine se tendit, son ventre se creusa. Elle était nue. Lui aussi. Quelle chance d’être débarrassé de ce sacré complet bleu ! Ils se sourirent.
— Tu viens te baigner ? dit-elle.
— Je ne sais pas. Plus tard.
Elle éclata de rire.
— Tu as peur – toi, Renato !
— Le pays a l’air sauvage.
— Oh, c’est l’Italie.
— Non. Je ne suis sûr que d’une chose : ce n’est pas l’Italie.
Monica hocha la tête. Ses yeux humides et graves brillaient dans son visage ovale, d’une pureté classique, comme deux diamants noirs sur un masque de satin.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Tu crois que nous…
Daniel chercha dans sa mémoire. Quelque chose était arrivé et il avait oublié. Comment se trouvaient-ils là tous les deux ?
— Je ne suis pas Renato, dit-il.
Monica eut un long rire qui secoua sa lourde chevelure brune.
— Tu es Renato, mon grand frère chéri, mon seul amour !
Elle se mit à tournoyer devant lui en battant l’air de ses bras. La marée était basse. De grands oiseaux pareils à des sternes et des goélands bruns volaient au-dessus du rivage. Une sorte d’ophiure, long fil pailleté d’argent, brillait sur le sable jaune et profond. Des mouettes lançaient leurs cris de mégères écharpées.
— Où sommes-nous ? demanda Monica. Je veux dire : où sommes-nous, d’après toi, si ce n’est pas l’Italie ?
— Tu as déjà entendu parler de la Perte en Ruaba ?
— Non. Mais je m’en moque ! fit-elle en esquissant un pas de danse classique.
— Si ce n’est pas la Perte en Ruaba, c’est un monde imaginaire. Ou je ne sais pas.
Daniel se tourna du côté de la terre. Pas un arbre, pas une colline, pas un rocher. Aussi loin que portait sa vue, il découvrait un étrange désert plat. Non, plat n’était pas le mot juste. On se serait cru au centre d’une cuvette. Encore que l’image de la cuvette ne fût pas, non plus, exacte. Daniel avait la sensation de se trouver au bas d’un plan incliné qui semblait monter, sans doute par un effet de perspective, jusqu’à l’horizon. Et si l’on regardait d’un autre côté, il y avait un autre plan qui formait avec le premier un angle très ouvert. Et ainsi de suite. Tous les plans semblaient se rejoindre aux pieds de l’observateur. À mesure que ses yeux s’habituaient au paysage, l’illusion s’atténuait. Du moins, Daniel le crut.
L’espace montait. Même la mer avait l’air de monter. Et l’horizon était très haut. Non, il n’existait pas vraiment d’horizon. Le ciel se mélangeait insensiblement à la terre dans une zone brillante et floue. Daniel médita un moment sur ce phénomène, sans comprendre. Il se laissa tomber sur le sol, prit une poignée de sable et la fit couler dans sa main. La gravité de ce monde devait être inférieure à la normale terrestre. Daniel sentit la fatigue qu’il avait oubliée un moment peser de tout son poids sur son corps et son cerveau. La gravité de ce monde devait être un peu supérieure à la normale terrestre ! Il se dit qu’il travaillait trop. Cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas pris de repos. Et une nuit avec Monica, ce n’était pas exactement du repos. Oui, il se souvenait maintenant d’avoir passé la nuit avec Monica. Elle lui avait dit : « Il y a quelque chose en toi qui m’inspire confiance. Ton regard, tes gestes, ta façon calme de parler, de te tenir bien planté, une espèce d’équilibre, de… Il m’avait semblé tout de suite que tu étais un type solide qui devait pas facilement laisser tomber une femme. Avec toi, je me sens protégée. Tu me rappelles mon frère aîné, Renato… Dieu sait où il est parti, Renato le marin ! Je ne le reverrai peut-être jamais… Daniel, je voudrais être au bord de la mer avec toi. Une plage de sable blanc, un océan très bleu. Je t’aime ! »
Elle avait dit : « Je voudrais être au bord de la mer avec toi. » Et quelqu’un, dieu ou demi-dieu, avait exaucé son souhait.
Soudain, il eut l’impression de se trouver dans un cylindre creux. Le ciel paraissait filer au-dessus de lui, comme aspiré par un tunnel. Tout en gardant une position à peu près horizontale, Daniel se plaça face au couchant. Ainsi, tout un pan du ciel, orange et mauve, semblait tomber à toute vitesse vers le soleil. Il éprouva un brutal vertige avec sensation d’étouffement. Il ferma les yeux.
J’en suis sorti, de toute façon ! Il avait quitté Paris, la Séac et Cerba. Plus de Defner, de Max Roland, ni de Forestier. Il ne regrettait pas ce monde dérisoire et cruel. Ce monde absurde. Il était un homme libre. Il se força à examiner froidement le problème. La fatigue le préservait à la fois de l’incrédulité et de la panique. Il était si las qu’il n’avait plus la force de douter, ni celle de trembler. De même, Monica échappait à l’angoisse en refusant la réalité.
Sommes-nous des pions ou des joueurs ? Ce n’était pas la première fois que Daniel se posait cette question. La vérité n’était pas si simple. Nous sommes tous jouants et joués, pensa-t-il. D’un côté, chiens de Pavlov ou robots de Dieu, de l’autre démons ou démiurges… Quelque chose était arrivé. Il l’avait oublié, mais il commençait de nouveau à se souvenir. Tout lui reviendrait bientôt. Il en était sûr. Il se rappellerait où, quand, comment il avait rencontré Monica… Amnésie ? Cela semblait puéril. Il y avait sûrement une autre explication. Peut-être ne voulait-il pas vraiment se souvenir. La vérité était si effrayante ? Alors, mieux valait renoncer à la chercher. Au moins provisoirement.
Il se mit debout en évitant de regarder le ciel. Il avala sa salive avec peine. Il avait soif. Normal. Et quand il aurait bu – s’il trouvait quelque chose à boire – il aurait faim. Ils allaient être obligés de lutter pour leur survie, comme des héros de roman d’aventures. Il se força à envisager la situation avec humour : ça valait mieux que le BDT ou un fauteuil d’infirme. Et ils s’en sortiraient.
— Renato, j’ai froid, dit Monica.
Froid ? Il mit un certain temps à retrouver le sens de ce mot. Soif, faim, froid… eh bien, il fallait s’y attendre. Naufragés, exilés… ça valait mieux que la Séac et Forestier.
— Renato ! dit Monica.
Il la regarda en souriant. À quoi bon lui répéter qu’il n’était pas Renato. Elle refusait une réalité inimaginable. Elle se réfugiait dans le passé et le rêve qui la délivraient de la peur. Il ne voyait rien de mieux à faire que de lui ficher la paix.
Lui se sentait capable de s’adapter. Naufragé, exilé… Malgré la soif, la faim, le froid, l’angoisse, il avait peine à contenir l’allégresse qui montait en lui. Ce monde était désormais le sien. La gravité convenait à ses muscles et il respirait un air bien plus pur que celui de la Terre. Certes, il lui fallait résoudre le problème de la boisson et de la nourriture, mais il ne doutait pas d’y parvenir dès qu’il se serait un peu reposé. Il ne regrettait pas la rue de Verneuil ni l’usine de Choisy. Il ne regrettait pas sa vie étriquée de singe savant, sa collection d’échantillons médicaux, ni la retraite des cadres qu’il ne toucherait jamais ! Il ne regrettait pas la vieille planète sale et bruyante, livrée aux combinats et aux trusts, aux mercantis furieux et aux porcs à visage d’homme. Il s’arrangerait pour vivre dans cet univers. L’air respirable et une gravité normale : c’était déjà miraculeux. Ou plutôt, cela signifiait qu’ils n’avaient pas échoué en ce lieu par hasard. Une intelligence, une volonté les suivaient et les guidaient secrètement.
Daniel songea. Il n’avait jamais eu de vrais amis. Des maîtresses et des camarades mais pas d’amis. Il s’intégrait en apparence et, au fond, il ne se sentait à l’aise dans aucun milieu, aucune société. Depuis la fin de son enfance, il n’était chez lui nulle part. Pendant des siècles, il avait cherché en vain sa patrie. Peut-être saurait-il s’en faire une ici. Mais en levant la tête, il vit combien son espoir était prématuré. Étranger ! semblait crier le ciel en bondissant au-dessus de lui. Le ciel dansait une danse de mort et chantait ses imprécations. Étranger ! Va-t’en d’ici, étranger !
Une sorte de pyramide renversée prenait naissance au zénith et divisait l’espace en autant de plans qu’elle avait de faces et il était impossible de les compter, chacune se dédoublant dès qu’on essayait de la fixer. Sur chaque plan, le ciel montait vers l’infini à une vitesse folle. Daniel baissa les yeux pour échapper au vertige. Il se tint planté sur le sol, les jambes écartées, comme un marin sur le pont d’un navire secoué par les vagues. Deux problèmes primaient par leur urgence toute spéculation : le vertige et la soif. D’abord apprendre à regarder le ciel sans avoir la nausée… Il se tourna vers le large. Le soleil semblait posé sur la mer. C’était cependant un cercle entier et l’on eût dit que la mer le baignait de toutes parts. Maintenant, Daniel avait l’impression de se trouver dans un long tunnel dont la tache rouge du couchant figurait l’extrémité. Les murs et le toit du tunnel plongeaient follement vers le soleil. Il se sentait tomber en avant. Il leva les mains pour se protéger d’une chute brutale. Ses oreilles bourdonnaient : coups de gong et cymbales. Sa chute n’en finissait pas. Il ne tombait pas vers le sol, mais vers la mer, vers le ciel, vers l’horizon… l’horizon infiniment lointain, pour ainsi dire absent. Il tombait vers l’espace, vers le néant.
Il ferma de nouveau les yeux pour réfléchir. Le sol redevint ferme sous ses pieds. Le vertige disparut. Il baissa les bras. Pas d’horizon ; tout venait de là. D’abord accepter l’idée. Monica et lui n’étaient pas sur la Terre, ni sur aucune planète connue. Ce monde, réel ou imaginaire, ce qui ne faisait pas grande différence pour les exilés, ne possédait aucune courbure perceptible aux sens de l’homme. Il était plat. Une gravité d’origine artificielle y régnait. Peut-être une simple convention mentale. Une pseudo gravité… Il huma longuement l’air de la mer et y décela une odeur saline. L’eau qui bavait sur le sable sa dentelle d’écume ne devait pas être bonne à boire… Deux solutions lui venaient à l’esprit : piquer droit vers l’intérieur des terres ou longer le rivage, dans l’espoir de rencontrer l’embouchure d’une rivière, un étang, un marais. Dans les deux cas, ils seraient peut-être obligés de marcher très longtemps, et Daniel devait tenir les yeux baissés pour éviter le vertige, ce qui ne serait pas très commode. Il eût sans doute été plus sûr de tourner le dos à la mer, mais Daniel savait qu’il ne se résignerait pas facilement à quitter le rivage.
Avec prudence, sans trop lever les yeux, il se mit à observer Monica. Une fois de plus, le ciel parut lui tomber sur la tête. Les mâchoires serrées, le front plissé par l’effort, les mains sur les hanches, il s’acharna. Ah, Monica se débrouillait très bien, elle. Elle ne paraissait pas le moins du monde gênée par le vertige. À croire qu’elle était née à la Perte en Ruaba – si c’était la Perte en Ruaba… Leurs regards se croisèrent. Elle lui sourit en respirant un peu plus fort. Il vit sa poitrine se soulever et s’abaisser très vite. Elle eut un geste d’insouciance. Elle regardait le ciel et la mer sans manifester aucun trouble. De temps en temps, elle se penchait pour ramasser un coquillage. Elle tournait lentement autour de Daniel. Elle regardait le ciel comme s’il avait été celui de son Italie natale. D’ailleurs, elle devait toujours se croire chez elle… Elle s’était adaptée à la situation presque instinctivement. Mais à quel prix ? La folie ? La folie n’est-elle pas une forme d’adaptation à un monde différent ? Daniel se réjouit d’avoir su garder son équilibre mental dans de telles circonstances. Peut-être. Et qui donc aurait pu en jurer ? En revanche, il tenait à peine debout. Il se rappela les premières minutes passées sur la plage. Il n’avait pas remarqué tout de suite l’absence d’horizon (ou d’un horizon normal) ni le phénomène de « fuite du ciel ». En prenant conscience de ces particularités, il avait d’abord éprouvé une gêne visuelle légère. Le vertige, l’affreux vertige et la nausée, ne devaient survenir qu’un peu plus tard. C’étaient donc, surtout, des réactions physiques. Il parviendrait certainement à les dominer. Mais comment éviter de regarder le ciel ? Un nouveau soleil, un soleil bleu, venait d’apparaître à l’opposé du rouge, très au-dessus de la terre. Ce n’était qu’un petit cercle pâle, comme la lune vue en plein jour, et quatre ou cinq fois plus petit, mais sa lumière révélait au-dessous de lui un relief vague, resté dans l’ombre jusqu’à son apparition… L’univers ressemblait maintenant à un tunnel en forme de V très ouvert, l’observateur se trouvant naturellement à l’intersection des deux branches, et les deux soleils figurant les extrémités.
Daniel prit une décision héroïque : affronter une nouvelle fois le vertige. Il se dressa, face à la mer et au soleil rouge. Celui-ci semblait s’élever et diminuer en même temps. On eût dit qu’il s’éloignait en tirant le tunnel derrière lui. Il n’y avait plus de pyramide au zénith. Pareil à un toit mobile, le ciel glissait vers l’un ou l’autre soleil, selon le côté où l’on se tenait. Et la terre et la mer montaient aussi vers les soleils. Au « levant », les montagnes violettes apparues dans le lointain n’atteignaient pas tout à fait l’astre bleu. Au « couchant », par contre, l’océan semblait donner un assaut victorieux à l’astre rouge qu’il ceignait d’un halo moiré.
Daniel se sentait entraîné tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Il avait l’illusion de s’étirer et de grandir. Au lieu de le faire tituber, le vertige le forçait à se tenir très droit, immobile face au ciel, tel John Carter préparant son envol vers la planète Mars. Cependant, son estomac n’avait pas subi depuis longtemps une épreuve aussi rude. Depuis son premier voyage en… Non, il n’avait jamais… Il resta ainsi plusieurs minutes, « jouant les John Carter », selon l’expression qu’il inventa alors, et ces minutes lui semblèrent des heures. C’était la règle du jeu dans l’univers chronolytique. Les secondes étaient parfois des siècles. Mais se trouvait-il encore dans l’univers chronolytique ? Il baissa enfin les yeux, conscient d’un léger mal de tête, mais certain d’avoir remporté son premier succès.
À genoux sur le sable, à quelques pas de là, Monica cherchait des coquillages. Quand elle vit qu’il la regardait, elle caressa son bras nu en frissonnant et cria qu’elle avait froid. Daniel observa le ciel avec inquiétude. Aucun doute : le soleil rouge s’en allait. De l’autre côté, le soleil bleu ne grossissait guère. Il se déplaçait peut-être dans une direction parallèle à la côte. Et peut-être ne se rapprocherait-il jamais davantage. Une sorte de crépuscule arrivait par le « nord » et le « sud ». C’était assez angoissant. La nuit tombait-elle sur ce monde ? Et pour combien de temps ? Si oui, quelle serait alors la température ?
— Viens, dit-il à Monica. Allons voir si l’eau de mer est bonne à boire.
— L’eau de mer n’est jamais bonne à boire, dit Monica gravement.
— Tu as sûrement raison, mais ça vaut la peine d’essayer.
La limite changeante dessinée par les lames expirant sur la plage semblait se situer à moins de cent mètres. Mais elle reculait à mesure qu’ils avançaient. Daniel marchait en gardant les yeux fixés sur ses pieds. Au lieu de cent mètres, ils durent en parcourir au moins trois cents. L’eau était tiède, douce au toucher, presque huileuse. Elle gardait une vague teinte bleutée dans le creux de la main. Il la goûta et la trouva légèrement salée, un peu amère, avec une saveur qui rappelait l’huile d’olive. Il en avala une gorgée. Cela n’étanchait pas la soif. Au contraire. Comme Monica l’interrogeait du regard, il lui fit signe de ne pas boire.
Il commençait à se déplacer plus facilement. À condition de ne pas trop lever la tête, ni de se tourner franchement vers l’un ou l’autre soleil, il ne ressentait plus le vertige. Au « nord » et au « sud », le ciel ne bougeait presque plus. Et le crépuscule montant rendait le spectacle supportable. Parfois l’illusion du tunnel renaissait d’un coup. L’espace tout entier semblait prendre la fuite. Daniel baissait les yeux et le phénomène s’arrêtait. Ses oreilles bourdonnaient toujours de temps en temps, mais il devenait capable de marcher droit, à une certaine vitesse. Marcher pour aller où ? Il n’en savait rien.
Monica sautillait à côté de lui pour se réchauffer. Elle se baissait souvent et cueillait des coquillages qu’elle considérait un instant avant de les rejeter. Ils ne parlaient pas. Il existait entre eux une mystérieuse intimité, située au-delà du langage. Une exclamation leur échappait parfois. Ils esquissaient un geste, leur bouche formait un mot qu’ils ne prononçaient pas tout à fait. « Renato ! » soufflait Monica. Il n’était pas Renato, mais il la comprenait. Il songeait que la situation aurait pu être pire. L’amnésie sélective de la jeune femme ne signifiait probablement pas qu’ils fussent condamnés à des relations platoniques. Les sentiments de Monica étaient pour le moins équivoques. Il se demandait jusqu’à quel point de ses souvenirs elle avait régressé, si c’était une régression. Il eût trouvé piquant d’avoir à lui apprendre l’amour en jouant le rôle d’un frère aîné abusivement tendre…
Mais, de toute évidence, chercher de l’eau potable était plus important et plus urgent. Et la nuit tombait, la fraîcheur s’accentuait. Peut-être ne trouveraient-ils pas d’autre moyen de se réchauffer que de dormir dans les bras l’un de l’autre.
La logique commandait de tourner le dos à la mer et de marcher en direction du soleil bleu, vers les montagnes du « levant ». Mais, d’abord, Daniel n’était pas tout à fait certain que ce fussent bien des montagnes. Parfois, il croyait bien observer une chaîne lointaine, avec des pics, des cols, des vallées, des neiges éternelles et des glaciers. Mais, parfois, il craignait de voir seulement des nuages. Et comme il ne pouvait fixer très longtemps ce côté du ciel, il ne parvenait pas à trancher entre les deux hypothèses. Et puis, s’il existait bien une chaîne de montagnes – avec des bois, des sources, de l’eau… – elle devait être effroyablement éloignée. Peut-être des dizaines ou des centaines de kilomètres. Alors, les exilés suivaient le rivage avec une obstination nostalgique.
La marée continuait de baisser, comme si le soleil eût entraîné la mer dans sa fuite. Et le soleil bleu se trouvait sans doute trop loin pour exercer son attraction de façon sensible. Daniel marchait à quelques pas de l’eau. Cette présence familière et tutélaire lui donnait du courage. Mais il n’osait pas – pas encore – s’aventurer à l’intérieur des terres et il en convenait humblement, avec d’autant plus de facilité qu’il n’avait pas de comptes à rendre et que Monica ne lui demandait rien. Il aurait aimé rester encore quelque temps au bord de la mer. Un secours viendrait peut-être de ce côté. Au fond, il aurait souhaité ne jamais quitter cette plage. Il était nu, il avait froid, il avait soif et, paradoxalement, il se sentait en sécurité.
De temps en temps, Monica s’arrêtait, plongeait les deux mains dans le sable humide, à la recherche de mollusques, de crustacés ou d’échinodermes. Daniel ne s’inquiétait pas trop de son comportement un peu puéril. Qui ne redevient enfant au bord de la mer ? Tout à coup, il la vit s’agenouiller, rester un moment en contemplation devant sa trouvaille, puis se relever d’un air triomphant.
— Regarde ça, Renato. Une coquille bleue. Comme elle est belle ! Tu avais déjà vu une coquille aussi bleue ?
— Non, jamais, avoua Daniel.
— Bleue à l’extérieur. Et dedans, vois…
Elle lui montrait une sorte de gros capulide, voisin par la forme du chapeau de Hongrie, coquillage de la côte atlantique, mais triple au moins par la taille. L’entonnoir était d’un blanc presque mauve. Il brillait vaguement, sous la lumière grise du crépuscule… Daniel sourit à Monica.
— Oui, ma chérie, c’est vraiment une jolie trouvaille.
Cela signifiait peut-être que la mer avançait très loin à marée haute. Il décida de surveiller du coin de l’œil le mouvement du soleil bleu. Pour le moment, rien à craindre de ce côté-là… Ils continuèrent de marcher vers le sud, le long du rivage. Daniel était toujours indécis. Le soleil « levant » se promenait sur les cimes des montagnes qui prenaient un aspect marbré. Oui, c’étaient sûrement des montagnes : une chaîne rocheuse aux sommets enneigés. Le soleil « couchant » s’enfonçait dans un tunnel, une sorte de cheminée creusée dans le ciel. Dans cet univers, tout ce qui s’éloignait semblait monter indéfiniment. À l’« ouest », le mauve se changeait en bleu foncé, l’orangé en pourpre, et une sombre draperie s’étendait sur la mer. La nuit descendait et lançait, de-ci de-là, ses piques d’ombre. Ce serait une nuit sans étoiles. Le spectacle de son invasion devenait de plus en plus oppressant.
La plage était maintenant d’un gris rougeâtre. La mer reflétait la lumière du soleil bleu. Quelquefois, une mystérieuse clarté surgissait d’on ne savait où, puis s’éteignait aussitôt. L’océan – Oradak ? – s’illuminait aussi loin que portait la vue. C’était comme une aurore boréale, en plus fugace. Daniel reprenait espoir. Il n’avait d’ailleurs jamais désespéré. Un troisième soleil allait peut-être surgir n’importe où dans le ciel, apportant lumière et chaleur. Il est vrai que ce monde inconnu semblait singer la Terre et que la nuit devait bien y régner aussi. Une lune ou quelque chose de ce genre apparaîtrait bientôt. Et la lune ne réchaufferait pas les exilés nus et frissonnants. Pour Daniel, cependant, la soif était plus pénible que le froid, et la fatigue lui faisait par moments oublier l’un et l’autre. Peu à peu, Monica s’était rapprochée de lui. Ils marchaient côte à côte. Elle tenait toujours la coquille bleue qu’elle portait de temps en temps à son oreille. Alors, un sourire enfantin éclairait son visage. De plus en plus souvent, elle s’appuyait contre Daniel. Elle avait la peau tiède, malgré la fraîcheur de l’air. Cette brève rencontre de leurs bras, de leurs hanches, de leurs cuisses, soulevait dans le cœur des exilés une farouche et pudique tendresse. Parfois, Monica s’amusait à tenir la coquille bleue contre l’oreille de Daniel. Le capulide émettait un bruit bizarre : un bref clapotement suivi d’un chuintement. Un bruit qui avait quelque chose de vivant. Intrigué, il emprunta le coquillage à Monica, pour l’écouter en l’appuyant contre sa tempe. Ba-dam-hi-tchchch… Monica le regardait en souriant. Daniel eut l’impression que le son devenait plus net, qu’il exprimait un appel ou Dieu sait quoi. Ba-ta-hitcheche ! Non, cela ne voulait rien dire. Il promena la coquille tout autour de son oreille. Avec pas mal de bonne volonté, on aurait pu comprendre : Va-t’en ! Ils te cherchent ! Ridicule. Il rendit à Monica son trésor.
Il songea qu’ils n’avaient guère de chance de trouver un abri et de l’eau avant le jour – et quel jour ? Ils marchaient sur le sable. Le sable s’étendait à l’infini. Le désert succédait à la plage. Si seulement on pouvait trouver quelques rochers avec de l’eau douce et un trou ! Non, rien que du sable…
Il baissa les yeux machinalement sur son poignet nu. Que devenait le temps dans cette aventure ? Les secondes, les heures passaient-elles comme là-bas, dans l’espace normal, dans le monde des hommes, des villes et des horloges ? Poser la question avait-il seulement un sens ? Il se mit à prendre son pouls et le trouva un peu trop lent. Beaucoup trop lent. Un pouls de champion d’athlétisme. Les lois de la vie se révéleraient peut-être plus souples et plus intelligentes ici. Les lois de la vie et de la mort. Il avait en lui-même, en ses propres ressources, une confiance toute nouvelle. Une confiance qui le surprenait. Était-il Daniel Diersant, employé de bureau, citadin tranquille ? Ou bien… Une arrière-pensée se faisait jour dans son esprit. Cet univers, dans lequel il n’avait pas été projeté par hasard, lui donnerait peut-être l’occasion de reconnaître et de maîtriser les forces secrètes qu’il sentait en lui. Oiseau prisonnier d’une cage trop étroite, il n’avait jamais pu apprendre à voler. Maintenant, plus personne ne l’empêcherait de déployer ses ailes et de prendre son essor dans cet espace ouvert. Il jugea cette pensée un peu puérile et il s’efforça de la rejeter. Il n’y avait rien à attendre de l’univers. L’univers était un ennemi. Lutter. Il fallait lutter et bannir les trop grandes espérances. Il se jura qu’il ne se laisserait pas abattre par le froid, la soif ou la peur. Si c’était une épreuve, il la subirait avec sang-froid. En sortir, bon Dieu ! Il en sortirait.
Monica lui toucha doucement l’épaule.
— Regarde !
Elle tenait le capulide dans sa main gauche et, de la main droite, montrait un point sombre sur la mer sombre à quelque distance du rivage. Jusqu’à ce moment ils n’avaient jamais vu la moindre épave rejetée à la côte. Daniel leva les yeux. C’était sans doute un morceau de bois ou un animal marin qui se reposait un moment à la surface. On n’y voyait pas assez pour se faire une idée précise de cette chose. Sauf la couleur : c’était brun. Oui, peut-être une épave. Mais la forme évoquait plutôt la tête ou le dos d’un animal dont le corps eût été immergé.
— Regarde, ça s’approche, dit Monica.
En effet, l’objet mystérieux semblait dériver vers la côte. Devançant Daniel, Monica entra dans l’eau.
— Renato, c’est tiède ! cria-t-elle. Viens.
Daniel fut également surpris par la température plus que douce de la mer. Il devait exister une sorte de régulateur thermostatique sous-marin qui compensait d’une façon ou d’une autre le refroidissement de l’atmosphère… Monica s’enfonçait déjà à mi-cuisses, le corps cambré et les bras levés. Daniel la suivit, conscient de son imprudence, mais incapable de résister à l’attrait d’un bain chaud. Des ondes de plaisir couraient déjà sur sa peau. Voilà un abri tout trouvé pour la nuit : la mer… À condition que la marée ne se mette pas à remonter brusquement ! Monica avait maintenant de l’eau jusqu’au ventre. Elle bascula en avant avec un cri de joie et se mit à nager vers la tache brune. Daniel la rappela. La chose pouvait être dangereuse. Il entendit rire la jeune femme. Elle ne tint aucun compte de son ordre ou de sa prière, et il se résigna à la rejoindre. Elle lui cria que ça devait être un poisson mort. Elle s’ébroua et décrivit un cercle autour de l’épave. Puis elle s’éloigna en nageant vers le sud, parallèlement à la côte. Daniel marchait sur le fond sableux, pêchant des deux mains de grandes algues visqueuses en forme de toile d’araignée. Monica fit soudain demi-tour et crawla jusqu’à lui. Ils atteignirent ensemble l’objet flottant. Ce n’était pas un poisson mort.
En tout cas, pas un poisson ordinaire. On eût dit un sac. Un gros sac brun hermétiquement fermé et peut-être rempli d’air. Daniel décida de le traîner sur la plage.
Alors, il se retourna vers la côte et il vit quatre silhouettes humaines avancer dans sa direction. Quatre hommes de même taille, de noir vêtus, casqués et bottés. Il les reconnut.
Les compagnons de Forestier ! Les envoyés d’HKH !
— Renato, qui sont ces types ? demanda calmement Monica.
Il ne lui répondit pas. Il était trop occupé à se souvenir de tout ce qu’il avait voulu oublier au point de presque réussir : la chronolyse et le Temps incertain, HKH et Garichankar, le docteur Holzach et le Grand Dragon, le docteur Carson et Harry Krupp Hitler 1 er, l’Hôpital contre l’Empire, l’invasion de la Terre et l’éternité subjective, un monde sans repos… un monde de luttes perpétuelles, de pièges et de souffrances… mais aussi de joies folles et d’expériences démesurées !
Va-t’en ! Ils te cherchent !
La coquille bleue lui avait bien lancé un avertissement. Un message d’Ellen ou du docteur Holzach. Peut-être n’était-il pas allé assez loin. Les hommes d’HKH l’avaient retrouvé. Peut-être étaient-ils capables de le retrouver partout. À quoi bon essayer de fuir ? Cet univers appartient à l’Empire : Forestier l’avait dit.
Les quatre hommes en uniforme noir avançaient d’un pas égal, les bras le long du corps, apparemment désarmés. Mais ils n’avaient pas besoin d’armes, n’étant que la représentation mentale d’une agression mentale. Daniel se rappelait. Une petite douleur familière lui tirailla le creux de l’estomac. Il n’en sortirait donc jamais !
Les envoyés d’HKH avaient presque atteint le rivage. Ils marchaient lentement, éclairés par une lueur blafarde. Ils s’arrêtèrent ensemble. Puis l’un d’eux, qui pouvait être Forestier, avança dans l’eau et fit un geste vers Daniel. Un geste de reconnaissance. Presque d’amitié. Venez, approchez, disait sa main levée, paume nue et ouverte, comme phosphorescente. Salaud ! pensa Daniel. Le docteur Car-son ne se trompait pas. Il avait une haine instinctive pour l’Empire.
Il se retourna et ne vit pas Monica. La jeune femme avait disparu. Il l’appela et quelque chose bougea sous l’eau. Monica, mon amour. Un remous se fit. À son tour, il se laissa couler. Il avait chaud. Il était bien. Il respirait normalement. Il se mit à flotter entre deux eaux. Tout à coup, il se rendait compte qu’il n’avait plus soif. Il sentit qu’il s’enfonçait de plus en plus, en dérivant vers le large.
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