Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 5 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 4

 

Il habitait un studio, rue de Verneuil au cinquième étage. Dans cette grande pièce un peu sombre, il entassait des souvenirs d’enfance, les cartes postales de ses amis et les invitations au voyage des offices de tourisme. Un seul luxe chez lui, le téléphone. La photographie d’un petit garçon aux cheveux courts et aux yeux trop brillants traînait sur le bibus : Daniel Diersant à l’âge où il rêvait de pirates et d’indiens. Il avait écrit son nom au dos de la photographie avec cette dédicace à lui-même : je suis un grand chef du pays froid, je conduis mon traîneau plus vite que le vent. À bientôt.

Posé sur la commode, un pantin de caoutchouc : Mickey Mouse cosmonaute. Et sur le lit, le tapis, un fauteuil ou ailleurs, un éléphant rose comme ceux que voient quand ils sont ivres certains gentlemen faussement guindés et un peu têtes d’œuf que Daniel avait toujours admirés dans la littérature anglo-saxonne. C’était un prototype des plastiques spéciaux que la Séac fabriquait à Choisy : souples, résistants, incombustibles, etc. Côté tableaux, une sorte de derrick éclaté dans un décor de fin du monde. Et pour le figuratif, une vache rousse dans un pré vert, avec un koan zen en légende : Après quatre mille jours de marche, la vache arrive de l’univers, que fait-elle ?

Daniel se leva en bâillant et en massant ses tempes douloureuses. Saleté de cauchemar ! Quel mal se cachait donc dans son cerveau ? Il n’aimait pas ces chaleurs précoces de juin qui ouvrent l’été avec une fougue brutale. Il lui fallait dans la vie de douces transitions. La vie entière est peut-être une transition, se disait-il sans y croire. Oui, imbécile, une douce transition entre rien et rien. Et encore pas si douce que ça ! Il se traîna à la salle de bains. De toute façon, ce n’était pas le temps qu’il fait qui le tracassait, mais le temps qui passe. Celui-ci pouvait-il aussi se détraquer ? Absurde. Il se regarda curieusement dans la glace du lavabo. Il avait les yeux masqués d’une touche asiatique, la bouche épaisse, le menton un peu fuyant, le nez légèrement épaté. Ses cheveux clairs avançaient en désordre sur son front barré de deux rides très fines qui lui donnaient l’air d’un enfant occupé à résoudre un problème, trop ardu pour son âge. C’était drôle : il aurait aperçu cette tête sur les épaules d’un sosie qu’il ne l’aurait sans doute pas reconnue.

Il prit un comprimé d’alcasogyl Cerba (une sorte d’aspirine) avec une gorgée d’eau et ouvrit distraitement un tube de mebsital Nerek. Il fit rouler dans sa main gauche une dragée d’un blanc presque mauve. Toutes les drogues l’attiraient sans qu’il eût vraiment le désir d’en user. Il collectionnait les échantillons de produits pharmaceutiques, en commençant bien sûr par ceux de Nerek et Cerba. Les jeunes femmes qu’il amenait chez lui étaient en général fascinées par les petites boîtes multicolores. Et certaines ne résistaient pas à l’envie de glisser un tube de somnifère dans leur sac. Pour quelques barbituriques, elles auraient donné en prime leur âme, ces belles nerveuses au corps tarifé. Elles reniflaient aussi avec envie et méfiance les pilules bleues de nidopan, l’anticonceptionnel Cerba. Mais la boîte de mebsital était cachée. Daniel n’en avait qu’une et il ne voulait pas risquer qu’on lui vole cette pièce rare. De plus, Ellen lui avait dit qu’on allait retirer le produit de la circulation, à cause des effets secondaires qui dépassaient tout ce qu’on avait imaginé.

Les chercheurs de Nerek avaient voulu réunir dans un seul composé les moyens de la narco-analyse, de l’épreuve amphétamine et de l’oniro-analyse. Le mebsital était censé rendre plus perméable la barrière de l’inconscient – en admettant qu’il y ait un inconscient et une barrière – d’où l’apparition de rêves au riche contenu symbolique – en admettant qu’il y ait des rêves et des symboles. Mais le ministère français de la Santé avait refusé son visa. À cause des effets chronolytiques, prétendait Ellen. « Qu’est-ce que la chronolyse ? – Une perturbation profonde du temps. – Dans l’esprit du sujet ? – Naturellement, mais s’il y a prédisposition ou si la dose est dépassée, le temps finit par ne plus exister du tout pour le malade. Alors, le rêve peut se prolonger indéfiniment. Il se substitue à la réalité, d’où, dans certains cas, l’impossibilité du retour à l’état de veille. Et quelques minutes paraissent souvent des jours et des mois au rêveur. Il y a déjà eu des accidents très graves : la folie ou la mort… – C’est curieux que j’en entende parler pour la première fois. – Les laboratoires s’efforcent de garder le silence sur ce phénomène…»

Daniel s’étendit sur son lit, posa le tube sur la table de chevet, croisa les mains derrière la tête, sa position favorite pour la méditation. Il ne pouvait croire tout à fait à cette histoire de chronolyse. Pourquoi ne pas essayer ? Une dragée ou deux ? Ou la moitié du tube ? Il ne se décidait pas.

Voyager… Est-il vrai qu’on n’arrive nulle part ? Il existe peut-être un moyen d’en sortir, une porte dérobée dont quelques privilégiés se transmettent le secret d’âge en âge. Non, il n’y a plus d’îles vierges ni de supérieurs inconnus. À moins que…

À quoi bon prendre la route du sud ? Le sud, c’est la mort. L’avenir se dessinait en gris. Daniel se disait qu’il aurait préféré un véritable échec, avec ses conséquences : la lutte pour la vie et pas seulement pour les meilleures places. Au-delà des regrets, une vague colère montait en lui. Ils me le paieront ! Mais à qui s’en prendre ? Rien n’est plus stupide que d’en vouloir au monde entier. Ou rien n’est peut-être plus sage…

Il fit un saut dans l’espace et le temps. Il avait franchi la double porte du sanctuaire. Il s’arrêta, ébloui, comme un prisonnier qui sort d’un cachot obscur. Il avait vécu ou rêvé cette scène des centaines de fois. Elle prenait tout à coup une dimension symbolique et résumait son sort subalterne, ses sentiments de culpabilité, sa peur secrète du jugement de Dieu et des hommes.

Meubles d’époque, tapisseries signées et tableaux de maîtres : autant de choses qu’il n’appréciait guère et qu’à vrai dire il vomissait. Et il s’en voulait d’être impressionné par ce déploiement des signes extérieurs de la puissance. Grand, impérieux, d’une élégance discrète, l’Administrateur délégué Max Roland l’attendait, à l’abri d’un bureau fastueux, séparé des fauteuils à haut dossier, destinés aux visiteurs, par un no man’s land de trois ou quatre mètres.

— Asseyez-vous, Diersant.

L’administrateur délégué se tenait aux aguets derrière sa tourelle ciselée. Ses lunettes aux verres allongés et non cerclés lui donnaient quand il souriait l’air d’un intellectuel américain des années cinquante : moitié réclame de dentifrice, moitié fauve repu. Grand patron. Demi-dieu. Un canard de barbarie qui se prend pour le cygne blanc du jardin éternel, disait Sarthès. Un souffle d’air presque frais balayait silencieusement le bureau. Max Roland feuilletait un dossier, machinalement eût-on dit, mais peut-être ne fallait-il pas se fier à cet air ennuyé et distrait, camouflage un peu trop classique du carnassier qui se prépare à bondir sur sa proie. Tout à coup, il leva les yeux et posa les mains à plat sur sa table.

— Avant d’entrer à la Séac, n’est-ce pas, vous étiez chez Laurent-Duvernois ?

— Oui.

— Vous avez même travaillé à la mise au point de leur fameux D-aminogel ?

— Oui.

— Vous étiez donc employé par les Laboratoires Laurent-Duvernois comme chimiste ?

— En effet.

— Comment se fait-il que vous vous retrouviez maintenant traducteur ? C’est une évolution curieuse.

— Cette évolution a été voulue par la Séac.

— Expliquez-vous.

— Ce n’est pas à moi de m’expliquer, monsieur. Je suppose qu’à un moment donné il y avait trop de chimistes et pas assez de traducteurs techniques. J’avais toujours fait des traductions… à moins qu’on m’ait attiré dans un piège !

— De plus, vous avez trente-quatre ans et vous n’êtes pas marié.

Daniel haussa les épaules. Max Roland reprit :

— Vous savez que les psychologues attachent une certaine importance à ces détails. Ils pourraient vous soupçonner de rester célibataire parce que vous avez rêvé d’assassiner votre père à coups de hochet vers l’âge de deux ans et demi pour épouser votre mère. Mais je suppose que ce n’est pas le cas.

Une lueur glacée brilla un instant dans le regard de Max Roland. Daniel ne prit pas la peine d’ajouter un commentaire à cette plaisanterie assez sinistre.

— Et maintenant, quels sont vos projets ?

Daniel hésita. Il faut toujours avoir l’air d’aimer l’argent, si on ne veut pas paraître suspect dans un monde où l’argent est Dieu. Daniel se croyait capable de donner le change. Il s’efforça d’admirer l’horrible pendule de bronze qui lui cachait les papiers étalés devant l’administrateur.

— Naturellement, je voudrais améliorer ma situation.

— Et pourriez-vous me dire ce que signifie ceci ?

C’est bien ma veine, pensa Daniel. Pour une fois que j’étais prêt à jouer le jeu, il m’arrive un pépin. Max Roland lui tendit une feuille de papier qu’il prit d’une main un peu tremblante. Comme s’il savait déjà à quoi s’en tenir… C’était une lettre et il vit qu’elle lui était adressée. Les Laboratoires Nerek & Frobacher à M. Daniel Diersant.

Comment avait-elle échoué entre les mains de Max Roland ? Encore un coup de Forestier ? Il lut :

Monsieur,

Nous avons appris par M. Robert Sarthès que vous étiez libre à partir du 1 er octobre 1966. Il semblerait que l’expérience professionnelle que vous avez acquise au Bureau de Documentation Technique de la S.E.A.C. et au Centre Européen de Biochimie Appliquée (C.E.R.B.A.), ainsi que votre double formation technique et linguistique, correspondent aux qualifications exigées pour un poste à pourvoir à Wilmington (Delaware), au siège de notre filiale commune avec Du Pont de Nemours.

Daniel ferma les yeux. C’est un faux, ça n’a aucun sens ! Pourquoi ont-ils inventé ça ? En même temps, il ne pouvait s’empêcher d’espérer que la lettre venait bien de Nerek et qu’elle avait été mystérieusement détournée par Forestier, les gens de la Séac ou de Cerba. Et il avait honte de cet espoir puéril. Idiot ! Tu y crois donc encore ? Qu’est-ce qu’il te faut ! Il rouvrit les yeux et c’est alors seulement qu’il remarqua la date : 19 septembre 1966. Un piège. C’était un piège chronolytique ! Nous sommes le 30 juillet, aucun doute. C’est bien hier soir que je me suis fait repérer par Forestier à l’usine de Choisy… Il regarda autour de lui, mais ne vit pas de calendrier.

— La date…

— Eh bien quoi la date ?

Daniel renonça à poursuivre pour ne pas montrer son angoisse. Ah, ils sont forts. À quoi bon discuter ? Ils ont toujours raison. Il tendit la lettre d’un geste las. Peut-être aurait-il dû la garder puisqu’elle lui était adressée. Mais il était trop fatigué. Il en avait marre. En sortir, bon Dieu, en sortir !

— Je ne comprends pas, dit-il. C’est un faux ou je ne sais quoi. Si cette lettre m’avait été envoyée par Nerek, elle serait en ma possession et non en la vôtre. Quel jour sommes-nous ?

Max Roland le fixa d’un long regard froid.

— Nous sommes le dernier jour de votre collaboration avec la Séac. Vous passerez à la caisse ce soir pour toucher votre préavis.

Daniel se retrouva dans la rue après avoir croisé Forestier dans les couloirs du siège. Le flic maison arborait un sourire victorieux. Ils veulent essayer de me rendre dingue ou quoi ? Qu’est-ce qu’il y a qui ne colle pas ? Il s’arrêta dans un bar. Il n’avait jamais eu tendance à chercher dans l’alcool la solution de ses problèmes et il ne pouvait pas encore s’offrir le luxe de l’ivresse. Il avait plus que jamais besoin de sa lucidité. Il s’accorda un seul verre qu’il but lentement, en évitant de regarder le calendrier pendu au mur à côté du téléphone. Le temps était gris, le soleil avait un air de crème tournée. À quatre heures et quart, la nuit semblait déjà près de tomber. Daniel frissonnait dans son complet d’été. Autour de lui, les hommes portaient des gabardines ou des pelisses, les femmes des manteaux ou des imperméables. Il aperçut un kiosque à journaux et pensa qu’il devait affronter la vérité maintenant ou jamais. Il acheta France-Soir, mais ne trouva le courage de regarder la date qu’une fois à l’abri dans sa voiture. À l’abri du monde et du temps. Et cependant, il avait froid, il avait peur. On était le 20 novembre. Il se souvint de l’avertissement d’Ellen. Le mebsital avait un effet chronolytique tel que Nerek avait dû le retirer du marché. Bon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Une expérience ? Ou bien j’ai tenté de me suicider avec cette saloperie ? Et maintenant j’ai tout oublié ? Mais ça ne tient pas debout !

N’importe comment, il avait perdu la conscience claire du temps. Un vide de plusieurs mois s’ouvrait dans sa mémoire. C’était quelque chose de plus qu’une simple amnésie. Ou quelque chose de moins. Il reprit son calme peu à peu. Il se sentait lucide. Seulement, sa lucidité ne lui rendrait pas les trois mois escamotés, pas plus qu’elle ne l’aurait aidé à guérir d’une maladie de foie ou d’une tumeur au cerveau. Plus il cherchait à se rappeler, plus la colère le gagnait. Ces salauds me le paieront ! Il serra les poings contre ses tempes. Il a bien fallu que je vive pendant ce temps ! J’ai donc travaillé – à la Séac, chez Cerba ou Dieu sait où. Il prit son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste, l’ouvrit. Il avait de l’argent : une liasse entière de billets de cinq cents francs. Mon préavis – intact, bon Dieu ! Et la lettre ? Eh bien, la lettre n’existait pas. C’était un cauchemar chronolytique. Ce qu’il craignait ou ce qu’il espérait se mêlait dans son esprit à ce qui lui arrivait vraiment. Mais que faire ? Rentrer chez moi et appeler au secours ? Il n’avait aucune envie de se confier aux psychiatres. Peut-être pourrait-il se débrouiller tout seul, surtout s’il n’avait changé ni d’emploi ni de logement. Voyons, les clés. Oui, ça colle. Et il devait avoir ses bulletins de paie mécanographiques chez lui – chez lui, rue de Verneuil. Il s’attendrit un peu en pensant à Babar, son éléphant rose. Seulement, il n’avait pas envie de rentrer. Ou peut-être avait-il peur. L’idée de se retrouver seul dans sa chambre l’horrifiait.

Il croisa les bras sur le volant, appuya le front sur le dos de sa main pour réfléchir. Peut-être Ellen avait-elle quitté la France maintenant. Il ne s’en souvenait pas. Quand il l’avait connue, elle habitait un hôtel près de la gare de l’Est mais il la rencontrait le plus souvent chez son amie Monika Gersten à Montmartre. Cela semblait très loin dans l’espace et le temps. Il décida de risquer l’expédition, quoique sans grand espoir. Troisième étage. M lle Monika Gersten, journaliste… Oui, Monika se disait correspondante de plusieurs journaux allemands. Daniel eut un vertige et dut s’appuyer contre le mur. Pour cette fois, mon vieux, tu es sauvé. Il attendit quelques secondes avant de sonner. Peut-être Ellen serait-elle là. C’était d’ailleurs sans importance. Monika saurait bien prévenir son amie.

Il posa la main sur un radiateur brûlant. Le chauffage central fonctionnait. Normal, un vingt novembre. Son angoisse se dissipa un peu. Il sonna. Pourvu que Monika soit là. Il reconnut le pas léger et traînant de la jeune femme. Le soulagement qu’il éprouva alors lui fit mesurer la profondeur de son désarroi. Monika ouvrit la porte d’un geste brusque et regarda froidement Daniel. À peu près comme Max Roland l’avait regardé quelques heures ou quelques mois plus tôt. Elle portait une robe de soirée en patchwork rouge. Son corsage lacé et serré à la taille s’entrouvrait sur sa poitrine en effaçant ses seins. Ses cheveux blond roux dégageaient son front et ses oreilles. Son visage était d’un ovale très allongé, son nez petit et droit, ses pommettes hautes, ses lèvres fortement dessinées. Daniel sourit. Il avait craint un instant de s’être trompé. C’était bien Monika Gersten. Il l’admirait, assailli de souvenirs incertains, partagé entre le désir et une angoisse mal définie.

— Bonjour, Monika, dit-il. Je suis revenu.

Mais l’Allemande ne s’écarta pas pour le laisser entrer et son regard ne s’adoucit pas. Il fit un pas vers elle. Alors elle le gifla de toutes ses forces, une fois à gauche, une fois à droite, sans un cri ni un mot. Il recula et elle en profita pour claquer violemment la porte sur lui.

Il redescendit l’escalier, la tête lourde. Il n’essayait pas de comprendre. Monika était maintenant son ennemie. Ellen aussi, peut-être. Plus de cent jours avaient passé depuis leur dernière rencontre, du moins la dernière dont il se souvînt. À moins que… Il eut une idée. Il ouvrit le capot de la Volks pour vérifier l’étiquette de vidange-graissage. La date : 18 juillet 1966. Le kilomètre : 74 650.

Il bondit à l’avant pour voir le chiffre du compteur :

75 072. Il referma le capot, s’assit au volant, tira la portière, ferma les yeux. Dormir. Cet espoir emplit sa tête, se répandit dans ses nerfs, dans son corps : dormir.

Bon

Dieu

Dormir

que

je

suis

fatigué

il

me

semble

que

je

dormirai

un

siècle et il dormit une heure ou deux ou trois d’un sommeil fiévreux, maladif, étrange. En s’éveillant, il se souvint de son rendez-vous avec Sarthès à l’usine de Choisy. Il bâilla et se frotta les yeux. Ces salauds m’ont foutu à la porte et je vais pouvoir me reposer. Le temps était beau et la nuit pleine d’étoiles. Altaïr, Deneb, Véga… c’est bon ! Où ai-je rêvé que j’avais vu Orion ? Il regarda sa montre. C’est l’heure, il faut que je file. Cette maladie de dormir n’importe quand et n’importe où commence à m’embêter.

Il tourna avant l’usine et prit l’avenue de Villeneuve. Qu’est-ce que je vais raconter à Sarthès ? Que je pars pour l’Amérique ? Bah, on verra bien… Il donna deux coups de klaxon et le gardien de nuit en uniforme bleu ou noir s’approcha de la grille.

— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?

— Je veux voir le patron.

— Quel patron ?

— Comment quel patron ? Vous en avez plusieurs ?

— Des tas. C’est ça l’ennui avec la Séac. Vous voulez voir le Grand Dragon ?

— Bien sûr.

— Je vais téléphoner.

— Vous croyez que c’est utile ?

— Après neuf heures du soir, c’est le règlement.

Daniel remonta dans la Volks, en laissant la portière entrouverte pour relire la lettre d’Ellen à la lueur du plafonnier.

Mon cher Daniel,

Ne crois pas que je t’aie oublié. Depuis l’accident temporel du 29 (ou du 31) juillet, je n’ai pas cessé d’être avec toi. Et nous nous reverrons sans tarder. Je ne te dis pas où ni quand. Ces mots, tu l’as compris, n’ont aucun sens dans le monde où nous vivons maintenant.

Je dois te rassurer au sujet du mebsital. Ce produit n’est pas vraiment plus dangereux que n’importe quel barbiturique. La chronolyse était une invention de ma part. Invention ou prophétie : cela existera sans nul doute un jour. Cela doit même exister d’une certaine façon, car le temps semble avoir éclaté. Mais il n’est guère possible que ce soit un effet du mebsital. Aucune drogue chronolytique n’était encore au point en 1966 et je n’ai pas pris de dragées mauves, moi…

Quelques secondes plus tard, Daniel fonçait à travers la cour de l’usine, sous un ciel clair où brillaient faiblement les constellations de l’été. Décor de lune, de glace et de béton, avec d’étranges reflets jouant sur les icebergs. Il se mit à rouler au pas en observant les étoiles. Sa lassitude revint d’un coup. Il serra les dents. Oui, il en sortirait, il le jurait. Il n’était plus seul. Il allait retrouver Ellen, et elle lutterait avec lui. Soudain, la voiture de Forestier fonça, à droite, puis à gauche. Des deux côtés, c’était la même 404 gris métallisé. Daniel fit un bond en avant de sept ou huit secondes. La Volks et la 404 de droite étaient arrêtées l’une derrière l’autre, à peu près sur la même ligne. La deuxième 404 avait traversé le carrefour et s’était rangée sur l’allée qui descendait vers les garages. Forestier ? Sans doute. Mais pourquoi deux Forestier, dans deux voitures identiques, acharnés à prendre la Volks en sandwich ?

Les bâtiments s’élevaient très haut de toutes parts. Les baies vitrées jetaient des éclairs bleuâtres. Ce décor futuriste n’était plus tout à fait celui que Daniel connaissait… Forestier descendit de voiture, vêtu d’une sorte de faust noir. Cauchemar, accident temporel ou chronolyse ? Aucune drogue chronolytique n’est encore inventée et, d’ailleurs, la chronolyse n’existe peut-être même pas. Mais s’il y a eu un accident temporel, je ne suis plus en 1966. Daniel ferma les yeux. C’était devenu un réflexe. Ne pas céder à la panique. Ceci n’est pas le monde où j’ai vécu – ou cru vivre – trente-quatre ans. Mais ce n’est pas non plus un cauchemar. Pas un simple cauchemar, non. Les événements obéissent à des lois obscures et cependant logiques. J’en suis sûr… Comme un enfant, il devait apprendre à vivre dans un univers mystérieux.

Il attendait Forestier. Une fois de plus. Et jamais il n’avait ressenti de façon aussi aiguë cette impression angoissante de liberté et d’impuissance à parts égales. Il ne pouvait plus réellement influer sur l’avenir, peut-être parce que l’avenir au sens habituel du mot avait disparu.

— Qu’est-ce que vous foutez là ? cria le chef de la Sécurité. Vous vous croyez sur l’autoroute ?

— Mais je suis sur l’autoroute, dit Daniel calmement. Un calme mensonger. En réalité, il oscillait entre la fureur et la panique. Et cependant, il se souvenait d’avoir été calme cent mille fois dans des circonstances à peu près semblables.

Forestier éclata d’un rire brutal.

— Vous vous payez ma tête, dites donc, vous ?

C’était bien le Forestier que Daniel connaissait, avec son visage osseux, ses yeux enfoncés sous des arcades sourcilières massives, une ride profonde comme une cicatrice barrant sa joue, son énorme menton. Mais il était vêtu d’une combinaison noire et coiffé d’une bizarre casquette à visière. Il avait l’air d’un homme-grenouille.

Daniel fut pris de dégoût : ça recommençait, les mêmes mots venaient à sa bouche et il ne pouvait pas s’empêcher de les prononcer.

— Admettons que j’allais trop vite. Et vous, vous n’étiez pas très bien éclairé, n’est-ce pas ? Nous sommes quittes. N’en parlons plus. Bonsoir.

— Une minute, Diersant. Ne faites pas trop le malin. Vous veniez voir le Grand Dragon ?

— C’est mon droit.

— Justement non. Vous êtes viré de la Séac depuis hier, mon vieux. Vous n’avez rien à faire ici.

Salaud ! Brusquement, Daniel se révolta – contre le temps, contre la vie, le destin, la force des choses et le poids du passé. Il courbait l’échine depuis des siècles, mais ça allait changer. En sortir, bon Dieu, il voulait en sortir !

— Espèce de mauvais con de flic ! Je me fous de vos histoires. La Séac est un beau panier de crabes et vous une sacrée ordure. Salut !

— Bravo Diersant ! fit une voix derrière lui.

Il se retourna. Le conducteur de la deuxième 404 s’approchait tranquillement. Daniel reconnut l’ingénieur au complet usé qu’il avait rencontré – où avait-il donc rencontré ce type d’environ quarante-cinq ans, sympathique, mal fringué, souriant, les mains dans les poches, avec un pantalon informe qui tirebouchonnait sur ses jambes, une cravate graisseuse et des godasses éculées ?

— C’est moi, Larcher, fit-il. Tu me reconnais ?

Il enjamba le trottoir, bondit sur la pelouse.

— J’arrive à temps, hein ?

— À temps pour quoi ?

— Pour te tirer des pattes de ce salopard !

— Je te remercie d’être venu, mais je crois que je m’en sortirai tout seul.

— Oh, ça m’étonnerait. Tu as l’air plutôt mal parti.

Daniel distinguait nettement les traits cisaillés de l’ingénieur. On était à la fin du premier quartier, presque la pleine lune. Ils se serrèrent la main. Forestier se mit à rire et recula de deux ou trois pas.

— Avec vos copains ou sans vos copains, vous ne vous en sortirez pas, Diersant !

Larcher posa la main sur l’épaule de Daniel.

— Viens dans mon bureau.

— Tu as un bureau ?

— Et comment !

Ils traversèrent la pelouse : tapis d’Orient authentique sur lequel l’empreinte des pas s’effaçait aussitôt. Meubles de bois rouge, fauteuils de cuir noir capitonnés. Daniel retrouvait peu à peu une agréable impression de sécurité. Il se laissa tomber dans un fauteuil vaste comme un rêve d’enfance. L’ingénieur au complet usé regardait fixement le mur d’en face, les sourcils froncés, l’œil rétréci. Un T majuscule se dessinait entre ses yeux, un peu au-dessus. Sa lèvre inférieure recouvrait légèrement l’autre et lui traçait un sourire inquisiteur. Il s’amusait à manipuler une boule bleue, brillante, comme celles qu’on accroche aux arbres de Noël, sans doute une sorte de grigri.

— Alors, mon vieux, qu’est-ce que tu penses de ça ?

Daniel hocha la tête. Il venait de s’apercevoir qu’il portait toujours ce costume bleu pétrole démodé et pas très propre que Forestier et ses complices l’avaient forcé à prendre. On fait une belle paire de chômeurs tous les deux. Deux chômeurs minables dans le luxueux bureau d’un P.-D.G., l’un ricanant, l’autre ahuri. Drôle d’histoire. Ah, je me souviens, c’est au bureau de la main-d’œuvre que j’ai fait connaissance de ce type !

— Qu’est-ce que je pense de quoi ?

— Du décor. C’est la boîte où je travaillais avant. J’occupe les bureaux. Du moins quand ils sont vides. Je me marre. C’est bien mon tour. Dix-huit mois de chômage, tu peux pas savoir ce que ça représente.

— Tant que ça ? Tu es pourtant ingénieur.

— Et alors ? Tu t’es pas encore aperçu que leur société commençait à dérailler ? Exactement dix-huit mois et ça aurait pu durer bien plus. Il y avait dix-huit mois quand je me suis flingué, voilà tout.

— Parce que tu t’es flingué ? Et tu t’es raté !

— Ben, il semble. De toute façon, je regrette rien. Ici, ça serait pas trop mal s’il y avait pas les salopards d’HKH. Mais je m’en sortirai.

— Qui sont les salopards d’HKH ?

Larcher s’étendit confortablement sur le côté, les jambes croisées par-dessus l’accotoir de son fauteuil et le menton dans sa main.

— Tu sors de leurs pattes, mon vieux !

La position donnait à sa voix un ton sifflant, haché, confidentiel.

— Ne me demande pas ce qu’est HKH. Je n’en sais foutre rien. Mais les salopards sont toujours là pour essayer de te coincer, du moins au début. Avec un peu d’expérience, tu arrives à les semer. C’est même assez marrant. Tout un art, tu verras ça ! Ils ne mettent jamais les pieds ici, par exemple. Maintenant, je commence à croire que j’en sortirai.

Daniel eut un sourire mélancolique.

— Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

— Il y a des tas de choses que je ne comprends pas. Tu peux y aller.

— Quel jour sommes-nous ?

— Euh, le jour que tu voudras. Non, attends, ce n’est pas si simple. Pas vraiment une question de volonté. Il faut de la pratique. Au début, on tourne en rond. De toute façon, rien ne prouve que la date soit la même pour toi et moi. Le temps est malade…

— Qu’est-ce qui est arrivé ? Un accident temporel ?

— Un accident temporel, ça veut rien dire.

— Alors quoi ?

— Les choses ont toujours été comme ça, mais en général personne ne s’en aperçoit. Toi et moi, et sans doute pas mal d’autres, il nous est arrivé quelque chose qui nous a ouvert les yeux. Qui nous a permis d’accéder au monde réel. J’en suis sûr : le monde réel, c’est celui-ci, pas l’autre, celui d’avant.

— Alors, j’ai eu un accident ?

— Probable.

— Et toi tu t’es flingué… Tu peux me dire pourquoi ?

— Dix-huit mois de chômage, ça te suffit pas comme explication ? Ben, t’as peut-être raison. C’est juste quand j’ai été chômeur que j’ai commencé à vivre. Et je regrette rien. Mais on m’avait tellement bourré le crâne quand j’étais jeune : travail, famille, patrie et tous ces trucs ! Donc, plus de boulot, ma femme qui avait foutu le camp avec un jeune cadre ou un type de ce genre, et la patrie du côté des patrons : c’est normal, après tout, même étymologie, ça va ensemble, la patrie aux patrons, ça fait même un chouette slogan. Bon, je m’égare. C’est pas extraordinaire, on s’égare tout le temps ici, tu verras. Alors, je me sentais salement diminué. Un bon à rien, un pauvre type, j’étais. Un jour, je me suis dit : il vaut mieux en finir. Je suis tombé dans le piège à cons. Ou bien peut-être que c’était pas un piège, mon vieux, j’ignore. Je me suis tiré un coup de pétard dans le crâne et, bien entendu, je me suis raté. J’ai jamais été capable de réussir quoi que ce soit dans ce putain de monde ! Mais depuis que je suis ici, ça va mieux. Je regrette rien.

— Tu t’es raté, et après ?

— J’aime mieux pas trop y penser.

— Il ne t’est pas venu à l’esprit que tu pouvais être mort ?

— Ah ah !

Larcher eut un rire forcé et un peu grinçant.

— Tu crois à ces conneries, toi ? Je ne suis pas mort, non. Je viens juste de naître !

Le téléphone vibra à sa droite, tandis qu’un voyant s’allumait. Il décrocha.

— Tu vois si c’est chouette ? On me téléphone aussi… Me manque plus qu’une belle petite secrétaire !

D’invisibles ventilateurs balayaient la pièce avec des jets d’air frais. Les stores baissés créaient une pénombre mobile, dans laquelle se découpait un lac de lumière, exactement au milieu du bureau directement. Larcher promenait sur cette tache sa main pataude qui tenait le fume-cigarette comme une arme. On doit être en août, pensa Daniel. C’est pour ça que les bureaux sont vides, naturellement. Il s’est débrouillé pour remettre en marche le système de conditionnement d’air, voilà tout…

Une vaste baie s’ouvrait sur un ciel de porcelaine japonaise. On eût dit que la civilisation retenait un moment son souffle délétère. Daniel se leva pour observer un petit nuage rose, au loin sur la ville. Le bureau de Larcher était situé à proximité des Champs-Élysées. On voyait le rond-point depuis les fenêtres. Mais d’habitude il n’y avait pas de nuage rose au-dessus de Paris… Daniel connut soudain ce qu’il désirait : une plage déserte, loin du monde, la mer, le sable blanc, les cocotiers, un nuage rose dans le ciel et un crabe un peu fou qui grimperait aux arbres, de temps en temps, pour sectionner une noix ou deux… Y a-t-il sur cette planète ou ailleurs des crabes qui montent aux arbres ?

— HKH ? gueula Larcher au téléphone. Jamais entendu parler de ça ! Vous vous foutez de moi ! Hein ? Expliquez-moi ce que c’est votre KHH ou HKH ou je ne sais quoi !

Mais il n’attendit pas la réponse, raccrocha brutalement.

— Hé, Diersant, écoute un peu.

Daniel revint s’asseoir. Bon Dieu que je suis fatigué ! C’était mieux que la Volks : le confort a ses avantages.

— Dis donc, Diersant, tu n’es pas en contact avec l’Hôpital Garichankar ?

— En contact, c’est beaucoup dire.

Selon Ellen, l’ambulance marquée Hôpital Garichankar était un piège. Un piège d’HKH. Et que penser des hommes en blanc venus à Choisy avec la 404 n° 2 ? De plus, il y avait la lettre d’Ellen dans sa poche – à moins que… à moins qu’elle n’y soit plus ou qu’elle n’y ait jamais été ! Daniel se sentait plus seul que jamais – oh, pas tellement plus seul, c’était une question de point de vue. Deux identités coexistaient en lui. Il y avait un Daniel Diersant qui regardait l’autre, mais ce n’était pas un remède à la solitude. Il prit son portefeuille, en tira sa carte de la Séac qui portait maintenant le fameux signe, K noir entre deux H marron foncé… Il tendit à Forestier le rectangle orné d’une vieille photo que le chef de la Sécurité refusa en demandant sur un ton froid :

— Est-ce que vous vous moquez de moi, Diersant, ou est-ce que vous êtes fou ?

Daniel serra les dents pour dissimuler sa fureur. Ce n’était pas le moment d’avouer qu’il ignorait le sens de ce signe étrange. Il ferma les yeux et écouta les coups de gong qui se superposaient au roulement lointain des tambours. Puis les cymbales éclatèrent. Rumeur angoissante, mais déjà familière. Danger. Oui, ça devait être un avertissement. La route de l’avenir était fermée de ce côté-là. Quand il rouvrit les yeux, Forestier le regardait haineusement. Puis le deuxième personnage lui adressa ce qu’il prit pour un signe de connivence. Ah, il avait déjà vu cette tête…

— Votre carte HKH est un faux, dit le chef de la sécurité. Qui vous l’a donnée ? L’hôpital Garichankar ?

Des infirmiers coiffés d’un casque d’astronaute – ça n’existe pas, ça ne peut pas exister.

— Mon pauvre Forestier, vous êtes complètement ridicule dans cette tenue, fit Daniel avec mépris. Allez vous rhabiller et foutez-moi la paix. Je ne crois pas à l’Hôpital Garichankar ni à HKH et votre mascarade ne m’amuse plus !

Forestier haussa les épaules.

— Regardez votre voiture, Diersant.

Daniel se retourna. La Volks n’était plus qu’un tas de ferraille avec l’avant et le côté droit complètement enfoncés. Si j’avais été au volant, j’aurais été salement écrabouillé. Oui : déjà vu, déjà vécu. En sortir !

— Alors, vous ne faites plus le malin ?

— D’accord, c’est un coup monté, mais vous ne m’aurez pas !

Un léger frôlement avertit Daniel que le deuxième infirmier avait glissé quelque chose dans la poche de sa veste, peut-être un message. Il le reconnaissait maintenant. C’était l’ingénieur au complet usé que lui avait présenté Ellen. Un allié dans le Temps incertain ? Il en avait besoin. Il lirait le message plus tard. Les coups de gong, les roulements de tambour et le tintamarre des cymbales l’empêchaient de se concentrer. Et Forestier l’observait.

Le chef de la sécurité poussa d’une main la civière à antigravité qui glissa vers Daniel. Celui-ci se dégagea et recula d’un bond. Ni malade ni blessé. Aucune envie de monter dans ton ambulance, salaud de flic. Je n’étais pas dans ma voiture au moment de l’accident. Une sacrée veine ! Il se tourna vers la Volks. Et pourtant si… ? Le clair de lune illuminait l’épave. À l’avant ou ce qui en restait, une masse sombre se tassait entre les sièges tordus et le pare-brise éclaté. Un corps… En sortir ! Déjà, il s’était évadé de cette séquence-piège en ouvrant une voie qu’il devait pouvoir emprunter de nouveau. Il donna deux coups de klaxon et descendit de voiture. Le gardien de nuit en uniforme sombre s’approcha, de l’autre côté de la grille. Il tenait à la main un objet court et brillant qui pouvait être une arme ou un générateur portatif de microbrouillards.

— Qu’est-ce que vous voulez, vous, à cette heure-ci ?

— J’ai rendez-vous avec le Grand Dragon.

— Vous avez votre carte ?

Daniel tendit sa carte HKH à travers la grille, en la tenant fortement par un coin.

— Ouais, ça à l’air d’aller. Je vais téléphoner.

— C’est vraiment nécessaire ?

— Ben, vous savez, il y a les Vodrans qui se baladent.

— Les quoi ?

— Les Vodrans. Et il est près de minuit.

Si tard déjà ! Daniel éprouvait un sentiment confus d’attente et d’anxiété. Et d’impatience. Il avait vécu cette scène dix ou cent fois, mais chaque séquence était subtilement différente des autres. Ainsi, le gardien de nuit ne lui avait encore jamais parlé des Vodrans. Qui étaient donc les Vodrans ?

Il ne regrettait pas d’être venu. La route de l’avenir passait par la route de Choisy. Il ne pourrait pas s’arracher aux décombres du temps sans franchir l’obstacle de l’usine.

Il laissa la portière gauche entrouverte pour lire à la lueur du plafonnier, en attendant le gardien, la lettre que lui avait remise le compagnon de Forestier, l’ex-ingénieur au complet usé. Avec un petit choc de plaisir et d’inquiétude, il reconnut l’écriture vive, tendue et régulière d’Ellen.

Mon cher Daniel,

Il m’est devenu difficile de communiquer avec toi. Depuis l’accident temporel du 29 (ou du 31) juillet, le monde obéit à d’autres lois, tu t’en es aperçu. J’ai l’occasion de t’envoyer cette lettre par l’ingénieur Larcher, qui est, je crois, un ami – mais on ne peut être sûr de rien ni de personne dans l’indéterminé. Nous nous reverrons bientôt, mais je ne puis te dire ni où ni quand : cela n’aurait aucun sens dans l’espace et le temps où nous vivons.

Tu sais qu’il n’y avait pas encore de chronolytiques en 1966. L’hypothèse mebsital est donc à écarter. Peut-être le mebsital a-t-il joué un certain rôle. Je ne sais pas lequel. En tout cas, ce n’est pas l’essentiel. Nous essaierons de prendre contact avec l’Hôpital Garichankar pour demander une explication. Peut-être l’avons-nous déjà fait : alors, nous avons oublié l’explication… Surtout, méfie-toi : l’ambulance de Forestier n’appartient pas à l'Hôpital. C’est un piège.

À bientôt. Ellen.

Quelques minutes plus tard, la Volks fonçait dans l’allée principale de l’usine, sous un ciel clair où la pleine lune rendait les étoiles presque invisibles. Le décor était grandiose : oasis polaire ou cirque d’outre-Terre dans la nuit hiératique. Les constellations tremblaient légèrement. Daniel se mit à rouler au pas pour les observer. Tout allait bien. Il lui fallait tenter sa chance une fois de plus. Impossible d’en sortir sans passer par là. Il lutta contre la somnolence qui le gagnait et retint son pied droit qui se faisait lourd. La 404 de Forestier apparut d’abord à gauche, puis à droite, puis en face. Trois voitures grises exactement semblables. Une seule appartenait vraiment à Forestier. En théorie, celle de droite. Si tout se passait comme la dernière fois, Larcher devait se trouver dans celle de gauche. Mais qui donc avait pris place dans la troisième, celle qui arrivait du fond de l’usine ? La Volks roulait à quinze à l’heure sur frein-moteur. Les trois 404 continuaient de foncer. Daniel hésita. Il avait besoin de mieux connaître les lois de ce monde. Par conséquent, il devait faire quelques expériences, mais il mesurait mal les risques. Qu’est-ce qui va arriver si je me jette sur la voiture de Forestier – ou sur une autre ? Son pied droit pressa légèrement l’accélérateur. Le temps parut se figer. La Volks se mit à vibrer. Les 404 oscillèrent d’avant en arrière, comme si elles patinaient sur une couche de glace. Elles donnaient l’impression d’être lancées à pleine vitesse, mais elles bougeaient à peine. Daniel n’était pas sûr d’avoir souhaité cela. S’il pouvait agir ainsi sur le temps, cet univers n’était qu’une illusion, une projection mentale. Ou bien l’action était l’illusion – et non le monde. Comment savoir ? Son pied joua sans appuyer sur l’accélérateur. Les voitures grises se balancèrent élégamment. Il augmenta un peu la pression. Les 404 reculèrent tandis que la Volks fonçait. Fallait-il poursuivre l’expérience ou essayer de passer à n’importe quel prix ? La tentation était forte de se jeter contre la voiture de Forestier pour voir ce qui arriverait. Enfin, il se décida. Il accéléra à fond. Il éprouva pendant quelques dixièmes de seconde une impression de cataclysme. Puis tout rentra dans l’ordre. La Volks et la 404 n°1 étaient arrêtées l’une derrière l’autre, presque à se toucher. Les 404 n°2 et 3 les encadraient à courte distance, l’une dans l’allée des garages, l’autre sur l’allée principale.

Daniel ouvrit la portière… puis résista à l’impulsion qui lui commandait de bondir à la rencontre de Forestier comme les autres fois. Il se tassa sur son siège, une main serrant le volant, tendu, s’efforçant de maîtriser sa peur. Quatre hommes descendirent de la première voiture, Forestier en tête. Le chef de la sécurité fit en direction de Daniel un vague geste de menace. Puis trois autres personnages sortirent de la 404 arrêtée sur l’allée principale. Tous portaient des combinaisons noires rayées de rouge. On eût dit des héros de bandes dessinées. Ils se rejoignirent au milieu du carrefour. Ils ne semblaient pas s’intéresser à Daniel. Les portes de la voiture n°3 claquèrent simultanément. Daniel sursauta. Quatre hommes vêtus de tuniques et de pantalons blancs se déployèrent en face des sept autres. Sur leur poitrine, une inscription en lettres rouges étincelait : Hôpital Garichankar. Les deux groupes s’immobilisèrent à quelques pas l’un de l’autre parfaitement alignés. Puis, une voix lança comme un cri de guerre, dans un silence minéral : HKH ! Venait-elle des blancs ou des noirs ? Plutôt des noirs, mais ce n’était qu’une impression. Lesquels étaient les amis ? Lesquels les ennemis ? Tous étaient peut-être des ennemis. Daniel referma doucement sa portière, fit démarrer le moteur, embraya. La Volks se glissa tous feux éteints entre la 404 n°1 et la 404 n°3, frôla Forestier et les hommes en noir et fila sur l’allée principale.

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