Le temps incertain
Chapitre 5
Il tourna à gauche avant l’usine et prit l’avenue de Villeneuve. Le mur s’incurvait, formant une sorte de goulet au fond duquel se trouvait la lourde porte blindée. Daniel s’engagea au milieu de l’étranglement que la lune n’éclairait pas. Il donna deux coups de klaxon très brefs. Une lumière s’alluma, la casquette du gardien apparut un instant. Daniel descendit, s’approcha du judas. Une voix rude – mais légèrement tremblante – lui demanda ce qu’il voulait. Une voix qu’il reconnut avec déplaisir. Le gardien de service était un homme de Forestier. Quelque chose ne colle pas. Le Grand Dragon n’aurait pas dû me donner rendez-vous ce soir.
— Je veux voir le patron, dit-il.
— Vous êtes de la maison ?
— Naturellement.
— Votre carte.
Daniel tendit le rectangle jaune, barré de marron, avec une vieille photo et le signe HKH.
— Diersant, je vous avais pas reconnu. Ça va, c’est bon.
— Je peux rentrer ?
— Attendez que je téléphone.
— Pour quoi faire ?
— C’est le règlement. Il est… minuit moins trois.
— D’accord. Allez-y.
Daniel remonta dans la Volks en laissant la portière entrouverte pour lire la lettre d’Ellen à la lueur du plafonnier.
Mon cher Daniel,
Je te félicite du sang-froid avec lequel tu fais face à une situation terriblement compliquée et angoissante. Quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, tu m’as donné tout de suite une impression de solidité, de maturité : ton regard, tes gestes, ta façon de parler, de te tenir bien planté, une sorte d’équilibre… Et je vois maintenant que je ne me trompais pas.
Non, ceci n’est pas un cauchemar. Tu es dans l’univers chronolytique. La route de l’avenir passe pour toi par les événements qui ont précédé l’accident temporel du 29 (ou du 31) juillet. Il te faudra donc découvrir ce qui est arrivé à ce moment-là, c’est très important.
Attention ! Les tueurs HKH sont sur ta piste. Ils te guettent dans les parages de l’accident temporel et cherchent une occasion de passer sur le même plan de la réalité que toi pour te frapper. Essaie de rester en phase avec Garichankar. Je suis toujours là. Je t’aiderai. Bonne chance. Ellen.
Daniel plia soigneusement la lettre et la mit dans son portefeuille, entre la photographie d’une jeune femme brune et son chèque de préavis.
— On vous demande au téléphone ! cria le gardien.
— Qui ?
— Un toubib, je crois. J’ai pas compris son nom. Entrez… Faut que ça soit important pour qu’on ait passé la communication ici.
Daniel entra dans une salle gris acier, au plafond bas, aux meubles de métal, avec un tableau de commandes et un standard téléphonique verdâtres. Le combiné avait l’air d’un petit monstre aquatique prêt à mordre. Un médecin ? Qu’est-ce qu’il me veut ?
— Allô ? fit-il d’une voix que l’angoisse enrouait.
— Bonjour, comment allez-vous ?
— Je suis censé vous connaître ?
— Je suis le docteur Robert Holzach. Je pense qu'Ellen vous a parlé de moi.
— Ah, peut-être.
— Vous vous souvenez d’Ellen ?
— Oui.
— Et puis nous nous sommes déjà rencontrés dans le Temps incertain…
— Qu’est-ce que vous appelez le Temps incertain ?
— L’univers chronolytique ou Indéterminé.
— La chronolyse est donc une perturbation du temps ?
— C’est une véritable destruction du temps. Une lyse du temps.
— Et pourquoi suis-je victime de ce phénomène ? Ou bien est-ce un accident général ? Un accident temporel ?
— Vous avez été projeté dans l’indéterminé à la suite d’un événement… oui, d’un accident. C’est à vous de découvrir ce qui vous est réellement arrivé. Je ne puis guère vous aider sur ce point. Je vais tout de même essayer… Ce qui s’est déjà produit dans le Temps incertain se reproduit systématiquement, avec plus ou moins d’exactitude. C’est une loi de la chronolyse. Le passé se répète sans cesse et vous barre en quelque sorte la route de l’avenir. Cela peut vous aider, mais attention à ne pas vous laisser piéger. De plus, votre personnalité risque d’éclater et vos angoisses de se matérialiser et de vous assaillir d’une façon sournoise et féroce… Je ne puis pas intervenir, car je ne suis pas tout à fait sur le même plan que vous dans l’univers chronolytique. Je viens d’un autre temps.
— Vous voulez dire que vous appartenez au futur ?
— Je suis un psychronaute de l’Hôpital de Garichankar. J’appartiens à votre futur, c’est vrai. Je suis né en 2025 et j’ai trente-cinq ans. J’ai reçu pour mission d’entrer en contact avec vous…
— Pourquoi moi ?
— Nous allons nous rencontrer. Je vous l’expliquerai. Où êtes-vous maintenant ?
— Vous le savez bien, puisque vous m’avez appelé.
— Non. Le téléphone n’est qu’une convention mentale.
— Mais le temps et l’espace n’existent plus dans l’univers chronolytique. Qu’importe où je suis !
— Le temps et l’espace sont en miettes. Mais ils continuent d’exister pour nous. L’heure, la date et le lieu sont des repères mentaux souvent très importants. Vous apprendrez cela. Pouvez-vous me rejoindre chez Monika Gersten ?
— Pourquoi irais-je vous rejoindre ?
— Parce que vous êtes perdu. Parce que vous avez besoin de moi. Parce que vous voulez en savoir davantage sur ce monde !
— Bon, ça va. Quand ?
— Tout de suite. Ou n’importe quand. Dans l’indéterminé, c’est à peu près la même chose. Je vous attends. Bonne chance !
Aussitôt, et sans l’avoir expressément souhaité, Daniel fut dans un couloir sombre au plancher inégal. La minuterie venait de s’éteindre. Il eut un léger vertige et s’appuya contre le mur. Pourquoi, déjà, était-il là ? Ah oui, l’accident temporel, la chronolyse, Ellen, le docteur Holzach, Monika Gersten… journaliste. Il se mit à rire. Monika était une putain. Il le savait depuis longtemps. Il l’avait connue à Hambourg quand il naviguait… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quand je naviguais ? D’abord, ce n’était pas Monika avec un k mais Monica avec un c, et il l’avait connue à Gênes avant de perdre les deux doigts de sa main droite… Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que cette histoire de doigts ? Je deviens fou ? Il se frotta anxieusement les paumes, compta les phalanges. Au complet. Je suis idiot. C’est la chronolyse. Ma personnalité qui se défait. La lumière revint. Il regarda ses mains.
Visiblement, elles appartenaient à un employé de bureau et non à un marin. Laisse tomber, mon vieux. On verra bien. Il marcha jusqu’à la porte du studio de Monika et sonna. Peut-être Ellen serait-elle là aussi. Quel lien existait donc entre les deux femmes ? Il l’avait oublié. Lui-même, peut-être. Il se souvint qu’Ellen lui avait dit d’aller voir le docteur Holzach s’il avait des ennuis sérieux. (Mais pourquoi aurait-il eu des ennuis sérieux ?) Holzach – ce nom lui rappelait il ne savait quoi. Le médecin de Garichankar prétendait qu’ils s’étaient déjà rencontrés… Il posa la main gauche sur un radiateur. Brûlant. Normal, le vingt novembre… si on était le vingt novembre. Son angoisse reflua, sans raison. Il respira longuement. Il finirait bien par sortir du labyrinthe.
Monika ouvrit la porte, comme l’autre fois – ou les autres fois… Et elle ne sourit pas davantage en voyant Daniel. Un éclair dans ses yeux montra cependant qu’elle le reconnaissait. Ses cheveux blonds tombaient en cascade sur son pull-over noir. Sous une jupe courte, ses jambes jaillissaient avec un orgueil manifeste des bottes noires qui les gainaient jusqu’au-dessus des genoux. Elle le regarda froidement, une main sur la hanche, l’autre jouant avec la chaîne dorée qu’elle portait autour du cou.
— Bonjour, Monika, dit-il. Je peux rentrer ?
— Non. Tu sais très bien que c’est fini entre nous.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es un beau salaud, Renato !
Daniel recula d’un demi pas.
— Je ne suis pas Renato. Bon Dieu, regarde-moi ; je suis Daniel Diersant.
— Moi, je suis la reine d’Angleterre. Et je t’ai assez vu !
— Écoute, Monika, il m’est arrivé quelque chose de grave. Je ne crois pas que je puisse te l’expliquer maintenant. Mais il faut que tu m’aides. Je t’en prie : laisse-moi rentrer.
— Non. J’ai juré que Renato Rizzi ne mettrait plus jamais les pieds chez moi.
— Nom de Dieu, Monika, tu vois bien que je ne suis pas Renato Rizzi. C’est la première fois que j’entends ce nom.
— Et en plus, tu te fous de moi.
— Monika, je…
Il promena lentement sa main sur son front et ses yeux.
— Quelque chose ne colle pas. Excuse-moi. Je ne comprends pas ce qui se passe. Tu connais le docteur Holzach ?
— Non. Parle-moi des Vodrans de la mer !
— Les Vodrans de… Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
— Tu souffres donc d’amnésie, mon petit Renato ?
Daniel fit un pas en avant et se trouva tout contre Monika. Il lui sourit et respira son parfum d’épices chaudes. Alors, elle recula et le gifla deux fois, très vite, de toutes ses forces, une fois à droite, une fois à gauche, en criant : « Voilà pour te rafraîchir la mémoire, salaud ! » Puis elle claqua violemment la porte sur lui. Il se retrouva dans le couloir obscur et s’adossa de nouveau au mur. Une loi de la chronolyse ! Le passé barre la route de l’avenir… Mais quel passé ? Non seulement celui de Daniel Diersant, mais aussi celui de Renato Rizzi, le marin inconnu. Qui est ce Renato ? Et qu’a-t-il fait à Monika ? Un salaud ? Mais qui ne se conduit pas une fois ou l’autre comme un salaud ? Et le docteur Holzach ? Il faut que je cherche une autre route… La minuterie. Bon. La lumière inonda le couloir et Daniel vit une plaque de cuivre sur la porte voisine : Docteur Robert Holzach, neuropsychiatre, Hôpital Garichankar. L’envoyé du futur habitait donc dans le même immeuble que Monika Gersten ? Ou bien était-ce un signe de reconnaissance, une projection mentale ? Il pressa rageusement la sonnette et leva les yeux vers les étoiles. Orion avait disparu. Castor et Pollux aussi. Il repéra aisément le triangle Altaïr-Deneb-Véga, cette dernière presque au zénith. La lune, à la fin du premier quartier, répandait une clarté huileuse qui faisait pâlir les constellations. La position de celles-ci correspondait bien au milieu de l’été. Juillet-Août. Et il devait être à peu près vingt-deux heures. La température était douce. Une lumière brillait au troisième étage d’une sorte de tour, au bout de l’allée principale. Cette tour, Daniel ne se souvenait pas de l’avoir vue. Il rangea la Volks dans un parking vide. La BMW de Sarthès n’était pas là. Il contourna un massif de rosiers dont le parfum lui parut insolite. Il s’arrêta, inquiet. Il distingua au clair de lune quelques roses d’un mauve presque violet. Il continua son chemin. Ce n’étaient que des roses ! Il arriva près d’une porte métallique étroite, sans poignée ni loquet ni serrure apparente, et il prononça son nom d’une voix que l’émotion rendait rauque. Il avait tout de même réussi à atteindre le repaire du Grand Dragon. Il allait sortir du labyrinthe.
La porte s’ouvrit silencieusement. Il fit quelques pas à reculons dans le couloir pour s’assurer qu’elle se refermait complètement. Bon, ça va, personne ne me suit. Il s’arrêta dans l’escalier, un peu essoufflé. Il repartit. Sur le palier du deuxième étage, il chercha des yeux la porte de l’antichambre par laquelle on accédait au bureau de Sarthès. Mais rien n’était plus comme dans ses souvenirs. Une lumière bleutée éclairait un long couloir gris pâle, étroit et désert. Daniel le suivit et déboucha dans un hall au plafond bas, garni d’ampoules blanches clignotantes. Un sifflement musical s’éleva soudain. Puis un bruit sec. Le sifflement s’arrêta. Un homme sortit de l’ascenseur, vêtu d’une sorte de kimono blanc. Il s’approcha de Daniel et lui tendit la main avec un sourire triste mais chaleureux. Assez jeune, plutôt petit, il avait les cheveux longs, châtain foncé, et des traits fortement accusés. Une grimace un peu sardonique tirait sur le côté sa bouche épaisse, quasi négroïde, prolongeant son sourire. Il pouvait avoir trente-cinq ans.
— Je suis Robert Holzach. Vous êtes Daniel Diersant, n’est-ce pas ? Heureux de vous rencontrer. J’ai eu du mal à vous atteindre : ce sont les incertitudes du Temps incertain. Je suis l’assistant du docteur Carson, médecin-chef de Garichankar, plus spécialement chargé des recherches chronolytiques. J’effectue mon dixième séjour dans l’indéterminé. Voulez-vous me suivre ?
— Où ?
— Nous allons simuler une visite à l’Hôpital Garichankar et une entrevue avec le docteur Carson. Entrez dans la cabine.
— Pourquoi simuler ?
— C’est une technique que l’on emploie en psychronautique, afin d’établir des contacts stables entre des sujets en chronolyse profonde. J’ai besoin de votre coopération : ça ne marchera que si vous êtes d’accord et si vous ne vous laissez pas distraire. Vous avez tout à apprendre de cet univers.
— Bien. Où sommes-nous maintenant ?
— Ici, n’importe où, ailleurs, partout. Ce décor n’est pas stable. C’est un simple compromis entre vos représentations et les miennes.
— Admettons. Vous allez me conduire à Garichankar.
— Ce ne sera pas tout à fait Garichankar, mais une simple simulation. Et je ne sais pas si nous arriverons. Un lien mental a été établi entre nous par les phords de l’Hôpital, mais il se détend parfois et nous nous perdons. Je voudrais tenter une expérience pour le resserrer. Tout cela est assez inhabituel. J’ai eu à plusieurs reprises le sentiment qu’une force, une intelligence étrangère essayait de nous séparer.
— Quel est le but de votre mission ?
— Il vaut mieux que vous ne le connaissiez pas.
— Et si je refuse de coopérer ?
— Alors, vous serez livré à vous-même – ou à je ne sais quoi – dans l’indéterminé, et peut-être n’en sortirez-vous jamais. Entrez dans la cabine.
Daniel obéit et se trouva dans une pièce circulaire d’environ deux mètres de diamètre. Ce n’était pas un ascenseur. Le docteur Holzach entra et la porte se referma silencieusement. Une lueur vert pâle jaillit des parois. Très futuriste. Le sifflement musical reprit et s’arrêta.
— Je ne vous crois pas tout à fait, dit Daniel. Mais… lorsque vous aurez… resserré le lien mental qui nous unit, que se passera-t-il ?
— J’entrerai dans l’inconscience. Ma personnalité se fondra à la vôtre. Je ne serai plus qu’un témoin vigilant de votre expérience. Mes souvenirs disparaîtront pour un temps. Mais je me libérerai quand ce sera nécessaire pour vous aider… Nous avons un ennemi commun : HKH.
— Qui est HKH ?
— Un empire industriel privé qui a existé en Europe à la fin du siècle dernier, qui a été détruit, et qui poursuit une existence fantomatique et larvaire dans l’univers chronolytique. Ces fantômes ont un empereur mythique, Harry Krupp Hitler 1er, qui est né des rêves paranoïaques d’un magnat du vingtième siècle, dont les initiales étaient aussi HKH : Hans Karl Hauser. Je ne sais pas pourquoi HKH s’est attaqué à vous. Je le comprendrais mieux si je disposais de tous mes moyens et de tous mes souvenirs. Mais je ne suis que brièvement conscient et ma mémoire se brouille. Je ne sais pas pourquoi la connexion cérébro-phordale établie entre nous s’est brusquement relâchée et pourquoi j’ai été réveillé. Il y a deux hypothèses : ou HKH essaie de nous séparer, ou Garichankar essaie de m’appeler… Je ne suis pas devant vous et le décor que vous percevez est une convention. Convention aussi notre rencontre. Et notre conversation n’en est pas une. Le message que je vous adresse peut être déformé pendant sa transmission, soit par hasard, soit par l’intervention de nos ennemis. Il est toujours difficile de communiquer dans l’univers chronolytique. Ici rien ne doit jamais être tenu pour définitivement acquis.
— Et quand allons-nous arriver à l’Hôpital ?
— Je n’en sais rien. N’importe quand ou jamais. Peut-être y sommes-nous déjà. Peut-être ne l’avons-nous jamais quitté. Peut-être n’y allons-nous pas. Peut-être…
Daniel ne ressentait aucune impression de mouvement. Robert Holzach se tenait immobile, les traits figés et les membres rigides. Il se tut longtemps, puis murmura :
— Je suis en communication avec les phords de Garichankar. Tout va bien.
Daniel essaya de réfléchir à son étrange situation. À mesure que le passé se défaisait en se répétant, toutes sortes d’événements s’ordonnaient autour de ces deux pôles : HKH et l’Hôpital Garichankar. Étaient-ce des créations de son esprit, des projections mentales étrangères, des symboles errant à mi-chemin entre le jour et la nuit ou d’authentiques réalités de l’avenir ? Tout cela à la fois, peut-être. Tout, n’importe quoi ou rien du tout ! Et Dieu sait quoi encore… Daniel avait toujours été porté vers la rêverie et la spéculation plus que vers l’action, et cet univers fou d’incertitude ne lui semblait pas tout à fait étranger. Il l’acceptait comme il avait accepté la société dans laquelle il vivait depuis qu’il était adulte, avec un mélange de fatalisme et de mépris, de hauteur et d’absence. Il obéissait à de nouvelles lois qui lui paraissaient à peine plus absurdes et plus contraignantes que celles de la civilisation. Il se sentait perdu, mais à peine plus qu’autrefois. Il avait sans doute changé de maîtres. Apparemment, les anciens seigneurs ne comptaient plus guère. Il ne les regrettait pas. À moins qu’ils ne soient simplement déguisés. La contrainte s’exerçait maintenant de façon à la fois plus brutale et plus insidieuse, en tout cas plus angoissante, et ce n’était peut-être qu’une question d’habitude.
Il étouffait, certes. Mais il avait toujours éprouvé cette sensation d’être enfermé dans un labyrinthe. Cela faisait belle lurette qu’on lui avait volé l’horizon. Malgré tout, il gardait l’espoir d’en sortir et il savait qu’il ne le perdrait jamais. Avant l’accident temporel, il avait souvent eu l’impression que sa vie était un rêve : ainsi lors de ses randonnées nocturnes autour de Paris. Que par un brusque retournement le rêve fût maintenant sa vie ne le surprenait guère. Son expérience présente semblait pourtant se situer bien au-delà du rêve. Mais l’idée que l’on se fait du rêve à l’état de veille est probablement fausse. Que pense-t-on du rêve en rêvant ? N’importe quoi ou rien du tout…
Lucide, il se voyait tel qu’il avait toujours été. D’ailleurs, pourquoi eût-il changé ? Il voulait en sortir, mais il ne savait pas mieux qu’autrefois briser le carcan qui le retenait prisonnier, et que ce carcan fût à présent mental ne le rendait pas plus facile à détruire. Daniel n’osait pas davantage se révolter contre l’illusion qu’il n’avait su se révolter contre la réalité. Il rusait, fuyait, se rebiffait, trichait un peu à l’occasion, tout en gardant l’espoir d’être plus fort un jour, d’accéder à plus de conscience et de liberté et de pouvoir alors lutter d’égal à égal avec la société ou l’univers. Mais la drogue – si c’était une drogue – ou l’éclatement du temps – si c’était un éclatement du temps – ne lui avaient pas encore apporté la force, la conscience et la liberté.
Peut-être le moment était-il venu de se révolter et de se battre… Il promena sa main droite devant son visage, ce qui eut pour effet de brouiller sa vision, de donner à l’air autour de lui un aspect vitreux et de noyer Robert Holzach dans une brume tremblante, tandis que son propre corps semblait se dédoubler. Il s’immobilisa et tout redevint normal – ou presque. Seul le docteur Holzach était un peu flou. Daniel estima qu’il pouvait chasser ce personnage par un effort de volonté. L’éliminer de la séquence. Le forcer à disparaître. Mais était-ce une bonne tactique ? Homme d’action, il eût essayé toutes les possibilités d’agir qui s’offraient à lui. Il eût essayé par tous les moyens de détruire l’illusion et d’arrêter le cauchemar, au risque de s’enfoncer plus avant dans l’horreur, si ce n’était ni une illusion ni un cauchemar. Il n’était pas un homme d’action et il répugnait à engager un combat de front ; il avait peur de ce qu’il pourrait découvrir de l’autre côté de l’illusion ou du cauchemar.
D’instinct, il choisit – une fois de plus – la fuite. Quand la tension devint insupportable dans la cabine immobile, près d’un inconnu changé en statue de sel, il fit un léger saut dans le temps comme il en avait réussi plusieurs avec la Volks. Il avait toujours désiré ce pouvoir. Maintenant, il le possédait. Tout allait bien.
La cabine disparut. Daniel se mit à monter. Il était bien. Il éprouvait la sensation de quitter enfin pour de bon cet espace étouffant auquel le destin l’avait rivé depuis mille ans. Il regretta l’Hôpital Garichankar. Il ne connaîtrait pas le docteur Carson. Il ne saurait jamais la vérité sur HKH. Dommage. En tout cas, l’essentiel était d’en sortir, et ce mystérieux hôpital avait l’air d’un nouveau piège, un moyen habile de le retenir dans le labyrinthe… Il montait. Tout allait bien. Puis il sentit son élan faiblir et son corps reprendre du poids. L’angoisse crispa ses muscles et le désespoir l’effleura une seconde. Il retombait. Il fut réveillé par une vive sensation de froid. Son pied nu s’appuyait sur un carreau glacé. Il était étendu sur une sorte de banquette ou de canapé bas et dur. Une grosse ampoule sans abat-jour pendait au-dessus de lui. Il s’aperçut qu’on lui avait enlevé ses vêtements. Un homme en combinaison noire les fourrait dans un sac. La pièce était presque vide : une table ronde au milieu, quelques chaises, une armoire déglinguée, un bahut avec un vieux poste de télévision poussiéreux. Cela sentait le renfermé, malgré l’odeur de l’aérosol que Daniel avait encore dans les narines. Une jeune femme blonde entra, portant un plateau sur lequel était posé un coffret d’ébonite ou de métal. Il y eut un bruit confus, comme le crachotement d’un récepteur radio mal réglé. La femme tournait le dos à Daniel, cachant ses mains. Il se souleva sur un coude et vit qu’un homme en noir se tenait derrière lui, contre le dossier du canapé. Il s’allongea, respira profondément, essaya de se détendre.
Déjà vu, déjà vécu. Un piège du passé. Mais peut-être fallait-il suivre cette séquence jusqu’au bout pour savoir ce qui s’était passé. Forestier surgit à la minute prévue. Il portait comme à Choisy une combinaison noire rayée de rouge et une sorte de casque souple collé à son crâne osseux. Sur sa poitrine, un cercle rouge entourait les trois lettres HKH. À part cela, c’était bien le Forestier que Daniel connaissait, long, décharné, avec des jointures fortes, des cheveux gris, un visage étroit, le nez en lame de couteau et deux sillons pareils à des cicatrices qui partaient des yeux et allaient se rejoindre au-dessous de ses lèvres. Ainsi accoutré, il avait un air vaguement satanique.
— Allons, Diersant, ne faites pas cette tête, mon vieux, dit-il d’une voix presque amicale.
Un écho lointain répéta les derniers mots. Cette maison était une véritable caisse de résonance. Forestier ferma la porte du couloir, revint, ajouta en souriant :
— Soyez beau joueur, mon cher. Vous êtes pris. On ne peut pas gagner à tous les coups.
L’écho gronda du côté du plafond : … tous les coups !
— Vous ne me tenez pas encore, Forestier.
— Justement, si. Vous êtes coincé. Et vous allez me dire ce que vous foutiez à l’usine de Choisy.
— On verra, fit Daniel.
Il décida de ne rien brusquer, d’aller jusqu’au bout de la séquence, de se comporter autant que possible comme s’il était dans le monde réel.
Forestier jeta devant lui les sous-vêtements usagés et le complet bleu pétrole qu’il connaissait bien. Il ne s’expliquait pas ce détail. Il frissonna. Comme les autres fois. La température n’avait plus rien d’estival. On n’était sûrement plus en juillet. On était maintenant ou n’importe quand. Peut-être le 20 novembre. Ou le 32 décembre.
La jeune femme se retourna. Vêtue d’un pantalon blanc serré aux chevilles et d’une longue tunique blanche, elle portait sur la poitrine, entre le sein gauche et l’épaule, une sorte de badge avec une inscription en lettres rouges : Hôpital Garichankar. Elle tenait à la main le petit coffret d’ébonite ou de métal. Elle fit deux ou trois pas vers Daniel, s’arrêta en face de lui et le regarda dans les yeux, comme pour lui transmettre un mystérieux avertissement.
— Ce qu’il dit est vrai. Vous êtes en danger et il vaut mieux obéir. Surtout n’essayez pas de fuir d’aucune façon. On n’échappe pas à l’Exécutif impérial. Voyez, je suis moi-même prisonnière.
— Je m’en fous, dit Daniel.
— … m’en fous ! répéta hargneusement l’écho.
Daniel tenta de se lever. Sans conviction. Il savait ce qui allait arriver. En effet, l’homme qui se tenait derrière lui le frappa violemment entre le cou et l’épaule. Il retomba sur le canapé. Il recommençait à se demander si ça valait la peine de suivre cette séquence jusqu’au bout. Cette séquence absurde. Il avait envie d’en sortir. Il s’allongea, ferma les yeux.
— Foutez-moi la paix, dit-il. Laissez-moi dormir ou crever ou n’importe quoi.
Forestier éclata de rire.
— Te fatigue pas. Reste tranquille, on t’en demande pas plus.
La jeune femme intervint anxieusement.
— Ne croyez pas que ceci soit un rêve. Vous pouvez mourir.
— Mais il va être raisonnable, dit Forestier. Il en a pas l’air, comme ça, mais il comprend très bien son intérêt. Il va pas s’amuser à faire le méchant. Même en rêve, il oserait pas.
— J’oserais peut-être, dit Daniel très doucement.
— Alors, ça je voudrais le voir !
— Écoutez, dit la jeune femme. Écoutez bien. Les bruits, les voix. Vous vous rendez compte que vous ne rêvez pas. HKH et l’Hôpital Garichankar existent bien dans votre avenir. L’univers chronolytique est réel aussi. Vous ne tarderez pas à en avoir la preuve. Alors, ne prenez pas de risques.
— Bon, ça va, coupa Forestier. Laisse tomber et fais-lui son injection en vitesse.
À ce moment, la porte du couloir fut repoussée. Daniel ouvrit les yeux. Un homme parut, un des compagnons de Forestier : combinaison noire, casquette plate.
— Chef, demanda-t-il, qu’est-ce qu’on fait de votre voiture ? On l’emmène aussi sur la nationale 20 ?
— Mais tu es dingue ! On la planque à Paris, bien entendu. On verra ce qu’on peut faire après. De toute façon, je m’occuperai de ma voiture. Elle n’a pas beaucoup de mal. Débrouillez-vous avec la Volkswagen.
— Celle-là, elle est drôlement amochée ! D’accord, chef.
L’homme sortit, referma la porte, et l’écho de ses pas retentit longuement. Daniel essaya de nouveau de se lever.
— Je lui en mets une giclée de plus ? demanda l’homme qui se tenait derrière le canapé.
— Non, non, dit la jeune femme. Il ne faut pas qu’il dorme après la piqûre. C’est trop dangereux.
— Quelle piqûre ? cria Daniel. Qu’est-ce que c’est que cet engin ? Qu’est-ce que vous allez me faire ?
— Vous allez subir une injection tout à fait indolore…
— Et après ?
— Vous ne vous souviendrez de rien, dit Forestier. Vous oublierez même votre nom. Du moins pendant quelque temps. Après, ça vous reviendra petit à petit, sauf ce qui s’est passé ce soir. Les dernières heures qui précèdent l’injection de ce truc, plus rien, du vent ! Alors, on va vous donner une autre identité, d’autres vêtements, et on va vous transporter en HKH. Avant de savoir qui vous êtes et de le prouver, vous en aurez bien pour quelques mois. Ce truc-là, ce produit qu’on va vous injecter, vient de l’Hôpital Garichankar. Une assurance, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas un chronolytique majeur, mais il a des effets chronolytiques secondaires, naturellement.
Daniel demanda, en se forçant au calme :
— Je reviendrai ?
Forestier ricana.
— Ça dépend ce que vous appelez revenir.
La jeune femme se tourna vers lui.
— Je vous en prie, ne lui dites pas.
— Je veux savoir la vérité… s’il y a une vérité, dit Daniel.
— Vous n’êtes pas prêt, dit la jeune femme.
— Bon, ça va, faites-lui cette piqûre, commanda Forestier.
Daniel se leva brusquement. L’homme qui le surveillait ne put le retenir.
— Vous me jurez que ce produit vient de Garichankar ?
— Je vous le jure. C’est sans danger à condition que vous restiez tranquille. Je suis obligée d’obéir, ajouta la jeune femme. Je ne peux rien pour vous aider.
— Je peux m’échapper d’ici quand je voudrai, fit Daniel.
— Mais si vous tentez de fuir, ils vont vous endormir et ça augmentera les risques. Je dois surveiller votre cœur et vous faire une autre injection pour vous soutenir en cas de défaillance. Et comme je ne suis pas médecin, il faut que vous puissiez me dire ce que vous ressentez. Soyez calme. Ayez confiance.
Avoir confiance ? Non, Daniel n’avait plus confiance en rien ni en personne dans ce monde insensé.
— Allez-y, dit-il en haussant les épaules.
Où était la réalité ? Et le rêve ? Qui rêvait ? Daniel Diersant ou l’univers entier ?
Il recula, s’assit sur la banquette et donna son bras droit à la jeune femme. Celle-ci lui prit le poignet, puis cala le petit coffret d’ébonite ou de métal contre son coude. Il respira son parfum fruité et acide : elle sentait la vitamine C. Quelque chose lui chatouilla la peau et, peu à peu, une sensation de froid intense remonta à son épaule, s’étendit à son cou, gagna son larynx, ses poumons et tout son torse.
— J’ai froid, dit-il.
— C’est normal, dit la jeune femme.
— Habillez-vous, dit Forestier.
Daniel se glissa maladroitement dans le pantalon bleu pétrole que Forestier avait jeté au pied du divan.
— N’enfilez pas encore la veste, pria la jeune femme. Au cas où je devrais vous faire une autre injection.
— D’accord. Nous sommes bien le 31 juillet ?
Forestier observa son prisonnier avec une grimace perplexe.
— Le 31 juillet ! Vous allez vite, mon vieux ! À ma connaissance, nous sommes toujours et – il jeta un coup d’œil à sa montre – encore pour quelques minutes le 20 juin.
— Le 20 juin 1966 ?
Le chef de la Sécurité haussa les épaules.
— Non, bien sûr, 1914 avant Jésus-Christ !
— Je suppose que c’est une façon spirituelle de dire que nous sommes bien en 1966.
— Façon spirituelle de le dire, ouais !
Le 20 juin… Daniel se sentait maintenant trop fatigué – et indifférent – pour analyser toutes les conséquences de cette hypothèse. Une hypothèse assez effrayante. Il était las, faible et fiévreux. Effondré sur la banquette, il n’avait maintenant plus la force ni l’envie de se relever.
— Alors, Diersant, on fait plus le malin !
La jeune femme vint s’asseoir à côté de Daniel.
— Tout se passera bien, dit-elle. Il n’y a pas d’autre solution pour vous que de coopérer avec HKH. Moi, je suis de Garichankar et j’ai accepté de travailler pour l’Exécutif impérial. Il y a des avantages, vous savez. Je peux vous le dire franchement : avant, je ne savais pas ce qu’était l’amour. Je n’avais pas de vie sexuelle. Vous ne regretterez rien, je vous le jure. Oui, sur le plan sexuel, HKH vous offrira tout ce que vous pouvez désirer, tout ce que vous pouvez imaginer. Et au-delà. De plus, vous aurez une chance d’accéder à… à l’éternité subjective. Si vous mourez en chronolyse, il est possible de multiplier par dix puissance douze environ la durée subjective de vos dernières secondes de vie. HKH a ce pouvoir. Parce que l’Empire appartient à l’univers chronolytique.
— Mais non, dit Forestier. C’est l’inverse. L’univers chronolytique appartient à HKH. Et nous sommes dans notre droit quand nous le défendons contre les toubibs de Garichankar et leurs sales expériences… Ouais, Diersant, pour le reste elle a raison. Mais moi, je t’en aurais pas parlé. On te donnera pas ça pour rien. Faudra faire tes preuves. Et en attendant… tiens, ta fausse carte, voilà ce que j’en fais !
Le chef de la Sécurité brandissait le petit rectangle marron orné d’une vieille photo et le présentait à la flamme de son briquet.
— Si les toubibs croient nous posséder avec des trucs comme ça, ils se gourrent. Du travail, d’amateur. Vous avez vu cette photo ? Même pas la plus élémentaire ressemblance ! La tête est plus allongée, les traits sont plus marqués, les yeux plus enfoncés, le front dégarni, avec une longue mèche brune… Ce type doit être un Italien ou un Espagnol. Ils se sont tout simplement foutus dedans !
Daniel eut un bizarre pincement au cœur. Il avait dû attacher une valeur sentimentale à son laissez-passer. Il avait été presque fier de posséder cette carte. Grâce à elle, il s’était senti appartenir un tout petit peu à la race des maîtres…
— Voyez ce que j’en fais, de ce truc-là, mon vieux ! dit Forestier. Puis il prit la lettre de Nerek, la lut, la tendit à Daniel d’un geste sec.
— Expliquez-moi cette date : 19 septembre 1966 ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous jouez à quoi ? Qu’est-ce que vous essayez de me faire croire ? Vous vous payez ma tête ?
— Vous jouez à quoi ? questionna l’écho.
— Vous jouez à quoi ?
— Vous jouez à quoi ?
— Vous jouez à quoi Diersant nom de Dieu vous vous payez ma tête 19 septembre 1966 !
Daniel prit machinalement la feuille. Il eut beaucoup de peine à fixer les yeux sur ces quelques lignes qu’il avait d’ailleurs l’impression de connaître par cœur.
Nos amis, MM. Defner et Robert Sarthès nous informent que vous êtes libre à partir du 30 septembre 1966. Ils nous indiquent également que votre expérience professionnelle, acquise au Bureau de Documentation Technique de la S.E.A.C et aux Laboratoires C.E.R.B.A., ainsi que votre double formation, littéraire et scientifique, correspondent de façon assez précise aux qualifications exigées pour un poste à pourvoir à Wilmington(Delaware), au siège de notre filiale commune avec Du Pont de Nemours…
Imbécile ! C’est donc le genre de rêves que tu t’offres… car, naturellement, cette lettre n’existe pas. Jamais Nerek & Frobacher n’ont pu t’écrire pour te proposer une situation en Amérique. Et ils ne t’écriront jamais. Dans le monde réel, ces choses n’arrivent pas… Il leva les yeux pour vérifier la date – cette date aberrante et inexplicable. Mais il lut avec une surprise : 29-31 juillet, Hôpital Garichankar.
Attention, Daniel Diersant. Vous êtes tombé dans un piège d’HKH. Nous pensons que vous êtes en danger. On essaie de vous faire croire que l’accident temporel se situerait le 20 juin pour troubler votre jugement et ruiner votre moral. Déjà, votre niveau de conscience baisse dramatiquement. Vous vous repliez dans l’incrédulité comme le souhaite HKH : ils ont besoin que vous restiez passif… Nous allons bientôt vous libérer. Soyez calme. Pour le moment, efforcez-vous de ne pas dormir. C’est très important. Il faut que vous restiez conscient pour que nous puissions vous atteindre. Ne bougez pas. Ne manifestez aucune surprise. Attention, nous arrivons !
Votre nationalité n’est pas un obstacle, à condition que vous acceptiez de vous fixer aux U.S.A. pour une durée minimum de cinq ans.
Attention, nous arrivons !
St notre proposition vous intéresse, veuillez prendre contact avec M. Distelbarth, à l’adresse ci-dessus…
Étrange, cet avertissement de l’Hôpital Garichankar glissé dans la lettre de Nerek. Daniel se demanda s’il devait rendre la feuille de papier à Forestier qui le guettait d’un air furieux. Les Laboratoires Nerek & Frobacher à M. Daniel Diersant. Le message de l’Hôpital avait disparu. Restait la lettre. Il en avait assez. Il avait envie de dormir ou de s’éveiller. C’était presque la même chose. Cela signifiait en sortir. Mais comment sortir d’un rêve qui n’en finit pas ?
— C’est le faux le plus grossier que j’aie jamais vu ! dit Forestier en reprenant la feuille de papier.
Daniel distinguait le chef de la sécurité, la jeune femme et leurs compagnons, à travers un brouillard de fièvre, légèrement rosé. Ses yeux piquaient. Sa faiblesse augmentait. Cependant, il essayait de résister au sommeil, non pas tant à cause du message de Garichankar, auquel il ne croyait pas, mais parce qu’il avait peur. Qu’était-ce que le sommeil au-delà du sommeil ? La mort ?
Soudain, une horde de fantômes blancs, portant des masques de chirurgiens et armés de générateurs portatifs de microbrouillards, surgit à travers les murs et le plafond et entoura Forestier et ses complices. Sans aucun doute, les envoyés de l’Hôpital Garichankar. Daniel reconnut le docteur Robert Holzach qui semblait guider la petite troupe et Larcher, l’ex-ingénieur au complet usé.
— Diersant, mon vieux Diersant, nous sommes sauvés ! criait ce dernier.
Forestier et ses amis avaient disparu dès les premières secondes de l’attaque. La jeune femme les avait suivis. Ou ils l’avaient emmenée. Sauvés ? Je serais sauvé si c’était vrai, pensa Daniel. Mais ce n’est qu’un autre rêve. Larcher lui bourrait les côtes en riant et lui serrait la main frénétiquement.
— Quelle aventure, mon vieux ! Dix-huit mois de chômage et puis ça… Au fond, ça a été une chance pour moi de ne pas trouver du boulot. Si j’avais eu un job quelconque, je serais resté un pauvre type…
Il promena ses doigts aux ongles cassés dans ses cheveux qui tombaient en mèches grises et raides autour de son visage mal rasé. Daniel cessa d’écouter une fois de plus. Deux envoyés de Garichankar le prirent chacun par un bras et l’aidèrent à se lever. Soutenu par eux, il fit quelques pas dans un couloir immaculé, interminable et de plus en plus large, qui se perdait au cœur d’un désert de neige… Tu retourneras au froid ! Puis il cessa de regarder, d’attendre, d’espérer. Il souhaita s’évanouir, disparaître, en sortir de n’importe quelle façon.
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