Le temps incertain
Chapitre 7
La rue suivait une pente légère. Le trottoir était visqueux et glissant. Les maisons se ressemblaient toutes : hautes, compactes, grises, sévères, avec des portes étroites, des volets métalliques, sans vitrines ni balcons. À cause de la fumée ou du brouillard, on ne voyait pas à plus de quinze mètres. Daniel déboucha sur un carrefour sans l’avoir prévu. Le rond-point était cependant un peu mieux éclairé que les rues. Au centre, se dressait une sorte de panneau indicateur avec quatre flèches. Daniel descendit du trottoir, pataugea dans les immondices et fit le tour du poteau. La flèche de gauche – quand on regardait dans le sens de la pente – indiquait : Hôpital Garichankar. Celle de droite : HKH. En face : La Perte en Ruaba. La quatrième, tournée dans la direction d’où venait Daniel : Usine de Choisy.
Comment briser le cours du cauchemar ? Il n’était plus sûr de le désirer encore. La réalité, c’était probablement son corps meurtri et sanglant sur un lit d’hôpital – l’Hôpital Garichankar, peut-être, s’il existait, ou n’importe quel autre. À tout prendre, le cauchemar, même étouffant et sinistre, valait mieux que ça. Bien sûr, il y avait un risque. Il n’oubliait pas l’avertissement d’Ellen : quelques minutes peuvent paraître des jours ou des mois au dormeur et le rêve peut se substituer à la réalité au point de rendre impossible le retour à l’état de veille…
Comment Ellen savait-elle cela ? Peut-être sert-elle d’intermédiaire, comme Renato, Larcher, Robert Holzach, à ces êtres mystérieux qui essaient de me parler. Car on essaie de me parler, j’en suis sûr, au fond de mon sommeil. Je finirai peut-être par les rencontrer, quels qu’ils soient.
Il se mit à tourner en rond autour du poteau indicateur, sa veste sous le bras. Il avait toujours aussi chaud. Il respirait toujours aussi mal. Qu’est-ce que je fous là, bon Dieu ? Cette ville déserte, sombre, puante, était-ce une image de l’avenir ou un phantasme sécrété par son inconscient ? Sortir du rêve semblait impossible. Alors quelle direction choisir ? L’Hôpital ou l’Empire ? L’usine de Choisy ou la Perte en Ruaba (mais qu’était-ce que la Perte en Ruaba ?). Il décida de ramener son esprit auprès de son corps, c’est-à-dire de rentrer à l’Hôpital où il se trouvait sans doute réellement. Il regrettait l’inconnu – la Perte en Ruaba – mais il n’avait pas le courage de partir à l’aventure. C’était la même chose avant le cauchemar. Il tournait dans le labyrinthe en rêvant à la sortie, mais il ne cherchait pas vraiment à sortir. Sa vie était déjà un cauchemar. Il se disait : je rêve. Mais il ne faisait aucun effort pour se réveiller. Il savait qu’en s’éveillant il devrait choisir. Alors, il acceptait le sommeil.
Il prit donc la route de gauche, celle qui menait à l’hôpital. Ses pas résonnaient sur le trottoir et cependant il se sentait léger, aérien, comme aspiré en avant. Il devait résister à l’impulsion de bondir. Oui, ça devait être la bonne direction. Il se félicita de son choix. Il avait toujours conscience de sa fatigue, mais son poids diminuait à mesure qu’il avançait vers l’hôpital. Dieu qu’il était léger ! Il aurait presque pu s’envoler. Au fond, cela ne lui plaisait guère. Il voulait bien rentrer, réintégrer son corps, mais il n’était pas pressé. Il avait tout le temps de retrouver la solitude et la souffrance. Car il devait sûrement souffrir et peut-être n’avait-il inventé ces pérégrinations que pour échapper à la douleur. Oui, il rentrerait bientôt – plus tard. Il souhaitait une diversion, un événement imprévu, impossible, quelque chose qui le retiendrait un moment de plus loin de la réalité. (Tiens, c’est pas nouveau : j’ai toujours attendu ça…) Cet événement, il se savait incapable de le provoquer, de le créer. Il l’attendait des autres, de la société, du monde ou de Dieu.
Il observa la rue avec espoir. Il avait soif. Il chercha des yeux une pompe, une bouche d’eau, n’importe quoi : un endroit où il pourrait boire. L’eau qu’il boirait dans son rêve calmerait-elle sa soif ? C’était peu probable… Il continua d’avancer dans le brouillard ou la fumée ou Dieu sait quoi, vers l’inconnu, l’avenir ou quelque mystérieux univers intérieur. Le ciel restait obscur, la nuit épaisse, l’air pareil à un sirop brûlant. Il avait l’impression de respirer des vapeurs sucrées. Une odeur de punch. Non. Il rectifia : une odeur de pommes écrasées. Tout à coup, il vit une façade éclairée à sa droite. Un bar ouvert ? Il traversa la rue. Peut-être était-ce l’événement souhaité. Il s’en voulut de n’avoir pas trouvé mieux. Il s’arrêta devant la porte en se demandant s’il n’allait pas rebrousser chemin vers Choisy, HKH ou la Perte en Ruaba. Sa main collait à la poignée gluante. Enfin, il se décida, poussa la porte et entra dans le bar. Il en détesta d’emblée la décoration exotique, désuète et naïve : paravents de bambous, nattes, colliers, lances, peaux, tableaux de style colonial. Et en même temps, il se sentait attiré malgré lui, saisi par une nostalgie écœurée, faite de lassitude et de reniement. Puis l’atmosphère de la salle lui plut par son silence torride, lourd d’expérience et de complicité. Quelques habitués jetaient les cartes avec des gestes ralentis et un peu tremblants. Des conversations se tenaient à voix basse. Des chuchotis expirants flottaient au milieu des bambous secs. Jeune et costaud, le barman roulait les épaules derrière son comptoir, un torchon d’une main, un verre de l’autre.
— Alors, quelles nouvelles ?
Daniel haussa les épaules. Beaucoup de nouvelles, mais j’ai oublié. Quelque chose s’est passé en Californie : ça m’échappe. D’ailleurs, je ne suis jamais allé en Californie.
— Dites-moi, ça vous plairait, vous, d’être un rat dans un labyrinthe ?
— Oh, nous sommes tous des rats, je le disais il y a cinq minutes à une nana complètement paumée, fit le barman d’un air sentencieux. Tous des rats ! Paraît que ça va changer…
— Que ça va changer ?
— Ben, vous avez pas regardé le calendrier ? Mai quatre-vingt-dix-huit : c’est le moment, non ?
— Je ne suis pas au courant, dit Daniel.
— Je vois : vous débarquez. Les événements de quatre-vingt-dix-huit, ça vous rappelle rien ?
— Non. Moi, j’arrive de soixante-six.
— Chapeau, mon vieux. Mai 1998, c’est la fin d’HKH. Tous les empires industriels balayés par l’Histoire !
— Je croyais qu’HKH avait tenu jusqu’en 2021.
— Ben, ça prouve seulement que vous étiez mal informé.
— Peut-être. Alors, toi, qu’est-ce que tu fous derrière ce zinc, avec ton torchon crasseux ? Tu attends la révolution ?
— Je suis en transit, mon vieux. Je… eh bien, j’attends un passage pour la Perte. Si tu connais un bateau…
— Je connais pas de bateau, fit Daniel.
Il commanda un whisky, le but, en demanda un autre. Il aimait cette euphorie discrète, secrète, qu’il atteignait après deux ou trois verres. Ses soucis et ses doutes s’envolaient en fumée. Il les voyait pour ainsi dire se dissoudre devant lui. Il souhaitait se répandre de la même façon en libres molécules de gaz et connaître le nirvâna selon la loi de Mariotte. Un calme pétillant le gagnait. Son sang devenait plus riche. Bon Dieu ! Être tout le temps comme ça ! Pourquoi était-ce impossible ? Il buvait : rien n’était changé et tout était changé. Il se sentait pleinement lui-même et tout à fait autre. Des ondes de force parcouraient son corps. Il lui venait du nerf et des muscles et parfois un nouveau visage. Il écoutait dans sa tête le ressac d’un bonheur calme et dément. Le bonheur, la paix, la force, c’étaient des trucs qui se passaient dans son cerveau ; ça ne dépendait pas tellement des conditions objectives de la vie. Il suffisait d’exciter d’une certaine manière les centres nerveux. La joie chaude, le point de vue optimiste et désespéré, cynique et bienveillant, que donnait l’alcool, ça devait être l’état normal de l’homme. L’état de grâce que les ancêtres ont perdu par le péché originel. Adam et Ève vivaient sans doute dans l’univers chronolytique. Comme ils étaient innocents, ils n’avaient pas de cauchemars, rien que des rêves agréables qui faisaient de l’indéterminé un paradis… Drôle d’idée pour un mécréant comme moi, se dit Daniel. De toute façon, l’alcool le rapprochait de Dieu. À demi ivre, il se voyait tel qu’il était : un pauvre type et un salaud – en somme, un pécheur… Et il ressentait en même temps la magnanimité de Dieu pour le pécheur qu’il était. Dieu est du côté des pauvres, des opprimés, des vaincus. Il aime aussi les pauvres types et les salauds. Les gens bien et les gens de bien ne peuvent pas l’intéresser. Mais les pauvres types et les salauds sont le sel de l’univers. Merci de m’avoir fait l’un et l’autre.
— Garçon… Je veux dire : barman ! Un whisky. Sec.
Il émergea de cette méditation douce amère pour admirer une grande fille blonde qui venait de s’asseoir sur le tabouret le plus proche du sien. Il ricana. Aucune tentation ne lui serait donc épargnée ! Elle avait laissé son étroite jupe marron clair remonter sur ses longues cuisses et un liseré de dentelle noire s’aventurait à découvert au-dessus d’un bas court et bien rempli. Ses seins jouaient librement sous le chemisier vert qui moulait son buste. Cette image ou une autre toute pareille, il la retrouvait en cent exemplaires dans sa mémoire. Elle primait par sa simplicité sur les rêves érotiques les plus sophistiqués. Il sourit machinalement à la jeune femme et posa sur le zinc sa main droite mutilée. Il lui manquait le médius et l’annulaire. Les yeux de l’inconnue cillèrent et s’écartèrent, puis revinrent, attirés invinciblement, et se fixèrent sur cette main. Elle ressembla un instant à un jeune animal échappé du nid et fasciné par un serpent. Elle se tourna vers Daniel en écartant les genoux. Ses cheveux blond roux – ou peut-être châtain doré – plaqués sur sa tête et noués en chignon bas sur sa nuque, dégageaient très largement son front et ses oreilles. Son visage était d’un ovale parfait avec un nez petit et droit, des yeux bleus à l’éclat un peu froid, des pommettes hautes, un léger creux sur les joues et aux tempes et des lèvres ourlées au dessin incroyablement sensuel. Son cou mince et ferme s’élevait gracieusement sur des épaules rondes et un peu grasses.
— Vous n’êtes pas d’ici ? demanda-t-elle à voix basse.
— Moi ? Je suis de nulle part.
— Oui, vous êtes marin.
— Peut-être : ça se voit tant que ça ?
— Pour moi, oui. J’aime beaucoup les marins.
Sa voix avait le velouté rauque de l’accent nordique.
— J’ai connu un marin qui s’appelait Renato. Il te ressemblait un peu. C’est lui qui m’a parlé pour la première fois de l’Océan Oradak et des Vodrans de la mer…
— Les Vodrans de la mer ? Qu’est-ce que c’est que ce truc-là ?
— Oh, des espèces d’aventuriers bizarres. Il disait qu’il les avait rencontrés dans le sud Pacifique, mais qu’ils venaient d’un autre univers. Et ils avaient voulu le convaincre de devenir un d’entre eux et de les suivre là-bas, du côté de l’océan Oradak. Au début, je croyais qu’il inventait tout, mais ça me plaisait bien quand même. J’ai besoin d’une petite musique de nuit pour accompagner le plaisir. Je souffre de claustrophobie, dans ces moments-là. J’ai besoin qu’on me raconte des histoires un peu folles. Alors, c’est comme si les murs de ma prison s’abattaient.
— Qu’est-ce que tu faisais avant ?
La jeune femme éclata de rire. Elle prit le temps de vider son verre avant de répondre.
— J’ai fait une licence de lettres et puis je n’ai pas trouvé de boulot. Alors, j’ai décidé de me mettre à mon compte. À Hambourg, avec un studio et le téléphone !
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Pourquoi es-tu ici ?
— J’allais dans les parties. Euh… à titre professionnel. Une fois, une bande de types m’ont demandé un truc que je n’ai pas aimé. J’ai dit non. Ils m’ont fait avaler je ne sais quelle saloperie et j’ai dit oui. Il paraît que je me suis bien amusée. Pourtant j’avais l’impression de dormir. Je me souviens qu’un beau jeune homme blond, tout nu et bien constitué, est venu me parler pendant mon sommeil. Il m’a dit : « Je suis un dieu. – Ah, un dieu ? – Le dieu des Pêcheurs. – Et alors ? – Je suis venu te pêcher… – Écoute, matelot, tu me plais pas mal et…»
— Mais tu as vu ça ? dit Daniel, et il montra sa main.
Elle gonfla la poitrine, étira ses jambes musclées, secoua la tête d’un air indulgent, souverain, superbe et gourmand.
— Ta main ? Ça n’empêche pas de faire l’amour. Renato aussi…
— Fous-moi la paix avec ton Renato.
Daniel traversa le bar. La jeune femme lui adressa un geste d’amitié et lui cria bonne chance. Il sortit par la porte du fond et se trouva dans une rue étroite et sombre, quelque part dans la ville inconnue. Pas même un lampadaire. Il fit cinquante ou cent pas en rasant les murs de béton rugueux. Un vague clair de lune révélait les toits plats et les meurtrières en haut des maisons. Le trottoir n’existait plus dans cette rue. Daniel avançait sur une pente glissante en piétinant des détritus. Il aperçut enfin un carrefour éclairé, avec une silhouette humaine au coin de la rue. Il s’arrêta, hésitant une fois de plus. Il entendit un pas derrière lui et presque aussitôt une main se posa sur son épaule. Il sursauta et se retourna. Une silhouette trapue se tenait dans l’ombre près de lui.
— C’est toi, Diersant ?
Il reconnut la voix de Larcher.
— Oui. Toujours en chômage, vieux ?
L’ingénieur au complet usé répondit avec emphase :
— Je ne serai plus jamais en chômage, cher compagnon de misère. Je me suis mis à mon compte.
Daniel ricana.
— Avec un studio et le téléphone ?
— Non, avec un univers !
Ils firent quelques pas ensemble. La rue descendait toujours en pente douce vers – vers la mer ? Une petite lune rougeâtre et sale se levait au-dessus du port. Entre les maisons basses, massives, pareilles à des blockhaus, Daniel distingua quelques taches luisantes. On eût dit de grandes flaques d’eau. À mesure qu’ils avançaient, ils se rendirent compte que la mer était en grande partie asséchée et le port abandonné. De longues formes sombres étalées entre les flaques avaient l’air de bateaux échoués. La main de Larcher se posa sur son bras.
— Attends-moi un moment. Ne bouge pas. Les types d’HKH rôdent encore pas mal dans ces régions frontalières. Faut être prudent…
Deux silhouettes féminines se tenaient maintenant au carrefour, non loin d’un lampadaire en forme de monstre marin, planté sur le quai. L’ingénieur au complet usé se dirigea vers elles et se mit à parler à la plus proche. Négligeant la consigne, Daniel avança de quelques pas pour essayer de surprendre la conversation. Mais il ne put même pas identifier la langue que parlait Larcher. Une des silhouettes vint se placer sous la lumière, comme pour être mieux vue. La femme portait une longue tunique sans manches, ouverte sur le devant, et un voile masquait le bas de son visage. Ses cheveux sombres tombaient jusqu’à sa taille d’une finesse extraordinaire. Sa peau semblait légèrement luminescente et ses yeux reflétaient la clarté du lampadaire. De fins réseaux de veines cuivrées sillonnaient le haut de son visage, ses mains, ses bras, ses jambes révélées par l’ouverture de la robe. Daniel était trop loin pour se faire une idée précise de ses traits, d’ailleurs à demi masqués. Mais comme c’était sans doute un phantasme surgi de son cerveau, il pouvait l’imaginer à sa guise : joliment étrange. Un personnage de rêve pour un rêve hors série.
Sa compagne se tenait immobile contre une porte, un peu en retrait. Daniel comprit leur manège. Larcher et lui se trouvaient dans un port inconnu d’un monde incertain, mirage, projection mentale, cauchemar ou Dieu sait quoi, peu importait. Les deux silhouettes hiératiques dressées sous un lampadaire étaient des filles à matelots. Et elles attendaient des clients qui ne viendraient jamais, puisque la mer était asséchée. Pourtant, se dit-il, la fille du bar m’a pris pour un marin. Il s’examina dans le clair-obscur du carrefour que la lune commençait à baigner. Il portait un costume bleu pétrole, râpé et démodé. Il avait la main droite mutilée… Peut-être était-il vraiment un marin en bordée. Il s’avança un peu plus pour tâcher d’apercevoir la seconde belle de nuit. À ce moment, Larcher revint et l’entraîna sur le quai.
— Excuse-moi de t’avoir fait attendre. Je crois qu’on peut y aller. Le coin a l’air tranquille.
— On peut aller où ?
— Tu vas voir. Je suppose que tu es complètement paumé ici, hein ? Ce sacré pays est une poubelle. Il faut que je t’explique un peu et ça va pas être facile. Une vraie poubelle, je te dis. Ce bras de mer est complètement asséché, mais là-bas (il tendit le bras vers le large) il y a l’océan Oradak. Et de l’autre côté c’est le Ruaba, dont une région, La Perte en Ruaba, a été plus ou moins explorée par les psychronautes de notre univers. Si tu veux, c’est le pays au-delà du miroir. Et de ce coté-là (il tendit le bras gauche vers la ville, à peu près dans le sens de la flèche marquée Choisy au poteau indicateur), de ce côté-là, ce sont les mondes subjectifs, les cauchemars chronolytiques ou quelque chose comme ça. Nous sommes donc dans une zone frontière, avec des pans de rêves et des îles de réalité. Il y a une sorte de soubassement plus ou moins malléable qui appartient peut-être au Ruaba-Oradak. Il est recouvert par un tas de résidus historiques en provenance de la Terre. Ouais, des lambeaux de notre histoire. Cette zone a été salement marquée par la crise de 1980-2020 (un peu plus, un peu moins). Chacun voit ça à sa façon : la marge subjective est importante. Pour nous qui avons vécu avant la crise, c’est un peu flou, mais l’essentiel y est : la chaleur, le manque d’eau, la puanteur, l’air gras et étouffant, les baraques qui ressemblent à des forteresses, des gens barricadés la nuit, et le jour, des foules grouillantes, braillantes et puantes, la misère, la surpopulation, les déchets… Et un flic derrière chaque tas de merde ! Des hommes en noir, en rouge, en Kaki, en léopard, en brun, en vert… toute la gamme des uniformes et sans uniforme… avec des pistolets, des bombes aérosols, des lasers ou des poignards empoisonnés… n’importe quoi, selon les obsessions de chacun !
— Là, tu m’étonnes, dit Daniel. Le paysage est plutôt désert. Il y a des siècles que je n’ai vu un flic.
— Toi, d’abord, tu es un gibier réservé de la bande HKH. Les autres ne s’y frottent pas. Et puis il y a des moments comme ça où le poulet se fait rare. C’est pour ça que je suis allé parler aux bonnes femmes : ça me disait rien qui vaille. Alors, il paraît que les Vodrans sont en tournée dans le secteur. Et les flics-fantômes ont une peur atroce des hommes au drapeau noir…
— Qui sont les hommes au drapeau noir ?
— Les Vodrans de la mer. Peut-être les mercenaires des seigneurs de la Perte.
— Qui sont les seigneurs de la Perte ?
— J’en sais foutre rien. Je sais même pas s’ils existent. En tout cas, je les ai jamais rencontrés. Les Vodrans non plus. Tu te renseigneras. Moi, je me suis taillé un petit royaume dans ce bordel. Tout ce que je demande, c’est qu’on me foute la paix. Au fond, j’ai eu plus de chance que toi. J’étais disponible. J’avais plus beaucoup d’attaches avec cette putain de vie. J’étais prêt à tout. J’ai décidé de me flinguer, et je me suis raté – de peu. Et toi, c’est un accident de bagnole, hein ?
« Ça, y a rien de plus moche. Tu te fais poisser par surprise et après ça, tu as le cerveau qui arrête pas de gamberger. Tu ressasses, tu ressasses ! Si on en croit le toubib de Garichankar, c’est le pire danger que tu cours : tourner en rond dans le passé jusqu’à perpète, comme un ours en cage. Faut tâcher d’en sortir en vitesse. Tu t’es peut-être mis dans la tête qu’il te fallait savoir à tout prix ce qui était arrivé. Mon vieux, tu le sauras jamais. Un bon conseil : laisse tomber. Et pour le même prix, je t’en donne un autre : méfie-toi des types d’HKH. Moi, ils me foutent la paix maintenant. Je me suis construit une petite forteresse à cheval sur la frontière et ils ne peuvent pas m’y atteindre. Du moins, je le crois. Mais ils sont sur ta piste. Je le sais.
— Je me méfie… Et après ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Faut éviter de tourner en rond dans ton passé, mon vieux. Moi aussi, j’ai eu du mal à m’en sortir. T’occupe pas de ce qui est arrivé. Dis-toi bien que tu t’en fous. Tu y changeras rien maintenant. Tu comprends, si tu t’enfermes dans une minuscule zone temporelle autour de ton accident, tu leur échapperas pas. Je sais pas ce qu’ils te veulent, mais tu peux être sûr qu’ils finiront par te coincer. Je vois qu’une solution : tu essaies de te créer un monde imaginaire sur la frontière et après tu fileras à la Perte, si tu peux.
— Pourquoi ne pas filer tout de suite à La Perte ?
— Faut trouver un passage.
— Un passage comment ?
— Je peux pas te dire. Je suppose que c’est une convention mentale. Personne t’empêche de tenter ta chance. Moi, je m’en fous. Je suis très bien ici. Je suis chez moi. Quand je me suis tiré le coup de pétard, j’étais tout à fait coupé de la société. J’en avais jusqu’aux yeux, j’en pouvais plus et je voulais crever. Alors, quand je me suis retrouvé en chronolyse, j’ai pas cherché à m’accrocher…
— Quand nous nous sommes rencontrés, tu t’accrochais, non ? Tu occupais les bureaux de ta boîte.
— Ouais, ça m’a amusé quelque temps, mais j’ai pas insisté.
— Il y a une chose qui m’intrigue. À ce moment-là, nous nous connaissions déjà. D’ailleurs, c’est toi qui es venu me chercher à Choisy. Et je me demande quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois.
Larcher éclata d’un rire un peu amer.
— La première fois, la dernière fois… Dans l’univers chronolytique, ça ne veut pas dire grand-chose. Nous nous sommes peut-être croisés dans le temps. Je ne sais pas. À mon avis, c’est pas la peine de se poser ce genre de questions. Libre à toi de te creuser la tête.
Larcher et Daniel avaient maintenant quitté la ville. Ils marchaient lentement sur le rivage. Des lueurs reptiliennes dansaient autour d’eux. L’écume luisait sur les galets bleutés, au bord d’une mare bourbeuse et bouillonnante. Une odeur de fumée et de plastique brûlé venait se mêler à celle, fade et pourrissante, qui traînait autour de la ville. Daniel se baissa, ramassa une poignée de sable, la fit couler entre ses doigts. Du sable doux et crissant à la fois, humide, lourd, intensément réel.
— Tu me parais très bien renseigné sur ce monde, dit Daniel.
— Tu progresseras vite, toi aussi, à condition de sortir de toi-même. Tout ce que je sais sur l’indéterminé, je l’ai appris ici, dans la zone frontière.
— Quel est le jeu de l’Hôpital Garichankar ?
— Les toubibs de Garichankar ont réalisé la chronolyse artificielle, dit l’ingénieur. Ils ont une méthode pour se mettre en phase – selon leur terme – avec les êtres qui se trouvent en état de chronolyse naturelle, comme nous, et de les aider. En principe, ce sont nos amis. Moi, je les trouve un peu envahissants et je me méfie d’eux presque autant que des autres.
— Une minute. Tu es sûr que notre état est naturel ?
— Oui et non. Le mot naturel n’est pas très juste. Disons : accidentel.
— Nous ne sommes pas sous l’effet d’une drogue – un truc comme le mebsital, un hallucinogène ou Dieu sait quoi ?
— Il n’existait pas de chronolytiques avant 1980 ou 1985.
— Je sais. Mais… est-ce que nous n’aurions pas été… en quelque sorte… péchés par les phords de Garichankar ?
— D’où tu sors cette idée ?
— Je n’en sais rien.
— Ouais. Ils nous diraient qu’ils sont là pour nous aider et en réalité ils se serviraient de nous pour leurs expériences. Hé, c’est possible. Mais il paraît que tous les blessés graves – ou du moins les blessés de la tête – sont plongés naturellement en chronolyse.
— Qui le dit ? Garichankar ?
— Oh, impossible de contrôler l’origine des informations qui circulent dans l’univers chronolytique. Peut-être Garichankar, peut-être HKH, peut-être n’importe qui.
— Une blessure à la tête pourrait être la cause du phénomène ?
— Oui. Il paraît.
— Et après la guérison, qu’est-ce qui se passe ? On oublie ?
— Sans doute. J’en sais pas plus que toi sur ce point, mon vieux. De toute façon, je crois que l’intervention de Garichankar a tout changé pour nous. En bien ou en mal, c’est à voir. Les toubibs nous ont réveillés. Réveillés n’est peut-être pas le mot. Ils nous ont aidés à prendre conscience de notre état. Ils nous ont fait perdre une sorte d’innocence qui devait être assez agréable. Je crois que nous pouvons en tirer quand même un certain bénéfice…
— Pour eux, c’est une simple expérience ?
— Disons que ça fait partie de leurs recherches.
— Où se trouve l’Hôpital Garichankar ?
— En 2021-2100 à ma connaissance. Nous sommes en phase avec la période 2060.
— Dans l’avenir… J’essaie de comprendre, dit Daniel en s’arrêtant.
Il fit un tour complet sur lui-même, observa le ciel noir, la mer asséchée, la plage grise, jonchée d’ordures, la ville pareille à une citadelle sous le clair de lune rougeâtre. Il écouta. Il respira l’air âcre et tiède.
— C’est un peu moins étouffant que dans la ville.
— Viens chez moi : j’ai l’air conditionné.
Daniel se mit à rire.
— Ce monde est quand même une illusion.
— Je ne dis pas non. Mais pour nous – pour le moment – c’est la réalité. Faudra t’y faire.
— En réalité, je suis à l’Hôpital et je rêve.
— Euh, moi aussi. Je suppose. Mais je m’en fous.
Ils étaient arrivés près d’une maison basse au toit luisant, à la façade éclairée de lumières bleues et rouges. Daniel descendit deux ou trois marches derrière Larcher. L’ingénieur poussa une porte en bois sculptée qui semblait toute hérissée de têtes de reptiles et de pattes griffues. Un parfum lourd de jasmin et de violette les enveloppa. Ils entrèrent dans un long couloir mal éclairé, au bout duquel se tenait, indifférente, une fille à la robe fendue et aux seins nus.
— Je te préviens tout de suite pour que tu sois pas choqué, dit Larcher gravement. Mon petit royaume est peuplé de putains, de monstres et de pauvres types. Les putains, ça me connaît. Y a belle lurette que j’ai pas autre chose à me mettre sous la dent. Dix-huit mois de chômage, hein ! Et ma femme qui a foutu le camp !
D’ailleurs, elle a bien fait. Tu peux pas savoir ce qu’elle était conne. Faut dire que j’étais pas bien malin non plus. Les pauvres types, je les aime bien aussi. Tu vas en voir quelques-uns. Tiens le barman… Salut, larbin !
L’homme posa sur le comptoir deux grandes mains plissées de rouquin. Un sourire niais tiraillait son visage chevalin et sa moustache tombante lui donnait un air triste et borné. L’ingénieur s’installa avec aisance sur un tabouret.
— Dis donc, ça te plaît, ce boulot, crétin ?
Puis à Daniel :
— Laisse tomber. Si ce type existait vraiment, je lui parlerais pas comme ça. Je suis pas un salaud.
— Qu’est-ce que vous voulez, m’sieur Larcher, dit le barman, il faut bien vivre.
— Nom de Dieu ! s’écria l’ingénieur, je savais qu’il allait me dire ça. C’est pas sûr qu’il faut vivre, connard. Moi, j’aurais pu faire le barman, le balayeur, le chauffeur, le valet de chambre ou n’importe quoi. J’ai préféré me flinguer, hein, tu écoutes un peu ce que je te dis : J’ai préféré me flinguer ! Je suis un type moi. Ouais, je me suis loupé, c’est vrai. Mais de peu, mon vieux, de très peu… Et si je te filais un gros paquet de fric, est-ce que tu foutrais le camp d’ici ?
Le barman posa son torchon et se dandina d’un air intéressé.
— Ça dépend de combien, m’sieur Larcher.
— On va voir.
L’ingénieur sortit plusieurs liasses de ses poches et les posa sur le zinc.
— Voilà, ça fait pas mal de gros billets, hein ? J’aurais eu ça là-bas, qu’est-ce que je me serais envoyé comme nanas, sans parler des vacances aux Baléares ! Mais il y a une condition.
— Oui m’sieur ?
— Faut que tu viennes lécher mes godasses en m’appelant monsieur le directeur. Ça te fait pas mal ?
— Oui m’sieur ! Non m’sieur ! Vous pensez, pour tout ce fric ! Je viens tout de suite.
— Moi, je vous ferais bien autre chose pour le prix, dit une jeune femme en s’asseyant.
Son corsage lacé s’entrouvrit et montra le creux de sa gorge. Elle souleva d’un geste élégant le bas de son ample jupe de satin écarlate, découvrant de justesse le bout d’un soulier noir. Daniel le reconnut avec quelque hésitation. C’était la fille blonde qui l’avait pris pour un marin. Mais à ce moment-là, elle portait une courte jupe marron et un corsage vert. Lentement, il leva son poing fermé que la mutilation faisait ressembler à un morceau de bois tailladé. La fille lui sourit.
— Bonjour matelot !
— Je te présente Monika, dit l’ingénieur. Mon chef-d’œuvre. Un vrai boulot d’ingénieur. Je dirai même d’artiste. Hein ? Je me demande comment j’y suis arrivé. J’ai pas eu souvent l’occasion de faire un boulot de créateur dans ma vie. Il était temps que je m’y mette. Tu vois, le chômage ça me réussit. Regarde la gueule de cette petite, Diersant !
— Un ange, convint Daniel.
— Et une vraie salope, quand même. Dis-le, Monika. Dis-le au monsieur, que tu es une salope.
Monika tenait le bras gauche à demi levé, le poignet plié à la hauteur du cœur, et ses doigts semblaient esquisser un geste d’amitié.
— Je suis une salope, dit-elle avec conviction. Donne-moi le fric !
L’ingénieur posa la main sur les liasses et les caressa avec volupté.
— Bien sûr, mon chou. L’argent, c’est fait pour les salopes.
— M’sieur Larcher, vous m’avez dit…, commença le barman.
— Ta gueule, pauvre cloche ! Tu croyais pas que j’allais refiler tout ce bon fric à une larve comme toi ? Tu le sais que tu es une larve ? D’abord, si je te donnais ça, qu’est-ce que tu en foutrais ? Tu as une idée ? Où tu irais, limace ? Tu saurais pas. Y a pas de place pour toi en dehors d’ici. Et tu es pas capable d’imaginer un univers, hein, abruti ?
— Oui m’sieur. Non m’sieur, dit le barman. Tout ce que vous dites est vrai. Je vous demande pardon. Je vous lécherai quand même les pieds, si vous voulez.
— Laisse tomber, chéri, dit Monika à Larcher. Elle fourra les billets dans son sac et l’ingénieur mit ses mains devant sa figure.
— Dire que je me suis flingué à cause de ça ! Ah, nom de Dieu, je m’étais bien juré de créer un monde sans fric, mais je peux pas y arriver. C’est plus fort que moi. Je suis marqué. J’arrête pas de fabriquer des billets de cinquante mille et des nanas prêtes à se vendre pour la moitié d’un, ou le quart, ou n’importe quoi. Que veux-tu, ça m’amuse. C’est moche, hein, je le reconnais. Y a rien qui m’excite autant que d’imaginer une belle fille prête à faire l’amour pour une pièce de cent sous. Quelle revanche, mon vieux ! Ou alors juste le contraire. Imaginer des millions et les jeter à une pute en pensant à tous les pauvres types qui s’échinent pour moins que rien. C’est dégueulasse, d’accord. En tout cas, je regrette pas de m’être flingué.
Il caressa distraitement la tête d’une espèce de monstre moitié fauve, moitié crapaud, qui évoquait un peu Woola, le chien martien de John Carter. Il eut un rire coupé de hoquets. Daniel but son whisky en observant le décor. L’intérieur du bar recréé par Larcher était d’une banalité écœurante. Banal malgré les paravents, les rideaux, les tentures et les filles qui circulaient au milieu, les unes vêtues de somptueuses robes du soir, les autres complètement nues. Banal malgré les pauvres types et les filles à matelots, Monika étalant sa splendeur provocante et Woola dardant sa langue bifide. Il se dit qu’il apportait peut-être une note personnelle – négative – dans sa manière de voir l’œuvre de Larcher. Ou peut-être inventait-il tout cela lui-même, y compris l’ingénieur au complet usé. C’était le nouveau théâtre de Clara Gazul, œuvre d’une Clara Gazul qui aurait créé Mérimée avant d’être rêvée par lui.
Daniel balançait entre deux impressions contradictoires. D’un côté, un sentiment aigu de vérité. Tout était solide, net, précis. Il avait conscience de son corps et il désirait Monika. La chair était chair, le bois était bois, l’étoffe était étoffe. Il se jugeait lucide (mais il était presque sûr de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir poser les bonnes questions, et d’ailleurs il avait toujours pensé qu’en posant à n’importe qui une question très simple, il aurait pu connaître le fin mot de l’histoire et le secret de l’univers – seulement il ne trouvait pas la question). Il était présent. Ses sens lui interdisaient d’en douter. De toute évidence, son aventure n’était pas un rêve. Tout au plus lui semblait-il qu’une ivresse légère jointe à une grande fatigue interposaient entre la réalité et lui une sorte d’écran. Et d’autre part, il avait la conviction purement intellectuelle de rêver, alors que l’univers réel était tout proche, d’une proximité fantastique, même pas chiffrable en angströms ou en pico-secondes, ces mesures étant encore trop grossières, proche, si proche, et pourtant inaccessible (et cela avait dans un sens toujours été : avant déjà, il errait sur une asymptote du monde réel). Oui, le monde devait être là, tout près, et c’était affolant de ne pouvoir casser d’un coup l’illusion pour retrouver la réalité et rentrer chez soi. Il y parviendrait peut-être quand il le voudrait avec assez de force. Un moyen devait exister, un moyen très simple auquel il ne pensait pas. Et il n’y pensait pas parce qu’il dormait. C’est cela le sommeil : un état dans lequel on a les questions et les réponses, mais dans lequel on ne peut plus les ajuster les unes aux autres. La vie que Daniel avait vécue jusqu’à maintenant ressemblait aussi au sommeil et peut-être existait-il pour les morts vivants du monde un moyen de se réveiller auquel personne ne pensait.
Il se concentra pour recueillir le plus possible de sensations. Il respira le parfum de Monika, acide, légèrement amer : une odeur d’oranges broyées dans leur peau. Il écouta l’aigre roucoulement qui montait des boîtes à musique et les voix aiguës et cassées des filles. Puis il caressa le poignet de Monika, entre la paume et le bas de la manche. L’ingénieur au complet usé se tourna alors vers lui avec un regard luisant ; amical et cruel.
— Tu doutes, Diersant, mon vieux ? Ils t’ont au moins raconté que rien n’était jamais sûr dans l’indéterminé, que tout était pour moitié illusion et mensonge ? C’est de l’intox, mon vieux. C’est HKH qui prétend ça. Mais les menteurs, ce sont eux, cette bande de fossiles. Faut pas les écouter. Ici, les choses sont réelles à leur façon. Tu regretteras tout ça quand tu sortiras de l’hôpital – si tu en sors. C’est peut-être une illusion et ce que nous considérons comme la réalité en est peut-être une autre. Qu’est-ce que ça peut nous foutre ? Pour vivre, il faut faire comme si. Se fier aux apparences parce qu’il n’y a rien d’autre. Moi, il y a longtemps que je me pose plus de questions. Ce qui compte, c’est l’expérience. Tu vas voir. Monika, lève ta robe.
La jeune femme quitta docilement son tabouret, se plaça entre Larcher et Daniel, puis prenant à deux mains le bas de sa longue jupe rouge, elle l’ourla d’un premier mouvement jusqu’à ses genoux. Elle la releva enfin, d’un deuxième mouvement, jusqu’à ses hanches. Alors, la musique d’un juke-box se mit à gronder et des rires éclatèrent en cadence, comme orchestrés par le regard souverain de Larcher.
— Eh bien, caresse-la, dit l’ingénieur avec une sorte de rage.
Daniel tendit sa main droite mutilée. Une main large, forte et dure, à laquelle manquaient le médius et l’annulaire. C’était effrayant. Il la retira et tendit la gauche. Ses doigts se posèrent sur la peau nue, au-dessus d’un bas noir serré avec une jarretière de dentelle. Monika baissa la tête pour suivre ses gestes.
— Allez, vas-y, touche ! cria l’ingénieur. De quoi t’as peur ? Y a pas ton patron ni ta mère !
La chair de la jeune femme était tiède, satinée, élastique, exactement conforme au souvenir qu’il gardait de la chair des jeunes femmes. Puis il promena sa paume ouverte sur le bas, au-dessus du genou. Il reçut un choc imprévu. Ce contact de soie rêche et de fibre tendue, à la fois lisse et crissante, provoquait une sensation unique, indéfinissable et fantastiquement réelle. Une sensation qu’il avait un peu oubliée. Un message dans lequel se mêlaient une allégresse folle et un désespoir terrifié courut le long de son bras, déclencha une vibration dans sa colonne vertébrale et s’engouffra dans son cerveau en lui vrillant la nuque. Le plaisir et la peur se mélangèrent furieusement. Je vis, pensa Daniel, et quelque chose est arrivé. C’était peut-être la cause de cette peur. On ne sait pas qu’on vit et il n’y a rien de plus terrifiant que de s’en apercevoir, car seule l’approche de la mort rend possible cette prise de conscience. Je vais mourir ! Et il continua à promener sa main sur le nylon noir du bas, en se pénétrant avec avidité et émerveillement d’une sensation plus aiguë et plus troublante qu’aucune autre dont il pût se souvenir. Le message recueilli par les terminaisons nerveuses de ses doigts hurlait quelque part dans son corps : je vis, je vis ! Puis : quelque chose est arrivé mais je vis. En enfin : quelque chose est arrivé et je meurs !
— Je crois que nos sens étaient émoussés, dit l’ingénieur d’une voix étrangement calme. Il semble que la chronolyse les ait un peu aiguisés, tu ne trouves pas ? Ce n’est pas un rêve, mon vieux, c’est un réveil !
Daniel leva la tête. Le visage rougissant de Monika ruisselait d’une incomparable douceur. Les yeux bleus de la jeune femme étaient les plus lumineux qu’il ait jamais vus.
Sa gorge se serra et il crut que son cœur s’arrêtait de battre. Il crut que son sang s’arrêtait de couler. Se changeait en sable d’or, en platine fondu, en pure lumière. Il était à bout de souffle, à bout de forces, à bout d’espérance et d’horreur.
— Je veux rentrer à l’hôpital, dit-il.
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