Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 3 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 2

 

 

— Diersant, vous m’entendez ?

Daniel n’eut pas le temps de répondre. Il venait de faire un saut de quelques jours dans son passé – mais, bien sûr, il ne s’en rendit pas compte. Il était en voiture sur la route de Chartres. Le crépuscule tombait. Des vols de pigeons se balançaient sur la plaine voilée. Sculptées en noir par les dernières lueurs du couchant, les tours de la cathédrale avaient l’air presque jumelles. Une brume grise arrondissait les angles du clocher nord et gommait la pointe de sa flèche… Daniel alluma ses feux de croisement. Un éclair dansa sur les blés. Il roulait sans but précis. C’était une de ces randonnées au cours desquelles il ne cherchait que la liberté et la solitude. Il s’arrêterait peut-être dans une auberge du côté de Nogent-le-Rotrou, il mangerait sans se presser et rentrerait à Paris… Un instant, il crut qu’il n’était plus sur la Nationale 10. Une flèche indiquait : La Perte en Ruaba. Il ne connaissait pas ce nom étrange. Mais quelques minutes plus tard, il arrivait dans les faubourgs de Chartres. Pourquoi as-tu refusé la proposition de Defner, imbécile ? se demanda-t-il. Rentrer chez Cerba et après, passer chez Nerek : c’était la chance de ta vie. Ellen avait dû intervenir pour moi. Elle va m’en vouloir. Une chance de quitter en douceur le bordel de la Séac et j’ai loupé ça. En sortir, bon Dieu ! Je n’en sortirai donc jamais !

À la Séac, une lutte féroce se livrait dans les hautes sphères du pouvoir pour la succession du général Desmaisons qui partait à la retraite. Plusieurs clans s’affrontaient. En principe, le poste d’Administrateur délégué à la direction des programmes (de recherche et de fabrication) représentait l’antichambre de la présidence : Max Roland, titulaire du poste, devait logiquement succéder au général. Mais pas mal d’autres candidats avançaient leurs pions discrètement : Parelli, Lagerdier, Colin, Dumoulin et surtout Robert Sarthès, directeur de l’usine de Choisy… Sans oublier le côté Cerba. Heinrich Defner, codirecteur allemand de Cerba, pouvait-il devenir président de la Séac ? Dieu seul le savait – à condition qu’il s’intéresse au linge sale capitaliste… Détaché à Cerba, Daniel appartenait toujours au Bureau de Documentation Technique de la Séac et il dépendait du Service Central de Documentation et de Recherche de l’administrateur Max Roland, le Centre Européen de Recherche en Biochimie Appliquée (Cerba) étant une filiale commune de la Société d’Études et d’Applications de Chimie et Physique (Séac) et de Nerek & Frobacher, département pharmaceutique de la Nerek Algemeine Chemikalien. Sa sympathie et ses vœux allaient à Robert Sarthès, son ancien patron de Choisy, que ses collaborateurs appelaient affectueusement ou ironiquement le Grand Dragon. Si Max Roland triomphait, sa position au BDT deviendrait précaire. Mais quoi ! quitter la Séac au moment où s’engageait la guerre de succession des tricheurs, c’eût été déserter. Eh bien, il avait le droit de fuir ce panier de crabes. Il est trop dangereux de se balader parmi les crustacés quand on n’a pas de carapace ! Autre version : quand on n’a pas de griffes, on se tient à distance comme les gazelles. Les grands fauves commençaient à se disputer une proie vivante et il était un trop petit prédateur pour participer à la curée. Selon l’issue du combat, il recevrait un coup de dent ou un morceau de tripaille. Mais il devait s’avouer qu’il avait encore soif de réussite sociale. Il était prêt à risquer une morsure pour jouer un rôle, si petit, si médiocre qu’il fût. Et il avait un peu honte de lui-même.

Il filait dans la nuit. Il roulait beaucoup dans sa vieille Volkswagen. Il passait de longues heures en voiture, la meilleure manière de se ménager un peu de solitude sans s’attirer la méfiance des braves gens. Il aimait parcourir quelques dizaines de kilomètres, parfois quelques centaines, autour de Paris, vers la Sologne, l’Anjou, la Normandie. Il s’engourdissait, mais sans rien perdre de ses réflexes, les nerfs calmés et vigilants, l’esprit libre sinon lucide. Dans la Volkswagen, cette bulle qui flottait au milieu de l’éternité, rien ne pouvait arriver. Le temps devenait pâteux et le monde inoffensif. Une enveloppe protectrice de nature mystérieuse se formait autour de lui. Impossible de croire qu’il arriverait vraiment quelque chose si je donnais un petit coup de volant à droite, ça serait facile, tout semble irréel, rupture de phase avec la matière, pas un suicide, une expérience. Tu t’écrases contre un arbre tu es tué tu te réveilles sur la route un coup de volant tu t’écrases contre un arbre tu es tué tu te réveilles sur la route un coup de volant tu t’écrases contre un arbre tu es tué tu te réveilles sur la route un coup de volant tu es

La Volks roulait dans la nuit. Les lumières des villes et des villages s’éparpillaient sur leurs lentes trajectoires. Le temps était comme figé. Daniel goûtait l’illusion de vivre un moment éternel. De lointaines collines s’inscrivaient en broderie bleue sur l’horizon baigné de clair de lune. Le grondement du moteur était pareil à un bruit de conque. Daniel flottait entre deux eaux, à l’intérieur d’un gros bivalve, et la surface, au-dessus de lui, s’éclairait parfois d’une lueur coupante. Il se laissait gagner par un vertige calme. L’impression de voir le monde s’animer autour de lui-même qui restait immobile, devenait de plus en plus forte et troublante. Un instant, il accepta cette idée que l’espace était une chose informe tournant autour de Daniel Diersant…

L’espace tourna et il se trouva en train de rouler vers Choisy par la rive droite. Il prit l’avenue de Villeneuve et s’arrêta devant l’usine. Un renfoncement du mur permettait d’accéder à la grille. Il donna deux coups de klaxon. Le gardien de nuit montra sa casquette noire mais ne bougea pas. C’était un ancien gendarme hautement conscient de son importance. Daniel attendit quelques secondes puis se résigna à descendre pour répondre au rituel qu’est-ce que vous voulez à cette heure ?

— Voir le patron, bien entendu.

Il tendit sa carte de la Séac, jaune avec deux barres marron.

— Ah oui, Diersant, vous êtes déjà venu.

— Plutôt dix fois qu’une.

— Je vais téléphoner.

— Pas la peine. Le Grand Dragon m’attend.

— C’est le règlement. Il est plus de neuf heures.

— Eh bien, allez-y.

Daniel remonta dans la Volks en laissant la portière ouverte pour relire la lettre d’Ellen à la lueur du plafonnier.

Mon cher Daniel,

Des circonstances que tu connaîtras plus tard m’obligent à revenir en Allemagne. Monika doit m’expédier quelques objets, le reste est sans importance. Ne te fais aucun souci, je ne serai jamais bien loin de toi. Je suis sûre que tu t’en sortiras et que nous nous reverrons. Tu as bien fait de ne pas accepter la proposition de Defner. Je pense que c’était un piège de nos ennemis. Au sujet du mebsital, je peux te rassurer. La chronolyse était une invention de ma part. Cela existera peut-être un jour, mais pas avant longtemps…

Daniel fut aveuglé par un éclair pâle. Il eut l’impression de faire un saut sur place et la lettre glissa entre ses doigts. Il la saisit fermement et reprit sa lecture troublée.

… Ne te fais aucun souci. Je regrette que nos projets ne puissent se réaliser pour le moment, mais tu as sans doute eu tort de ne pas accepter la proposition de Defner : c’était une chance que tu ne retrouveras pas… As-tu détruit la boîte de mebsital ? Les chronolytiques sont extrêmement dangereux et tu n’avais pas le droit d’avoir cette boîte.

Daniel replia la lettre et la mit dans sa poche. Quelque chose ne collait pas. Mais quoi ? Il avait l’intention d’interroger Robert Sarthès sur le mebsital et la chronolyse. En tout cas, il ne détruirait pas la boîte de comprimés. Peut-être même pourrait-il tenter une expérience, selon ce que dirait Sarthès.

Le gardien lui fit signe que tout allait bien, puis commença à ouvrir la grille. Daniel sourit. Oui, tout allait bien, il s’en sortirait. Il s’engagea dans l’allée centrale, un peu distrait, le pied droit un peu lourd sur l’accélérateur. Les bâtiments massifs muraient contre le ciel l’immense cour rectangulaire. On croyait voir de lents icebergs traverser un fabuleux décor de glace : le pôle Nord de Jules Verne avec une oasis au milieu, où fleurissaient les orangers. Soudain, une forme noire chargea. Daniel donna un coup de frein et deux coups de volant. Les pneus gémirent.

Les deux voitures s’étaient frôlées et leurs pare-chocs légèrement heurtés. La 404 gris métallisé avait surgi à droite, sur une allée perpendiculaire. Éclairée seulement par ses veilleuses ou bien tous feux éteints. À présent, ses codes étaient allumés. Son conducteur s’était rabattu sur la voie principale en serrant à droite au maximum, puis il avait sauté sur le trottoir et roulé sur la pelouse. La 404 n’avait plus qu’une seule roue sur l’allée principale. L’homme – si c’était un homme – avait eu pas mal de sang-froid… ou bien il avait préparé son coup avec soin. Mais dans quel but ?

Daniel était très conscient d’avoir déjà vécu cette scène.

Il était plus agacé qu’étonné. Il connaissait bien cette impression de « déjà vu-déjà vécu ». Elle correspond à un certain mouvement de l’influx nerveux dans les cellules cérébrales et non à un phénomène objectif, bien entendu… à moins que le temps ne soit lui-même un phénomène mental.

Une portière claqua. Daniel descendit, une main dans la poche de sa veste. Dans ces cas-là, il regrettait toujours de ne pas fumer. Allumer une cigarette l’aurait calmé et lui aurait donné un peu d’assurance. Il se sentait mal à l’aise et étranger dans sa propre vie… Un grand type coiffé d’un feutre s’était planté devant la Volks. Daniel voyait mal sa tête, mais il reconnut tout de suite cette longue silhouette déhanchée : c’était Forestier, le chef des gorilles de la Séac, le flic maison. Il esquissa le geste de jeter la cigarette qu’il ne fumait pas. Qu’est-ce qu’il fout là, Forestier, bon Dieu, Forestier, bon Dieu Forestier bon Dieu Forestier bon Dieu… ?

— Qu’est-ce que vous foutez là ? cria Forestier. Vous vous croyez sur l’autoroute ?

— Mais je suis sur l’autoroute, répondit Daniel calmement.

Il se souvenait d’avoir été calme l’autre fois et cela l’aidait. Forestier éclata de rire.

— Vous vous payez ma tête, mon vieux !

Daniel demanda sur un ton poli mais froid :

— Votre voiture a quelque chose ?

— Oh rien, je pense, mais ce n’est pas de votre faute.

Un épais croissant de lune s’enfonçait dans le ciel violet comme un bouton à demi passé dans une boutonnière. Les baies vitrées des laboratoires jetaient des éclairs suspects. Daniel lutta contre l’angoisse qui l’étreignait. Forestier, c’était une mauvaise rencontre, mais il pressentait d’autres raisons à son malaise.

— Admettons que j’allais un peu trop vite, dit-il. Admettons aussi que vous n’étiez pas très bien éclairé. Je crois que c’est juste. Et n’en parlons plus. Bonsoir.

— Une minute, Diersant. Vous venez voir le Grand Dragon, je suppose ?

— Naturellement.

— Pour raison de service ?

— Oui, j’apporte des traductions.

— À cette heure-ci ? Des traductions ? Vous voilà promu garçon de courses !

— J’ai besoin de voir M. Sarthès pour ce travail. Il n’a pas le temps de me recevoir dans la journée.

— Je vous croyais muté chez Cerba. Comment se fait-il que vous fassiez encore des traductions pour Sarthès ?

— J’appartiens toujours au BDT.

— M. Max Roland sait-il que vous travaillez pour Sarthès ?

— Je suppose que ça ne l’intéresse pas. Je ne travaille pas pour untel ou untel : je travaille pour la Séac.

— Parce que vous estimez que Sarthès c’est la Séac.

— Et ce n’est pas vrai ?

— Je m’entends. Vous pensez que Sarthès va succéder au général ?

— Je m’en fous : ça n’a rien à voir avec mon travail.

— Enfin, bonsoir.

Daniel haussa les épaules et monta dans sa voiture. Ainsi la guerre se poursuivait à la Séac, larvée et discrète. Chacun surveillait les positions des autres et poussait ses pions. Daniel pensait que le Grand Dragon avait eu à une certaine époque certains projets pour lui. Mais ces salauds se sont arrangés pour me faire quitter Choisy. Le BDT était, jusqu’à preuve du contraire, un fief de Max Roland. Peut-être ont-ils voulu me mettre sous surveillance et me neutraliser ? Ou bien serait-ce une manœuvre sournoise de Sarthès qui aurait essayé d’introduire un de ses fidèles chez l’ennemi ? Le moment venu, j’aurais pu jouer un rôle, à condition que Max Roland ne m’ait pas mis sur la touche en me refilant à Cerba…

Daniel rangea sa Volks près de la BMW de Sarthès. Il contourna un massif de rosiers et le parfum des roses lui donna un coup au cœur. Il pressa la sonnette d’une étroite porte en bois plein, sans poignée ni serrure visible. Puis il prononça son nom à voix basse. Forestier n’avait aucun moyen de s’introduire dans les bureaux pour surprendre la conversation de Daniel et du Grand Dragon – ce qui était sûrement son but. Oui, il a dû me suivre, puis il a tenté d’arriver le premier dans la cour, avec l’intention de se cacher, peut-être derrière les rosiers, de bloquer la fermeture de la porte quand je serais entré et de pénétrer chez Sarthès quelques secondes après moi… Oui, ça tient debout. Mais pourquoi ce salopard me suivait-il ? À cause d’Ellen ?

La porte s’ouvrit avec un chuintement doux. Daniel s’assura qu’elle se fermait complètement. Forestier avait raté son coup ! Il fit une demi-douzaine de pas à reculons puis s’arrêta pour reprendre son souffle. Sauvé ! Il ferma les yeux, sombra un instant dans une légère somnolence. Un coup l’atteignit à la nuque. Il sentit un jet liquide piquant et froid sur son nez et sa bouche. Quelqu’un l’aspergeait avec un aérosol. Il avait eu l’intuition qu’un piège lui était tendu, mais une part de lui-même, raisonnable et sceptique, n’avait pas voulu tenir compte de l’avertissement… Il fut réveillé par une vive sensation de froid à un pied. Il était étendu sur une banquette ou un canapé. Son pied s’appuyait sur un carreau glacé. Une ampoule sans abat-jour au-dessus de lui. Il était entièrement nu. Un homme vêtu d’un imperméable mastic fourrait sa chemise et son costume dans un sac de jute. La pièce était presque vide. Une table au milieu, deux ou trois chaises, un bahut avec des bibelots… Une jeune femme blonde entra, portant une casserole d’eau fumante qu’elle posa sur la table. Il y eut un bruit métallique.

Daniel se dressa sur un coude et vit qu’un homme se tenait derrière lui, son chapeau rabattu sur les yeux. Un quatrième personnage surgit, un paquet de vêtements sous le bras. Un long type maigre et musclé, cheveux grisonnants, visage émacié, avec un énorme menton et une profonde dépression qui partait de l’œil, barrait la joue et traçait une virgule au coin des lèvres. Forestier !

— Allons, Diersant, ne faites pas cette tête !

L’écho répéta la fin de la phrase au fond du couloir. Le chef de la Sécurité baissa instinctivement la voix.

— Soyez beau joueur, que diable ! On ne peut pas gagner à tous les coups.

Daniel se retint de répondre qu’il n’avait jamais gagné à aucun coup. Mais peut-être avait-il gagné quand même sans le savoir. C’était réconfortant. Il tremblait de froid. Forestier jeta les vêtements à ses pieds. La jeune femme se retourna. Elle tenait une seringue hypodermique et un paquet de coton. Daniel respira une odeur d’alcool et tenta de se lever. L’homme qui se trouvait derrière la banquette le frappa du tranchant de la main sur l’épaule, et il retomba à sa place.

— Je lui en fous une autre giclée dans le nez, chef ?

— Non, pria la femme. Il ne faut pas qu’il dorme, maintenant. Je dois surveiller l’action de la piqûre.

— Laissez-moi tranquille ! cria Daniel.

— Ne faites pas l’imbécile, dit Forestier. On ne va pas vous tuer. Simplement vous sonner un peu.

— Enfin, bon Dieu, qu’est-ce que vous me voulez ?

Alors, le temps explosa. Daniel tendit la main d’un geste prudent, caressa Babar, l’éléphant rose, posé contre la table de chevet, et se sentit tout à fait rassuré. Il était dans son lit, dans sa chambre, rue de Verneuil. Comment avait-il pu en douter ? Il eut pour la civilisation une vague pensée de reconnaissance. Une douce voix de femme chantonna : Pauvre marin – pauvre marin – toi qui t’en vas – vers la Perte – vers la Perte en Ruaba !

Son enfance reflua en lui avec une exaltante douceur et il se souvint.

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