Le temps incertain

Michel Jeury · Chapitre 13 sur 16

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Le temps incertain

Chapitre 12

 

Il referma sèchement le capot de la Volks, s’assit au volant, claqua la portière, ferma les yeux. Dormir.

Cet espoir emplit sa tête, son corps, fila le long de ses nerfs, s’enfla dans ses muscles las. Dormir. Il pensa : Je n’en sortirai donc jamais ! Puis : Bon Dieu, je vais pouvoir dormir, maintenant.

Et il dormit d’un sommeil fiévreux, incendié de lueurs prophétiques. Il s’éveilla les bras croisés sur le volant, le menton meurtri, le front douloureux, la bouche sèche. Un lampadaire tout proche jetait une pâle clarté jusque dans la voiture. Il vit un numéro de France-Soir posé sur le siège droit. 20 novembre 1966. Et un titre : Sur le front de la guerre chronolytique. Il rejeta le journal. Il ne voulait pas savoir. Pas encore. Il avait froid. Sous un vieux complet bleu pétrole, qui devait dater des années cinquante, il portait une chemise de nylon clair, pas très propre. Il était pieds nus dans ses sandales à semelles de corde. Pieds nus dans ses sandales un 20 novembre ! Et pourquoi ce costume démodé depuis dix ans ? Quelque chose était arrivé. Sur le front de la guerre chronolytique ? Était-il un combattant ? Oui, il était un agent de Nerek en mission dans l’indéterminé. Il commençait à se souvenir. Il avait rendez-vous à l’usine de Choisy avec le Grand Dragon d’HKH. Il regarda sa montre. J’y serai à une heure, ça va. Est-ce que j’ai ma carte ? Il sortit son portefeuille et trouva une liasse de cinq cent mille anciens francs. Qu’est-ce que c’est que ce fric ? Bon, aucune importance. La carte d’HKH était bien là.

HOWARD K. HUGHES

ORDRE DE MISSION

DANIEL DIERSANT

Tout va bien. Il fit un bond en avant de quelques minutes, donna deux coups de klaxon et une lumière s’alluma derrière la grille. Il descendit et s’approcha de la porte blindée. Une sorte de guichet s’ouvrit avec un bruit sec.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— J’ai rendez-vous avec le Grand Dragon.

— Montrez-moi votre carte.

Daniel tendit le rectangle marron, barré de noir à gauche, avec sa photo à droite. Une main gantée le saisit.

— Approchez-vous, dit le gardien sur un ton sec.

Daniel fit un pas en avant. Une lumière fut braquée sur son visage.

— Vous êtes Daniel Diersant ?

— Naturellement. Qu’est-ce qu’il y a ?

— La photo de votre carte ne vous ressemble pas du tout.

— Faites voir.

— Non, je garde la carte. Je vais téléphoner.

— Comme vous voudrez.

Daniel revint à sa voiture. Il ouvrit son portefeuille et y trouva une deuxième carte.

AU NOM DE L’EXÉCUTIF IMPÉRIAL

ORDRE À TOUS AGENTS D’HKH DE

PORTER ASSISTANCE IMMÉDIATE A

DANIEL DIERSANT

LE GRAND DRAGON : HANNIBAL K. HIMMLER

Très bien, dit-il. Puis il examina la photo. Ce n’était pas la sienne. Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? Il connaissait cette tête. Ce nez busqué, ce front dégarni avec une mèche noire : c’était Renato, le marin à la main mutilée. D’un geste furieux, il déchira la carte et jeta les morceaux dans le vide-poches.

— Diersant ! cria le gardien. Vous pouvez y aller. J’ouvre la porte. Bonne chance.

Daniel mit la Volks en route et avança lentement. La porte blindée s’ouvrit devant lui et aussitôt les hommes en noir l’entourèrent. Il voulut accélérer, mais un choc violent écrasa le côté droit de la voiture qui se renversa. Il perdit connaissance et se retrouva étendu sur le plancher du poste de garde, une couverture sous la tête. Debout devant lui, Forestier le regardait.

— Je vous présente mes excuses, Diersant. Mais enfin, bon Dieu, expliquez-moi pourquoi la photo sur la carte n’est pas la vôtre.

— Je ne comprends pas, dit Daniel.

Il se mit sur son séant, écouta un instant les coups de gong, le pizzicato moqueur et les cymbales rageuses.

— Regardez, dit Forestier en lui tendant la carte numéro un, celle d’Howard K. Hughes.

— Eh bien ? fit Daniel.

— Eh bien, quoi ?

— C’est la mienne.

— Alors, pourquoi êtes-vous déguisé ?

— Déguisé ?

— Passez-moi une glace.

Les hommes fouillèrent en vain leurs poches. Finalement, le gardien apporta un rétroviseur à la tige tordue et au verre fêlé. Daniel se regarda. Ce nez busqué, ces joues osseuses… Il tira violemment sur la mèche noire et retint un cri de douleur. Ce visage était le sien. Il ferma les yeux. Affolant. Je suis licencié en sciences, je ne veux pas être… Il fit un bond en avant… ou à côté. Il descendit deux ou trois marches derrière Larcher. L’ingénieur au complet usé poussa une lourde porte bardée de fer. Un parfum entêtant d’absinthe et de violette les assaillit dans le couloir, au bout duquel se tenait une fille aux yeux faits, à la robe fendue et à la poitrine dévoilée.

— Mon vieux Diersant, dit Larcher, il vaut mieux que je te prévienne tout de suite. Mon paradis est peuplé de pauvres types et de putains.

— Je sais, je sais, dit Daniel avec un geste de lassitude. Tu m’as déjà raconté ça.

— Dix-huit mois de chômage, hein, et ma femme qui a foutu le camp ! Salut, barman.

Un sourire niais plissa le visage chevalin de l’homme au tablier. L’ingénieur se campa hardiment sur un tabouret.

— Un pauvre type, en voilà un !

— On tourne en rond, dit Daniel.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

— Tu me reconnais ?

— Et comment ! Cette gueule de pirate et cette patte esquintée, je risque pas de les oublier.

— J’avais… cette gueule, la première fois que tu m’as vu ?

— Ben, mon vieux, j’en sais rien. Tu serais pas le premier à changer de tête dans ce coin pourri. Sincèrement, je peux pas te dire. Mais faut pas que ça te tracasse trop. Tu es très bien comme ça. Je suis sûr que tu plais aux femmes. On va bien voir. Monika !

Il ricana.

— Tu vas voir. Moi, avec les putains et les abrutis, je me suis toujours senti un petit dieu. Monika !

Puis au barman :

— Dis-moi, crétin, ça te plaît, ce boulot ?

— Qu’est-ce que vous voulez, m’sieur Larcher, fit la tête de cheval, il faut bien vivre.

— Écoute-moi ce con-là… Monika ! Je me demande bien ce que peut foutre cette nana !

Le barman se baissa furtivement et, quand il se releva, il tenait un revolver qu’il braquait sur Daniel.

— Les mains en l’air, Diersant. Et vous aussi, Larcher.

— On dit monsieur Larcher.

— Ta gueule !

— Salaud ! J’aurais pourtant juré que les crapules d’HKH mettraient jamais les pieds chez moi !

— Nous sommes les maîtres de l’univers chronolytique, dit le barman. Heil Hitler !

Daniel s’assit sur la banquette. Il était nu devant une jeune femme, mais ce n’était pas pour faire l’amour. Elle enfonçait une aiguille dans la veine de son bras. La piqûre. Une séquence clef. Et la plus désagréable de tout le cycle.

— Voilà, très bien, dit Forestier. Habillez-vous, docteur.

Docteur ? Que signifiait ce titre ? Encore une erreur. On n’en finirait pas. Daniel eut un soupir de lassitude et renonça à comprendre. Un flot de chaleur monta dans son bras, atteignit sa gorge. Il enfila sans hâte les sous-vêtements et le faust gris que Forestier avait apportés pour lui.

Puis il retourna s’asseoir, submergé par une vague de fatalisme, et s’abandonna de tout son être à son absurde destinée.

— L’Hôpital Garichankar est sur le point de capituler, docteur Holzach, dit Forestier.

Daniel haussa les épaules. Docteur Holzach ? Était-il le docteur Holzach de l’Hôpital Garichankar ? Était-il Jean Larcher, l’ingénieur au complet usé ? Ou Renato Rizzi, le matelot à la main mutilée ? Ou simplement Daniel Diersant, traducteur à la Société d’Études et d’Applications de Chimie et Physique ? Ou encore tous ces hommes à la fois, et bien d’autres ?

— Nous avons eu beaucoup de mal à vous identifier, docteur Holzach, dit le chef de la Sécurité sur un ton presque amical. Enfin, vous êtes démasqué. Inutile de continuer ce jeu de cache-cache. Cet univers est à nous. Et nous le connaissons trop bien pour que même un psychronaute de Garichankar puisse nous échapper toujours… Maintenant, vous allez devenir un des nôtres. La guerre est entrée dans une nouvelle phase. La plupart des Hôpitaux autonomes sont entre nos mains et, à partir de ces bases, nous contrôlerons bientôt toute la Terre. Alors, HKH renaîtra dans l’espace physique.

Daniel avait renoncé à la lutte et se sentait délivré. La jeune femme vint s’asseoir à côté de lui et lui prit le poignet. Il se demanda si elle était vraiment prisonnière comme lui. Il en doutait un peu.

— Comment allez-vous, docteur ?

Daniel hésita. Il n’était peut-être pas le docteur Robert Holzach, de l’Hôpital Garichankar. Mais il pensa qu’il pouvait le devenir à l’instant et l’avoir toujours été. Il suffisait de vouloir et l’univers chronolytique se plierait à sa volonté.

— Que voulez-vous faire de moi ? demanda-t-il.

Forestier eut un rire triomphant. Daniel reconnaissait avec dégoût la forte mâchoire de l’homme d’action et les balafres du héros, qui tranchaient les joues : une belle tête de mercenaire, de flic, de spadassin ou de robot.

— Pour commencer, nous allons vous poser quelques questions sur l’Hôpital Garichankar, docteur Holzach.

— À quoi bon, puisqu’il va capituler ?

— C’est notre affaire. Ne vous en souciez pas.

— Et si je refuse de répondre ?

— Vous ne refuserez pas longtemps. Le produit qu’on vient de vous injecter est un annihilateur de volonté. Dans quelques minutes, vous serez tout à fait docile et vous répondrez gentiment aux questions qu’on vous posera. Après, vous oublierez tout. C’est à peine si vous vous souviendrez de votre nom. Votre personnalité sera complètement démolie et vous serez très heureux de servir HKH.

— J’en doute. Que voulez-vous savoir ?

— Parlez-moi de Guair Norlan.

— Je ne connais pas ce nom.

— Ne faites pas l’imbécile. C’est un médecin de Garichankar – un de vos confrères – et le théoricien numéro un de la chronolyse en Europe.

— Non.

— Docteur Holzach, vous avez tout intérêt à collaborer avec nous de votre plein gré. Si vous vous montrez coopératif, vous recevrez un antidote de l’annihilateur, et les structures de votre personnalité seront préservées. Vous savez que l’univers chronolytique appartient à HKH et non aux Hôpitaux autonomes. Si nous avons déclenché cette opération contre l’univers entropique, c’est seulement pour nous défendre. Car vous êtes les agresseurs, vous, les psychronautes, qui êtes venus nous traquer chez nous. Mais vous avez sous-estimé l’Empire…

Le décor changea. Daniel se tenait, vacillant, ébloui, à l’entrée d’une salle longue et basse, éclairée par des sortes de hublots sur les côtés et des appliques prismatiques au plafond. Cela ressemblait à un laboratoire stylisé, dans un film baroque et sophistiqué. Et, pensa Daniel, le style fait partie du piège. Les murs, les meubles, les instruments tout était brun ou vieux bronze. Il y avait des tentures et des sièges couleur feuille morte. Devant Daniel sur une table basse, trois corps étaient étendus, à même le bois rugueux. Trois jeunes femmes endormies, nues, visages paisibles, comme masqués par le sommeil. Il reconnut presque sans surprise : Monika Gersten, aux cheveux blond cendré ; Monika, la fille du bar, blond vénitien ; et Monica, avec un c, la brune sœur du mystérieux Renato.

Les yeux de Monika Gersten bougeaient rapidement. La jeune Allemande était en train de rêver. De rêver peut-être qu’elle était en chronolyse et qu’elle rêvait. Daniel se souvint de la Perte en Ruaba et il eut peur. Il avait échoué : il était de nouveau dans une prison mentale, au pouvoir d’HKH. Mais la mission du docteur Holzach devait toucher à sa fin. Il écouta son sang battre dans sa tête. Quelque chose grondait sourdement en lui ou à côté de lui. Les bribes d’une mélodie lancinante lui parvenaient de temps en temps. Il respirait une épaisse odeur de cave ou d’usine électrique. Il ferma les yeux et les rouvrit aussitôt, exercice tout à fait vain, mais devenu pour lui un réflexe. La salle bronze et brun était toujours là. Et les trois filles dormaient sur la table. La voix de Forestier l’arracha à sa méditation fiévreuse.

— Docteur Holzach, ces femmes que vous connaissez seront vos esclaves pendant toute la durée de votre séjour en HKH, si vous acceptez de collaborer avec nous. Je suppose qu’elles vous plaisent : vous les avez, d’une certaine façon, créées. Je vous les prête, je vous les donne. Vous pourrez jouer avec elles, les humilier, les violer, les torturer, les mutiler et les tuer. Peu importe. Et après celles-là vous en aurez d’autres. HKH tient toujours ses promesses. Heil Hitler !

— De quel Hitler parlez-vous ?

— Harry Krupp Hitler 1er, notre empereur.

— Qui n’existe pas !

— Mais que nous allons créer pour qu’il règne sur votre planète, docteur ! Maintenant, vous allez répondre à mes questions. Êtes-vous prêt ?

— Je vous écoute, dit Daniel.

— Le pychopathologiste Guair Norlan poursuit-il actuellement ses recherches sur l’éternité subjective ?

— C’est possible. Vous feriez bien de lui demander, lorsque vous aurez pris l’Hôpital.

— Répondez.

— Tous les chercheurs du monde s’intéressent à l’éternité subjective.

— Est-il vrai que des chronolytiques ont été injectés à des agonisants ?

— À ma connaissance, non. Pas à Garichankar.

— Pourquoi ?

— C’est un risque que personne n’a osé prendre.

— L’éternité subjective vaut la peine de prendre des risques.

— Rien ne prouve que ce ne soit pas un destin pire que la mort. L’enfer !

— On pense à Garichankar que l’univers chronolytique est un enfer ? Un enfer dont nous serions les démons ? Je n’ai jamais rien entendu de plus stupide !

— Vous interrogerez le docteur Norlan quand vous le tiendrez.

— HKH est éternel. Vous savez pourquoi ?

— Je ne crois pas à HKH.

— Vous êtes fou, docteur Holzach.

— HKH n’est qu’une projection mentale.

— HKH existe et nous vous le prouverons.

— HKH est né de mes craintes… des craintes de Daniel Diersant de voir le monde totalement dominé par les monopoles et partagé entre les empires privés. C’était une évolution prévisible en 1966. Mais il y a eu les événements de 1998 et…

Il avait de nouveau la bouche sèche et un goût de fer sur la langue. Forestier le regardait, ses yeux inquisiteurs réduits à deux fentes oblongues dans le métal qui couvrait son visage. La machinerie de sa tête et de sa face, visible sous les plaques transparentes des joues et des lèvres, charriait d’horribles bulles de gaz blanchâtres. Le chef de la Sécurité était un cyborg !

— Que savez-vous des événements de 1998 ?

— Tous les empires industriels ont été balayés par l’histoire.

— Mais en 1998, HKH dominait la moitié de l’Europe.

— Je ne vous crois pas.

— Il y a eu en effet le grand soulèvement anarchiste du 1 er mai. Hans K. Hauser et ses neuf plus proches collaborateurs se trouvaient enfermés dans la Tour Impériale de Leverkusen, assiégée par la populace. Une caricature de tribunal les a condamnés à mort. Ils n’ont pas attendu d’être assassinés par la foule enragée. Ils se sont suicidés avec des chronolytiques, accédant ainsi à l’éternité subjective. Ils avaient perdu un empire mais conquis un univers !

Même les psychronautes les plus expérimentés se laissaient prendre au piège. Plusieurs fois, déjà, Robert Holzach s’était trouvé englué dans la trame d’un rêve dense. Et chaque fois, il avait eu l’impression qu’il n’en sortirait jamais. Pour tous les voyageurs de l’indéterminé, c’était une expérience courante. Il n’ignorait rien des techniques à utiliser pour se protéger en pareil cas. Mais en s’intégrant à une personnalité étrangère, il avait perdu son autonomie et n’exerçait plus aucun contrôle sur l’espace chronolytique. Et il avait la quasi-certitude de s’être enfoncé très loin, plus loin qu’aucun autre psychronaute de Garichankar, dans les profondeurs du Temps incertain. Victoire ! Il avala sa salive comme pour mieux savourer son succès. Aussitôt, il se demanda s’il n’avait pas, au contraire, échoué radicalement. S’il n’avait pas, par sa faute ou non, perdu contact avec Ellen, les phords et l’Hôpital. S’il n’était pas réduit à la solitude et à l’impuissance et livré aux forces du cauchemar. Si les fantômes qu’il avait lui-même suscités n’allaient pas maintenant le dévorer. En sortir, bon Dieu, en sortir !

— Ellen, dit-il, rappelle-moi, je t’en prie. Je suis à bout !

Il se raidit dans un élan d’attente mais rien ne vint. Le cyborg éclata d’un rire grinçant.

— Garichankar ne vous entend pas, docteur Holzach. C’est un des effets de la drogue qui vous a été injectée.

— Aucune drogue ne m’a été injectée, Forestier. Il n’y a pas d’annihilateurs de volonté dans l’univers chronolytique. C’était une simple simulation et ça ne pouvait marcher que si je m’étais laissé convaincre. Vous pouvez maintenant cesser cette mascarade.

Forestier fit jouer les muscles de ses bras et de ses épaules disposés par faisceaux étoilés sur une armature métallique. On eût dit qu’une multitude de petits serpents couraient sur son épiderme lisse.

— HKH existe et nous vous le prouverons. J’admets que notre rencontre est simulation, mais la drogue qu’on vous a… injectée est un poison mental, et vous allez en subir les effets. Ayez le courage de regarder la vérité en face. Vous êtes en notre pouvoir, docteur Holzach.

Daniel rejeta de sa main mutilée la mèche noire poissée de sueur qui tombait sur son front. Robert Holzach était peut-être au pouvoir d’HKH, mais pas Renato Rizzi !

Il s’approcha des trois jeunes femmes inconscientes, nues, désirables.

— Allons, docteur, dit Forestier, laissez-vous tenter.

— Dans le monde civilisé, d’où je viens, Forestier, les femmes sont des êtres humains. Pas des objets.

— Mais vous avez envie, vous, de les traiter comme des objets. Votre mission dans l’indéterminé vous a changé, docteur Holzach. Vous avez été marqué par votre symbiose avec Daniel Diersant. Vous ne serez plus jamais le même homme. Et si Garichankar devait survivre, vous n’y retrouveriez pas votre place. Vous êtes des nôtres…

« Ellen, docteur Carson ! pensa Daniel. Hôpital Garichankar, répondez-moi. Je suis Robert Holzach. Répondez-moi, aidez-moi ! » Malgré lui, il étendit sa main mutilée, comme pour caresser la poitrine de la première des trois jeunes femmes endormies, Monika Gersten. Puis il fit le tour de la table et posa l’autre, la gauche, sur l’épaule de Monica. Monica, la rieuse compagne de son errance sur la plage aux deux soleils. En fait, seules leurs chevelures les distinguaient. La ressemblance de leurs traits était fantastique.

— Alors, docteur, demanda Forestier, êtes-vous prêt à répondre à toutes mes questions, maintenant ?

— Allez au diable ! répondit Daniel avec la voix de Renato.

Il fit un pas en avant et se trouva dans la rue. La petite rue sale et glissante qu’il connaissait bien, avec ses rares lampadaires, voilés par la fumée ou le brouillard. Une chaleur cireuse collait ses vêtements à sa peau. Il enleva sa veste bleue et la mit sous son bras. Aussitôt, il frissonna dans sa chemise trempée. Quel coin pourri, comme dit Larcher ! C’était la zone frontière, avec le port abandonné pas très loin, la mer asséchée et, au-delà, l’océan Oradak et la Perte en Ruaba.

— HKH existe et nous vous le prouverons !

La voix de Forestier le poursuivait, lointaine mais distincte. Ces salopards ne me foutront donc jamais la paix ! Il leva les yeux. On eût dit qu’un nuage de cendres recouvrait la ville. Le ciel était d’un gris rougeoyant de métal chaud.

— HKH existe et nous vous le prouverons !

Il prit conscience de la soif qui séchait sa gorge. Il crevait de soif depuis mille ans. Il ouvrit à fond le robinet de droite. Pas d’eau. Il essaya vainement le robinet de gauche. Une crampe lui tordit l’estomac. Pas d’eau ! Terrifié, il se demanda un instant s’il n’allait pas rester prisonnier du Temps incertain.

— HKH existe et nous vous le prouverons !

Tout à coup, un jet de vapeur fusa du côté gauche et un filet d’eau fraîche se mit à couler du côté droit. Daniel tendit ses mains en coupe. La sueur gelait sa nuque et ses épaules. Il porta les mains à ses lèvres, mais lorsqu’il eut près de ses yeux l’horrible mutilation, il eut un sursaut de dégoût. L’eau lui échappa et tomba sur le rebord du lavabo.

— HKH existe et nous vous le prouverons !

Il mit la tête sous le robinet et aspira une gorgée qu’il recracha aussitôt. L’eau avait un goût âpre de métal. Il se raidit pour résister à la nausée. Ellen !

Ellen l’entendait-elle ? Il n’était même plus, tout à fait sûr de son existence. L’Hôpital Garichankar, HKH, la chronolyse et l’enfer… Seul, l’enfer était probable !

— Docteur Carson ! Hôpital Garichankar ! C’est Robert Holzach ! Répondez-moi !

— HKH existe et nous vous le prouverons !

Il souhaita mourir, disparaître, n’avoir jamais été.

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