Le temps incertain
Chapitre 8
L’hôpital, asile secret, inviolable. Daniel se tourna sur le dos et ouvrit les yeux. La lumière se fit dans la chambre, non pas d’un coup, comme si on avait allumé l’électricité, ouvert un volet ou tiré un rideau, mais progressivement, comme si une grande masse de nuages s’étaient enfuie, découvrant le soleil. C’était la lumière du jour ou cela y ressemblait beaucoup. Daniel tint un moment son regard fixé sur le plafond curieusement bas, et d’un blanc métallique. La chambre était vaste, pourtant il s’y trouvait seul. C’était une clinique de luxe plutôt qu’un hôpital. Mais Garichankar n’était sûrement pas un hôpital comme les autres. Non, cela n’avait pas de sens. Garichankar faisait partie du rêve qui venait de s’achever. Essayons de voir clair, se dit-il.
Il était fatigué, il avait soif, mais il ne souffrait pas et il se sentait capable de bouger normalement ses membres. Il sortit sa main droite de sous le bras et vit avec soulagement qu’elle avait retrouvé son aspect normal. La mutilation appartenait bien au cauchemar et non à la réalité. Oui, j’ai dû être blessé à la tête. C’est ce qui explique la chronolyse et toutes ces hallucinations criantes de vérité… Il fit un effort pour se souvenir. Il vit avec précision la ruée des 404 dans la cour de Choisy, le choc qui l’avait plaqué contre son siège tandis qu’éclataient les gongs et les cymbales et qu’apparaissaient les fantômes blancs surgis de l’univers chronolytique. Il se souvenait du rêve et il avait oublié la réalité. De même la scène de l’ambulance était intacte dans sa mémoire : Forestier et ses compagnons déguisés en infirmiers, coiffés d’un casque transparent, et la Volks écrasée à quelques mètres. Coups de gong et cymbales… Regardez votre voiture, Diersant ! L’accident avait pu se produire quelque part sur la nationale 20 – mais il l’avait oublié.
Il referma les yeux pour se concentrer. Les cauchemars et les hallucinations avaient-ils un sens ? Il se demanda s’il n’avait pas perçu plus ou moins clairement une conversation de médecins à son chevet et s’il n’y avait pas puisé des matériaux pour son rêve. Cela semblait plausible. La chronolyse était sans doute un phénomène connu en 1966, qu’un toubib avait mentionné devant lui à propos de son état. Cela, bien sûr, n’expliquait pas tout. La peur lui revenait. Son cas devait être plus sérieux que les apparences ne le laissaient supposer. Il avait subi un traumatisme crânien et quelque chose d’étrange se passait dans son cerveau. Un traumatisme suivi d’une sorte d’amnésie qui l’empêchait de distinguer les souvenirs du rêve des souvenirs de la vie. Qui était l’ingénieur au complet usé ? Avait-il rencontré Ellen ou l’avait-il imaginée ? Forestier commandait-il la police privée de la Séac ou appartenait-il seulement au royaume des phantasmes ? Et ce qui se passe d’ordinaire dans le cerveau n’est-il pas, de toute façon, très étrange ?
Il prononça son nom à haute voix :
— Je suis Daniel Diersant.
Il leva un bras et frappa le mur derrière lui d’un coup de phalange pliée. Le son lui parvint nettement. Il n’était pas sourd. Il étudia ses autres sensations. Aucune douleur. C’était encourageant et aussi un peu inquiétant. Un léger goût de métal dans la bouche. Et, à part cela, rien d’inhabituel. Si, peut-être : une certaine raideur à la nuque. Mais il avait toujours eu tendance à l’ankylose des vertèbres cervicales. Et… un bien-être un peu nauséeux, comme celui qu’on éprouve en se couchant avec une grande fatigue ou un commencement de fièvre. Bien-être vague ou malaise diffus ? La limite semblait fort imprécise entre les deux. Il se souvint d’avoir éprouvé quelque chose d’analogue dans son enfance. Sa mère disait alors qu’il couvait une bronchite, la rougeole ou n’importe quoi. La menace qu’il pressentait se tenait en lui, mais il ne pouvait ni la nommer ni la comprendre. Il ne pouvait même pas l’affronter avec sang-froid. Dès qu’il tentait de fixer son esprit sur ce sujet, l’envie de dormir anéantissait son effort. Il se réfugiait à la frontière du sommeil, sans toutefois sombrer complètement dans l’inconscience. Et il n’osait encore entreprendre un geste décisif, par exemple se lever et appeler. Il se disait : c’est ridicule. Mais il avait peur.
Il était seul et impuissant. La vie lui avait toujours laissé une certaine illusion de pouvoir et de liberté. Et cette illusion ne tenait plus dans une chambre d’hôpital. L’hôpital est l’endroit où l’homme doit naturellement affronter l’impuissance et la solitude – jusque parfois dans la promiscuité – mais ce peut être aussi un havre de grâce, une forteresse paisible, un lieu où, ayant consenti à n’être plus qu’un corps malade, isolé, protégé, défendu de toutes parts, l’être humain retrouve la sécurité dans cette vaste pièce inconnue. Il avait peur de ce qui se cachait en lui et peur du monde qui l’entourait. Il lui semblait qu’un lien logique, sûr et solide, qui avait toujours existé entre le monde et lui, s’était mystérieusement rompu. De là ce sentiment d’une menace imminente.
Il lui fallait agir. Du moins voir si agir était possible. Et que faire ? Eh bien, puisqu’il avait soif, essayer de se lever pour boire. Cette décision prise, une brusque faiblesse envahit ses jambes comme pour lui interdire de la mettre à exécution. Ce n’est que la peur, pensa-t-il. Mais quelle peur ? Celle de commettre une imprudence dangereuse ? Oui, sans doute. Et aussi la peur de découvrir… de découvrir il ne savait quoi… et il préférait ne pas le savoir.
Il ouvrit les yeux et fixa un moment le plafond métallisé, puis la baie vitrée en face du lit, à sa gauche.
Il avait la quasi-certitude que cette fenêtre donnait sur un lac entouré de montagnes. Comment le savait-il ? D’une façon ou d’une autre, il connaissait les lieux. Un lac de montagne – cela signifiait qu’il était très loin de Paris. Le Massif Central ou les Alpes ? Mais que faisait-il donc dans les Alpes, le Massif Central ou ailleurs ? Ces spéculations ne servaient à rien. Il eut un soupir bruyant, presque un gémissement. Se lever pour aller voir. D’abord, il avait soif. Il lui semblait mourir de soif depuis des siècles. Il s’appuya sur les coudes, souleva les jambes et écouta les battements précipités de son cœur. Il devait pouvoir se tenir debout. Il rejeta le drap bleu pâle et la couverture à carreaux. Il portait un pyjama blanc rayé de rouge, sur lequel il chercha en vain une marque. Il s’assit sur son lit, les jambes pendantes, et examina la chambre. Elle était grande et aux trois quarts vide, avec des murs gris-bleu, une armoire, une table, deux chaises, une étagère, tous ces meubles en métal avec un coloris bois assez grossier. Sur l’étagère, des livres. Sur la table, un bouquet de fleurs artificielles, assez mal imitées. Dans un coin, un minuscule radiateur de chauffage central et près du lit, une table de chevet assez large avec une lampe et le téléphone. En face de la fenêtre, une porte s’entrouvrait sur un décor de céramique : la salle de bains. Une chambre d’hôpital avec salle de bains et téléphone ! Il ricana. Je suis sous la trente-sixième République ! Et s’il se trouvait tout simplement dans un hôtel ? Il n’était pas blessé, il n’avait aucune raison d’être à l’hôpital. Il leva la main et observa son poignet nu, sur lequel il ne put même pas distinguer la marque habituelle du bracelet-montre. Savoir l’heure ne l’aurait pas avancé beaucoup, alors qu’il ignorait la date. Et pas le moindre calendrier en vue. Il se mit debout prudemment et éprouva la solidité de ses jambes. Il ne vacillait pas. Il chercha des yeux ses vêtements et ne les vit pas. On les avait très probablement rangés dans l’armoire. Qui on ? Il fit deux ou trois pas et s’arrêta, hésitant. Il pouvait aller vers l’armoire et s’assurer que ses vêtements s’y trouvaient. Ou bien il pouvait aller à la salle de bains pour boire. Quelque chose ne collait pas dans le décor. Il ne savait quoi. Il n’arrivait pas à situer l’anomalie. En dehors du téléphone qui n’en était pas vraiment une. Il changea d’idée et marcha résolument vers la fenêtre. Un lac entouré de hautes montagnes. Je le savais ! Il ne s’était donc pas trompé. Un paysage typiquement alpin. Et la chambre se trouvait à un étage supérieur d’un vaste bâtiment qui avait bien l’air d’un hôpital. Il renonça à comprendre ; il renonça à toute prudence. Il tourna le dos à la fenêtre et marcha à grands pas vers la salle de bains. Bon Dieu, que j’ai soif ! Il trouva un verre en plastique lourd et opaque et ouvrit le robinet de droite. Pendant quelques secondes, il ne se passa rien. Daniel tourna le robinet à fond vers la gauche, puis vers la droite et de nouveau vers la gauche. Une angoisse démesurée l’envahit. Pas d’eau. Il essaya l’autre robinet sans plus de succès. Une nausée lui creusait l’estomac. Il était terrifié. Pas d’eau !
Puis un jet de vapeur chuinta du côté gauche et un minuscule filet liquide se mit à couler du côté droit. Daniel dut attendre deux ou trois secondes pour remplir son verre. Il sentait la sueur se glacer sur sa nuque. Il avait eu chaud. Il referma le robinet de gauche qui sifflait d’une façon horrible. Et il porta le verre à ses lèvres. Il aspira une gorgée qu’il faillit recracher aussitôt. L’eau était tiède, avec un goût de métal très prononcé. Mon Dieu ! dit-il en fermant les yeux. Il avait tellement soif ! Il surmonta sa répulsion, but le quart du verre, expira bruyamment et frissonna. Il lui sembla que la température de la salle de bains avait baissé. Il revint à la chambre et retrouva la tiédeur du plancher sous ses pieds nus. Il avait l’impression de mâcher de la limaille de fer. Il s’arrêta devant l’armoire et ne vit rien pour l’ouvrir, ni clef ni poignée. Il posa la main sur le métal lisse et froid, cherchant une aspérité où il aurait pu s’accrocher les ongles pour tirer la porte. Découragé, il s’approcha de nouveau de la fenêtre, laquelle ne comportait pas non plus de poignée ni de verrou. Elle était faite de quatre grands carreaux rectangulaires, encadrés de métal. Impossible de l’ouvrir. Daniel regarda le lac. La lumière était terne. Le soleil, invisible, devait se trouver de l’autre côté de l’hôpital. C’était presque sûrement le soir, peu avant le crépuscule. On apercevait au loin des cimes enneigées. Neiges éternelles ? Ou bien était-ce l’hiver ? Il vérifia que le chauffage central ne fonctionnait pas. Logiquement, on devait être au milieu de l’été, entre fin juin et début août. Aux environs du lac, la campagne semblait déserte. Il est vrai que la fenêtre offrait un poste d’observation assez médiocre. Daniel resta un moment le front appuyé contre la vitre, espérant distinguer une silhouette humaine dans le paysage. Sans succès. Il y avait une large esplanade au pied des bâtiments : ni voitures ni piétons ne la traversaient jamais. À regret, il s’éloigna et fit le tour de la pièce, lentement, en touchant les objets. Le radiateur était éteint et la température semblait basse pour une chambre d’hôpital. Il s’arrêta près d’une étagère chargée de livres : des romans policiers anglais. Il en ouvrit un. Factice : un simple carton vide. Il revint s’asseoir sur son lit. On ne voyait pas la moindre inscription nulle part. Pas même une marque de fabrique ou un numéro d’ordre.
Daniel se perdit un moment dans la contemplation du téléphone : un combiné blanc sur un socle sans cadran. Et soudain son angoisse se changea en terreur. Il savait maintenant ce qui manquait dans le décor. La chambre n’avait pas de porte. Il se leva, courut au mur le plus proche qu’il se mit à marteler de ses poings en gémissant. La douleur lui fit du bien. Il eut le réflexe de porter à ses lèvres ses phalanges blessées. Je souffre, donc je suis. Réflexion à demi consciente qu’il eût peut-être niée, car il ne doutait plus de son existence. Il sonda les murs à coups d’épaule, chambre et salle de bains. Une ouverture devait pourtant exister, mais rien ne révélait son emplacement. D’autre part, la fenêtre fermait de façon hermétique et on ne voyait aucune trace d’un aérateur.
Daniel se laissa tomber sur une chaise et renifla longuement. L’air semblait assez frais, assez pur, avec un parfum qu’il reconnaissait mais qu’il mit quelque temps à identifier exactement : une odeur de pommes vertes écrasées. Une odeur qui évoquait puissamment l’enfance, l’automne et les vergers du pays natal. Puis il se rebella. Il devait se tromper. Pourquoi une chambre d’hôpital sentirait-elle la pomme verte ? Et pourquoi pas ? Encore un miracle de la bombe Air-Wick ! Enfin, quelles que soient la nature et l’origine du parfum, il y avait forcément une bouche d’air dans la pièce. Il posa les coudes sur la table et se prit la tête dans les mains, en appuyant le bout des doigts sur ses oreilles. Une autre particularité anormale le frappa et il se releva brusquement, le souffle court, les tempes battantes. Ce silence ! Cet effrayant silence ! Après l’air conditionné, une insonorisation presque parfaite. Non, ce n’était pas un hôpital ordinaire. Le paysage alpin évoquait naturellement la Suisse, et il existait sans doute dans ce pays quelques cliniques expérimentales assez mystérieuses. Garichankar. Ce nom à consonance vaguement indienne aurait pu aussi, à la rigueur, être allemand. Et cette chambre sans porte apparente dépendait peut-être d’un service de recherches, d’une section de haute surveillance… Mais pourquoi m’a-t-on fourré ici ? Qu’est-ce que j’ai ? Une blessure à la tête ? Il promena ses deux mains sur son crâne. Ses cheveux lui parurent bien plus longs qu’il ne les portait habituellement et son front, au contraire, un peu trop dégarni. Aucune trace de cicatrice, ni aucun point particulièrement douloureux. Il se leva de nouveau avec l’intention de s’examiner dans la glace de la salle de bains. L’odeur de pommes vertes, ce merveilleux parfum d’enfance et de bonheur, avait eu sur lui l’effet d’un tranquillisant spécifique et dosé à la perfection. Il se dit : tout va bien, tout va bien. Et en même temps, il commença à accepter l’idée que le pire n’était pas exclu. Le pire – quel qu’il soit. L’épouvante revenait parfois et séchait sa bouche. Puis l’odeur de pommes vertes l’emportait, balayant tout ce qui n’était pas le souvenir et l’espérance. Il se ravisa avant d’entrer dans la salle de bains. Il revint près du lit et décrocha le téléphone. L’écouteur murmura doucement à son oreille. Plusieurs conversations lointaines s’entrecroisaient dans le réseau. Dix conversations ou cent. Une multitude. Daniel ferma les yeux et écouta avec ravissement, sans comprendre un seul mot. Il était sauvé. L’hôpital vivait. Comment avait-il pu en douter, d’ailleurs ? Il eut un rire nerveux. Que disaient donc ses voix ? Elles étaient trop loin et il y en avait trop. Mais il se sentait complètement rassuré et envahi même par une joie puérile. Il n’osait pas interrompre cet étrange concert de chuchotements, d’exclamations, de soupirs et d’appels. Après plusieurs minutes d’attente, il prononça dans l’appareil un allô timide et enroué. Brusquement, toutes les voix se turent. Peut-être existait-il au standard de l’hôpital une commutation automatique par ordinateur ou quelque chose de ce genre. Daniel répéta dans le silence, sur un ton presque suppliant :
— Allô ! allô ! allô !
Mais pourquoi ne répondent-ils pas, bon Dieu ? Il ajouta, repris soudain par l’angoisse :
— Je m’appelle Daniel Diersant. Je crois que j’ai été blessé dans un accident de voiture. Je suis enfermé dans ma chambre au… à je ne sais quel étage… ça paraît très haut… Je ne comprends pas ce qui m’est arrivé.
Le silence se prolongea encore une minute ou deux, puis les voix se remirent à chuchoter avec indifférence. Daniel appela encore trois fois sans aucun résultat. Et chaque fois sa conviction et son espoir diminuaient. Une mèche poissée de sueur tombait sur son front. Il la rejeta d’un geste machinal. Le col de son pyjama était trempé. Il eut un frisson de froid et de dégoût. Maintenant, un courant d’air glacé semblait venir de la salle de bains. Il examina attentivement cette petite pièce blanche, plus étroite et plus haute que la chambre. Pourquoi plus haute ? C’était absurde. D’abord, il avait cru qu’elle n’était éclairée que par la fenêtre de la chambre. Il ferma la porte de communication et s’aperçut qu’une applique ronde brillait au plafond, juste au-dessus de la baignoire. Elle donnait une lumière identique au jour. Saisissant, jamais il n’avait vu un éclairage imitant aussi bien la lumière du soleil.
Cependant, il ne put déceler l’aérateur ni l’origine du courant d’air. Son attention fut alors attirée par un petit placard encastré dans le mur. Il ne l’avait pas vu la première fois. La porte s’ouvrait aisément avec un bouton. L’armoire à pharmacie. Insolite dans une chambre d’hôpital. Il compta une douzaine de médicaments qu’il connaissait presque tous. Tous sauf un. Un simple flacon de dragées avec le chiffre 1 sur une minuscule étiquette. Les autres venaient de Cerba, Nerek et Laurent-Duvernois. Nostalgie et horreur. Il y avait le D-aminogel, l’euquiétal, l’équigyne, le nidopan, le mebsital… La petite boîte grise de mebsital Nerek ! Mais, bon Dieu, pourquoi ? Pourquoi du mebsital ici ? Il essaya d’envisager froidement les hypothèses les plus effrayantes. La folie, par exemple. Certains déments ne transposent-ils pas dans le monde le trouble qui est dans leur esprit ? Pourtant, il se sentait lucide. Lucide au point de considérer avec intérêt, presque avec espoir, l’idée qu’il pouvait être fou. Et le pire n’était peut-être pas la folie mais la solitude. N’avait-il pas toujours été seul ? Il pensa à son étrange compagnon de cauchemar, l’ingénieur au complet usé. Où étaient donc Larcher et la belle Monika ? Et Ellen Laumer ? Et l’autre Monika – Monika Gersten ? Tous ces êtres existaient-ils réellement ? Il n’était sûr de rien. Le rêve avait rongé le passé.
Il résolut d’affronter la vérité – ou du moins ce que ses sens voulaient bien lui présenter comme vrai. Il s’observa dans la glace du lavabo. Son image lui parut anormalement floue. Peut-être un effet de cet éclairage mystérieux. Plus il la fixait, moins elle était nette. Ou bien quelque chose n’allait plus du côté de sa vue ou de son cerveau. C’était en somme rassurant : il avait donc de bonnes raisons d’être à l’hôpital. Il y avait pire. Dans le miroir, un visage inconnu se superposait au sien. Puis les deux se mélangeaient pour en composer un troisième. Psychose hallucinatoire, dédoublement de la personnalité ou lésion cérébrale ? C’était un symptôme assez horrible, mais Daniel préférait de toute façon être malade dans un univers sain que sain dans un univers malade.
Il repoussa la longue mèche mouillée qui tombait sur son front et son geste fut reproduit exactement par ses doubles du miroir. Seulement, le premier personnage, celui qui ressemblait à Daniel, avait les cheveux courts, et la mèche noire, raide et poissée, barrant un large front dégarni, appartenait au second. Il devait bien en convenir : le pire était certain. Il souffrait de troubles mentaux profonds qui lui faisaient déformer totalement la réalité. Le témoignage de ses sens était sans valeur, puisqu’il arrivait falsifié à son cerveau, à moins que le cerveau ne fût l’auteur de la falsification. Ses facultés de raisonnement lui semblaient intactes, mais c’était sans doute aussi une illusion. Une de plus. Il ne pouvait croire à la justesse de ses pensées plus qu’à l’exactitude de ses perceptions. Il était donc tout à fait coupé du monde. Impossible d’imaginer une forme plus radicale de schizophrénie – et de solitude.
Il retourna lentement dans la chambre. Une chambre qui n’existait sans doute même pas. Peut-être se trouvait-il en réalité dans quelque salle commune sordide et étouffante. Et pour échapper à la promiscuité, il avait inventé cette forteresse intérieure… Il s’approcha de la fenêtre et regarda le lac. Il croyait voir un paysage de montagne là où n’existait en réalité qu’une cour d’hôpital, murée, sombre, étroite, sinistre, avec une armée de flics-infirmiers derrière les poubelles débordantes. Il ne venait jamais personne sur l’esplanade parce que l’esplanade n’existait pas.
Et pour la même raison, aucune voiture ne passait sur la route qui longeait le lac. Dans un sens, Daniel pouvait s’estimer heureux : mieux valait le silence que le tumulte, la solitude que la promiscuité.
Il se mit à tourner dans la chambre, donnant de temps en temps un coup de poing au mur, heurtant un meuble, caressant l’espace d’une main qui cherchait il ne savait quelle vérité refusée à ses yeux. Il décrocha de nouveau le téléphone et écouta. Une voix émergea soudain de l’éternel concert de chuchotements. Une voix angoissée et presque suppliante :
— Enfin, bon Dieu, pourquoi me retenez-vous prisonnier ici ? Qu’est-ce que vous me voulez donc ?
Une autre voix, grave, lointaine, à peine audible, répondit :
— Vous êtes prisonnier des médecins de Garichankar qui veulent se servir de vous pour leurs expériences de chronolyse. Je représente l’Exécutif impérial, ennemi de Garichankar. Nous essayons de vous aider. Essayez d’avoir confiance en nous : c’est votre seule chance. Car vous êtes en grand danger…
— Quel Exécutif impérial ? Quel Empire ? demanda la première voix que l’énervement et la panique rendaient de plus en plus aiguë.
— L’Empire industriel HKH. L’hôpital Garichankar a été mis hors la loi par Sa Majesté Hermann Kahn Hindenburg III, souverain du Monde Libre. Mais il nous est très difficile d’intervenir contre les Hôpitaux autonomes, qui sont très puissants dans leur zone et protégés par le Traité de Lausanne.
— Est-ce que vous allez me libérer ?
— Nous tentons en ce moment même de vous atteindre. Nous avons besoin de votre confiance et de votre coopération.
— Que faut-il que je fasse ?
— Vous devez vous engager dès maintenant à lutter avec nous contre les médecins fous.
— Qui sont les médecins fous ?
— Les psychronautes des Hôpitaux autonomes…
Furieux, Daniel raccrocha. Le cauchemar continuait.
La première voix ressemblait à la sienne, telle qu’il l’avait entendue souvent au magnétophone. La seconde devait être celle de Sarthès, bien que l’accent fût peu perceptible. Il n’en sortirait donc jamais !
Pourquoi les médecins – ceux de l’univers réel, bien entendu – ne l’aidaient-ils pas, au lieu de l’abandonner à ses phantasmes ? Il se trouvait dans une chambre d’hôpital et un phénomène monstrueux se développait dans son cerveau. Pourquoi les médecins ne faisaient-ils rien ?
Il courut à la salle de bains, prit la boîte de mebsital dans l’armoire, fit rouler dans sa paume une petite dragée d’un blanc presque mauve et ouvrit largement le robinet du lavabo. Un jet d’eau fraîche l’éclaboussa. Il gémit de surprise heureuse. De ce côté-là, au moins, ça allait mieux. La tuyauterie s’était débouchée ! Le reste s’arrangerait peut-être aussi. Frémissant de plaisir, il but à longues gorgées, les yeux fermés, une eau claire, presque froide, au léger goût de pomme verte. Et avec les dernières gouttes, il avala sans hésiter une dragée de mebsital. Les dés étaient jetés.
Il se sentit tout de suite beaucoup mieux, non seulement parce qu’il avait étanché sa soif, mais aussi parce qu’il mettait beaucoup d’espoir dans la drogue. Il était déjà moins tendu et son angoisse commençait à s’apaiser. Peut-être aurait-il mieux fait de se coucher immédiatement. Il préféra attendre un peu. On verrait bien. Il s’approcha de la fenêtre et une brusque colère le prit. Pourquoi n’y avait-il pas de poignée ni de verrou ? Pourquoi ne pouvait-on ouvrir cette saleté de fenêtre pour respirer l’air de la montagne ?
Naturellement, songea-t-il, la fenêtre et la montagne n’existent que dans ma tête. C’était un piège mental – mais un piège quand même. Il leva le poing en direction de la vitre et, au moment où il allait frapper, il s’aperçut qu’une volonté étrangère commandait son geste. La volonté de son alter ego, le marin à la mèche noire et à la main mutilée. Il voulut baisser le bras, mais son poing fermé lui échappa et s’abattit sur l’un des quatre carreaux de la baie.
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