L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Julia Malone · Chapitre 9 sur 27

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L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Chapitre 9

Andrew

La fenêtre baissée, je laisse l’air frais battre sur mon visage. J’accélère, le vrombissement de mon moteur troublant le silence paisible de la campagne environnante. J’ai besoin de calmer mes nerfs. Il y a tellement à gérer en ce moment, et si peu de temps pour tout accomplir.

Et puis, être dans cet environnement ne m’aide pas. J’avais sous-estimé l’importance d’être chez soi quand on mène des projets de cette envergure. Et dire qu'à une époque, je considérais cet hôtel comme ma maison.

Aujourd’hui, je n’ai besoin que d’une chose. De m’en évader. De prendre l’air. Et surtout, de m’éloigner d’Élisabeth.

Je l’évite comme la peste depuis deux jours. Je n’avais certainement pas prévu de révéler mon lien de parenté avec Alicia. Surtout après qu’elle m’ait dit à quel point elle admire cette femme qu’elle n’a jamais rencontrée. Qu’elle ne connaît qu’à travers les carnets que ma grand-mère remplissait religieusement tous les jours, avant l’heure du thé. 

Depuis, dès que je la croise, je sens son regard sur moi, perçant. Je le sais. Elle doit avoir des milliers de questions à me poser. Et la connaissant, elle ne se retiendra pas. La plupart du temps, cela ne me dérange pas. Au contraire. C’est agréable d’avoir quelqu’un avec un peu de répondant pour une fois. Mais cette bataille, cette explication sur mon passé… Je ne suis pas prêt à l’avoir.

Bientôt, je me retrouve de nouveau au cœur de Sun Creek Valley. Tout est si familier ici. Rien ne semble avoir vraiment changé depuis que je suis parti. Certaines façades ont été repeintes, des magasins ont fermé, d’autres ont ouvert. Mais l’ambiance est restée toujours la même. Une petite ville pleine de charme, comme il y en a des milliers d’autres aux États-Unis.

Et pourtant, j’ai du mal à y trouver le réconfort qu’on trouve d’ordinaire dans les lieux que l'on connaît par cœur. Pour moi, il n’y a plus aucun bon souvenir ici. Tous ont été entachés par la mort de ma grand-mère. Mon départ. Le pensionnat. La solitude.

Je me gare tout de même devant le petit restaurant. Si je veux continuer cette journée, je vais avoir besoin d’un café. Et le leur est bon. Très bon, même. Jamais je ne l’avouerai à voix haute, mais je le trouve meilleur que celui du soi-disant coffee shop d’élite au pied de mon immeuble à New York.

Je soupire en regardant mon téléphone. Je ne suis parti qu’une demi-heure, et pourtant, j’ai déjà reçu des dizaines d'emails. Tous urgents à traiter, en croire leurs expéditeurs.

Ça n’a pas arrêté aujourd’hui. A chaque minute, son nouveau problème. Un matériau que j’avais sélectionné et qui ne fera plus l’affaire. Ou bien la découverte d’une spécificité du terrain qui rendra le coût des fondations bien plus élevé. Plus les jours passent, et plus la note s’allonge.

Je soupire à nouveau. Ce projet est de loin le plus compliqué que j’ai eu à mener. Parfois, je me demande même si je n’ai pas été trop ambitieux. Mais à chaque fois, je balaye cette idée. Bien sûr que c’est ambitieux. Mais c’est grâce à ça que je vais passer au niveau supérieur.

Ça a toujours été le plan. Certains rêvent d’une carrière tranquille, juste de quoi s’acheter une maison, partir en vacances, et avoir une gentille famille. Rien de tout cela n’est pour moi. Non. Je suis fait pour bâtir un empire. Pour inspirer force et respect.

C’est ce que je désire plus que tout. Même si cela veut dire répondre à d’innombrables emails et devoir tout gérer à la fois. Même si c’est stressant. Même si je me sens seul parfois. Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude de la solitude.

Et puis, j’ai Max. Même s’il ne comprend pas vraiment pourquoi je dois rester ici, mon ami respecte ma décision et s'occupe des affaires courantes depuis New York. Malgré tout, il est nerveux. À raison.

On n’a pas le droit à l’erreur. Ce projet, c’est ce qui va nous mettre sur le devant de la scène… Ou démolir pour toujours notre crédibilité en tant qu’entrepreneurs. On ne peut vraiment pas se louper sur ce coup-là.

Tout le monde se tourne vers moi quand j’entre dans le Golden Sunrise. Apparemment, je ne suis pas le seul à avoir voulu prendre un café. Je m’avance vers le comptoir, ignorant leurs regards lourds sur moi.

J’avais oublié à quel point les nouvelles vont vite dans les petites villes. Il fallait s’y attendre. J’avais prévenu Max du risque qu’on courrait en faisant une interview pour annoncer publiquement notre projet.

Mais lui et notre attachée de presse ont affirmé que c’était la meilleure des choses à faire. Pour montrer aux investisseurs à quel point nous sommes sérieux, puisqu’on parle de nous dans des magazines financiers.

Je ne pensais pas que les gens d’ici seraient du genre à les lire. Mais il semblerait que rien ne leur échappe, même quand l’article n’a été publié que ce matin. C’est probablement déjà un miracle d’avoir pu garder ce secret si longtemps. Tout particulièrement avec Élisabeth contre moi.

Malgré ma menace de la virer si elle parlait, je m’attendais à ce qu’elle brave l’interdit et lance les villageois et leurs fourches contre moi. On dirait qu’elle est plus raisonnable que ce que je pensais, finalement.

Je pourrais sans doute partir, retourner à New York, là où tout se joue. Être avec mes équipes pour gérer le projet et toutes les urgences du quotidien. Elle n’est pas aussi incompétente que je l’avais cru au début. Bien au contraire. Mais cela ne suffit pas.

Pas besoin d’être devin pour comprendre que les gens d’ici sont contre mon idée. Qui sait de quoi ils seraient capables pour protéger ce vieil hôtel ? Au moins, si je suis dans les parages, je peux contrôler les dommages bien plus facilement. Peut-être même les dissuader de passer à l’acte.

Alors oui. Il vaut mieux que je reste. Je peux supporter les sarcasmes d’Élisabeth. Je peux supporter leurs regards désapprobateurs sur moi. J’en ai connu bien d’autres. Ce n’est pas cela qui va m’arrêter.

Le vieux Thomas s’approche de moi, ses bras croisés devant son torse en une visible hostilité.

« Mon restaurant n’est pas à vendre.

- Tant mieux. Je ne cherche pas à l’acheter.

- Ah non, c’est vrai. C’est seulement détruire votre héritage qui vous intéresse, pas vrai ? »

Ma mâchoire se serre, mais je ne réponds rien. Je ne dois pas entrer dans ce jeu. Chacune de mes paroles serait une munition qu'il n’hésiterait pas à utiliser. Et puis, ce que je veux faire avec ce que ma grand-mère m’a laissé ne le concerne en rien. Ce n’est pas parce qu’il m’a vu grandir qu’il a son mot à dire.

« Si je vous commande un café, vous allez me le servir ?

- Pourquoi ? Ils refusent de vous en faire, à l’hôtel ? Lizzie a enfin réussi à vous mettre à la porte ? »

Je laisse échapper un reniflement moqueur.

« Oui, bien sûr. Je vous rappelle que ce n’est pas elle, la patronne du Cornwall. Elle au moins connaît sa place. Je préfère juste votre café. À emporter, s’il vous plaît. »

Il soupire, se saisissant d’un gobelet et de son pot de café. Mais au lieu de le remplir, il garde ses mains en l’air, me regardant avec intensité.

« Laissez-moi vous dire une chose à propos de votre hôtel. Lizzie, c’est une bonne petite. Travailleuse, comme on n’en fait plus. Vous pourrez aller dans toutes les plus grandes écoles, vous ne trouverez jamais quelqu’un d’aussi intéressé par le client qu’elle. Voilà pourquoi les gens reviennent, comme du temps de votre grand-mère. N’oubliez pas ça, quand vous mettrez à exécution votre plan stupide. »

Je lui décoche un regard assassin. De quel droit me donne-t-il des leçons comme cela ? Bien sûr, Élisabeth est plutôt douée avec les clients. Mais ça ne fait pas tout. Il y a d’autres paramètres dont il faut tenir en compte pour servir dans un hôtel de luxe. Je ne suis pas sûr qu’elle les remplisse tous.

Je serre la mâchoire. Vraiment, je n’aurais pas dû venir ici. Sans perdre un instant de plus, j’attrape le gobelet de café qu’il pose devant moi, lui jetant un billet sur le comptoir avant de m’en aller. C’est raté pour la relaxation.

En quittant les lieux, je remarque bien les regards et les messes basses. Ce n’est pas grave. Ils n’ont pas à m’aimer. Je ne suis pas là pour me faire des amis. De toute façon, l’amour, l’amitié... Ça ne dure jamais vraiment.

Alors que l’immobilier, la pierre. Ça, c’est solide et ça reste. Et quand un bâtiment devient passé de mode, on démolit tout et on recommence à zéro. Il n’y a pas plus simple.

Je ne mets pas longtemps à faire les derniers kilomètres qui me séparent de l’hôtel. Je n’ai plus qu’une envie : retourner dans ma chambre et y rester pour de bon. Ne plus avoir à supporter les commentaires de qui que ce soit. Et surtout pas ceux d’Élisabeth.

Bien sûr, quand je me gare, elle est là. Elle est toujours là. Prête à satisfaire le moindre désir de ses clients... Ou à m’attaquer sur n’importe quel sujet de son choix.

Elle a apparemment décidé de s’occuper des bacs à fleurs du porche d’entrée. Impossible de l’éviter. Sous son tablier de jardinage, elle porte ce pantalon de tailleur bordeaux. Celui qui lui fait des fesses à tomber. Vraiment. Je crois qu’ils se sont tous donné le mot pour me torturer aujourd’hui.

Cet idiot de gestionnaire aurait pu embaucher n’importe qui pour ce rôle de manager. Une femme de deux fois mon âge, mariée. Ou mieux encore, un homme. Pas la fille la plus canon de ce patelin paumé.

Je secoue la tête, attrapant mon gobelet de café et me dirigeant l’air décidé vers la porte. À mesure que je m’avance, je prononce une petite prière pour qu’elle ne m’arrête pas pour me parler de sa nouvelle idée brillante.

Je commence à la connaître. Elle en a toujours une, d’idée. Et pour je ne sais quelles raisons, Élisabeth semble persuadée que cela pourrait m’intéresser. Je crois qu’elle n’a pas encore bien compris à quel point je suis déterminé à raser cet endroit. Le projet va se faire, qu’elle le veuille ou non.

À mon grand soulagement, elle me laisse passer, m’adressant un bon après-midi, comme si j’étais n’importe lequel des clients revenant à l'hôtel. Je lui réponds d’un ton monocorde, par simple politesse, avant de m’engouffrer à l’intérieur.

Jamais je n’aurais cru qu’un jour je serais autant pressé de retourner dans cette chambre au papier peint jauni. Mais en cet instant, c’est ce qui ressemble le plus à un refuge. Un endroit où je peux me couper du monde. Ne plus penser ni à la pression du travail, ni à mes tensions avec Élisabeth.

Je jette un coup d’œil à la pièce. Au moins, le nettoyage a été fait. Et selon mes standards. Une autre chose que je dois concéder à ma manager. Pourtant, je ne peux m’empêcher de froncer les sourcils.

Comme d’habitude, il y a la douceur en chocolat ajoutée tous les après-midis dans la chambre de chaque client. Une attention qu’Élisabeth a tenu à ce que je reçoive moi aussi. Une preuve de ses bons services, je suppose.

Mais il y a autre chose sur mon lit. Un carnet de cuir, comme ceux qu’utilisait ma grand-mère. Et dessus, un mot sur l’une des cartes estampillées du logo de l’hôtel.

Je pensais que tu aimerais lire cela. Il y en a des dizaines d’autres.

Lizzie.

PS : C’est toi Sunny ?!

Mon sang ne fait qu’un tour. Comment ose-t-elle rentrer dans ma chambre pour me laisser un « cadeau » qu’elle sait être indésirable ? Depuis le début, j’ai été bien clair. Je ne suis pas intéressé par cet hôtel, ni par mon passé.

D’un geste brusque, je balance la carte à l’autre bout de la pièce avant d’attraper le carnet. Je ne sais pas à quel petit jeu elle penser jouer, mais je vais y mettre fin immédiatement.

Furieux, je claque ma porte, avant de dévaler les escaliers. Elle croit quoi ? Qu’en me sortant ces vieilles lignes griffonnées par ma grand-mère, cela va me replonger en enfance et me convaincre de suivre ses plans farfelus ? De garder l’hôtel tel quel ? Non merci.

Bientôt, elle voudra revenir aux lampes à pétrole, pour honorer ceux qui ont bâti cette maison. C’est ridicule. Les gens pourront toujours continuer à se couper du monde en venant ici. Pas besoin de sacrifier la modernité pour cela.

Je la trouve à la même place où je l’ai laissée, il y a seulement quelques minutes. Je claque le cahier sur la rambarde près d’elle, peut-être un peu trop violemment. Mais cet objet est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de cette journée éprouvante. Elle va prendre pour tous les autres.

Élisabeth sursaute avant de lever les yeux vers moi. Elle a vraiment l’air surprise. Alors, je désigne le carnet d’un geste de la main.

« Je peux savoir ce que ça signifie ?

- Je me suis dit que tu voudrais peut-être les lire. Ils te reviennent, après tout. Le grenier en est plein.

- Tu sais très bien que ça ne m’intéresse pas. Je ne sais pas si c’est une blague pour toi, mais pour moi c’est très sérieux. »

Elle me regarde, les sourcils foncés, avant de secouer la tête, l’air désabusé. Comme si je n’étais pas là, elle se remet à s’occuper de ses plantations. Je n’arrive pas à y croire. Comment peut-elle se comporter de la sorte, comme si ces fleurs étaient plus importantes que son patron ?

« Ce n’est pas une blague pour moi non plus. » Elle dit doucement, tassant un peu de terre autour de son plant, y apportant un soin délicat.

« Alors quoi ?

- Cet hôtel. Cette histoire. C’est la tienne aussi. Peut-être que tu devrais t’en rappeler, avant de faire table rase du passé. Sunny. »

Je serre mes poings, et ma mâchoire se contracte. Pour qui se prend-elle, à utiliser le surnom que ma grand-mère me donnait ? Je devrais la virer. Faire venir quelqu’un pour prendre le relais sur le mariage. Ou carrément l’annuler. Démolir tout, dès demain si c'est nécessaire. Je ne vais pas pouvoir tenir toutes ces semaines comme cela.

Je trouvais ça charmant qu’elle se rebelle, au début. Ça ne faisait que la rendre plus sexy encore. Mais à présent, je n’en suis plus si sûr. Oui. Je devrais faire cela. Lui dire de ramasser ses affaires et de foutre le camp, maintenant. Et pourtant, à la place, je m’entends la questionner.

« Pourquoi tu t’intéresses tant à cet endroit ? Ça fait quoi, un an, deux ans que tu es là ? T’agis comme si c’était toi qui l’avais construit, cet hôtel. »

Elle reste silencieuse, malgré mon regard inquisiteur sur elle. Ses mouvements sont précis et concentrés. Elle semble être dans un temps différent du mien. Comme si les minutes s’écoulaient bien plus lentement pour elle. Comme s’il n’y avait rien d’autre à faire, aucune tâche à accomplir. Elle est là, paisible.

« Tu sais ce qu’on ne peut pas faire quand on grandit sur les routes ? Planter des fleurs. Cultiver un potager. Ici… Ici j’ai fait pousser mes premières racines. Ça ne fait pas longtemps, d’accord. Mais elles sont bien là, fortes. Aussi fortes que celles d’un chêne centenaire. »

Lentement, elle enlève son tablier et ses gants, laissant apparaître ses mains fines et délicates. Du bout des doigts, elle se saisit d’une fleur tombée à côté des autres. Je la regarde faire sans bouger, comme hypnotisé alors qu’elle s’approche de moi.

Sans se démonter, elle glisse la fleur dans la poche à mouchoir de ma veste. Je frissonne à ce contact. Je pourrais le jurer. Sa main s’est attardée sur mon torse plus que de raison. Juste une seconde. Mais une seconde suffisante pour m’en faire vouloir plus.

Elle se recule d’un pas, ses yeux noisette plongeant avec calme mais aplomb dans les miens.

« L’argent peut acheter de jolies fleurs. Mais il en faut bien plus pour déraciner un arbre. Et cet hôtel est comme un chêne majestueux. Il va falloir beaucoup de force pour le faire disparaître. »

Elle se détourne de moi sans un regard, s'éclipsant à l’intérieur du bâtiment, la tête haute. Je soupire, tournant le dos à la porte. Mes mains se resserrent autour de la rambarde, mes ongles à la limite de s’enfoncer dans le bois.

Je savais que je rencontrerais de la résistance en venant ici. Mais je ne m’étais pas attendu à ce que cela m’atteigne. Pourtant, plus elle se bat, et plus j’ai envie de détruire ce tas de bois tout déglingué. De tout brûler, bibelots et souvenirs inclus. Qu’enfin, cette page de ma vie se tourne et cesse de me hanter.

Je souffle, jetant un dernier coup d’œil sur le parc verdoyant. J’ai trop de travail pour me laisser atteindre par de telles gamineries. Cet endroit est le mien, et j’en ferai ce que je veux.

C’est le mantra que je me répète en entrant à mon tour dans l’hôtel. Dans mon dos, le vent fait claquer les pages du vieux carnet.

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