L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Julia Malone · Chapitre 4 sur 27

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L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Chapitre 4

 

Andrew

Où est-elle passée ?

Je souffle d’agacement, parcourant à grandes enjambées la distance qui me sépare du bâtiment. Tout est encore pire que ce que j’avais imaginé. L’hôtel n’a pas bougé d’un pouce en vingt ans, se dégradant avec le temps. Quant à ma manager, elle semble ne pas avoir appris à garder ses opinions pour elle.

Et pour ne rien arranger, la maison luxueuse que j’avais réservée pour les deux nuits à venir n’est plus disponible. Un dégât des eaux ou quelque chose du genre. Je n’ai pas vraiment écouté les excuses du propriétaire. Cela ne m’intéressait pas.

Tout ce que je sais, c’est que je suis désormais au milieu de nulle part, sans solution pour ce soir. Peut-être que je devrais reprendre la route pour New York. Ça ne serait pas plus mal. Dormir dans le confort de mon lit. Peut-être sortir boire un verre. Finir la nuit en charmante compagnie.

Peu importe le programme. Chaque minute passée loin d’ici sera une minute de gagnée.

J’adresse un signe de tête au jeune homme tenant l’accueil, avant de me diriger vers le grand salon. Élisabeth doit sûrement être là-bas, si le thé a commencé.

Je n’arrive pas à croire qu’elle soit partie ainsi. Je comprends, elle ne devait pas s’attendre à cette annonce. Mais quand votre patron est dans les parages, la moindre des choses, c’est de rester près de lui. C’est la base d’un comportement professionnel.

Mais si elle a tout appris sur le tas, il y a peut-être quelques règles qui lui ont échappé. Ce n'est pas grave. Elle finira par s’y habituer. Comme elle s’habituera à l’idée d’un nouvel hôtel.

Cela fait longtemps que je sais que les gens sont prêts à tout accepter, pour peu qu’on trouve les bons arguments. Et puis, ça ne me fait plus rien d’annoncer les mauvaises nouvelles. Ce qu’ils ressentent ne fait pas vraiment partie de ce que je dois gérer. Les affaires sont les affaires.

Je jette un coup d’œil autour de moi. Mis à part les ordinateurs remplaçant les registres papier, rien ne semble avoir changé. J’avais espéré qu’après tout ce temps, je ne reconnaitrais plus rien. Qu’il y aurait eu tellement de modifications que cela ne m’aurait plus rien fait de venir ici.

Mais non, tout est resté pareil. Et cette femme semble prête à tout pour faire de l’hôtel un musée à la gloire du passé.

Je m’arrête sur le palier, la scannant des yeux. Je pensais qu’il n’y aurait que deux tables de vieilles dames à prendre le thé, se rappelant leur jeunesse depuis longtemps révolue. Mais la pièce est pleine. Des gens de tous âges sont là, dégustant des pâtisseries alors qu’une musique douce plonge les lieux dans une ambiance calme et détendue.

Peut-être qu’elle n’est pas si incompétente que ça, finalement. Mes yeux se posent sur elle. Un grand sourire aux lèvres, elle discute avec une dame âgée, accompagnée d’un enfant. Son petit-fils, sûrement. Ma mâchoire se crispe, cette image me ramenant deux décennies en arrière.

Sans plus tarder, je décide de les rejoindre. On a encore beaucoup de choses à régler, et elle semble prête à passer le reste de sa journée à bavarder avec tous ces gens.

À mesure que je m’avance, je ne peux m’empêcher de détailler son visage. Elle est encore plus jolie quand elle est dans son élément, à parler de tout et de rien avec ses clients. Quand elle remarque ma présence, une lueur de défi s’allume dans son regard.

Je crois que ça la rend encore plus séduisante. Comme un challenge à relever. Pas que cela me tente. Loin de là. J’ai bien trop à faire pour me lancer à la poursuite de quelqu’un qui clairement va me mettre des bâtons dans les roues. Alors que je m’apprête à la prendre à part, la vieille dame m’interpelle.

« En voilà un beau garçon. Présentez-le-moi, Lizzie.

- Il s’agit de l’homme dont je vous ai parlé. Andrew Price, le propriétaire des lieux.

- Vous n’aviez pas mentionné ses yeux. »

La jeune femme ne peut s’empêcher de lever les siens au ciel, profitant du fait que sa cliente me dévisage. On dirait qu’elle ne partage pas son avis. Ou du moins, c’est ce qu’elle prétend. J’ai connu des serveuses revenant dix fois à ma table, juste pour que je les regarde de nouveau.

« Voici Madame Marchetti, l’une de nos plus fidèles clientes.

- Je ne rate jamais le thé du samedi après-midi. C’est un moment que je ne partage qu’avec mon petit-fils. Pas vrai mon chéri ? »

Le petit garçon hoche de la tête avant de fourrer la moitié d’un cupcake dans sa bouche, ne s’inquiétant pas le moins du monde des adultes autour de lui. Je me mords le bout de la langue. Dire que j’ai été à sa place.

Cela me semble si lointain, et pourtant, les souvenirs sont vivides. La vaisselle en porcelaine à fleurs, les petits sandwichs, le chocolat chaud. Sa voix qui me racontait des histoires incroyables.

La vieille dame m’extirpe de mes pensées avant que je n’aie le temps de plonger trop profondément dans ces souvenirs.

« Lizzie m’a dit que vous vouliez faire des changements ici ? J’espère que vous allez l’écouter, elle a plein de bonnes idées. Et puis, c’est grâce à elle si les lieux sont toujours aussi charmants. »

Je hoche poliment la tête. Charmants pour une dame de son âge, peut-être. Partout où je regarde, je vois le papier peint décrépi, les rideaux jaunis d’avoir passé trop d’heures au soleil. On dirait que cela plaît à certains. Mais mon hôtel en attirera bien d’autres.

À en croire le sourire sur ses lèvres, ma manager est fière de ce que la vieille dame vient de dire. Qui sait ce qu’elle lui a raconté sur mes plans. Et à qui d’autre elle a parlé. Oui, je vais devoir me méfier de cette femme. Dégainant ma voix la plus commerciale, je nous excuse.

« Nous allons vous laisser profiter de votre thé avec votre petit-fils, Madame Marchetti. Bonne fin de journée. »

D’un signe de tête, je fais comprendre à Élisabeth de me suivre jusqu’à son bureau. Son sourire s’efface. Est-ce qu’elle se rend enfin compte de la situation dans laquelle elle se trouve ? Cela fait trop longtemps qu’elle est aux commandes ici. Il est temps de lui rappeler que ce n’est pas elle, la propriétaire des lieux.

Je referme la porte, la claquant presque. Mes yeux ne la quittent pas alors qu’elle va s’installer dans le fauteuil derrière le bureau. Elle soutient mon regard, comme pour me faire passer un message. Un souffle agacé s’échappe de mes narines.

Joue tant que tu veux. J’en ai maté des plus coriaces que toi.

Aucun n’était aussi joli qu’elle, ça j’en suis sûr. Mais il va falloir bien plus qu’un beau visage et un corps à tomber pour me faire baisser la garde.

Je m’adosse négligemment contre la table collée au mur, utilisant ma hauteur pour la surplomber. Le fauteuil de patron ne fait pas tout. La posture est bien plus efficace pour imposer son statut.

« Redites-moi les évènements que vous avez à venir ? 

- Le mariage Marshall dans six semaines. Il y a aussi l’anniversaire de mariage des Simons, dans un mois.

- Et cet été, combien ? »

Elle se mord la lèvre inférieure, perdant un instant sa belle assurance. Un son moqueur m’échappe. Je savais que ce lieu ne pouvait pas être si attractif que cela, malgré ses dires.

« On a refusé de prendre des réservations pour d’autres évènements. Ça nous semblait trop risqué, sans améliorations plus concrètes.

- Pourquoi avoir pris celui-là alors ?

- Ils ont insisté énormément. Et avec le budget qu’ils ont, c’était facile de trouver des solutions. »

C’est parfait. Il suffira d’organiser ce mariage, et après, on fermera. Ça me laissera le temps nécessaire pour finaliser le projet. Faire venir les architectes et autres chefs de chantier pour qu’ils commencent au plus vite à chiffrer les choses et à sortir des plans plus concrets que je puisse montrer aux investisseurs.

Tout se résout, finalement. La partie la plus difficile sera de faire en sorte que les gens de ce patelin adhèrent au projet. Ou du moins, qu’ils ne deviennent pas une nuisance. Je suis plutôt bon en relations publiques, tout comme en gestion des risques.

Le plus gros se trouve devant moi. Je la connais depuis moins de deux heures, mais elle m’a l’air d’être un vrai électron libre, papillonnant d’une idée à une autre, prenant tous les rôles sans être spécialiste en rien. Et surtout, elle semble être appréciée.

Je retiens un soupir. Il va falloir que je la surveille. Et cela va m’être difficile à faire depuis New York. Je n’ai pas vraiment le choix. Si je veux que cela marche, je vais devoir rester sur place.

La perspective ne m’enchante pas. J’aimerais mieux vivre dans un motel miteux le long de l’autoroute pendant six mois que de passer une minute de plus ici. Mais c’est ce qu’il faut. Pour le futur de ma compagnie, je dois faire ce sacrifice.

« Je vais avoir besoin d’une chambre. Avec un bureau. 

- Une… Une chambre ?

- Oui. Vous savez, cette chose que louent les hôtels. »

Elle me lance un regard irrité, avant de se mettre à tapoter avec énergie sur le clavier de son ordinateur. Après quelques instants, elle tourne son écran vers moi.

« On est complets pour les trois jours à venir.

- Et la chambre 6 ? Elle a l’air disponible.

- Ah. Il y a un petit problème avec cette chambre. »

Je soupire, frottant mon front de fatigue et d’agacement. Bien sûr qu’elle a un problème. Tout tombe en ruine ici. Je ferais peut-être mieux de dormir dans ma voiture. Ça sera sûrement plus confortable, et avec des équipements plus modernes. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’être curieux.

« C’est quoi le problème cette fois-ci ? Un ouragan ? Un insecte dévoreur de bois ?

- Rien d’aussi excitant. Juste une douche récalcitrante. Tout le reste est impeccable. Je peux vous la montrer si vous voulez. »

Résigné, j’accepte de la suivre. Dans les couloirs, elle se déplace avec aisance, saluant les clients par leur nom, discutant quelques instants avec eux.

Elle me précède dans les escaliers, et je ne peux empêcher mon regard de glisser sur son corps. Quel contraste avec la salopette qu’elle portait tout à l’heure. Sa jupe semble collée à sa peau, ses fesses rebondies parfaitement mises en valeur. Ses hanches sont larges et accueillantes.

Pendant quelques secondes, je me perds dans mes pensées, me demandant ce que cela ferait de l’avoir sous moi. Est-ce qu’elle s’abandonnerait totalement au plaisir, ou bien est-ce qu’elle se battrait pour prendre le contrôle ?

Je me racle la gorge, réalisant soudain le genre d’idée que j’ai. Peut-être que Max a raison. J’ai besoin de me trouver quelqu’un avec qui passer une nuit, pour me sortir ces idées de la tête.

« Je peux vous apporter le nécessaire de toilette, si vous voulez. Mais je n’ai pas de vêtements de rechange. »

Ce n’est pas grave, je dors nu. Je me mords la langue pour ne pas lui répondre ça. C’est mon employée. Ce n’est pas approprié.

« J’ai ce qu’il faut dans ma voiture. »

Elle hoche la tête avant de s’arrêter devant une chambre. De sa poche, elle sort une clef. Oh, pas une carte électronique comme il y en a partout. Non. Une clef métallique, à l’ancienne. Probablement la même depuis la construction de la bâtisse, il y a des décennies. Décidément, rien n’est à jour ici. Si je n’avais pas vu son ordinateur, je me serais même demandé s’il y a internet.

Elle me laisse entrer en premier. À peine ai-je posé le pied dans la chambre que les souvenirs me reviennent comme une bouffée de chaleur. Rien n’a changé. De la lumière du soleil passant à travers les rideaux jusqu’à l’emplacement des meubles. Je pourrais le jurer, l’odeur de la lessive est la même aussi.

« C’est l’une de nos plus jolies chambres. Avec les deux fenêtres, vous avez une vue imprenable sur le parc et la rivière. La cheminée peut être allumée, si vous le souhaitez. »

Je l’écoute à peine, trop plongé dans mes pensées. Au mur, il y a une photo que je ne reconnais que trop bien. Je détourne les yeux, essayant d’oublier ce souvenir trop vivace. Élisabeth continue son tour des lieux, ouvrant la porte de la salle de bain.

« Les wc et le lavabo fonctionnent parfaitement. Le seul problème est la douche. Vous pouvez utiliser celle du personnel dans les vestiaires près de la cuisine… Ou bien payer un plombier. Je pourrais encore tenter de la réparer, mais vous l’avez dit vous-même. Je suis incompétente, alors ça serait dangereux. »

Je ne réagis pas à sa pique. Tant pis si elle a été vexée. Il n’y a rien de déraisonnable à vouloir faire appel à un professionnel plutôt qu’à quelqu’un qui marche à la débrouille, surtout dans un lieu qui accueille du public.

« Combien de temps comptez-vous nous honorer de votre présence ? »

Je dois lui accorder quelque chose. Même si elle a des réactions puériles, elle sait parfaitement garder son sourire de façade. Elle doit pouvoir maîtriser les clients récalcitrants. Mais je ne suis pas un client. Je suis son patron. Et je ne vais pas rester seulement un week-end.

« Six semaines, probablement.

- Six semaines ?! »

Elle pose sa main devant sa bouche, comme pour retenir le reste de ses pensées. Je ne peux m’empêcher de sourire face à sa surprise. Je suis d’accord. À moi aussi, cela me semble une éternité.

« C’est bien le temps qui nous sépare du mariage Marshall, pas vrai ? Je ne veux pas prendre le moindre risque. Si un accident arrive, cela ternira à jamais l’image des lieux.

- On s’en est très bien sortis jusqu’à présent.

- Un miracle.

- Ou alors, on sait ce qu’on fait. Et puis, pourquoi vous seriez meilleur que moi en cas de catastrophe ? Vous vous y connaissez, en gestion d’hôtel ? »

Touché. Je suis surtout spécialisé dans leur design et leur construction. Mais je ne vais pas me laisser démonter par cette simple logique.

« Ne vous inquiétez pas. Je ne compte pas interférer avec votre activité quotidienne. J’aurai assez à faire avec mon projet. Mais je vous préviens, au moindre signe de dégradation, je ferme tout. Je ne vais pas risquer que la fille Marshall se blesse parce que le plafond s’écroule sur sa tête. »

Le visage d’Élisabeth se contracte. Elle n’aime visiblement pas que je critique son précieux lieu de travail. Mais je ne fais que constater les faits. Cet hôtel est vétuste, et je doute de pouvoir le garder ouvert si longtemps.

Je sais que je trouverai des solutions pour ce mariage, si je devais l’annuler. Je ne m’inquiète pas pour cela. Mais en attendant, je vais tout laisser se dérouler comme prévu. On verra bien plus tard.

« Si vous n’avez plus besoin de moi, je vais retourner à l’accueil. Je vous souhaite un très bon séjour parmi nous, Monsieur Price. »

Sans demander son reste, elle sort de la pièce, claquant presque la porte derrière elle. Oui. Devoir collaborer avec elle va s’avérer plus difficile que je ne l’avais imaginé. Cela sera un très, très long séjour.

Distraitement, je soulève un rideau. Le soleil de cette fin d’après-midi me caresse doucement le visage. Dehors, les feuilles nouvelles bruissent sous l’effet de la brise. Un tableau étrangement apaisant. Pendant un instant, j’en oublie presque où je suis.

Un instant seulement.

Alors que je m’apprête à quitter la chambre pour aller chercher mes affaires, je m’arrête à nouveau devant la photo au mur. Une dame élégante est assise dans un fauteuil confortable, des plantes l’entourant. Elle ne remarque pas le photographe, trop absorbée par son livre. Ses cheveux grisonnants sont attachés en un chignon négligé. À ses pieds, on peut apercevoir des petites voitures.

Je décroche le cadre. Derrière, il est écrit Alicia dans son jardin d’hiver, Hôtel Cornwall, 1998. Je m’assois sur le lit, mes yeux toujours rivés sur le cliché. Dans un souffle, je prononce des mots depuis longtemps tus.

« Bonjour, Grand-Mère. »

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