L’ennemie du Milliardaire (French Edition)
Chapitre 24
Lizzie
« Tiens ma belle. J’ai rajouté un peu de caramel dans ton café. Ça réconforte. »
Je souris faiblement à la femme de Thomas alors qu’elle pose nos boissons sur la table. En face de moi, Emma reste silencieuse. C’est elle qui a insisté pour qu’on vienne prendre notre petit-déjeuner ici. Ça te fera du bien de prendre l’air, a-t-elle dit.
C’est à peine si j’ai dormi la nuit dernière. Dès que je fermais les yeux, je revoyais la même chose. Une épaisse fumée noire. Les craquements du bois. Comme si la maison gémissait dans sa lente agonie.
J’aurais voulu m’enfuir. Ignorer ce spectacle qui me déchirait le cœur. Mais je suis restée là, à regarder mes plus belles années s’évaporer dans les airs, la cendre voletant sur les fleurs plantées avec patience au printemps.
Je savais déjà que j’avais tout perdu. J’étais sur le départ, je venais de prendre un ultime bain dans la rivière. Mais de voir l’hôtel être détruit de cette manière n’a rendu les choses que plus douloureuses encore.
J’ai passé la nuit avec les yeux fixés sur le plafond, me levant de temps à autre pour faire les cent pas dans le salon d’Emma. Hier soir, elle n’a pas voulu que je reste seule. Alors, on s’est installées dans son canapé, à regarder des séries romantiques en mangeant tout ce qui nous tombait sous la main. Pour une chef aussi à cheval sur la qualité des produits qu’elle cuisine, elle a une quantité impressionnante de sucreries et chips dans ses placards.
De temps à autre, Rocky venait poser sa tête sur mes genoux, pour me réconforter. Enfin, il avait sûrement espoir de chiper un peu de nourriture. Mais la douceur du petit chien m’a aidée, un peu.
Thomas dépose nos assiettes devant nous, serrant mon épaule avant de repartir derrière son comptoir. Tout le monde sait à quel point je suis affectée par ces évènements. Ils ont tous été si gentils avec moi.
Je jette un coup d’œil sur la salle. Le café est bien plus rempli que d'habitude. Quand quelque chose arrive à la communauté, elle se réunit, elle se soutient. Et dire que bientôt, tout cela sera terminé pour moi.
Je me fige en voyant l’assiette d’Emma. Des gaufres aux myrtilles. Immédiatement, mon cœur se serre. Où est Andrew à présent ? Est-il reparti à New York, comme il devait le faire ? Après tout, pour lui l’incendie ne change rien.
Il n’avait pas l’air particulièrement touché, hier. Il restait là, impassible, alors que l’œuvre de sa grand-mère partait en fumée. Peut-être qu’il n’en avait vraiment rien à faire, de tout cela. Je pensais que son attitude envers l’hôtel n’était qu’une carapace pour se protéger du passé. Mais peut-être que j’avais tout faux.
« J’ai reçu un message de Marco. Il faisait partie de l’équipe de pompiers, il y a quelques photos aussi. »
Je lève les yeux vers son écran. Apparemment, les dégâts ne sont pas si terribles que ça. La cuisine et le vestiaire des employés ont été entièrement détruits, tout comme les deux chambres au-dessus. Le mur extérieur est noirci par les fumées.
Mais l’hôtel tient debout. La structure a été miraculeusement épargnée. Cette vieille dame est plus solide qu’on ne pourrait le croire. Rien ne pourra la faire tomber. Rien, mis à part les bulldozers d’Andrew.
Je soupire. Il doit être ravi. Cela sera sûrement plus facile à détruire à présent. Une excuse de plus pour ne pas rénover, même s’il n’en avait pas besoin d’une autre. J’ai perdu, il a gagné.
Dans le grand plan de l’univers, cet incendie ne change pas grand-chose. L’hôtel était voué à disparaître. La seule différence, c’est que je pensais être loin d’ici quand cela se passerait. Je n’aurais pas eu à le voir de mes propres yeux.
J’aurais pu vivre en prétendant que le Cornwall était toujours là, à se dresser fièrement entre les arbres du parc. Sa peinture blanche aurait continué à se parer de rose sous l’effet des couchers de soleil estivaux. Son perron se serait éternellement vu recouvrir d’une fine couche de neige en hiver, apportant juste ce qu’il faut de magie pour un Noël parfait.
Mais à présent, je sais que ces images seront gâchées à jamais par celles d’hier. Je ne verrai plus que la cuisine détruite. La fumée épaisse. Les cris des pompiers effaçant les murmures effarés des habitants du village. Et Andrew, immobile, observant tous ses souvenirs s’évaporer comme il le souhaitait. Une pathétique métaphore pour notre relation.
J’attrape mon café, remuant la cuillère pour que le caramel se fonde parfaitement au lait chaud. J’éclabousse la table sans m’en rendre compte. Dire qu’il y a six semaines, mon plus gros souci était une douche récalcitrante.
La vie était bien plus facile alors. Oh, bien sûr, j’avais tout à gérer. Manager, hôtesse, femme à tout faire… Mais j’étais heureuse. J’avais un but en me levant le matin. Continuer à faire vivre cet hôtel qui m’a recueillie.
Pour la première fois de ma vie, j’avais quelque chose bien à moi. Je ne travaillais plus pour mes parents, ni pour payer les études de ma sœur. Non, je faisais cela pour moi. Et maintenant, c’est terminé.
Les larmes me montent aux yeux. Pas de travail. Pas de relation. Je n’ai même pas de diplôme. Je vais devoir tout recommencer à zéro, encore. Comme quand mes parents nous faisaient bouger sans cesse, au gré des petits boulots qu’ils trouvaient. Les amitiés et les amourettes détruites selon leur bon vouloir.
J’enfouis mon visage dans mes mains. J’aurais pensé qu’à vingt-huit ans, j’aurais une vie plus stable que cela. C’est ce que je m’étais juré, quand j’étais petite. Un travail ennuyeux, comme tout le monde. Un mari, des enfants, une maison avec plein de fleurs autour, puisqu’on ne peut rien faire pousser quand on vit sur les routes.
C’est pour ça que mon appartement est rempli de plantes, en attendant de pouvoir m’acheter mon propre chez-moi. Mais c’est fichu à présent. J’ai perdu mon travail passionnant. Quant au mari… Le seul homme qui a réussi à me toucher dans le cœur l’a brisé.
Je sursaute presque alors que je sens un bras s’enrouler sur mes épaules. Lola vient de nous rejoindre. Elle est du genre timide. Elle ne parle que si elle en a vraiment besoin. Mais les preuves d’affection, elle sait les donner. Je pose ma tête contre la sienne, me laissant aller à cette chaleur qu’elle m’apporte.
Nous restons toutes les trois silencieuses. Il n’y a rien à dire de toutes les manières. Autour de nous, les gens parlent doucement, jetant de temps à autre un regard vers notre table.
On se croirait à une veillée mortuaire. Il y a de la nourriture, un groupe de personnes affligées. De temps à temps, un éclat de rire résonne, sûrement à l’évocation d’un souvenir heureux à l’hôtel. Oui, pour beaucoup, cela ne serait qu’un bâtiment comme il y en a des milliers. Mais pour cette communauté, il représentait bien plus que ça.
Sans grande conviction, j’attrape un morceau de bacon entre mes doigts, avant de le manger du bout des lèvres. Je n’ai pas vraiment faim, mais il faut que je m’occupe si je ne veux pas devenir folle avec mes pensées.
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
Je lève les yeux vers Emma. Il faut toujours qu’elle appuie là où ça fait mal. Entre le mariage et l’incendie, on n’a pas eu une seconde pour discuter de mes plans d’avenir. Je déchire mon pancake du bout de ma fourchette, sans en manger un seul morceau.
« Partir, je suppose. Maintenant que l’hôtel va disparaître, je n’ai plus vraiment ma place ici.
- Tu plaisantes j’espère ? »
Je regarde Lola, surprise. Je crois que jamais je ne l’ai entendue parler avec une telle vigueur. Ses yeux brillent d’une lueur passionnée, prêts à m’engloutir.
« Tu sais pourquoi ils sont tous ici, pas vrai ?
- À cause de l’incendie. Je suppose qu’ils sont tous bouleversés, qu’ils se rendent compte que ça sera bientôt fini pour de vrai.
- Ils sont là pour toi ! Mon téléphone n’arrête pas de sonner depuis hier. Ils s’inquiètent tous, ils veulent être sûrs que tu n’es pas toute seule. Que tu saches qu’ils sont là pour t’épauler. »
Je fronce les sourcils et lève des yeux perdus vers Emma. Mon amie hoche la tête sans la moindre hésitation, confirmant ce que Lola vient de dire.
Je m’enfonce dans la banquette, soudain sous le choc. Je n’arrive pas à croire que cela soit vrai. Et pourtant, en jetant un coup d’œil à la salle, je réalise qu’ils m'observent tous. Discrètement, avec respect, juste pour vérifier mon état. De temps à autre, mon regard croise les leurs, et leurs visages s’illuminent. J’ai droit à des sourires, des paroles murmurées dans le vide.
Emma s’accoude sur la table, se penchant vers moi pour attirer mon attention.
« Écoute, je sais que plus rien ne sera comme avant. Et après cette histoire avec Andrew, je comprendrais si tu ne voulais plus rester ici. Mais tout le monde t’adore. Plusieurs personnes sont déjà venues me voir pour que je te dise qu’ils peuvent t’employer, quand tu veux. »
Je me mords le bout de la langue en l’écoutant parler. Je ne veux pas pleurer. Pas là, devant tout le monde. Jamais je n’ai ressenti une telle sensation. La tristesse de la perte se mélange à une bouffée de joie et d’amour, m’incommodant presque.
« Et puis, qui sait. Tu pourrais peut-être réunir l’argent pour acheter ta propre demeure. Les vieilles bâtisses de charme, ce n’est pas ce qui manque dans la région. Tu pourrais faire comme Alicia. Te lancer dans ta propre aventure. Je suis sûre que beaucoup d’anciens clients viendraient chez toi. J’ai du mal à les imaginer aller dans un hôtel ultramoderne. Ils auront besoin d’un endroit où séjourner. Et je connais une super cuisinière que tu pourrais embaucher pour une bouchée de pain.
- Tu parles, une fois que t’auras commencé à travailler dans ses cuisines flambant neuves pour un salaire de rock star, tu pourras plus revenir en arrière.
- Je viendrai en courant. Je le laisserai tomber en un claquement de doigts, juste pour lui apprendre. La vengeance, un plat qui se mange froid, tout ça tout ça. »
Je ne peux m’empêcher de sourire faiblement, l’optimisme de mon amie presque contagieux. Je n’arrive pas à croire qu’elle puisse vouloir faire ça pour moi. J’ai déjà dû la pousser à accepter quand Andrew lui a proposé ce travail dans le nouvel hôtel. C’est une opportunité incroyable pour elle. Et elle était prête à la refuser, pour moi.
Oh, elle aurait pu trouver un emploi n’importe où. Elle sait s’accommoder de tout. Mais je n’aurais pas supporté qu’elle gâche son talent dans un petit boui-boui de campagne où elle n’aurait fait que cuire des burgers toute la journée. L’amitié ne justifie pas tout. Ce ne sont que les affaires, après tout.
Je souris faiblement. On dirait une phrase toute faite d’Andrew. C’est ce qu’il m’a affirmé toutes ces semaines. Ce ne sont que les affaires. Une opportunité pour sa compagnie. Comme s’il n’y avait rien d’autre qui comptait sur terre.
Je m’enfonce de nouveau dans la banquette, attrapant mon café pour le siroter. Les paroles de mon amie se mélangent dans mon esprit. Je ne sais plus vraiment que penser. J’ai un avenir ici, si je le veux. Des gens qui tiennent assez à moi pour me proposer spontanément du travail. Pour m’aider, m’entourer de leur amour.
Mon cœur devrait être empli de joie de recevoir autant d’attention. Et il l’est, dans une certaine mesure. Je n’arrive toujours pas à croire que j’ai enfin ma place quelque part. Que je pourrais rester ici pour de bon. Que je manquerais à tous ces gens si je partais.
Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser à une seule chose. À Andrew. À ce que serait ma vie sans lui, mais avec son ombre planant sur moi en permanence. Je les verrai, les voitures de luxe se rendant à son hôtel.
Peut-être que même lui viendrait ici. Qu’est-ce que cela me fera, de croiser celui qui a changé ma vie de manière si brutale se promener dans ces rues ? Je ne sais pas si je pourrais le supporter. Les ruptures sont difficiles pour tout le monde, à ce qu’il paraît. Mais j’ai l’impression que le trou dans mon cœur ne se refermera jamais.
Je devrais le détester. Mais j’en suis incapable. Plus que tout, il me manque. À chaque fois que quelqu’un entre dans le restaurant, je ne peux m’empêcher de lever la tête, pleine d’espoir. Il serait bien fou de venir ici, où tout le monde lui en veut. Et pourtant, je rêve qu’il le fasse.
Il traverserait la pièce sans se soucier de personne. Ses yeux seraient fixés sur moi, ses poings légèrement serrés de nervosité. Et puis, il me ferait une grande déclaration d’amour, là, devant tout le monde. Il avouerait publiquement qu’il a eu tort. Qu’il m’aime, et qu’il ferait tout pour me récupérer.
Je secoue la tête, m’extirpant de cette rêverie digne de l’une des comédies romantiques que j’ai regardées hier soir. Je ne sais même pas pourquoi je pense à cela. Je n’aime pas être le centre de l’attention. Alors qu’il fasse quelque chose d’aussi intime, devant toute la ville ? Non, je serais morte de honte.
Je soupire en reposant ma tasse désormais vide sur la table. La rupture, le mariage, l’incendie. Cela fait beaucoup en seulement quelques jours. Je n’arrive plus à y voir clair. Je crois que j’aurais besoin d’une semaine entière à juste dormir, manger et lire. Ne plus penser à rien. Plus d’hôtel, plus de questions sur mon avenir… Plus d’Andrew.
Je joue un instant avec mon téléphone, avant de le déverrouiller. J’ai parlé longuement avec ma petite sœur hier soir. Je lui ai tout dit, moi qui d’ordinaire lui cache le moindre de mes problèmes pour la protéger. Mais elle est adulte à présent, et moi aussi. Alors, je commence à rédiger un message.
< Lizzie : ton invitation tient toujours ? >
< Olivia : ta chambre est déjà prête. T’as intérêt à sauter dans le premier
avion, sinon c’est moi qui viens te chercher. Allez, Babou, je t’attends. >
Je grimace à ce surnom que j’ai toujours détesté. Elle l’utilise à chaque fois qu'elle veut me forcer à faire quelque chose. Cette fois-ci, je n’ai pas de mal à me laisser convaincre.
Quelques jours à Los Angeles à me dorer la pilule sur une plage tout en sirotant un cocktail et regardant les beaux surfeurs… Voilà un programme qui en séduirait beaucoup.
Oui, c’est ce qu’il me faut. Du temps et de l’espace. Seulement après cela, je pourrais décider de ce dont j’ai besoin. Et qui sait ? Peut-être que cela sera suffisant pour oublier Andrew. Je n’en suis pas convaincue. Mais ça ne coûte rien d’espérer, pas vrai ?
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