L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Julia Malone · Chapitre 8 sur 27

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L’ennemie du Milliardaire (French Edition)

Chapitre 8

 

Lizzie

Un sourire aux lèvres, je descends les marches qui séparent mon appartement de la rue. J’ai cru que ce jour de repos n’arriverait jamais. À présent qu’il est là, je compte bien en profiter à fond. Je ne me laisserai pas abattre par la situation, ni par les plans d’Andrew toujours ancrés dans mon esprit.

Non. Aujourd’hui, il n’y a plus hôtel, ni peur de l’avenir. Je vais tout faire pour me détendre et passer la meilleure journée possible. Et cela commence par un bon petit déjeuner.

Après avoir adressé un petit geste de la main à Madame Marchetti de l’autre côté de la rue, je me dirige vers le Golden Sunrise. Le café-restaurant est l’une des institutions de la ville. Il a tout gardé de son ambiance des années 50, sans être vieillot. Exactement ce à quoi j’aspire avec l’hôtel. Respecter l’esprit d’origine tout en offrant un confort moderne.

Aspirais, je pense en soupirant. J’étais pleine d’espoir pour l’avenir. À présent, je ne suis plus certaine de rien. Il va falloir un travail considérable pour réussir à convaincre l’homme d’abandonner son projet démesuré. Et je n’ai absolument aucune idée de comment le faire.

Au moins, il a fini par payer la réparation de la douche. Son entêtement était ridicule. Je suis sûre qu’un seul de ses caleçons coûte plus cher qu’une demi-journée de travail du plombier.

Je me mordille l’intérieur de la joue. Je ne devrais probablement pas penser aux caleçons de mon patron. Pourtant, c’est le genre d’idées qui m’envahissent depuis quelques jours. Depuis que je l’ai vu sortir de la douche, une simple serviette enroulée autour de la taille.

Jusque-là, je pouvais m’imaginer ce que je voulais à propos de son corps. Une peau recouverte de pustules. Des poils si longs qu’on aurait pu en faire un tapis. Peut-être même des écailles.

Mais non. Son corps est dans la continuité de son visage. Parfait. Musclé, comme quelqu’un qui s’entraîne régulièrement sans trop en faire. J’ai beau m’être retournée immédiatement, l’image de son torse ruisselant d’eau est gravée pour de bon dans mon esprit.

Je secoue la tête avant de pousser la porte du café. Je dois vraiment arrêter de penser à lui comme ça. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une solution pour le convaincre de rénover l’hôtel. Et je la trouverai d’autant mieux avec du repos, et les délicieux petits plats de Thomas dans le ventre.

Comme à son habitude, le patron me salue avec un bonjour enthousiaste. Je lui réponds avec la même énergie, avant de scanner la pièce du regard. C’est plutôt calme. En ce lundi matin, la plupart des gens sont déjà au travail. Seuls quelques habitués profitent de leur retraite bien méritée en se retrouvant autour d'une tasse de café.

Soudain, je me tends. Parmi les visages familiers se trouve un autre. Andrew. Bien sûr, il a décidé de prendre son petit déjeuner ici PILE quand je viens moi aussi y passer mon jour de repos.

Pendant un instant, j’hésite à faire demi-tour et à quitter les lieux. Mais immédiatement, deux dagues vertes me transpercent. Le temps d’une seconde, j’arrête presque de respirer. J’avais déjà oublié à quel point ses yeux sont envoûtants. Est-ce que cela fait partie de son arsenal ? Il charme ses opposants de son regard pour mieux les plier à sa volonté ?

Je soupire. Je n’ai pas d’autre choix que d’aller le saluer à présent. Après un petit signe de main aux habitués jouant aux cartes au fond de la pièce, je m’approche de mon patron.

Non seulement il gâche l’un de mes plus grands plaisirs, mais en plus, il s’est installé à ma table préférée. Celle avec une banquette confortable, juste sous la fenêtre. Parfait pour lire tranquillement, tout en observant l’activité dans la rue principale.

« Élisabeth.

- Andy.

- Andy ?

- Vous vous obstinez à m’appeler par mon nom complet, alors je vous appellerai par votre diminutif.

- Personne ne m’a jamais appelé Andy.

- Personne ne m’a jamais appelée Élisabeth. »

Il ne me répond pas, préférant reprendre une gorgée de son café. Ses yeux brillent d’une lueur malicieuse qu’il me tarde d’éteindre. D’un geste de la main, je désigne la salle.

« Je ne pensais pas vous voir ici. Vous n’êtes pas du genre à manger que dans des restaurants étoilés, et à avoir votre chef privé à domicile ? 

- Les vieux cafés-restaurants sont les endroits dont je garde les meilleurs souvenirs. Celui-ci en particulier. »

Je fronce légèrement les sourcils, tandis que l’homme se replonge dans son journal. Je n’avais aucune idée qu’il était déjà venu dans la région. Et encore moins dans ce café. Mais alors que je m’apprête à l’interroger, il m’interrompt.

« Et puis, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, les restaurants étoilés ne courent pas les rues par ici. Pas encore. »

Il insiste sur les derniers mots, s’assurant que le message soit bien passé, sans même me regarder. Je souffle d’agacement, avant de marmonner une excuse. 

« Je vais vous laisser finir votre lecture. Ça serait dommage que je gâche vos beaux souvenirs.

- Asseyez-vous. »

Je lève un sourcil étonné devant son ton autoritaire. L’homme ne me regarde toujours pas, repliant son journal pour mieux lire une nouvelle page. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il me demande cela. Je suis à peu près sûre qu’il préfèrerait vivre un an dans sa chambre sans douche plutôt que de passer plus de temps que nécessaire avec moi.

« Et bien, vous avez peur que je vous morde ? »

Je m’esclaffe à sa question. Moi, peur ? J’aimerais bien voir ça. Un air de défi dans le regard, je m’installe sur la banquette en face de lui. C’est ridicule, je le sais. Je ne devrais pas me laisser avoir de la sorte. Et pourtant mon ego l’emporte.

Et voilà où cet excès de fierté m’emmène. C’est mon jour de repos, et je me retrouve attablée avec mon patron. Celui-ci ne fait pas plus attention à moi que précédemment, toujours passionné par la lecture de son journal.

Cela me donne l’occasion de pouvoir l’observer un peu plus. Tout semble attirer mon regard, de ses longs doigts portant sa tasse à sa bouche, à la ride d’expression qui se creuse sur son front quand il fronce les sourcils.

Je me penche pour tenter de lire le titre de cet article si fascinant qu’Andrew m’ignore totalement. Quelque chose sur la construction de gratte-ciels en ville. Bien sûr, même dans un endroit comme celui-ci, tout ce qui l’intéresse, c’est sa compagnie. Je ne devrais vraiment pas être surprise.

Lassée par ce silence, je tourne la tête vers l’extérieur. La rue est calme à cette heure-ci. La plupart des gens sont au travail, leurs enfants à l’école. Tout est si apaisant. Le temps s’écoule plus lentement, plein de promesses.

Alors que j’observe les arbres plantés le long des trottoirs, Thomas s’approche. Sans que je n’aie besoin de lui demander, il pose une tasse devant moi, la remplissant d’un café fumant. Puis, il se tourne vers mon compagnon silencieux.

« Votre commande arrive dans un instant. Je vous ressers ?

- S’il vous plaît. »

Tiens, l’homme sait être poli parfois. Voilà une surprise. Il replie son journal avant de prendre une gorgée de son café nouvellement réchauffé. Je tente ma chance.

« Laissez-moi deviner. Vous avez demandé des œufs, avec du bacon et de l’avocat. Vous êtes du genre à manger super sain, jamais de sucre. Que des protéines, pour entretenir ces muscles. »

Il lève un sourcil suggestif, un sourire sur les lèvres. Je me mords l’intérieur de la joue. Est-ce que je viens vraiment de déclarer que je l’ai observé, que j’ai remarqué son corps parfait ?

« Vous avez raison pour le bacon. Pour le reste, tout faux. Quand je mange dans un endroit comme celui-là, je me fais plaisir. Aujourd’hui, ça sera des gaufres aux myrtilles. »

Je fais une grimace qu’il ne manque pas de noter.

« Vous n’aimez pas les gaufres ?

- Ne soyez pas ridicule, tout le monde aime les gaufres. Mais les myrtilles ? Elles sont amères et acides à la fois. Et cette consistance ? Berk. Non, vraiment. Elles n’ont rien à faire sur de délicieuses gaufres. »

Il sourit doucement, et je ne peux m’empêcher de faire de même. Décidément, on ne semble s’entendre sur rien.

« Vous mettriez quoi sur les vôtres alors ?

- Du beurre. Des pépites de chocolat. Des bananes. Et des fraises. Et probablement une grande portion de bacon à côté.

- Je crois que vous avez faim. Vous auriez dû commander quelque chose. »

Avec un timing parfait, Thomas s’approche, posant des assiettes devant nous. Je ne peux m’empêcher de me lécher les lèvres. Mon plat de pancakes est fumant, le beurre coulant à sa surface, seulement arrêté par les fraises. Quant aux pépites de chocolat, elles sont nombreuses à souhait. La perfection pour commencer la journée.

L’homme me lance un regard interloqué. Un sourire en coin, je découpe ma montagne de pancakes avant de lui donner une leçon.

« Quand les gens vous connaissent, vous n’avez rien besoin de demander. C’est ça l’avantage des petits commerces. Allez dans une grande chaîne impersonnelle, et dites-moi que vous auriez cette qualité de service.

- Dans une grande chaîne, peut-être pas. Mais dans un bon restaurant, on peut vous surprendre, vous faire goûter des combinaisons inattendues. Vous offrir la tranquillité dont vous avez besoin, aussi.

- Et si je sais ce que j’aime et que je ne veux rien tenter de nouveau ?

- Maintenant on dirait une vieille dame coincée dans ses habitudes. Vous n’êtes pas un peu jeune pour ça ?

- Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à aimer avoir une routine dans sa vie. Tout le monde parle tout le temps de sortir de sa zone de confort, de partir à l’aventure. Mais parfois, c’est bien aussi d’avoir des choses familières. Un peu de structure. »

Je souffle la fin de ma phrase. Passer son enfance sur les routes, pour beaucoup, ça semble être le rêve. L’école de la vie, et plein d’autres lieux communs de ce genre. Ce n’est pas toujours vrai pourtant. C’est avant tout la solitude et l’incertitude. La fatigue de ne pas savoir de quoi le lendemain sera fait.

L’homme hausse des épaules, avant de planter sa fourchette dans ses gaufres. Il ne pourrait pas comprendre. Il a dû grandir avec un cadre, comme la plupart des gens. Des parents stricts mais aimants, avec tout un tas de règles qu’il détestait probablement, mais qui avaient leur raison d’être. Des évènements sociaux barbants dont il aurait aimé s’échapper, mais qui lui ont appris tous les codes de la vie en société.

Du bout des doigts, j’attrape une pièce de bacon dans mon assiette. J’aurais aimé connaître un peu de cette vie moi aussi. Mes parents ont fait du mieux qu’ils pouvaient, selon leurs convictions. J’aurais voulu que les choses soient différentes. Mais je n’y peux rien. Il n’y a plus qu’à aller de l’avant à présent. Alors, je me concentre sur mon compagnon de petit déjeuner, lui posant la question qui me taraude depuis tout à l’heure.

« C’est quand la dernière fois que vous êtes venu ici ? »

Il lève les yeux de son plat, l’air surpris que je lui pose une telle question.

« Vous avez dit avoir de bons souvenirs ici. »

Il soutient mon regard un instant, avant de replonger sa fourchette dans son plat.

« Cela fera vingt-trois ans en novembre. »

Je reste silencieuse un instant. Vingt-trois ans. Il n’était qu’un enfant à l’époque. Cela remonte à si longtemps. Je pensais qu’il était venu ici en devenant propriétaire l’hôtel, il a quelques années.

Je réalise soudain que je ne sais pas quand il l’a acheté, ni pourquoi. Peut-être qu’il n’y avait même jamais mis les pieds, faisant juste une affaire immobilière. Le connaissant, cela ne serait pas surprenant. Mais pourquoi posséder un bien si c’est pour le laisser péricliter de la sorte ? Je décide de l’interroger un peu plus, espérant désépaissir ce mystère.

« Et à l’hôtel ? Cela fait deux ans que je travaille ici, et je ne vous avais encore jamais vu.

- Vous êtes bien curieuse ce matin, Élisabeth.

- On appelle ça faire la conversation. C’est ce que les gens font quand ils mangent ensemble. Sinon, autant rester seuls avec une bonne lecture. »

Il hoche la tête, essuyant sa bouche avant de plonger son regard dans le mien. Je frissonne. Il y a quelque chose de troublant dans ses yeux verts. Une intensité que je n’avais encore jamais rencontrée auparavant. S’il ne s’était pas mis à parler, j’aurais pu étudier ses billes de jade toute la journée.

« Très bien, faisons la conversation. Et puisqu’on en est aux confidences, on pourrait se tutoyer, tu ne crois pas ? On va passer encore beaucoup de temps ensemble, autant se mettre à l’aise. »

Ma bouche s’entrouvre légèrement. Je ne l’avais pas imaginé du genre à avoir ce genre de familiarités avec ses employés. Mais cela me va. J’ai toujours été plus à l’aise pour parler aux gens que je peux tutoyer. Je hoche doucement la tête, et il ne perd pas un instant pour m’interroger.

« Tu es de la région ?

- Pas du tout. Je suis née en Arizona. Après ça, j’ai déménagé un peu partout.

- Parents militaires ?

- Non. Hippies ayant la bougeotte.

- Des frères et sœurs ?

- Une petite sœur. Elle travaille dans un cabinet d’avocat, à Los Angeles.

- Comment t’en es arrivée à l’hôtellerie ? »

Je m’arrête un instant pour le regarder, et aussi, respirer. Il me laisse à peine le temps de lui répondre. Dès qu’une phrase se finit, il enchaîne avec une nouvelle. Comme s’il voulait rester aux commandes. S’assurer que je ne lui pose pas de questions en retour. Je décide de jouer le jeu. Pour le moment.

« Un peu par hasard. J’ai fait toutes sortes de boulots, et j’ai toujours été débrouillarde. Il y a deux ans j’avais besoin de changer d’air et je suis arrivée dans le coin. Je suis tombée sur Madame Richmond, l’ancienne manager. J’avais besoin de travail, elle avait besoin d’une petite main pour le ménage et les réparations. Petit à petit, elle m’a formée à son métier, jusqu’à me recommander au gestionnaire quand elle a voulu partir à la retraite.

- Et ça lui a suffi pour te donner le poste ?

- Elle a toujours bien dirigé l’hôtel, je suppose qu’il avait confiance en son jugement. Et puis, j’avais l’avantage de lui coûter pas cher. Pour un comptable, c’est un plus, pas vrai ? »

La grimace agacée sur son visage me dit le contraire. Je ne comprends pas pourquoi cela lui déplaît tant. Le Cornwall tient la route. Aucun scandale n’est venu entacher sa réputation. Je ne vois pas bien ce qu’il pourrait me reprocher sur ce sujet.

« Tu as fait des études avant cela ?

- Non.

- Tu n’aimais pas l’école ?

- J’adorais l’école. »

Je réponds, plus brusquement que je l’aurais voulu. Je baisse mes yeux vers mon plat, préférant engloutir une bouchée de mes pancakes plutôt que d’affronter son regard. Il comprend le message, se taisant à nouveau.

J’aimais l’école plus que tout. Cela m’apportait un semblant de normalité dans cette vie si loin des normes. Même si c’était parfois difficile d’entrer dans ces salles de classe remplies d’enfants curieux et pas toujours bienveillants. Pendant quelques heures, je pouvais m’évader. Me plonger dans les livres. Grappiller autant de connaissances que je le pouvais.

Je soupire, levant les yeux vers Andrew. Il me regarde avec intensité, comme s’il espérait trouver une réponse dans mon silence. Je mordille ma lèvre, avant de finalement me décider à parler.

« Mes parents sont morts dans un accident quand j’avais dix-huit ans. Je me suis retrouvée responsable de ma petite sœur, à enchaîner les petits boulots pour lui offrir un avenir. Alors, l’école, ce n’était pas ma priorité.

- Je suis désolé, Élisabeth. »

Je hoche la tête, attrapant mon café pour reprendre contenance. Je n’aime pas vraiment parler de ça. Je ne sais même pas pourquoi je le lui ai dit. J’aurais pu garder ça pour moi.

Un silence s’est installé entre nous, sans qu’aucun ne sache comment s’en défaire. Seule l’arrivée du Thomas nous permet de sortir de ce flottement. Il se tourne vers mon patron, remplissant de nouveau sa tasse de café.

« Cela vous a plu ? Vous voulez autre chose ?

- C’était très bien, merci.

- Dites, je vous observe depuis tout à l’heure. Vous êtes de la région ? Vous me semblez familier.

- J’ai vécu ici pendant un temps.

- Redites-moi comment vous vous appelez ?

- Andrew Price.

- Price… C’était pas le nom d’épouse de Rébecca Cornwall ? La fille d’Alicia ? »

Je lève les yeux vers Thomas, interloquée. Mon Alicia ? Celle qui a fondé l’hôtel ? Pas possible. Il me l’aurait dit s’il avait été son petit-fils. Ou peut-être pas. Il n’est pas du genre expansif. Mais tout de même. Il m’a laissée parler d’elle. Dire toute l’admiration que j’avais pour son travail, sa vie. Il en a eu plein, des occasions pour me le dire.

« C’est ça. C’était ma mère. Et Alicia, ma grand-mère. 

- Je n’arrive pas à y croire. J’aurais dû vous reconnaître. Des yeux verts pareils, ça ne s’oublie pas. Et puis, vous lui ressemblez. C’est bien que vous reveniez dans la région. Alicia a fait tellement pour la communauté avec son hôtel. Son travail mérite d’être honoré. »

Je le fixe, choquée par la nouvelle. Lui reste parfaitement impassible. À croire que rien de tout cela ne l’affecte. Pourtant, cet hôtel, c’est un héritage de famille. Il devrait se battre à mes côtés pour le faire perdurer. Pas vouloir le détruire à tout prix.

Encore une fois, il esquive le sujet. Il répond de manière évasive, avant de demander l’addition au patron des lieux. Puis, il se plonge dans son téléphone, faisant tout pour éviter mon regard. Mille questions se bousculent dans ma tête.

« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

- Tu ne me l’as jamais demandé.

- Oh, oui, bien sûr, suis-je bête. J’aurais dû y penser tout de suite, c’est un lien tellement évident pourtant. Qui ne voudrait pas détruire l’œuvre de sa grand-mère ? »

Je me mords la lèvre alors que l’homme me transperce de son regard, plus glacial que jamais. Je suis allée trop loin, je le sais. Mais la situation me frustre. J’ai tant lu à propos de cette femme. Je me la suis imaginée dans ma tête. Chaque jour, elle m’inspire à donner le meilleur de moi-même.

Que son propre petit-fils soit cet homme froid et désagréable m’échappe totalement. Et qu’il veuille se débarrasser de ce joyau qu’elle a créé ? Cela ne fait pas le moindre sens. Sans rien ajouter au sujet, Andrew pose de l’argent sur la table.

« Merci pour la compagnie. J’ai des coups de fil à passer. »

Sans un regard pour moi, il se dirige vers la sortie. Il n’a l’air ni abattu, ni en colère. Comme d’habitude, il semble juste… Indifférent. Je soupire et me frotte le front. Je regrette d’avoir été si brusque. Mais mes pensées coupables sont vite arrêtées lorsque Thomas s’approche.

« Qu’est-ce que tu voulais dire, détruire l’œuvre de sa grand-mère ? »

Je soupire à nouveau, me frottant les yeux. Je regrette d’autant plus d’avoir été impolie. Je devrais le savoir. Dans les petites villes, les oreilles traînent. Deux tables plus loin, je vois les autres nous regarder avec intensité. Ils ne vont pas manquer une miette de cette discussion. Et pourtant, je dois rester vague. Je risquerais de me faire virer si j’en dis trop.

« Il veut transformer l’hôtel en une espèce de complexe de luxe.

- Merde. Alicia doit se retourner dans sa tombe. »

Les habitués ne prétendent même plus, se levant de leur table pour rejoindre la mienne, encore couverte des assiettes de notre petit déjeuner. Mes pancakes ont un goût amer à présent. Ce n’est vraiment pas comme cela que j’avais envisagé ma journée de repos.

« Je me souviens de lui tout gamin. Il accueillait les clients depuis le porche. Il aurait fallu le voir. Un grand sourire aux lèvres, ses yeux verts pétillants. Et comment il saluait les gens dans la rue quand sa grand-mère l’emmenait à l’école le matin. 

- Ah ça. Et elle en était fière. Elle l’élevait bien comme il faut, pour sûr. »

Je fronce les sourcils.

« Elle l’a élevé ?

- Oh oui, depuis qu’il était bébé. Rébecca était plus du genre à s’intéresser à sa carrière qu’à son fils. Honnêtement, il était bien mieux là à courir la campagne qu’à étouffer dans une grande ville. Mais bien sûr, rien n’est jamais juste dans la vie.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

- Alicia est morte. Un AVC si je me souviens bien. Comme ça, sans aucun signe avant-coureur. Il était encore tout gamin. Ses parents sont venus le récupérer et on ne les a plus jamais revus. L’hôtel a continué à tourner, mais sans Alicia, ce n’était plus pareil. »

Le silence se fait autour de la table. Cela fera vingt-trois en novembre. Voilà pourquoi cela fait autant de temps. Je pensais qu’il avait peut-être passé des vacances ici, étant enfant. J’étais loin de me douter qu’une histoire si lourde se trouvait à l’origine de cette absence.

J’ai presque envie de me lever, de partir à sa recherche. De m’excuser. Et d’en apprendre plus, aussi. Si ce lieu était si important pour lui quand il était petit, pourquoi voudrait-il le détruire de la sorte ?

Je m’éclipse avant que les autres ne me posent plus de questions sur les projets de l’homme. J’ai besoin de tirer les choses au clair avant cela. Si je parviens à le comprendre, peut-être que j’arriverais à le convaincre que garder le Cornwall tel quel est la meilleure des solutions.

Je soupire alors que le vent frais balaye mon visage. C’est raté pour ma journée de détente loin des soucis de l’hôtel.

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