Les âmes fragmentées
Chapitre 9
J’ai appelé Ava sur le chemin et elle a tout de suite compris que ça n’allait pas. Elle a un sixième sens pour ça. C’est son superpouvoir de mère : détecter les micro-indices dans ma voix ou sur mon visage, imperceptibles pour n’importe qui d’autre, trahissant mon état intérieur.
— Ça ne va pas ?
— Je t’expliquerai en arrivant.
— C’est Rémi ? Vous êtes fâchées ?
C’est génial, je n’ai même plus besoin de parler, elles vivent toutes les deux dans ma tête.
Devant une soupe de pois cassés aux croûtons beurrés, je lui résume la situation avec le commissaire et Rémi. Elle me juge imprudente d’avoir contacté Kaneko, quelles que soient les informations que je puisse tirer de lui. Je me garde de lui dire que j’ai accepté de me soumettre à une séance de reconstruction mémorielle – c’est risqué, mais c’est le seul moyen pour que j’accède à mes souvenirs. Et je lui raconte mon altercation avec Rémi en sautant la partie masturbation.
Ma mère la défend. Elle me demande de me mettre à sa place. Rémi m’accompagne et me soutient sans réserve. Beckett qui surgit à nouveau dans ma vie, c’est dur à encaisser pour elle. C’est à la fois un ennemi de notre métier et son rival amoureux.
— Elle t’aime tellement. J’ai rarement vu un dévouement pareil. Même moi, ta propre mère, je ne suis pas aussi attentive.
— Je l’aime aussi mais elle m’étouffe. Elle veut que je sois quelqu’un d’autre. Et puis, elle me fait culpabiliser avec cette histoire d’enfant. J’ai même découvert qu’elle avait un compte mOther. T’imagines ? Elle veut tant un bébé qu’elle loue ceux des autres.
— Tu es certaine que tu n’en veux pas, toi ?
Je regarde Ava, un peu étonnée. Je ne l’imagine pas vouloir être grand-mère.
— Oui.
— Tu t’es demandé pourquoi ?
Je réfléchis. Je suis arrivée par accident. Ma mère ne voulait pas l’être. Est-elle bien placée pour me poser cette question ? Elle touche cependant du doigt quelque chose qui me trouble ces derniers temps. Je sais que je ne veux pas d’enfant : c’est gravé dans mon corps et dans tout mon être. Mais quand je creuse, je ne comprends pas la raison de mon choix. Si j’essaie de m’imaginer avec un bébé dans les bras, tout se brouille dans mon esprit. C’est comme si je n’avais pas accès à ces images de la maternité. J’explique ça à maman, qui hoche la tête sans rien dire. Elle me sert une part du gâteau aux pommes.
— J’ai pensé à un programme pour cette semaine. Nous reprendrons cette conversation plus tard. Nous allons partir en retraite initiatique.
Elle ajoute, devant mon air dubitatif :
— En camping sauvage, si tu préfères. Je t’emmène dormir à la belle étoile au bord du fleuve. Nous ne serons pas seules. Demain, Charly nous rejoindra.
Je m’attendais à quelque chose de ce genre en venant ici pour faire une pause mais je manque d’enthousiasme. J’essaie de faire taire mes réticences. Après tout, c’est ce dont j’ai besoin : une déconnexion. L’occasion de réfléchir à mon couple et à mon passé qui se dérobe. Ma mère apportera de quoi faire ses rituels, divaguer autour du feu sur des notions ésotériques et spirituelles qui me laisseront de marbre. Mais ça fait partie d’elle et je suis rassurée par ces traditions familières.
À cette époque de l’année, j’aurai besoin de me couvrir la nuit. Polaires, sous-vêtements chauds, caleçon long, écharpe, bonnet, gants. Je m’aperçois que tout est plié avec soin dans le sac préparé par Rémi. Il y a même une lampe de poche et une gourde. Rémi et ma mère ont encore communiqué dans mon dos.
Je suis sur le point de m’énerver quand je trouve, dans la poche intérieure du sac, une photo de Rémi et moi, sa tête sur mon épaule, devant le fleuve où je camperai demain. Je souris. C’était au début de notre relation. Ma mère nous avait emmenées bivouaquer, et c’était une première pour Rémi, qui n’était pas du tout équipée. Maman lui avait prêté des vêtements que Rémi avait refusé de porter parce qu’elle se trouvait ridicule dedans. Le soir, frigorifiée dans son duvet, elle avait fini par accepter de troquer son léger pyjama à imprimé fleuri contre le caleçon en polaire et le tee-shirt réchauffant élimé. Son petit nez rose pointant au-dessous du bonnet de laine, sa dégaine inhabituelle, tout m’avait fait rire. Rémi aussi. Autour du feu de camp, nous avions écouté ma mère raconter nos galères de campeuses : orage en pleine nuit, plat à base de plantes sauvages immangeable, rencontre avec des bêtes plus ou moins amicales. Au moment où maman avait pris la photo, le matin, Rémi m’avait murmuré que c’était la plus belle nuit de sa vie et que chaque jour passé avec moi était une aventure.
J’ai retourné le cliché et lu ce qu’elle y avait écrit ce matin, après notre dispute, avant de le glisser dans le sac : Je suis désolée. R.
Le lendemain, je suis réveillée aux aurores par la sonnette de la porte d’entrée. J’entends la voix de ma mère et une autre plus grave. Charly ? Avant de descendre, je prends une douche rapide et j’enfile ma tenue de randonnée. Je suis un peu nerveuse de rencontrer une personne que j’ai oubliée.
Charly et ma mère sont attablées dans la cuisine devant une tasse de café. Charly se lève à mon arrivée. Elle a les cheveux longs et bouclés et un bouc poivre et sel, du rouge à lèvres de couleur vive et les yeux légèrement maquillés. Contrairement à maman qui se fait des injections tous les six mois, elle assume les pattes-d’oie qui entourent ses yeux vert foncé. Aucun souvenir de cette femme et je ne sais pas comment la saluer.
— Charly ?
Elle se jette sur moi, me prenant dans ses bras comme si j’étais sa fille. Bizarrement, moi qui déteste ce genre de familiarité, je ne me sens pas gênée par ce contact. Elle me tient ainsi pendant un moment assez long puis s’écarte et me regarde dans les yeux.
— Ça fait longtemps que j’attends ça, ma Verochka.
Comme je ne réponds pas, elle prend un air grave.
— Tu ne me reconnais pas du tout ?
— Je suis désolée. Il ne faut pas le prendre personnellement, mais j’ai oublié pas mal de choses.
— Je sais bien. C’est pour ça que je suis là. Ava pense que je peux t’aider.
Maman me tend un mélange de fruits frais et secs ainsi qu’une tasse de thé vert brûlant.
— Mange ça. Finis ton assiette parce que c’est le seul repas avant ce soir. J’ai préparé ton sac. Tu as des choses à ajouter ?
— Oui, Rémi m’a mis une lampe de poche, une gourde et des vêtements chauds. J’en déduis que vous vous êtes appelées.
— Ça va, pas la peine de bouder.
— On va où ?
— Au bord du fleuve.
— En bus ?
— À pied.
— Mais c’est super loin !
Charly me fait un clin d’œil.
— Comme ça on aura le temps de papoter.
Nous sommes parties depuis deux heures et nous arrivons enfin à l’orée de la banlieue, dans la cité climatique. Les gens qui traînent sur les trottoirs nous regardent avec des yeux ronds, peu habitués à voir passer des randonneuses dans leurs rues sordides. On avance au milieu de buildings de plus en plus hauts, de plus en plus serrés. Ici, des dizaines de milliers de familles vivent dans quelques mètres carrés de béton. Les plus chanceuses habitent aux étages plus récents, empilés au fil des ans comme un jeu de cubes dépareillés. Les façades végétales peinent à cacher tout le gris, les câbles qui pendent des balcons, les fils où sèche le linge.
Dans le centre-ville, on se plaint de la limitation du nombre de mètres carrés par habitant, du rationnement alimentaire et de l’interdiction des véhicules privés. Mais ici, les conditions de vie semblent bien plus déplorables. Les enfants devenus adultes ne peuvent pas se payer de logement, chaque pandémie force les autorités à confiner des quartiers entiers, et le taux de suicide est plus élevé que partout ailleurs. Si ma mère n’avait pas eu la chance de trouver sa maison à bas prix avant la dernière crise immobilière, j’aurais probablement grandi ici, dans la misère, sans avenir, avec les agriculteurs urbains et les immigrés climatiques. Ava empruntait déjà cet itinéraire quand j’étais gamine. Je sais qu’elle passe par cette banlieue sinistre pour me montrer à quel point je suis privilégiée.
Après la zone urbaine, nous traversons les champs et les zones de maraîchage qui servent à alimenter la cité. Ça n’empêche pas les périodes de disette commentées chaque hiver par les journaux et les réseaux sociaux. Le mot a ressurgi du Moyen Âge comme un fantôme. Nous prenons ensuite un chemin de forêt.
Charly m’interroge sur ma vie mais je constate qu’elle en sait déjà beaucoup. Quand nous sommes sorties de la rue, ma mère et moi, elle était très présente, me dit-elle. Elle m’a appris des chansons, m’a lu des centaines de livres, et a joué à cache-cache avec moi pendant des heures. C’est même elle qui m’a offert le train en bois que j’adorais, assemblant des circuits qui passaient de pièce en pièce jusqu’à ce que maman me demande de les ranger quand elle se prenait les pieds dedans.
Je me rappelle le train, mais pas Charly. Les chansons et les livres, sans pouvoir dire qui les a chantées et lus. Mon amnésie n’est pas uniforme. C’est comme si les éléments disparus avaient été sélectionnés, supprimés, puis les trous bouchés avec d’autres informations.
Comme les zones blanches où se superposent des images en négatif quand on ferme les yeux en regardant l’intérieur de ses paupières.
Mon cerveau crée des échos de souvenirs donnant l’impression d’une mémoire continue. La théorie selon laquelle l’accident de vélo m’aurait rendue amnésique ne tient pas car mes oublis sont sélectifs. J’ai effacé entièrement Charly et Beckett, sans pour autant faire disparaître des lieux ou événements où ils étaient présents. Mes souvenirs ont donc bien été effacés à dessein : choisis, extraits, masqués, comme chez les victimes de Beckett. Ce qui me trouble, en écoutant Charly, c’est qu’elle évoque des souvenirs heureux et banals sans traces de violence ni de pornographie. Sans rapport avec ceux qui ont été trouvés lors de l’enquête.
Charly est visiblement très attachée à moi et je ressens une grande affection pour elle, une connivence naturelle qui se passe de mots ou de souvenirs. Je suis aussi triste de l’avoir oubliée que joyeuse de la redécouvrir. Avec ma mère, elles décrivent les jeux et les mots d’enfant d’une petite Veronica qui parlait sans cesse, une Veronica pleine de vie, de légèreté, d’amour. Tout ce qui m’a quitté depuis des années.
Pendant mes études puis au moment où ma carrière de réalisatrice a décollé, j’étais encore enjouée. J’adorais danser. Puis tout s’opacifie pour redevenir clair avec l’accident, la fin précoce de ma carrière, Rémi. J’ai perdu ma joie de vivre quelque part au milieu de ce brouillard. Je suis surprise de ne pas avoir remarqué plus tôt à quel point j’ai du mal à fixer les images de ces six années. J’avais mis ça sur le compte de la monotonie et de la déprime. Maintenant, je perçois autre chose.
Maman s’assoit pour une pause au pied d’un chêne. Elle nous offre quelques noisettes de son jardin. Le soleil bas filtre au travers des feuilles. J’entends au loin les explosions sourdes des bogues de châtaignes qui s’ouvrent en tombant sur le sol. L’air est encore chaud mais je sens sous mes pieds la fraîcheur de l’humus qui sera bientôt recouvert d’un tapis de feuilles brunes. Je m’adosse à l’écorce rugueuse de l’arbre, la tête tournée vers ses branches qui bougent doucement. Une onde parcourt mes vertèbres et se prolonge dans un frisson. Tout d’un coup je me sens lourde. Clouée au sol. Quand je commence à parler, je crois que je m’adresse d’abord au chêne, avant ma mère et Charly.
— J’aimerais savoir ce qui m’est arrivé. Je sens que c’est grave, que ça peut me faire du mal. Ce grand trou a aspiré tous les souvenirs positifs. J’ai l’impression d’avoir perdu quelque chose. Ma vie s’est desséchée. Bientôt il n’y aura plus rien en moi qui vaille la peine de continuer.
Les larmes se mettent à couler sur mon visage. Pour la première fois, j’ai formulé mes pensées mortifères. Au pied de ce chêne centenaire, entourée de tendresse et d’amour par les deux femmes qui ont veillé sur mon enfance, j’ai prononcé tout haut mon désir de mort. Un appel à l’aide devant témoins.
Je baisse la tête. Ma mère et Charly me regardent, bouleversées. Maman est la première à se lever. Elle ouvre ses bras, aussi grand qu’elle peut, et nous serre, le tronc et moi, pressant davantage mon corps contre l’arbre dont je sens émaner une chaleur surnaturelle. Puis Charly la rejoint et nous prend dans ses bras, l’arbre et ma mère avec. Nous sommes front contre front, je sanglote, je me laisse peser contre elles qui portent ma tristesse.
Nous avons encore marché deux heures avant d’atteindre le bord de l’eau. Après le chêne, plus personne n’a parlé, sauf pour échanger des informations sur la direction à suivre ou demander à faire une pause. J’ai passé tout le chemin derrière les deux femmes, le paysage brouillé par un rideau de larmes, à renifler comme une enfant. À chaque pas, je laisse mon désespoir s’écouler un peu plus dans la terre. Quand nous posons nos sacs, le soleil tombe derrière les arbres, embrasant la rive d’en face. Nous avons peu de temps pour monter le camp. Maman donne les instructions : ramasser du bois, trouver des grosses pierres pour entourer le foyer, monter un tipi de feuilles sèches et de brindilles, trier les branches par diamètre pour alimenter le feu. Nous déplions nos duvets sur les matelas en mousse, filtrons l’eau du fleuve que nous ferons bouillir, glanons quelques ingrédients pour la tisane. Pommes sauvages et feuilles de ronce. Puis c’est Ava qui fait le feu, allumant une petite torche de graminées qu’elle enfouit sous le tipi qui s’embrase. Nous ajoutons des branches de plus en plus grosses et soufflons pour faire monter la flamme. Toute cette agitation m’a presque fait oublier la fatigue de la marche jusqu’au moment où je m’assois, exténuée.
Maman propose que nous passions la soirée en silence, à méditer ou pourquoi pas à dormir si le sommeil vient.
— Nous t’avons entendue, Veronica. Laisse mourir cette journée. Demain, le soleil dissipera tes peurs et nous te baignerons dans le fleuve pour te faire renaître.
Ma mère et ses phrases énigmatiques… Je suis trop lessivée pour poser des questions. Je bois ma tisane, le visage réchauffé par les flammes. Il ne fait pas encore nuit quand je m’emmitoufle dans le duvet. Je m’endors immédiatement.
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