Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 19 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 19

 

 

Je suis rentrée à l’appartement par le toit. J’entends sa voix quand elle dit : « Je te connais par cœur. » À l’endroit où nous avons sauté au-dessus du vide, main dans la main, il n’y a plus trace du sac à dos dont je m’étais débarrassée. Rémi a dû venir le chercher. J’essaie de me rappeler tout ce qu’il contient. Mon ordinateur, quelques vêtements, nos affaires de toilette, le couteau pliant où j’ai gravé nos initiales. Je suis heureuse qu’elle ait tenu à le récupérer.

Puis Charly m’apprend la nouvelle, reçue de son contact dans la police : Leïla a porté plainte contre son père et il est recherché. Les deux sœurs ont peur des représailles. Elles ne se fient pas aux flics pour retrouver la trace de Kaneko, et moi non plus. Je me terre dans l’appartement en espérant qu’il ne frappe pas à ma porte mais c’est le seul endroit où j’ai envie d’être, où Rémi a laissé son empreinte. Je baigne dans son odeur, je m’habille de ses fringues, je m’enfouis dans son oreiller. Rémi, si c’est pour vivre sans toi, tout ça n’a aucun sens.

Je déplie le mot qu’elle a laissé en partant il y a maintenant deux semaines. Je l’ai lu cent fois, je pourrais le réciter par cœur.

Veronica,

Je n’en peux plus, j’ai besoin d’air. Je suis désolée. Prends soin de toi,

Rémi

J’entre dans l’hiver sans elle et le lit n’a jamais été aussi froid. J’ai envoyé des dizaines de messages, appelé des centaines de fois, aucune réponse. Ma mère n’a pas de nouvelles non plus. Ses amis ne répondent pas.

Assise sur le plancher sous la fenêtre, les genoux entre les bras, je laisse la douleur me traverser de part en part. Je l’observe qui s’étend, serre mes entrailles, fait jaillir les larmes. Je m’accroche à l’idée de me relever mais je reste au sol. Parfois surprise par des lambeaux de colère. Ou écrasée par la tristesse. Je rejoue des passages de ma vie avec Rémi comme je monterais un filmémoire. En boucle, rewind, play, pause. Je murmure son nom sans reprendre mon souffle – Rémi Rémi Rémi Rémi Ré Mi Ré Mi Ré Miré Miré Miré Miré. J’écris des lettres que je déchire ensuite : « Si tu voyais dans quel état tu m’as laissée tu t’en mordrais les doigts. » Ma tête est lourde mon cœur est lourd mes bras sont lourds écrasés écrasants. Dans un éclair lucide je me traîne à mon bureau, et quand je vois les mémosphères triées par Duma je comprends qu’elle a attendu le bon moment pour partir. Que je puisse m’en sortir seule, avec un projet, un avenir. La pensée réconfortante se fraie un passage vers mon cerveau et s’y installe, attendant que je me relève.

Seul le dérushage de mes souvenirs pour monter le film me sort de ce désespoir. Duma a créé des entrées pour chaque patient, je n’ai qu’à les ouvrir une par une. À force de visionner les souvenirs de mes rencontres avec eux, un plan se dessine dans ma tête. Pour le réaliser il faut que je surmonte la peur de croiser Kaneko en bas de l’immeuble. Je dois sortir de chez moi. Pas question d’abandonner maintenant, j’ai une dette envers ses filles. Leïla est terrorisée mais je parle régulièrement avec Yasmine. Elle est persuadée que leur père va se pointer chez elles. Il leur rendait visite tous les deux jours auparavant et il ne doit pas supporter d’avoir perdu le contrôle.

Avant de me risquer dans la rue, j’observe les alentours par la fenêtre une journée entière. Aucun policier. J’ai préparé tout le matériel : ordinateur et station de montage portables, puces mémorielles. Mais, une fois dehors, au coin du premier bloc, la trouille me rattrape. Je fais volte-face et je rentre à l’appartement. Avec Rémi, je me sentirais plus forte. Je tape sur son tambour. Sans conviction au départ mais, rapidement, le son sourd et profond me rassure. Plus fort, plus vite. Je déconnecte, une vibration monte à mes lèvres, que je module dans ma bouche et que je fais redescendre dans ma gorge. Toute ma poitrine vibre, jusqu’à mon ventre. Je m’entends chanter les mantras qu’elle récitait, comme dans un cocon, ma tête bourdonne. Je m’endors profondément. Le lendemain, ma peur a rétréci et je l’enfouis dans un coin.

J’ai réussi à faire le trajet jusqu’à l’immeuble de Leïla. Je me pose dans la brasserie d’en face, d’où j’ai une bonne vue sur la porte d’entrée. Je déplie la liste des patients à contacter, une petite centaine, ceux dont j’ai trouvé le numéro de téléphone sur le réseau. Tant que je n’aurai pas appelé chacun d’entre eux, je ne bougerai pas ; ça peut prendre des semaines, je vous attends commissaire. Avec mes unités carbone du mois, j’ai droit à quatre cafés, deux thés, une omelette et une salade composée par jour, ce qui devrait suffire à justifier l’occupation d’une table de l’ouverture à la fermeture de l’établissement, pendant quatre semaines. En vérité, sans les revenus de Rémi, je serai vite à sec.

J’ai la voix qui tremble quand j’appelle le premier nom de la liste pour lui proposer un rendez-vous. On ne m’accueille pas à bras ouverts. Certains me raccrochent au nez, d’autres me répondent qu’ils ne veulent plus jamais entendre parler de cette histoire et qu’ils ne se rappellent rien. Je leur donne mon numéro, au cas où. Je finis par en convaincre quelques-uns de venir me rencontrer. Une vingtaine seulement, je vérifie que les souvenirs de nos entretiens sont exploitables pour mon film. J’ai assez de matière pour illustrer ce que je veux raconter. Le reste, ce sera ma propre histoire.

Les entrevues sont chargées. Comme avec Leïla, je commence par leur raconter ce qui m’est arrivé, la sensation de vide, la reconstruction mémorielle et les flashs qui font remonter les souvenirs comme des intrusions dans le cerveau. Ils savent déjà une partie de l’histoire, par la police au moment de l’arrestation de Beckett. Mais je dois leur avouer que Beckett n’était pas seul : je l’ai aidé. Et que j’ai leur dossier s’ils veulent le récupérer. Non, je n’ai plus leurs souvenirs, les mémosphères ont été confisquées par les autorités.

Ces anciens patients sont tous en quête de sens. Ils m’écoutent sans dire un mot mais nous partageons les mêmes failles et je me sens connectée à eux. Je leur explique mon projet. Un film sur ce qui nous est arrivé. Comment nous avons cherché à effacer le traumatisme sans en mesurer les conséquences. Comment nous avons compris qu’oublier n’est pas guérir.

Les immigrés climatiques parqués dans des camps, la guerre civile, les classes politiques qui se cachent sous terre le temps que ça passe en surface, la démission des services publics, les pleins pouvoirs aux forces de l’ordre, l’effondrement financier, les famines, les épidémies, les moyens de transport disparus, les familles séparées par des distances infranchissables, les vieux qui meurent de chaud, les femmes stériles, les enfants mort-nés, les millions de cadavres à nos frontières dont on se sent responsable. Tout ça paraît loin derrière nous – on est trop jeunes pour l’avoir connu –, mais il ne suffit pas d’enfoncer la tête dans un trou pour tout faire disparaître. On s’en est sortis pas trop mal, les survivants reconstruisent, on a appris un truc ou deux qu’on évitera de reproduire, bien sûr on fait toujours des conneries mais on a l’impression qu’on en sait plus que nos parents. Ne pas s’endormir, c’est la raison d’être de ce film.

Depuis deux semaines, je suis assise derrière la vitre de la brasserie. J’argumente, je monte, je dérushe, je surveille la porte d’entrée de Leïla et Yasmine, je rencontre, j’explique, je refais l’histoire, je pleure, je ris, je doute. Je ne me suis pas sentie aussi vivante depuis longtemps. Utile. Certains jours sont plus durs que d’autres. Je demande pardon à ces personnes que j’ai amputées d’une partie de leur passé. La plupart m’absolvent car c’était leur choix. Quelques-unes ont besoin d’un coupable. J’accepte de jouer ce rôle et je les écoute en silence jusqu’à la fin de la salve. Le soir, à l’appartement, je m’écroule.

J’avais presque oublié que j’étais là pour lui et quand je le vois de l’autre côté de la rue, je mets un moment à le reconnaître. Je n’ai jamais vu de fugitif mais c’est bien comme ça que je les imaginais, mal rasés, froissés. Kaneko jette des coups d’œil derrière lui, sans doute pour vérifier que l’immeuble de ses filles n’est pas surveillé. J’envoie un message à Yasmine : il est devant la porte, n’ouvre pas je m’en occupe. Puis j’appelle le service des personnes recherchées et je tombe sur un standard. Je donne l’adresse, le nom, la description. « Dépêchez-vous, il ne va pas rester longtemps. » Ils vont envoyer quelqu’un. Le commissaire sonne à l’interphone une seconde fois. Il attend un moment. Il va partir. Je bondis de ma chaise et je traverse la rue sans trop réfléchir. J’attaque :

— Elles ne veulent pas vous voir.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— J’essaie de réparer le mal que j’ai fait. Vous devriez y penser, ça soulage.

— Je faisais mon boulot.

— C’est ce que vous vous dites pour dormir la nuit ? Un boulot où c’est normal d’assassiner une mère de famille ?

— C’était la guerre, on se faisait dégommer. C’était une victime collatérale.

— Et alors ? Vous êtes un meurtrier, vous auriez dû être jugé. Vous avez détruit la vie de ces deux femmes.

Il fait un pas vers moi, menaçant.

— Si vous me touchez, je hurle.

— Sans moi, elles auraient vécu en foyer. C’est ça que vous auriez voulu ? Vous avez connu le foyer, vous savez comment c’est. Les gamins y entrent mais on ne sait pas comment ils sortent.

— Vous avez juste sauvé votre cul.

— J’ai vu mes collègues faire des choses horribles. Des viols, des règlements de comptes, de la torture. Je ne voulais pas leur ressembler. J’ai sauvé ces deux filles. Je les ai nourries, logées, éduquées. Elles n’ont manqué de rien. Avec d’autres, elles n’auraient pas eu cette chance.

— Vous avez tué leur mère. Si vous les aimez, racontez tout ça à des juges et faites tomber d’autres têtes. On en a tous besoin.

Par-dessus son épaule, je vois la voiture de flics s’approcher.

— Si vous n’êtes pas le parfait connard que j’imagine, vous allez monter dans ce véhicule et rendre des comptes à la société que vous êtes censé servir.

Il se retourne quand la voiture s’arrête. Deux policiers en sortent. Il me regarde, hésite, je le sens prêt à bondir. Mais il me prend par les épaules et me secoue.

— Vous vous prenez pour la morale incarnée. Effacer la mémoire des gens et en faire des films pour gagner de l’argent, c’est indécent. Vous avez le luxe d’avoir survécu aux effondrements, d’avoir un toit, de quoi vous nourrir, une femme, grâce à des gens comme moi qui se sont battus sans états d’âme pour protéger vos frontières. Vous êtes une petite privilégiée qui veut rendre justice pour la mort d’une femme alors que des millions de gens ont crevé de soif et de faim sans qu’on lève le petit doigt.

Les deux policiers l’ont menotté avant de le faire entrer de force dans leur véhicule tandis que le commissaire vocifère :

— Vous, vous faites quoi pour le monde ?

Quand Leïla sort tremblante de l’immeuble, je ne sais pas laquelle de nous deux est la plus bouleversée.

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