Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 12 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 12

 

Le jour suivant, des images s’engouffrent dans ma tête sans crier gare. Comme si l’afflux de souvenirs se mêlait à des bribes de cauchemars.

// La maison de Beckett avant qu’elle brûle, la chambre rouge, le miroir. Je suis couchée sur le lit, la tête sur son ventre, lovée dans le creux de son corps. / Nous marchons main dans la main mais il la retire quand nous croisons quelqu’un. / Il me prend dans ses bras dans le bureau où il rencontre ses victimes (ou ses patients ? Je ne sais plus). / Nous montons dans un train ensemble mais il descend sans moi : je le vois s’éloigner sur le quai et il ne se retourne pas malgré mes appels. / Il me tend Héloïse à sa naissance, auréolée de lumière blanche. Vivante. / Je pleure dans un cimetière devant un tas de cendres qui s’envolent. Les mémoires des autres télescopent les miennes. Images de coups, de viols, de haine et de souffrance. // Je finis par m’assoupir, saoulée de visions.

// C’est la fin du monde. Je suis dans la cité près de chez ma mère et les gens sautent de leur balcon, s’écrasant autour de moi dans un fracas d’os brisés. Puis ils se relèvent et me poursuivent en me suppliant de les aider. Je suis persuadée que c’est une ruse et qu’ils me veulent du mal alors j’entre dans l’immeuble et je gravis quatre à quatre des escaliers interminables, aux marches de plus en plus hautes. Jusqu’à parvenir sur le toit, où je m’approche du parapet, acculée au bord du vide par des dizaines de morts-vivants. Je saute. // Je me réveille trempée de sueur. Ça suffit. Je ne veux plus fermer les yeux. Cinq heures du matin, il est trop tôt pour sortir. J’imagine un plan d’attaque. Un : savoir qui sont les gens dont je me souviens. Deux : comprendre le rôle que j’ai joué dans l’extraction de leur mémoire. Trois : retrouver Beckett, s’il est vivant. Quatre : renouer avec Rémi. Ça suffit ce bordel.

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J’ai chaussé mes baskets de course et je suis sortie dès le lever du soleil. En courant, je serai chez Beckett à 9 heures. Je démarre lentement pour tenir la distance. Puis j’accélère au rythme de la musique dans mes oreilles. Je me sens légère, j’ai encore oublié de manger. Après le centre-ville, je survole la banlieue et ses barres d’immeubles aux façades végétales, je slalome entre les passants qui amènent leur enfant à l’école ou qui se rendent au travail. Je m’engouffre dans la coulée verte qui conduit au village de Beckett. Quand je m’arrête, à deux pas de la maison incendiée, mon corps lâche d’un coup. J’ai les jambes raidies par l’effort, la bouche sèche, le cœur qui s’emballe.

Un voisin jardine juste devant chez Beckett. Je me poste derrière une haie touffue en attendant qu’il se détourne. Un coureur essoufflé me dépasse. Il a une drôle de dégaine, avec ses lunettes noires et ses sneakers faits pour tout sauf la course. Dès que la voie est libre, je me faufile par le portail et me dirige tout droit vers la chambre rouge. Cette chambre me hante. Les souvenirs de Beckett et les miens m’y attendent, il n’y a pas de hasard. J’ouvre les tiroirs de la commode noircie, je vérifie qu’il n’y a rien sous le lit, balaie les étagères de la bibliothèque des yeux. Rien. Je m’assois par terre au milieu de la pièce et je jette un regard circulaire autour de moi. Je récite comme un poème les images que j’ai vues dans les souvenirs

Quelques

morceaux de lui

une épaule, une oreille,

lèvres fines, barbe en broussaille.

Morceaux de moi, robe à mes pieds,

poitrine découverte, bouche grande ouverte

Morceaux de nous, mains qui s’enlacent

Bouches qui s’approchent

Rires qui résonnent

Nos deux visages,

dans le miroir

Miroir

Le miroir est intact, couvert d’une fine couche de suie. Je me lève et le décroche délicatement. En le retournant, je découvre une clé tenue par un bout de scotch. Je la glisse dans ma poche. Avant de remettre le miroir en place, je suis tentée de parier que Beckett est vivant, qu’il revient parfois dans la maison brûlée, et qu’il vérifie toujours que la clé est derrière le miroir… Ça fait beaucoup d’hypothèses. J’essaie d’y croire. Je cherche dans mon sac un stylo et un morceau de papier, sur lequel j’écris : « Tu vois, je n’ai pas oublié. » Puis je sors aussi discrètement que possible de la maison, comme une voleuse.

Je n’ai pas la force de courir à nouveau jusqu’au centre-ville. Je marche un long moment pour trouver un bus et un tramway qui me ramènent à la grande tour du laboratoire Arescience. En chemin, j’ai le temps d’élaborer un bobard à servir à Sarah. Je ne couperai pas à un semblant de conversation à propos de mon livre imaginaire. Je lui envoie un message afin de la prévenir de mon arrivée et de lui demander si elle peut me recevoir pour que je recueille son témoignage. À la rapidité de sa réponse, je devine qu’elle attendait avec impatience un signe de moi.

Cette fois, quand je pénètre dans le hall d’Arescience, je suis accompagnée par des bribes fugaces de mes souvenirs. Sans aucune chronologie, aucun repère. Comme un rêve récurrent, avec des couches de perceptions qui se superposent. J’ai l’impression d’être toujours branchée sur la machine du commissariat, c’est très irréel et ça brouille ma notion de l’espace et du temps. Comme plaqué sur le visage du standardiste, je vois celui de la femme de l’accueil qui officiait quand j’ai fait mon stage, il y a des années. J’ai en tête un feu d’artifice d’images : des étages, des fonctions, des bureaux avec les noms des employés écrits sur la porte. Une porte puis une salle blanche, et, à l’intérieur, la machine d’extraction. Le bureau caché de Beckett. Pas celui où travaille Sarah, chic, avec la vue sur la ville. Un bureau plus étroit mais plus chaleureux, avec des piles de dossiers sous le halo de la lampe, des tableaux au mur, un grand tapis rouge au sol. Le gars de l’accueil est au téléphone et ne fait pas attention à moi. Je passe devant lui sans m’arrêter et j’appuie sur le bouton de l’ascenseur. Arrivée à son étage, je me rends directement dans le bureau de Sarah. Elle est toujours aussi apprêtée, avec son pantalon bleu foncé et sa chemise à fines rayures bleu ciel et blanches. Elle me fait asseoir en face d’elle, séparée du bureau de la direction par des vitres en verre dépoli.

Il faut que je lui donne l’impression que son témoignage m’importe au plus haut point, tout en me concentrant sur mon objectif : trouver l’endroit où Beckett et moi recevions les patients. Je fais mon numéro d’apprentie journaliste. Depuis dix ans qu’elle travaille ici, que pense-t-elle de la mission du laboratoire ? A-t-elle un avis sur l’extraction des mémoires et l’utilisation qui en est faite par l’industrie audiovisuelle ? Est-elle consommatrice de filmémoires ? Quel avenir pour cette forme de divertissement ? Est-elle favorable à l’extension de ce procédé sur toutes les personnes décédées, même celles qui n’en exprimeraient pas le désir par écrit avant leur mort ? Je pose les questions sans écouter ses réponses.

Au début, je me concentre sur son bureau : les papiers, les stylos, le bloc-notes et une carte magnétique qui ressemble à celle de mes souvenirs. Vu son poste, Sarah doit avoir accès à la plupart des zones du laboratoire. Je regarde distraitement ses lèvres bouger en me demandant comment je vais faire pour lui piquer la carte. Mais ses paroles finissent par capter mon attention.

Elle ne s’intéresse absolument pas à ce que les mémoires deviennent, à leur utilisation. Elle ne s’intéresse pas au « pourquoi », seulement au « comment ». Elle effectue son travail, remplit des fiches, classe des autorisations, fait suivre des documents, organise des arrivées et des départs. Sans se demander qui sont ces gens dont elle saisit les noms et les numéros, d’où ils viennent, la cause de leur décès, ni s’interroger sur la tristesse de leurs proches. Elle ne va même pas voir les filmémoires pour lesquels elle travaille. Sa vie est bien organisée, son appartement bien rangé, son agenda bien rempli. Elle est rassurée par les compliments qu’elle reçoit de ses supérieurs, les unités carbone qui arrivent chaque mois sur son compte, les augmentations tous les deux ou trois ans motivées par son sérieux, sa ponctualité, son efficacité. Elle ne réfléchit pas au contenu de ses missions. Elle fait juste en sorte que pas un fil ne dépasse. Les mémoires qu’elle contribue à extraire restent à ses yeux une matière inerte et sans âme. D’ailleurs, ajoute-t-elle, elle ne fera pas don de ses mémoires à l’art quand elle mourra. Elle trouve ça impudique. Elle ne voit pas quel besoin nous avons de raconter des histoires avec ces images imparfaites quand nous pouvons les fabriquer de toutes pièces en posant les visages reconstitués d’acteurs de n’importe quelle époque sur des corps digitaux, animés par ordinateur.

J’essaie de lui expliquer que mon métier n’a rien à voir avec ce simulacre de cinéma, les scénarios écrits par des algorithmes, les voix synthétiques et les cascadeurs dont on capture les mouvements dans des combinaisons connectées pour leur incruster le visage de stars du passé à l’ordinateur. Les filmémoires, c’est le moyen que les gens de mon métier ont trouvé pour raconter des fictions avec de la matière vivante et humaine à une époque où le cinéma est devenu un déballage d’effets spéciaux.

Elle me coupe. Elle n’a aucune envie de regarder des inconnus se débattre avec les problèmes de la vraie vie.

— Alors pourquoi travailles-tu chez Arescience ?

— Parce que je suis bien traitée et que j’ai beaucoup de vacances.

J’ai envie de l’engueuler mais je sais pourquoi je suis là. Je l’assure que son point de vue est très intéressant et que je ne manquerai pas de la citer dans mon livre. Je lui demande un verre d’eau avant de partir. Dès qu’elle sort de son bureau, j’attrape la carte magnétique. Quand elle revient avec le verre, je poursuis ma pseudo-interview.

— Tu vas souvent en salle d’extraction ?

— Très rarement.

— Tu me l’avais fait visiter pendant mon stage, non ?

— Non, tu l’avais visitée avec le docteur Beckett. Il t’emmenait souvent pour l’assister. Ça m’arrangeait bien parce que cette salle m’a toujours fichu la trouille.

Un flash : je me vois appuyer sur le bouton du sous-sol.

— Tu m’étonnes, c’est flippant ce sous-sol sans fenêtres…

Sarah me regarde avec un drôle d’air, je crains d’avoir fait un faux pas.

— Tu avais l’air pourtant bien contente d’y aller, au sous-sol. Je me suis toujours demandé ce que vous faisiez, pendant tout ce temps, le docteur Beckett et toi…

Ne pas rougir. Je simule un grand éclat de rire.

— Ça ne devait pas être très intéressant parce que ça ne m’a pas marquée !

Sarah sourit. Elle n’a pas l’air convaincue mais n’insiste pas. Je la quitte en lui promettant de lui soumettre son témoignage avant impression. Je ne sais pas quoi penser de cette femme. Elle est à des années-lumière de mon monde mais je la trouve touchante une fois de plus. C’est aussi la seule personne qui ne parle pas de Beckett comme d’un criminel. Je la remercie intérieurement pour ça. Elle me raccompagne à l’ascenseur.

Quand les portes se referment, je sors la carte magnétique et la fais glisser contre le panneau de commande. Sous-sol. Le bouton reste allumé et je descends à une vitesse vertigineuse vers les profondeurs du bâtiment.

C’est un sous-sol de laboratoire suréclairé par des néons blancs, les murs sont en béton brut. Bizarrement, la moquette est rouge. J’avance sur le tapis épais, comme si je flottais dans le ventre d’un sous-marin. Je m’engage dans le long couloir avec, de part et d’autre, les portes numérotées. Je m’efforce de me souvenir de la porte que j’ai vue dans les visions erratiques de mon cerveau. Impossible de me remémorer le numéro. Toutes les portes se ressemblent. J’ai parcouru les deux couloirs d’un bout à l’autre et je suis à nouveau en face de l’ascenseur. Je sors la clé récupérée derrière le miroir chez Beckett. Il doit y avoir une vingtaine de salles, je vais toutes les essayer et on verra bien.

Inlassablement, je tente de faire entrer la clé dans les serrures, mais elles résistent. Il n’y a qu’une porte sans serrure et c’est un placard avec des produits ménagers. De retour devant l’ascenseur, mon sang se met à battre dans mes tempes. Je me concentre. Je suis obligée de m’asseoir sur le sol tellement je me sens faible. La tête qui tourne, un léger écœurement, l’impression de m’enfoncer dans du coton. J’ai envie de m’étendre sur la moquette et d’abandonner toute résistance. Une crise d’hypoglycémie. Je serre la clé dans ma main jusqu’à avoir mal. J’allonge mon souffle, comme Rémi m’a appris à le faire en essayant de m’initier au pranayama. Tout à coup, un souvenir s’inscrit sur ma rétine : à côté de la porte numéro 12, il y a une surface noire et lisse où je passe la carte magnétique pour qu’elle s’ouvre. Je me relève en concentrant toutes mes forces sur mon objectif : la porte 12. Je passe la carte magnétique et elle s’ouvre.

La pièce est immense, d’une blancheur aveuglante et saturée d’une odeur qui mêle formol et désinfectant. Au centre, la machine que j’ai vue au commissariat. Un long tube muni d’une planche, recouverte d’un tapis qui doit accueillir les cadavres, et un casque relié à des centaines de filaments réunis en un gros cordon, lui-même branché à un ordinateur. Sur un support, une mémosphère vierge, où l’aiguille en diamant viendra graver la mémoire extraite. Une autre salle, d’hôpital cette fois. Je suis allongée sur un lit, les pieds dans des étriers. Une femme en blouse blanche coiffée d’une charlotte s’affaire entre mes jambes. Elle marmonne : « Quelle idée d’accoucher à la maison ! Si vous aviez accouché ici, votre bébé serait peut-être encore vivant. Et je ne vous raconte même pas le désastre là-dedans. Je fais ce que je peux mais franchement c’est un boulot pour un boucher, pas pour un chirurgien ! » Je chancelle. Je m’accroche à une console mais elle est à roulettes et se dérobe. Les paroles ont résonné dans ma tête aussi clairement que si on les avait susurrées à mon oreille. Puis l’effet du souvenir s’estompe, je suis prise de vertige. Je fouille dans mon sac : rien à me mettre sous la dent.

Je fais le tour de la pièce en frôlant les murs. Au fond de la salle, à côté d’un miroir, je sens une rainure quasi invisible. Je distingue une porte, blanche comme le reste, sauf au niveau de ma main où je vois un petit trou de serrure.

J’entends des voix. Des rires. Un roulement sourd. Ça vient du couloir et ça se rapproche rapidement. J’ai beau supplier silencieusement l’univers de ne pas révéler ma présence ici, les voix sont tout près de la pièce d’extraction maintenant. Je sors la petite clé de ma poche en tremblant. J’entends nettement le cliquetis électronique de la porte du couloir qui s’ouvre grâce à une carte magnétique. J’insère la clé dans la serrure de la porte banche. Elle s’entrebâille. Je me laisse avaler par l’obscurité. Dans un dernier élan, je claque la porte derrière moi, au moment même où celle d’en face s’ouvre en grand.

Le miroir est une vitre sans tain, comme je l’imaginais. À l’endroit où je me trouvais il y a quelques instants, il y a un brancard avec le cadavre d’une femme, nu, recouvert d’un drap jusqu’à la taille. Une dame en blouse blanche s’installe devant l’ordinateur et deux hommes placent le brancard à côté de la machine. Ils peinent à soulever le corps.

— Qu’elle est lourde, une vraie baleine !

— T’as qu’à la pousser sur le tapis, on la remettra sur le dos après.

Ils font rouler la femme comme si c’était un morceau de viande.

— Vous avez encore besoin de nous ?

Elle répond d’un ton autoritaire, sans leur adresser un regard :

— Pas de vous, non. Paul, restez, j’ai un mot à vous dire.

— Vas-y, je te rejoins.

Maintenant qu’ils sont seuls, le fameux Paul avance vers la femme. Mais elle l’arrête d’un geste de la main.

— Attends, je n’ai pas terminé la séquence.

Quand elle a fini de tapoter sur le clavier, elle va enfiler le casque branché à la machine sur la tête du cadavre. Elle retourne à l’ordinateur et lance la procédure d’extraction. Le casque s’illumine, les filaments oscillent comme une chevelure sous l’eau, aspirant les souvenirs cachés dans la matière grise. L’aiguille s’active autour de la sphère. La gravure a démarré.

La doctoresse s’assoit sur le brancard, déboutonne le bas de sa blouse blanche et écarte les jambes. L’homme fixe des yeux le sexe de la femme sans bouger, comme un chien qui attend l’autorisation de se jeter sur sa pâtée. Elle lui tend la main. Il déboutonne son pantalon mais elle le stoppe net dans son élan.

— Pas le temps. On n’a que quinze minutes avant la prochaine extraction.

Le gars remonte sa braguette, s’accroupit devant le brancard et enfouit son visage dans l’entrejambe de la femme. Je me détourne de la vitre, dégoûtée. Derrière le miroir, un micro diffuse les gémissements de plaisir de la femme et les grognements mouillés de l’homme. J’appuie sur la commande et l’espace où je me tiens plonge dans le silence.

J’allume la torche de mon téléphone pour inspecter l’endroit où je suis enfermée. Il s’agit bien du bureau que j’ai vu dans mes souvenirs. Contrairement à la salle d’extraction, je m’y sens en sécurité. L’atmosphère n’a plus rien de médical. Les meubles en bois foncé sont beaux et patinés. Les fauteuils, confortables et profonds, recouverts d’un tissu velouté gris foncé. Au fond de la pièce, la bibliothèque est pleine de livres et de dossiers. Tout est parfaitement rangé et recouvert d’une fine couche de poussière. Est-ce possible que tout soit resté tel quel depuis le départ de Beckett et son emprisonnement ? Assis dans son fauteuil, concentré, il se penche sur sa droite et ouvre un tiroir, en sort un dossier, l’ouvre. C’est le dossier d’un patient, j’en suis persuadée. Se pourrait-il… ?

Je m’assois dans le fauteuil de Beckett et ferme les yeux un instant. Je peux presque sentir sa présence. Quand je suis prête, j’ouvre le tiroir du bureau. Sur un rail, une cinquantaine de dossiers. Dans le tiroir du dessous, autant. L’homme ne faisait pas confiance aux ordinateurs. « Le papier est plus sûr, Veronica. » C’est la première phrase prononcée par Beckett qui me revient depuis le « je t’aime » du souvenir sur la sphère. Mais cette fois, j’ai entendu sa voix résonner à l’intérieur de mon crâne où elle se grave de manière indélébile. Je feuillette les dossiers. Je n’avais pas idée que mon mentor avait traité autant de cas. Et la presse n’a jamais mentionné une centaine de victimes. Peut-être que la police n’est pas au courant non plus. Les dossiers sont rangés par ordre alphabétique. Je cherche aussitôt mon nom. En vain. En revanche, j’en reconnais certains, notamment ceux qui me sont venus en tête au commissariat. Leïla Seddiki, Norman White, Carmelita Rodriguez, Annabelle Gaillard, Mohammed Bakar, Irina Roche, Morgane Payet, Souali Rey.

Je sors le dossier de Leïla Seddiki. Je reconnais mon écriture sur la fiche d’information, avec l’identité de la patiente et ses antécédents médicaux. La seconde feuille révèle un accord de confidentialité signé par la patiente, Beckett et moi, stipulant que les mémoires ne seront divulguées sous aucun prétexte et que nous sommes liés par le secret professionnel. De mon côté, je m’engage à n’« intégrer » aucun souvenir qui n’appartiendrait pas à la patiente. « Intégrer ». Mettre des souvenirs étrangers à l’intérieur de la tête des gens ? Je ne savais même pas que c’était possible.

Le troisième feuillet est aussi manuscrit mais ce n’est pas mon écriture. Je frémis en en découvrant le contenu. C’est le récit d’une bavure policière. Leïla raconte comment sa mère a été assassinée par un flic devant ses yeux quand elle avait six ans. Elles avaient fui leur pays d’origine, devenu invivable à cause du dérèglement climatique, avec sa sœur encore bébé. Lors d’une émeute, les policiers contiennent la foule, des manifestants les attaquent, les autres répliquent, la cohue, le chaos. Poussée par les manifestants, la femme tombe sur un policier qui la vise à la tête avec son taser. Elle tressaute, s’écroule au sol, sa tête heurte le trottoir violemment et le sang coule. Son bébé encore dans les bras, la mère convulse puis se fige, sans vie. Le policier a emmené les deux sœurs et les a enfermées. D’abord, il doit empêcher la gamine de le dénoncer. Et puis les enfants sont devenus une denrée rare et précieuse. Il dit à Leïla que désormais il est leur père et il lui ordonne d’oublier le passé. Mais Leïla n’oublie pas et, chaque nuit, la tête de sa mère rebondit sur l’asphalte dans un craquement. La jeune femme supplie Beckett de lui enlever ces souvenirs. Effacez tout.

Un mouvement interrompt ma lecture. J’éteins la torche de mon portable. Par la vitre sans tain, j’assiste au départ du brancardier. La femme, elle, reste là, elle attend sans doute l’arrivée d’un nouveau corps. Je regarde l’heure, 14 h 30. Je suis peut-être coincée là pour un moment. Je me sens faible. La crise d’hypoglycémie reprend. Je décide d’emporter les dossiers pour les étudier à la maison. Personne ne s’apercevra de leur absence. J’en glisse autant que je peux dans mon sac à dos. Une quarantaine d’histoires qui doivent être toutes aussi pénibles à lire que celle de Leïla.

De l’autre côté du miroir sans tain arrive un second cadavre sur le tapis de la machine d’extraction. Je m’en détourne. Si je ne me nourris pas, je vais m’évanouir. Au fond de la pièce, une petite porte ouvre sur une salle d’eau avec des toilettes et un lavabo. Je fais discrètement couler un filet d’eau et je bois longuement. Puis je reviens au bureau de Beckett et j’ouvre les autres tiroirs. Dans l’un d’eux, je trouve un paquet de gâteaux. Je me jette dessus, malgré la date de péremption dépassée depuis des années. Les sablés sont mous et rances, mais je revis en sentant le sucre se répandre dans mon organisme. Je pense à Rémi. Elle serait folle de me voir dans cet état. Je me trouve moi-même pathétique, cachée là comme une criminelle, matant le jeu lubrique du brancardier et de la scientifique tout en avalant des biscuits périmés. Cette fois c’est elle qui est accroupie entre ses jambes à lui. Je suis lasse. Je pose la tête sur mes bras croisés. Les gâteaux étaient vraiment dégueulasses. Je donnerais cher pour être ailleurs, n’importe où. Dans les bras de ma femme.

Je laisse passer un long moment avant de relever la tête. Quand je le fais, un courant électrique traverse ma colonne vertébrale. Encadrés dans l’ouverture, à quelques mètres de ma cachette, se trouvent la blouse blanche, le brancardier et… Kaneko. Je n’entends rien à cause du micro éteint. Je me rapproche du panneau de commande sur la pointe des pieds. J’ai beau savoir que c’est impossible, je suis paniquée à l’idée qu’on me voie au travers du miroir. Au moment d’appuyer sur le bouton du microphone, j’aperçois Sarah, qui est là aussi. Postée comme un cerbère aux portes de mon enfer. C’est elle qui a dû appeler la police en constatant le vol de sa carte magnétique. La garce.

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