Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 3 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 3

 

Couchée face contre terre, couverte de feuilles mortes, j’ai très froid et une migraine atroce. Je me tourne sur le dos avec effort, mon corps pèse des tonnes. Les arbres presque nus entrelacent leurs branches devant le ciel gris. Le cerveau engourdi comme le corps, je me concentre sur ce que je sens. Le vent glacial. La terre mouillée. L’humidité qui monte vers mes omoplates. Les coups dans ma tête. Comme un marteau qui enfoncerait un clou entre mes deux yeux depuis l’intérieur de mon crâne. Je suis Veronica Mora. Je peux bouger le bout de mes doigts, articuler, tirer la langue. Mais je ne sais pas où je suis. Alors je prends appui sur mes avant-bras pour regarder autour de moi. Je suis sur le bas-côté d’une route, dans une forêt. À quelques mètres de mes pieds, un vélo est couché sur le flanc. Ce vélo, je le connais, c’est le mien. Je l’utilise pour aller au studio, en passant par cette route au milieu des bois. Mais je ne me rappelle pas l’avoir pris, ni comment j’ai chuté. Je me laisse retomber sur le sol, épuisée par l’effort. Je ne vais pas pouvoir me lever, encore moins continuer ma route. J’ai besoin d’aide.

Rémi doit m’attendre au studio. Je presse l’écran de ma montre, l’approche de ma bouche et dis tout haut, surprise par la faiblesse de ma voix : « Appelle Rémi. » Après quelques sonneries, j’entends le timbre de ma productrice.

— Veronica ?

— J’ai eu un accident. Je suis dans le bois sur la route du bureau, je ne sais pas exactement où, je ne peux pas me lever.

Rémi est le genre de personne qui garde son calme dans les situations de crise. Elle reste lucide et monte un plan d’attaque comme un chef de guerre. Mais cette fois, je sens sa voix vibrer : « Tu es blessée ? Tu saignes ? » Puis j’entends qu’elle se met à courir, je l’imagine en train d’attraper son manteau, de faire signe à son assistante de décaler ses rendez-vous, d’empoigner son sac à main. « J’arrive. Parle-moi, Veronica. » Elle ne m’a pas quittée pendant les dix minutes suivantes. J’ai répondu faiblement je suis là, ça va, je peux bouger les membres et ne t’inquiète pas. En fait, j’ai la trouille. Je m’accroche à sa voix, même si l’écouter parler redouble la douleur dans ma tête.

Au bout de quelques minutes, elle me met en attente pour appeler les secours. Je répète son prénom en boucle, comme une chanson. J’ai l’impression que ça atténue un peu les coups de marteau. Jusqu’au moment où j’entends un taxi qui s’arrête – vingt unités carbone la course, ça va lui coûter cher de voler à mon secours –, des talons qui claquent sur la route, et cette fois sa voix vraiment affolée. Me voir dans cet état, avec le vélo tordu à quelques mètres, doit lui faire prendre conscience que ce n’est pas une petite égratignure. Je peux bouger les extrémités de mes bras, soulever mon torse, mais mes jambes sont inertes.

Je me réveille en sueur avant le lever du soleil. Rémi dort encore. Pendant un moment je n’arrive pas à bouger mes jambes privées de sang. Puis elles se mettent à fourmiller et ça fait une crampe à pleurer de douleur. Je pince mes cuisses, pour m’assurer qu’elles sont sensibles. Ça fait deux jours que j’ai regardé le souvenir de moi dans la mémoire de Beckett, et deux fois que je rêve de mon accident de vélo. Moi qui ne rêve jamais. Comme hier, j’ai mis un moment à réaliser que j’étais au lit et pas dans la forêt où je me suis violemment vautrée il y a quasiment sept ans.

Cette fois, je revois distinctement mon réveil, l’arrivée de Rémi paniquée, la douleur dans ma tête. Je ne me rappelle pas ce qui est arrivé juste avant, mais les médecins ont dit que c’était normal. Légère amnésie post-traumatique. Vu l’état du vélo, je suis probablement sortie de la route avant de me prendre un arbre en pleine face et de faire un vol plané de plusieurs mètres. Pas de lésions ni de fractures, seulement une commotion qui m’a fait perdre connaissance et m’a filé un mal de crâne abominable pendant les semaines qui ont suivi. Le visionnage du souvenir de Beckett a dû réveiller quelque chose. Rémi dirait qu’elle ne croit pas aux coïncidences.

Soit le souvenir a été trafiqué, mais il faudrait être sacrément doué pour reconstituer un nuage entier et y implanter un souvenir-racine, soit c’est vraiment Beckett et moi, et je ne m’en souviens pas. Si j’ai perdu des bribes de ma mémoire, il est possible que mon accident de vélo en soit à l’origine. Sauf que, dans le souvenir, j’ai environ vingt-cinq ans. Quand je suis tombée de vélo, j’en avais vingt-sept. Ce n’est donc pas une « légère amnésie ». C’est deux ans pendant lesquels j’aurais eu une relation intime avec un homme que j’ai oublié.

Pourtant, je n’ai pas l’impression d’avoir des trous dans la mémoire, même si c’est difficile de creuser les souvenirs. Quand je me concentre sur mes vingt-cinq ans, je peux me rappeler de grands événements, la sortie de mes films, les festivals, les anniversaires, les vacances. Avec des plages de flou entre deux images. Je ne pourrais pas jurer qu’il ne manque rien.

J’ai cherché sur le Web des points communs entre Beckett et moi. Il n’y a rien qui puisse laisser imaginer que nous avons été proches. La seule chose qui nous lie, c’est notre activité. Son métier d’origine, qui a permis la création des filmémoires. Il y a presque vingt ans, quand j’étais encore une gamine, il a breveté l’extraction mémorielle et contribué à créer Arescience. Les souvenirs légués au labo par des personnes décédées étaient extraits grâce à une grosse machine enfermée à double tour, que seul le personnel qualifié d’Arescience était habilité à utiliser. Ça n’a pas changé. Le comité de bioéthique a fixé des limites claires à l’usage qu’on peut en faire.

Je dois me rendre à Arescience et parler à Duma. Seul un psycho-documentaliste peut m’aider à authentifier la mémosphère. J’ai sympathisé avec lui pendant mes dernières années de montage. Impossible de lui montrer le souvenir du suicide, il serait obligé de l’envoyer à la police. Les souvenirs de la mort du donneur font l’objet d’une protection particulière. Ils ne doivent être diffusés sous aucun prétexte, sauf dans le cadre d’enquêtes criminelles. La mort est proscrite dans les filmémoires. J’ai toujours dû ruser pour l’évoquer hors champ. Violation de l’intime, dit-on. Le sexe ne fait pas l’objet des mêmes interdictions. Ça fait vendre et Arescience est un laboratoire privé qui a besoin de gros moyens.

J’y ai passé pas mal de temps pendant mes études. En tant qu’étudiante en cinéma, j’avais accès à la mémothèque. J’y visionnais des centaines d’heures d’extraits mémoriels pour mes travaux universitaires, dans des petites cabines insonorisées. J’appréciais cette atmosphère feutrée et silencieuse. C’est un endroit cossu, aux murs tendus de tissu rouge et au sol parqueté, qui s’étend le long d’immenses baies vitrées, ouvertes sur un jardin japonais. La vitrine d’Arescience pour les visiteurs passionnés de cinémémoire, comme moi à l’époque. C’est aussi là-bas que j’ai monté mon premier film, après mon diplôme. On m’a laissée travailler une année de plus avec ma carte d’étudiante. J’ai dérushé des milliers de souvenirs de clochards, de prostituées, d’immigrés climatiques, de bénévoles au Samu social. Tous ces souvenirs qui n’intéressent personne, hormis quelques documentalistes intellos.

J’ai intitulé mon mémoire « Cinémémoire de la rue ou la renaissance du cinéma social ». Ce titre bien pompeux m’a valu la reconnaissance de mes professeurs d’université. Puis j’en ai fait un film. L’histoire d’une sans domicile fixe qui utilise l’application mOther pour louer son bébé à des femmes riches en peine de maternité. Cette pratique s’est répandue en même temps que la stérilité qui a gagné l’ensemble de la planète comme une lente épidémie. Couples infertiles, procréation assistée, fausses couches, accouchements compliqués, bébés handicapés. Déformations physiques, dégénérescences génétiques. Au mieux enfants uniques. Être mère est devenu monétisable. Dans une interview, mon maître de mémoire expliquait à quel point j’avais été influencée par son travail. La vérité, c’est que je ne sais pas d’où m’est venue cette fascination pour la misère humaine, mais une chose est sûre : elle ne doit rien aux mandarins de l’université.

Aujourd’hui, Rémi travaille au studio. Je lui envoie un message en prétendant que je suis à Arescience pour avancer sur la nouvelle version de mon film. Avant de partir, je transfère le second nuage mémoriel de Beckett sur une nouvelle sphère, l’effaçant ainsi de la première. La mémoire ne peut pas être reproduite, seulement déplacée d’un support sur un autre. C’est pour cette raison que les mémosphères sont uniques et les filmémoires si éphémères. On projette les films à distance depuis le studio jusqu’à effacement total des souvenirs qui le composent. Toute la technologie moderne n’a pas réussi à modifier la nature profonde de la mémoire humaine : insaisissable et volatile.

Je refais le trajet familier, traverse l’esplanade ouverte au vent, descends le large escalier en bois en posant bien mes pieds sur les bandes rugueuses. Dès l’accueil, l’odeur de cire d’abeille et de bois exotique donne une ambiance sereine au lieu. Le tapis épais s’enfonce sous mes baskets. Quelques personnes traversent le hall, en tenue de ville ou en blouse blanche, sans me prêter attention. Je longe les couloirs jusqu’à la mémothèque.

Duma est dans le grand bureau vitré des psycho-docs, plongé dans un dérush. Je le vois à sa façon d’agiter les mains et de bouger les lèvres comme s’il parlait à la mémoire du donneur. Ses gestes ont une grâce et une douceur particulières. J’aimerais que mes souvenirs soient dérushés par ce gars après ma mort. Je tape à la vitre.

Dès qu’il m’aperçoit, Duma retire ses écouteurs, fige l’interface et sort du bureau en refermant délicatement la porte derrière lui.

— Vero, ça fait une éternité que je ne t’ai pas vue ici !

Je l’embrasse.

— Tu viens chercher de nouveaux souvenirs pour restaurer mOther ?

— Tu vas pas t’y mettre toi aussi, Duma. J’en peux plus de ce film. J’ai un truc à te demander. On va faire un tour au jardin ?

Nous sortons bras dessus, bras dessous.

— T’as trouvé ça où ?

Il écarquille les yeux en voyant la mémosphère de Beckett que j’ai déposée dans sa main.

— Je l’ai reçue dans mon courrier, j’ignore qui me l’a envoyée.

— Tu sais que c’est interdit ?

— Évidemment. Je ne vais pas la garder, je veux juste savoir pourquoi on me l’a envoyée. Ensuite je la porterai à la police.

— Y a quoi dessus ?

— Il faut que tu me jures de ne rien dire. Et de ne pas crier.

— Je ne crie jamais.

— Tu parles. Tu te rappelles quand on s’est rencontrés ?

Bien sûr qu’il se rappelle. C’était la première fois que je revenais à Arescience après l’accident. J’avais passé la journée à lui commander des dizaines de mémosphères, à les visionner et à les rendre, sans savoir ce que je cherchais. Quelque chose semblait s’être éteint à l’intérieur de moi, et j’essayais de le raviver en répétant les gestes familiers de mon métier. Peu avant la fermeture des locaux, j’avais perdu une des sphères et j’avais dû le lui avouer, penaude. Il s’était mis en colère, hurlant qu’il était inadmissible de manquer de respect à la mémoire des donneurs, surtout de la part d’une réalisatrice de ma réputation, que je ferais mieux de changer de métier et que j’étais décevante. Ce mot, « décevante », était resté dans mon esprit comme gravé au fer rouge. En rentrant à l’appartement, j’avais retrouvé la sphère au fond de ma poche. Le lendemain, j’étais allée la rendre, presque soulagée de parler à quelqu’un qui avait conscience de mon imposture. Je lui avais confié mes doutes et mon mal-être avec plus de sincérité qu’à n’importe qui d’autre. Il avait si peu d’estime pour moi, je ne pouvais pas tomber plus bas.

— Raconte. Promis je ne crierai pas.

Je lui dis tout. Beckett, le miroir, la chambre rouge, le sexe. Moi. Je ne dis rien du suicide.

Duma est arrivé chez Arescience après l’arrestation de Beckett, il le connaît seulement de réputation. Les employés du laboratoire sont partagés à son sujet. Beckett avait encore de solides appuis parmi ses anciens collaborateurs au moment de son arrestation, et d’autres se sont empressés de lui cracher dessus pour monter dans la hiérarchie. Aujourd’hui, ces derniers sont à la tête de la boîte. Duma, lui, n’a pas pris parti. Trop malin pour ça.

— Je ne me souviens pas de Beckett, lui dis-je pour finir. Entre découvrir que je suis amnésique ou qu’on a trafiqué le souvenir en y insérant mon visage, je ne sais pas ce qui est le plus flippant.

Duma est un pro quand il s’agit de retoucher les souvenirs. On a souvent parlé de cette facette moins reluisante de son boulot : enlever les images de personnes connues dans des situations compromettantes, modifier des visages, effacer des détails. Sur la demande de la direction, parfois de la police ou de la justice. Je m’étais juré d’en faire un film, un jour. Si j’ai été implantée dans le souvenir de Beckett, il le verra.

— Il faut que je regarde ça de près. On va attendre la pause de midi, quand il n’y aura personne. Je peux te laisser là ? Je te ferai signe.

— Je ne bouge pas.

— Tu veux pas prendre un bureau et je te sors quelques occurrences sur la location d’enfants ? J’ai des trucs pas mal en stock.

— T’es insupportable… Allez vas-y, file-moi ce que t’as. Ça m’occupera en attendant midi.

Il me fait un clin d’œil. Duma est un excellent psycho-doc. Il n’oublie rien de ce qui lui tombe sous la main. Il ne fait pas que trier, ranger et classer, c’est un catalogue vivant de tous les souvenirs qu’il dérushe. On aurait fait un beau duo au début de ma carrière.

La tête dans les mains, je visionne les mémosphères que Duma a sorties pour moi. Des souvenirs de femmes stériles, désespérées, qui louent un bébé pour la journée sur l’application mOther. D’autres femmes, pauvres, qui ont eu la chance de devenir mère, créent leur profil : « Garçon, six ans, yeux bleus, cheveux blonds. Drôle et bavard, Gab n’a qu’un but dans la vie : vous faire rire ! » Ou « Adorable, calme et sage, Chloé aime être dorlotée, pour marraine en manque de câlins ». Les marraines, ce sont les clientes du site. Elles sont visitées régulièrement par une assistante sociale qui s’assure que le bébé ou l’enfant sera entre de bonnes mains. Pareil du côté de la mère pour constater que sa progéniture est bien traitée et que l’argent de la location sert à payer ses études, à la nourrir de produits bio ou à lui acheter de nouvelles fringues. Les marmots sont chouchoutés, on leur chante des chansons, on les berce dès qu’ils pleurent, on les entoure d’amour maternel frustré. Gagnant-gagnant. Le paroxysme du désespoir social.

Mon film a fait du bruit à sa sortie. La pratique était controversée. Beaucoup de femmes avaient recours aux services de cette application en secret pour éviter de retourner le couteau dans la plaie avec leur conjoint. Depuis, c’est entré dans les mœurs. Il existe une dizaine d’autres applications du même acabit avec des déclinaisons accrocheuses : location de filles, de garçons, de bébés, d’adolescents, de telle origine, de telle région, abonnements à court ou à long terme selon qu’on veut louer toujours le même enfant ou diversifier les expériences… Tant qu’il y aura de l’argent, il y aura des entrepreneurs pleins de bonnes idées pour vous le faire dépenser.

— Vero ?

Je sursaute. Duma se penche sur mon épaule, la mémosphère à la main.

— Elle n’est pas trafiquée, aucune trace de retouche numérique. C’est bien toi là-dedans.

Il s’assoit près de moi et me regarde d’un air inquiet. Il a le bon goût de ne pas faire allusion à la scène de cul qu’il vient de voir.

— C’est la merde.

— Tu ne connais personne qui pourrait te renseigner ? Ta mère ? Rémi ?

— Si elles savaient quelque chose, elles m’en auraient parlé.

— Et ici ? Si tu passais ta vie à Arescience quand tu faisais des films, tu l’as peut-être rencontré au labo.

— J’y ai pensé. Mais je ne me rappelle pas grand-chose, hormis de longues sessions de dérush le nez sur l’interface.

— Si tu allais parler à des gens de la direction ? Sarah, son assistante. Elle est là depuis des siècles, on dit qu’elle savait tout de la vie de Beckett.

— Je peux tenter. Je la trouve comment ?

— Tu dis au gars de l’accueil que tu as rendez-vous avec elle.

Je remercie Duma, je récupère la sphère et la fourre dans ma poche.

— Ça va aller ? Tu passes quand tu veux.

— Je sais.

L’homme en costume de l’accueil me demande s’il peut m’aider. J’y vais au bluff, ça passe ou ça casse.

— Je suis Veronica Mora, j’ai fait un stage ici il y a quelques années et je viens déjeuner avec une ancienne collègue.

— Quel service ?

— Sarah, à la direction.

Le gars décroche son téléphone. J’espérais qu’il me laisserait prendre l’ascenseur sans la prévenir.

— J’ai Veronica Mora à l’accueil, je la fais monter ?

Je suis stupéfaite par sa réponse.

— Dix-huitième étage. Elle vous attend.

Là-haut, quand ça s’ouvre, mon cœur s’emballe. Sur le palier, un salon d’attente très chic avec des fauteuils en velours vert foncé, et devant moi une femme d’une cinquantaine d’années, tirée à quatre épingles dans un costume marron à rayures. Sa veste est ouverte sur une chemise en soie crème, comme celle que je ne porte jamais parce que j’aurais des auréoles sous les bras au bout de dix minutes.

— Veronica ! Ça fait tellement longtemps !

Décidément, c’est la journée des retrouvailles. Sarah fait deux pas décidés vers moi et me prend dans ses bras en me tapotant le dos. J’ai failli reculer, un réflexe hygiénique. Elle sent bon le savon. Je ne sais pas comment répondre à son étreinte alors je la tapote également, le temps de me trouver une contenance. Quand elle me lâche, je lui fais un grand sourire.

— Eh oui, c’était quand déjà ?

Elle réfléchit.

— Dix ans, je venais de prendre le poste. Ça passe tellement vite…

Nous sommes installées dans une salle de réunion devant un café. Ce n’est pas trop difficile de lui cacher que je l’ai complètement oubliée, parce qu’elle pose plein de questions sur ma vie et mes films, qu’elle aurait aimé voir mais qu’elle n’a pas vus. En réalité, je pense qu’elle se sent peu concernée par les états d’âme et la petite vie des pauvres. Elle me répète sans cesse « quel succès, quel succès ». Ça a l’air de la tendre un peu que son ancienne stagiaire ait fait une carrière dans le cinémémoire pendant qu’elle continuait à répondre aux mails et à organiser l’agenda des dirigeants d’Arescience.

Elle ne se doute pas qu’à l’intérieur de moi, je me liquéfie. Elle vient de m’apprendre sans le savoir que j’ai aussi été en stage, à l’étage de la direction, pendant six mois, la dernière année de mes études. Que non seulement je connaissais Arescience beaucoup mieux que je ne le pensais mais que j’y ai servi le café à Joachim Beckett, chaque matin, pendant cent vingt jours, dans son grand bureau vitré avec vue panoramique sur la ville.

De toute évidence, elle ne sait rien d’une relation intime entre Beckett et moi. Je lui pose une question sur elle, pour qu’elle continue à jacasser tout en me laissant réfléchir. Sourcils froncés par la contrariété, elle me raconte son existence déprimante, ses ruptures amoureuses. J’imagine que nous avons eu des dizaines de conversations de ce genre quand je la connaissais, et que ça devait m’ennuyer autant qu’aujourd’hui. Pas étonnant que je l’aie oubliée.

Son monologue me donne le temps de reconstituer une chronologie. J’avais vingt-deux ans quand j’ai décroché ce stage. Dans le souvenir où je fais l’amour avec Beckett, j’en ai vingt-quatre ou vingt-cinq. Je le sais parce que je m’étais coupé les cheveux très court après la sortie de mon film, pour changer de tête en même temps que de vie. Alors qu’à vingt-deux ans, j’avais une longue tignasse qui me descendait au milieu du dos. Plus je déroule ce fil, plus je me décompose intérieurement. Pendant mes trois années à Arescience, j’ai probablement eu une relation amoureuse avec Beckett. La seule chose qui me rassure, c’est que le scandale a éclaté bien plus tard, et qu’il est donc possible que je n’aie rien su de ses activités criminelles.

Comment ai-je pu oublier des pans entiers de ma vie ? J’ai la sensation effrayante que la Veronica du souvenir de Beckett, celle dont me parle Sarah avec force détails, est une inconnue. Une personne oubliée mais qui commence à exister à l’intérieur de moi, en parallèle, comme un amas de cellules étrangères.

— Tu ne m’écoutes pas ?

Sarah me rappelle à la réalité.

— Excuse-moi, j’étais dans mes pensées.

Elle me regarde, gênée.

— Tu pensais au docteur Beckett ?

Je suis envahie d’un sentiment de culpabilité fugitif. Comment a-t-elle deviné ? Elle poursuit :

— C’est terrible cette histoire. Dire que j’ai travaillé à ses côtés durant toutes ces années.

Non, elle ne sait rien sur nous deux.

— Tu n’as jamais rien vu de suspect, vraiment ? Il utilisait la machine d’extraction d’Arescience, pourtant.

Elle me jure qu’elle ne savait rien, d’ailleurs c’est ce qu’elle a dit au commissaire qui l’a interrogée plusieurs fois. Il l’a même fait venir au poste.

— Tu te rends compte, moi, convoquée par la police ? J’ai expliqué au commissaire Kaneko que Beckett devait venir la nuit avec les victimes. J’avais beau lui assurer que je n’étais au courant de rien, il me regardait sans un mot comme s’il attendait que j’avoue quelque chose. Je ne pouvais pas m’empêcher de parler, ça me stressait, tout ce silence.

— Beckett, il était comment avec toi ?

— Il n’a jamais été méchant mais ça ne m’étonne pas que ce soit un pervers. Je ne fais pas confiance aux gens qui ne disent pas ce qu’ils pensent. Tu as vu les souvenirs qu’il a volés ? Ils en ont passé des extraits à la télé. Mais moi j’ai eu accès aux vrais souvenirs, ceux qu’on ne diffuse pas aux infos. Le commissaire m’a montré celui d’une femme qui se fait violer. Je ne distinguais pas son visage parce que j’étais dans ses yeux, mais j’ai vu l’homme. Il était encore tout habillé, il a sorti son machin et il le lui a mis, tu vois, et c’est devenu tout noir. J’ai entendu crier et pleurer. Après ça, je n’ai pas dormi pendant des nuits.

Sarah se tait, le visage tordu parce qu’elle essaie de retenir ses larmes pour ne pas abîmer son maquillage. Moi, je ne suis pas maquillée et j’ai les cheveux en épi, moi je peux pleurer. De l’eau salée qui reste un moment en flaque dans mes paupières inférieures et me fait voir Sarah toute trouble. Je la connais à peine et je ne l’aime pas beaucoup, mais ses mots ont tiré comme un fil rouge entre nous deux, entre nos deux cœurs et nos deux sexes. Un fil rouge de douleur et de désespoir. Une femme violée, c’est toutes les femmes qui le sont avec elle, horrifiées d’imaginer qu’on leur enfonce un corps étranger dans l’intime, au cœur de la matrice. Je n’ai jamais été violée mais je connais ce sentiment d’avoir laissé entrer en soi quelque chose qui ne devrait pas y être. Même si je ne l’ai pas vécue dans ma chair, cette douleur dort au fond de moi.

Le silence s’étend dans l’air qui nous entoure, et cette fois ce n’est pas Sarah qui le brise parce qu’elle a encore la gorge trop nouée pour me parler sans trahir son trouble. Je m’entends dire d’une voix blanche :

— Ils ont dû arrêter le violeur au moins, grâce à ce souvenir. Et puis Beckett a finalement eu ce qu’il méritait.

Sarah cligne des yeux plusieurs fois très vite et se redresse sur sa chaise. Elle prend une gorgée de café froid et, quand elle ouvre la bouche à nouveau, c’est comme si elle avait effacé le souvenir.

— Oui, j’ai vu, l’incendie de sa maison… Elle était belle, cette maison.

Puis, de peur que je m’imagine des choses :

— Je suis allée là-bas apporter un dossier, une fois.

— Ah oui ? C’est loin ?

— En banlieue, à côté de la forêt, dans un quartier bioclimatique. C’était chic, des grandes baies vitrées, du bois partout. Ça a dû flamber vite, tout ce bois. Tu habites où, toi, maintenant ?

Je sens qu’elle a besoin de changer de sujet et je n’ai pas envie de me lever parce que mes jambes sont molles comme du coton. On continue à papoter comme de vieilles collègues. Peut-être qu’elle n’est pas si rasoir, tout compte fait. Seule devant mon écran la plupart du temps, je ne vois pas grand monde. Rémi, quelques journalistes, les monteurs au studio. Les amis de Rémi quand elle les invite à dîner ou qu’elle nous traîne à une projection. Je n’ai pas vraiment d’amis à moi. Personne avec qui partager le vide qui est en train de m’envahir. Je pense à Duma. Lui seul pourrait accueillir avec bienveillance l’aveu de ma relation intime avec un pervers qui volait des souvenirs de viol à des jeunes femmes traumatisées. Duma est-il mon ami ?

Il y a aussi ma mère. Avant Rémi, c’était la seule personne à qui je racontais tout. Je ne comprends pas comment elle peut ignorer ce stage à Arescience et ma relation avec Beckett. Je prends congé de Sarah, qui n’a plus que quinze minutes pour avaler sa salade de boulgour avant de reprendre le travail. Je n’ai pas faim, mon ventre est en boule après cette conversation, je me nourrirai ce soir. J’envoie un message à maman. Elle me répond aussitôt. Elle n’est pas chez elle, mais je peux passer demain.

Je veux voir la maison de Beckett. D’après Sarah, elle se situe dans une petite commune autonome de banlieue, où les maraîchers cultivent des légumes entre les immeubles couverts de plantes et où l’on boit de l’eau de pluie filtrée. J’en ai pour une heure de bus, pendant laquelle je somnole en écoutant de la musique. En croisant les informations que m’a données Sarah avec ce que j’ai trouvé sur le Web, j’ai localisé la maison. Au bout d’une impasse, un peu éloignée du centre-ville et des voisins. Le genre d’emplacement qui doit se payer cher.

De la rue, on ne voit pas le bâtiment, seulement une colline d’herbes folles et de fleurs des champs. Je jette un œil autour de moi : le quartier est désert. Le portail en bois blanc n’est pas fermé à clé mais barré par de la rubalise. Je me glisse dessous. Quand je m’approche du tertre végétalisé, j’aperçois des gros tuyaux qui sortent de terre et des trappes dans la colline. En le contournant, je découvre que c’est en fait l’arrière de la maison semi-enterrée. La baie vitrée de la façade a volé en éclats et le reste de charpente est noir comme du charbon. L’explosion a soufflé les buissons de roses devant la terrasse. La maison incendiée offre un contraste saisissant avec la vue : un pré descend en pente douce vers une rivière, des bosquets d’arbres et des collines s’étendent jusqu’à l’horizon. Ça devait être un endroit merveilleux.

Par une porte-fenêtre éventrée, j’entre dans le salon. Il est grand, noir de suie, avec la trace de tableaux décrochés sur les murs enduits de chaux. Une bibliothèque où les livres en cendres tiennent encore les uns contre les autres. Des meubles anciens et le parquet calcinés. La cuisine béante. J’aperçois quelques carreaux encore intacts, brillants, vert émeraude, comme dans le souvenir que j’ai visionné. Dans ce qui semble avoir été le bureau, même ambiance. Brûlé du sol au plafond.

Au fond de la maison, la dernière pièce est une immense chambre, avec des puits de lumière qui viennent l’éclairer comme au théâtre. Je suis parcourue d’un frisson. Elle a beau avoir brûlé, je reconnais la chambre du souvenir. Je reconnais le miroir devant lequel je me tenais nue. J’attends que d’autres images me reviennent, des souvenirs qui remonteraient à la surface. Rien.

Au-dessus d’une petite table, mes yeux sont attirés par une étagère qui me rappelle celle de ma chambre d’adolescente. Je ne comprends pas tout de suite pourquoi. C’est en m’approchant que je reconnais les livres noirs, tous de la même hauteur et de la même épaisseur, bien alignés. J’essaie d’en attraper un par la tranche mais il se délite entre mes doigts. De toute façon, je n’ai pas besoin d’en ouvrir un pour savoir ce que c’est. Les mêmes albums photo que ceux que ma mère imprimait après chacune de nos vacances. Je suis tentée de ranger cette découverte dans la colonne des coïncidences et du doute raisonnable. Tout le monde peut imprimer ses souvenirs de vacances et les exposer sur une étagère. Mais il y a cette petite voix dans ma tête. Celle de Rémi, peut-être, qui me dirait que le hasard n’existe pas. Celle de ma mère aussi, qui me parlerait de synchronicité. Ce dont elle ne se douterait pas en me disant ça, c’est que les albums photo l’incriminent. Si j’avais bien une relation intime avec Beckett et que celui-ci était par conséquent – je frémis en formulant le mot – son gendre, c’est elle qui nous aura fait ce cadeau. Je sens une vague de colère monter dans ma gorge, mes joues s’enflammer, une pulsion électrique parcourir mes membres. Je balaie les albums de la main. Ils ne résistent pas, s’effondrent en tas de cendres, laissant sur ma paume des traces noires de charbon.

Un bruit dans la maison. Un cliquetis sec et métallique, un spray. Il y a quelqu’un dans le salon. Mon ventre se tord. Si c’est la police, je ne saurai pas quoi leur raconter. Je marche jusqu’à la porte-fenêtre sur la pointe des pieds et j’essaie de l’ouvrir. Mais la poignée résiste. Celle du bureau pareil, la chaleur de l’incendie a dû dilater le bois. Pas moyen d’atteindre la porte d’entrée sans être vue.

Je me plaque contre le mur et jette un œil prudent dans la pièce principale. Une silhouette, habillée en noir des baskets à la capuche, agite une bombe de peinture face au mur, maintenant couvert d’un immense tag. « V.I.O.L.E.U.R… » Au fur et à mesure, la peinture forme de grandes lettres fluo qui dégoulinent avant de sécher. « D.’Â.M… » Pas assez de couleur dans la bombe pour la dernière lettre. L’auteur du graffiti se retourne, je recule d’un bond en espérant qu’il ne m’a pas entendue.

— Salma, je suis à sec. Tu m’en envoies une ?

Je sursaute en entendant une voix de femme. Inattendu. Et elles sont au moins deux entre moi et la sortie. Je tente un coup d’œil et vois la dénommée Salma entrer par la fenêtre éventrée. Elle n’a pas l’air tendre. Visage découpé, épaules voûtées, démarche nerveuse. Elle porte une ceinture avec des bombes de peinture coincées à la taille et quelque chose qui brille. Je pense à un couteau. Elle ne répond pas à son acolyte et se contente de balancer la canette avec force, la faisant tournoyer sur elle-même jusqu’à ce qu’elle soit stoppée en claquant sur la paume de sa destinataire. Salma s’arrête au milieu de la pièce et regarde autour d’elle lentement, comme un agent immobilier qui évaluerait le potentiel d’un bien.

— Ça me fait gerber, cette baraque, tout ce fric.

— Là où il est, il n’en profitera pas.

Salma agite la bombe et trace, en un geste ample et précis, une forme noire comme de la suie sur le mur blanc, une tête de mort, en forme d’avertissement. Une pulsion de peur me traverse et je m’élance vers la porte à toute vitesse. J’entends à peine un « putain » de surprise dans mon dos alors que j’atteins le portail. Je cours comme je n’ai pas couru depuis longtemps, je jette un coup d’œil vers le bout de la rue par-dessus mon épaule et je vois que les deux filles ne me poursuivent pas. Je peux disparaître et laisser loin derrière moi cette maison aussi vaguement familière que si j’en avais rêvé.

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