Les âmes fragmentées
Chapitre 17
J’ai encore le goût de la salive de Beckett sur mes lèvres. Après son départ, Rémi m’a demandé : « Tu lui fais confiance ? » J’ai répondu oui. Ça lui suffit pour quitter l’appartement et suivre le conseil de Beckett. Par la fenêtre, elle a vu le commissaire partir avec lui mais deux policiers sont montés dans une voiture et n’ont pas bougé.
La preuve de la bavure policière se trouve dans la mémosphère avec mes souvenirs. Kaneko se doute que je suis au courant. Ce n’est donc qu’une question de temps avant qu’il revienne à l’appartement, m’arrête, trouve la sphère et la détruise.
— Je dois la dérusher.
— Ça va te prendre des semaines.
— Il faut essayer, je ne peux pas abandonner Beckett.
— J’en ai rien à foutre de Beckett.
— Fais-le pour moi alors.
J’ai pris mon matériel de montage et dissimulé la mémosphère dans mon soutien-gorge. Pour éviter les flics, nous allons monter sur le toit et passer par le potager partagé, relié à celui de l’autre côté de la ruelle par une passerelle suspendue.
Nous devons nous cacher. Mais où ? C’est tout le problème. Nous n’avons nulle part où aller. C’est Charly qui nous sort d’affaire provisoirement. Elle connaît un endroit où le commissaire ne nous cherchera pas. Nous nous donnons rendez-vous dans un quartier au nord de la ville. Quand je lui dis que je n’y suis jamais allée, elle me répond : « Si, c’est pas loin de là où tu es née, Verochka. » Je pense à ma mère. Si le commissaire veut m’atteindre, elle est en danger aussi. J’ai du mal à digérer qu’elle m’ait menti durant des années au sujet de Beckett alors qu’elle avait des nouvelles régulières. Je mets de côté mes griefs, ce n’est pas l’urgence.
Nous attendons le coucher du soleil pour sortir. Rémi m’évite. Je lui demande si elle veut parler de ce qui s’est passé la nuit dernière.
— Non.
— Rémi, c’est toi que j’aime.
Elle fait une moue triste.
— C’était juste un souvenir du passé, rien de plus.
Quand nous montons sur le toit, il fait nuit. Ici la nature a repris ses droits sur la ville. Les potagers s’étendent à perte de vue, les façades recouvertes de vigne ont des couleurs automnales. Sur notre passage, les grillons cessent de chanter. Nous avançons rapidement, tête baissée, derrière une rangée de tournesols qui ploient sous le poids de leurs graines. Les lampadaires de la rue sont éteints, une myriade d’étoiles scintille au-dessus de nos têtes et nos yeux s’adaptent à leur faible lueur. Je m’engage la première sur la passerelle métallique qui relie notre toit à celui d’en face. Arrivée au milieu, je m’arrête net. Une nuée d’oiseaux s’envole de la pénombre en piaillant. En plissant les yeux, j’aperçois une silhouette sombre. Je me tourne vers Rémi.
— Il y a quelqu’un.
— On passe par l’autre immeuble ?
Nous rebroussons chemin.
— Arrêtez-vous !
— Merde ! Donne-moi ton sac et cours.
Je prends le sac à dos de Rémi dont je tiens fermement les bretelles pour qu’il cesse de se balancer. Rémi n’est pas sportive, est-ce qu’elle va parvenir à distancer le flic qui nous attendait en haut ? Pourtant, elle file à toute vitesse, c’est fou comme on court vite quand on est poursuivi, ça fait comme un double battement de cœur et une flambée d’adrénaline qui descend dans les jambes. S’ils la touchent je les tue.
— Police, arrêtez !
Le cri résonne dans le silence, une fenêtre s’allume, les voisins veulent assister au spectacle. Quand je franchis la passerelle, j’aperçois le policier d’en bas les mains en porte-voix.
— Arrêtez-vous ou ça va vous coûter…
Je n’entends pas la suite, on est de l’autre côté et on trace au milieu d’un champ de blé tardif, sur le toit du gymnase municipal. C’est le moment où j’ose jeter un coup d’œil en arrière. Il gagne du terrain. Mon cerveau asphyxié cherche une échappatoire mais à part courir je ne vois pas…
— Viens !
Rémi a brusquement bifurqué à angle droit vers un passage étroit, un escalier, un autre toit au-dessus d’une piscine, puis un coude à nouveau. La tôle est nue, rien pour amortir le bruit des pas. Rémi s’arrête net. Devant elle il n’y a qu’un trou. Pas de passerelle, il faut sauter pour atteindre le toit suivant.
— C’est pas très large, on va prendre de l’élan.
— J’y arriverai pas.
— Je saute avec toi.
Je lâche le sac avec tout mon matériel de montage, mais il me gêne, et je lui prends la main. On recule de plusieurs pas.
— À trois on y va.
J’entends un bruit de course dans notre dos.
— Un, deux, trois !
En même temps, poussées par le vent, jambe droite en premier, gauche droite gauche parfaitement synchronisées, on saute au-dessus du vide. Mon cœur remonte jusqu’à ma gorge et le sol arrive, dur, moins loin que ce que j’imaginais cependant. Mes genoux craquent mais je tiens debout et j’aide Rémi dans son atterrissage.
— Ça va ?
— Ça va.
On repart en courant, une de mes chevilles et le bas de mon dos me font mal. Cet immeuble est plus haut que le précédent, nous montons à toute allure une volée de marches en aluminium, moi devant elle derrière. En haut, je l’entends qui peine. Je vais lui prendre la main pour l’aider.
— J’ai plus de souffle, Vero.
— Encore un effort.
Elle me regarde les yeux pleins de larmes, finit de monter l’escalier, se remet à courir. La passerelle est en face. À quelques immeubles, je repère un taillis de jeunes bouleaux et d’herbes hautes. Nous longeons une paroi végétale, dissimulées dans l’ombre. Avec un peu de chance, notre poursuivant va nous perdre de vue. On gagne du terrain à pas feutrés dans l’herbe. Quand nous arrivons au taillis, Rémi s’écroule, hors d’haleine. Je chuchote :
— Cache-toi.
Accroupie à côté d’elle, j’entends son souffle court et affolé. C’est moi qu’ils cherchent, pas elle. Il faut que je…
— N’y pense même pas. On reste ensemble.
— Comment tu…
— Je te connais par cœur.
Je la serre dans mes bras. Un bruit. Le flic est à quelques mètres, il scrute le taillis.
— J’irai plus vite seule. Quand il se sera éloigné tu descendras. Et on se retrouve au foyer de Charly.
Elle essaie de me retenir mais je m’élance à toute vitesse vers le toit suivant. L’homme bondit après moi en jurant. Cette fois il n’est pas loin. Je dévale quatre à quatre l’escalier d’incendie, le type sur mes talons. J’étais optimiste en imaginant le semer, ça pulse dans ma tête. Du moment qu’elle s’en sort ! Où est la passerelle putain, j’ai un moment d’hésitation. C’est le temps qu’il lui faut pour dégainer son arme, presser la détente et me tirer une balle en caoutchouc entre les omoplates.
Le choc m’a jetée à terre. Les premières secondes je lutte pour faire entrer l’air dans mes poumons alors que ma cage thoracique convulse. Le flic me plaque déjà au sol, genou à la base du cou, et me menotte par-derrière en me tirant sur les épaules. Je l’entends vaguement parler de mes droits mais mon champ de vision s’est restreint à la taille d’un trou de serrure.
J’entends un grand coup sourd et le policier s’étale de tout son poids sur moi. Une grosse branche morte de bouleau s’écrase à quelques centimètres de mon visage.
— Vero !
C’est la voix de Rémi et je sens le corps du policier glisser lentement dans mon dos.
— Aide-moi, il est trop lourd.
Avec toute l’énergie qui me reste, je m’agrippe au sol pour ramper hors de l’étreinte du corps inerte. Il finit par retomber lourdement sur le côté. Rémi m’attrape sous les aisselles pour m’aider à me relever. Je vacille.
— Il est mort ?
— J’en sais rien, j’ai frappé aussi fort que j’ai pu.
J’ai l’impression que mon cœur bat dans mon dos et j’ai envie de vomir.
— Allez Vero, encore un effort.
J’ai des flashs devant les yeux et les jambes en coton mais Rémi me tient fermement et m’aide à avancer. Je reprends des forces quand je comprends que l’issue est proche. Je porte la main à mon soutien-gorge, la mémosphère y est toujours. Notre sauf-conduit.
Le lendemain, cachée au foyer d’accueil de Charly, je ne peux pas m’appuyer à un dossier de chaise ni m’allonger sur le dos à cause de l’hématome entre mes omoplates. Quant à Rémi, elle ne cesse de s’interroger sur l’état dans lequel elle a laissé le policier. Charly est connectée à un bon réseau d’informateurs et réussit à avoir quelques nouvelles. Il est à l’hôpital avec un traumatisme crânien mais il s’en sortira. Étrangement, il n’a pas porté plainte et nos noms ne sortent nulle part alors que nous devrions être recherchées. Ça ne me rassure pas, au contraire. C’est une preuve supplémentaire que Kaneko est coupable et va sans doute chercher à nous faire taire par tous les moyens. Nous devons le prendre de vitesse et réunir des preuves contre lui.
Dans le foyer, où Charly travaille bénévolement, la plupart des femmes se sont échappées de situations familiales sordides. L’amie de ma mère a l’habitude de soustraire ces filles à leurs bourreaux : elle détruit nos téléphones dès notre arrivée. Trop facile de retrouver notre trace grâce à ces appareils qui enregistrent le moindre de nos mouvements. Charly a obtenu de nous loger temporairement dans un minuscule studio en travaux. En échange, nous l’aiderons à accueillir les femmes et les enfants, distribuer les repas, répondre au téléphone, communiquer avec le Samu social. Ce qui nous laisse peu de temps chaque jour pour dérusher mes souvenirs et retrouver la trace de Leïla. Nous bosserons la nuit.
Charly nous fait prêter ce dont nous avons besoin : ordinateurs, matériel de visionnage, de montage… Nous installons tout cela comme nous pouvons dans la pièce exiguë. Rémi, de son côté, insiste pour m’aider. Je la préviens, dérusher des mémoires, surtout si on connaît bien la personne, ça peut être très dérangeant. Elle me verra avec Beckett dans des scènes intimes, sans doute entremêlées aux souvenirs que nous cherchons. Sans parler de nos patients et de leurs expériences traumatisantes. Mais elle n’en démord pas : « Seule, tu en as pour des semaines. » Elle n’a pas tort. Mais elle est trop calme, trop silencieuse pour que je sois pleinement rassurée, ça ne lui ressemble pas. Elle ne me parle ni de Beckett, ni de son passage chez nous, ni de notre nuit à trois. Quand j’essaie de l’évoquer, elle se renfrogne et change de sujet.
De mon côté, je n’ai pas fait une croix sur la possibilité de réintégrer mes souvenirs. Pour accuser le commissaire, je n’ai pas besoin de grand-chose. Je vais isoler les nuages où figure Leïla, son témoignage, la session d’extraction. C’est l’urgence. Mais pour le reste, je ne tiens pas à regarder mes souvenirs les plus traumatisants devant un écran. Si j’en crois la chamane et ses histoires d’âme fragmentée, il faudra que je fasse rentrer tout ce matériau à l’intérieur de moi pour me sentir entière à nouveau.
Pour partager le travail avec Rémi, j’ai transféré la moitié des souvenirs sur une sphère vierge. Je lui demande d’identifier les souvenirs-racines en lien avec Leïla. Pour qu’elle puisse les reconnaître, je lui décris le plus précisément possible le laboratoire d’Arescience, la salle d’extraction et le bureau caché de Beckett. Si elle en trouve un, elle doit m’appeler pour que je l’isole et que je le grave sur un autre support.
Le premier contact avec mes mémoires sur écran est beaucoup moins violent que je ne le redoutais. Contrairement à ce que j’ai vu et revu sur la sphère mémorielle de Beckett, je n’apparais pas à l’image puisque tout est vu au travers de mes yeux. Je reste extérieure aux images qui défilent, d’autant plus que beaucoup de souvenirs me reviennent naturellement. Cela me rend la tâche plus aisée.
Je repère les souvenirs nets et en couleurs, les isole sur une autre sphère, dans un ordre chronologique approximatif. Je reconnais des lieux, des visages. Celui de Beckett, bien sûr, omniprésent dans ces souvenirs que j’ai choisi d’effacer. Dans « notre » maison. Je tombe très vite sur des passages où nous nous embrassons, où nous faisons l’amour. Parmi ces moments, il y a sans doute celui où nous avons conçu Héloïse.
Je jette des coups d’œil discrets à Rémi. Je suis tentée de lui demander ce qu’elle voit, mais je suis trop gênée pour le faire. Jamais personne n’a pénétré aussi profondément mon intimité. Elle réalise le fantasme universel : lire les pensées les plus intimes et secrètes de celui ou celle qu’on aime. Je me dis que je suis sans doute en train de faire une connerie.
Je tombe enfin sur des souvenirs d’Arescience. C’est ennuyeux et répétitif. Je revois mes allées et venues au sein du laboratoire, la pièce qui surplombe la ville où je travaille. Sarah et son tailleur sans un pli. Puis Beckett, dans un magnifique souvenir-racine lumineux, net jusque dans ses contours, rempli de détails visuels et sonores précis. Le genre de souvenir indélébile qu’on se rejoue des centaines de fois dans la tête. C’est sans doute notre première rencontre. Le souvenir a été altéré et figé dans cette image au grain propre. C’est ce qui arrive quand on sollicite beaucoup un souvenir : nous créons une icône.
En visionnant mes souvenirs, je sens en moi des résonances avec des lambeaux de mémoires. Alors je m’arrête, je scrute l’écran, j’observe. La main en suspension au-dessus de la sphère qui projette un hologramme de sa surface, je caresse l’air, je fais des vagues avec mes doigts, je les écarte, je les regroupe. Je retrouve avec plaisir les mouvements de mon métier. Je n’ai pas perdu la dextérité avec laquelle je naviguais entre les souvenirs-racines pour trouver des pépites. Pour la première fois depuis longtemps, je suis heureuse de dérusher.
De son côté, Rémi a trouvé des souvenirs de mes patients. Dans le logiciel de montage dont je lui ai appris rapidement les rudiments, elle note des noms, des mots-clés, parfois des dates. Ça pourrait nous servir plus tard. Je la vois parfois froncer les sourcils et détourner le regard. J’en ai regardé un avec elle et c’était pénible. Une baston en bas d’un immeuble de cité climatique, comme celle près de chez ma mère. Je connaissais peut-être des gens là-bas. Un jeune homme tente d’empêcher un enfant d’une dizaine d’années de lui voler son sac de provisions. L’enfant le frappe au visage avec un couteau. Du sang gicle de l’œil de l’homme, qui lui assène un violent coup de poing. L’enfant tombe et convulse puis se fige, mort. Sur la fiche du témoin, retrouvée dans les dossiers de Beckett, il dit : « Chaque jour, je me regarde dans le miroir et je vois dans mon œil de verre l’image de cet enfant que j’ai tué. Je ne peux plus le supporter. »
À la fin de la première nuit, nous avons trié et rangé des dizaines d’heures de mémoires, mais il en reste au moins cent fois autant. Je dois me rendre à l’évidence : à deux, nous n’y arriverons pas.
De surcroît, nous devons quitter l’appartement tôt pour laisser la place aux ouvriers qui font les travaux. J’enferme notre matériel à clé dans un placard. Je ne suis pas mécontente de prendre un peu l’air. Charly nous attend. Nous l’aidons au ménage des chambres qui doivent accueillir de nouvelles occupantes, ainsi qu’à servir le déjeuner. Quelques-unes ont le visage bien amoché, d’autres l’air hagard. Il y a beaucoup d’enfants, des bébés qui braillent et des petits qui jouent avec des cartons et des boîtes. Rémi s’occupe d’une petite fille à l’air perdu, moins que sa mère qui pleure, le visage dans les mains. Heureusement, il y a aussi des femmes qui plaisantent. Elles consolent, offrent leur épaule ou des encouragements, distraient les enfants. Je suis triste de m’être coupée de cette vie-là, de ces gens dont les problèmes me semblaient si importants et graves comparés aux miens. Je me regarde le nombril depuis trop longtemps.
Je décide d’appeler Duma. Lui seul saura exactement où chercher Leïla dans le labyrinthe de ma mémoire digitalisée. J’espère qu’il ne m’en veut plus pour la visite illégale des sous-sols d’Arescience.
— Tu as foutu un sacré bordel, Veronica. C’était déjà compliqué de faire notre métier sans direction stable à la tête du labo, mais là c’est devenu carrément impossible. Depuis que je suis revenu, j’ai eu droit à quatre visites de la police, des saisies de mémoire, des restrictions de droits. Plus moyen de bosser tranquille.
— Ils cherchent quoi ?
— Je ne sais pas exactement. Ces derniers temps, le labo est en difficulté financière, ce sont les retombées de l’affaire Beckett. Mais là, ils nous menacent de fermeture administrative. Ils disent que la machine d’extraction a été utilisée à des fins illégales et que son utilisation devrait être réservée aux forces de l’ordre. J’ai quatre producteurs qui ont décidé de mettre leur film en pause.
— Tu crois que c’est à cause de moi ?
— Non, tu es juste la goutte de trop. Ils n’attendaient que ça pour intervenir.
— J’ai besoin de toi, Duma. Juste une semaine ou deux, tu peux te mettre en congé ?
— J’imagine que c’est pas payé, ton boulot ? Désolé, Veronica. Si je pars maintenant ils ne me laisseront jamais revenir.
Je savais qu’Arescience était dans le collimateur des médias et que mon métier n’avait plus la cote, mais pas à ce point. Je continuerai donc seule avec Rémi.
Nos recherches restent infructueuses. Pas de Leïla. Je fais une overdose d’images et de sons, je ressens comme un mal de mer. Je me préoccupe aussi du sort de Beckett. Grâce aux connexions de Charly, je finis par découvrir qu’il risque un an de prison pour avoir simulé sa propre mort et je sais que le commissaire va tout faire pour qu’il purge sa peine. En attendant son procès, il ne peut pas sortir et les visites sont interdites. Mais il a survécu à bien pire.
Je rejoins Rémi à la cantine du foyer. Elle sert les repas chauds aux nouvelles arrivantes. Comme nous avons laissé notre sac à dos quelque part sur un toit d’immeuble, Charly nous a prêté des habits de récup et Rémi a troqué ses habituelles tenues sophistiquées contre un jean et des pulls amples qu’elle porte à même la peau, sans soutien-gorge. Elle distribue les louches de soupe et les sourires avec le même naturel qu’elle vend des films, bien que je voie dans ses yeux tristes que côtoyer toutes ces femmes perdues l’atteint plus qu’elle ne le laisse paraître.
Un soir, j’appelle nos voisins pour expliquer notre absence. Deux policiers ont enfoncé la porte de notre appartement. Ils ont retourné l’intérieur comme des cambrioleurs. Le contenu des meubles a été jeté par terre, les matelas soulevés, les placards ouverts. Est-ce qu’ils doivent s’inquiéter pour nous ? Rémi les rassure comme elle peut sans trop en dire. En raccrochant, elle s’écroule.
— À quoi ça leur sert ?
— À nous faire peur. Ils ne savent pas où nous sommes, ça doit les rendre fous.
Je m’inquiète pour ma mère. Quand je raconte l’intrusion des policiers chez nous, Charly promet qu’elle va trouver une chambre pour Ava. Mais maman refuse ; elle ne quittera pas sa maison, encore moins pour revenir dans ce foyer qui lui a laissé des souvenirs amers.
Avec les informations de sa fiche, je retrouve la trace de Leïla en faisant des recherches en ligne. Elle travaille dans une usine de transformation de légumes en proche banlieue et habite un deux-pièces miteux. Sur les réseaux sociaux, quelques photos la montrent avec une femme plus jeune qui lui ressemble. Cette dernière tient l’appareil et sourit de toutes ses dents alors que Leïla a l’air blasé. Aux commentaires, j’en déduis qu’elle pose à côté de sa sœur. Elle a peu d’amis. Il y a des clichés d’un chat roux, d’une manifestation devant les grilles d’une usine, des articles politiques, des dessins noir et rouge de végétation qui prend feu. Est-ce elle qui les a dessinés ? Si c’est le cas, elle a beaucoup trop de talent pour passer ses journées à visser des bocaux. Je me décide à lui envoyer un message pour lui proposer une rencontre. Je prétends que je commence un filmémoire sur les usines urbaines et les conditions de vie des immigrés climatiques. J’ajoute le lien vers une fausse page professionnelle où j’ai constitué une liste de personnes à interroger où figure le nom de Leïla. Je n’aime pas lui mentir. Elle me répond rapidement qu’elle a vu mes films et qu’elle accepte de me rencontrer. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain.
Son quartier est à une heure de marche du foyer. On se retrouve dans un petit café à mi-chemin. Quand elle arrive, je reconnais les symptômes de l’extraction : Leïla a l’air éteinte. Ses yeux ternes contredisent le sourire timide qu’elle m’adresse. Je lui explique que mon film parle des immigrés par le prisme des traumatismes auxquels ils ont été confrontés. Elle tique.
— Je n’ai rien vécu de traumatisant.
— Vous avez de la chance. La plupart des réfugiés que j’ai interrogés ont eu des parcours difficiles. Ils viennent de pays ravagés par la sécheresse ou les inondations, de familles ruinées et parfois décimées. J’ai rencontré aussi pas mal de gens qui avaient des situations sociales plus confortables mais qui ont été touchés par une épidémie ou qui ont perdu des proches.
— Je n’ai rien vécu de tout ça. Mon père est dans la police, je n’ai manqué de rien.
— Alors c’est un choix de travailler à l’usine ?
— Je ne sais rien faire d’autre.
— Vous avez déjà eu l’impression d’avoir des blancs impossibles à combler dans vos souvenirs ?
Elle me regarde en silence. Je décide de commencer par lui parler de moi.
— C’est un phénomène courant quand on a vécu un traumatisme. Il y a quelques semaines, j’ai découvert que j’étais amnésique. Pourtant, je n’avais pas l’impression qu’il me manquait des morceaux de mon passé.
Elle tapote nerveusement la table avec son index.
— Mais en fouillant, j’ai compris qu’une partie de ma mémoire a été extraite.
— Comment ça, extraite ?
— Vous connaissez Joachim Beckett ?
— Pas personnellement, mais j’ai lu des articles sur lui, bien sûr.
— Il a extrait les mémoires de personnes qui sont venues le voir pour oublier des moments de leur vie insupportables. Il a accepté de les aider.
— Ce n’est pas ce qu’on m’a dit.
— Si je peux me permettre, qui ça, « on » ?
Elle me jauge avant de poursuivre, comme si elle essayait de comprendre le lien avec mon enquête sur les ouvriers urbains.
— Je vous ai dit que mon père est dans la police. Eh bien justement c’est le commissaire qui a arrêté le docteur Beckett. Il m’a dit que c’est un taré sans remords qui trafique la mémoire des autres. Un pervers.
— Vous faites confiance à votre père ?
Un sursaut. J’y suis allée un peu fort. Je reprends :
— Je sais que ce n’est pas vrai car je fais partie des personnes dont il a extrait la mémoire. J’ai fait appel à lui pour faire disparaître le souvenir de ma fille morte à la naissance. Je n’arrivais pas à faire son deuil.
— Je suis désolée pour vous. Je n’ai pas d’enfant mais j’imagine que ça a dû être une tragédie.
— J’imagine aussi, mais je n’en ai quasiment plus aucun souvenir. Je sais juste que j’étais persuadée qu’oublier était la seule solution pour continuer à vivre une vie normale. Alors il a tout effacé. Mais depuis, je ne me sens plus vraiment moi-même. J’ai commencé à perdre mon inspiration. Je ne sais plus quoi raconter dans mes films. Je me suis éloignée de mes amis, je suis devenue très solitaire. Je refuse d’avoir un enfant avec ma nouvelle compagne, mais je ne sais pas exactement pourquoi. C’est comme si une force intérieure parlait à ma place mais qu’elle ne montrait jamais son visage.
Elle me regarde fixement, je sens que j’ai retenu son attention. Ça résonne peut-être en elle.
— Je me sens déprimée en permanence, avec un poids sur les épaules. J’ai perdu l’appétit. J’ai perdu ma libido aussi. J’ai l’impression que je suis déchirée de l’intérieur, comme si j’étais double. Je ne me reconnais plus. Mais le pire, c’est qu’avant de savoir que j’étais amnésique, je ne comprenais pas d’où venait cette tristesse.
Ses yeux brillent. Sa voix a changé. Elle me souffle :
— Pourquoi vous me dites tout ça ?
— Je pense que vous le savez. J’ai aussi découvert que je n’étais pas la seule à avoir demandé une extraction de ma mémoire. J’ai retrouvé tous les dossiers des patients de Joachim Beckett. Tous les gens qui ont vécu des choses qu’ils veulent oublier et qui lui ont demandé de les « opérer ».
Je marque une pause puis je sors le dossier de Leïla de mon sac. Son nom figure au feutre sur la couverture. Pas besoin de commentaire. Elle prend le document en tremblant mais hésite avant de l’ouvrir. Sa voix n’est plus qu’un murmure :
— Je savais qu’il y avait quelque chose. Je fais le même cauchemar presque toutes les nuits. Une femme qui convulse et meurt sous mes yeux. J’ai peur d’aller voir un psy et de découvrir des choses.
— Je suis désolée, Leïla. Je pense que vous devez savoir pour avoir une chance d’aller mieux.
Elle baisse le regard. Pose la main sur la couverture. Une main qui a l’air plus vieille qu’elle n’est, calleuse, avec de la crasse sous les ongles. Je sens qu’elle rassemble ses forces pour lire la réponse à sa terrible question. Mais elle sait déjà la vérité, quelque part au fond d’elle.
Quand elle referme le dossier, c’est pour le faire glisser d’un geste brusque sur la table.
— C’est des mensonges.
— Vous savez que tout est vrai. Vous ne voulez pas vous venger ? Voir votre père derrière les barreaux ?
— Et vous, pourquoi vous faites ça ? Vous êtes une hypocrite, c’est dégueulasse de me montrer ça.
Elle s’est levée et avance déjà vers la porte. Quelques secondes et je la perds.
— Je le fais pour nous. Je sais ce que c’est de vivre en petits morceaux, comme si mon âme était déchirée et flottait dans les limbes. Je ne souhaite ça à personne. Je vais contacter tous les autres pour leur dire la vérité. Je vous attendrai. Quand vous serez prête, appelez-moi.
Elle m’a écouté puis a disparu dans la rue sombre, sans se retourner.
Je rentre au foyer, abattue. J’ai peut-être perdu la seule personne susceptible de faire sortir Beckett de tôle. Si Leïla ne me rappelle pas, son père continuera à me harceler, guettant mon premier faux pas pour me boucler aussi. Il nous reste des centaines d’heures de souvenirs à dérusher, un travail de titan. Sans témoin, je doute que les images seules suffisent à faire accuser le commissaire.
Si ça ne me touchait pas directement, je n’aurais jamais contacté Leïla pour lui permettre de dénoncer son père. Elle a raison, je suis une hypocrite, pas particulièrement courageuse, seulement soucieuse de protéger sa petite vie. Je ne suis pas un héros, pas même une militante. Pourtant, je me trouve pour la première fois de ma vie dans la position d’attaquer l’ordre établi pour défendre des innocents. Si je peux aider Leïla, je ne vais pas abandonner là.
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