Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 11 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 11

 

Kaneko a essayé de me joindre à plusieurs reprises. Je n’ai pas répondu avant d’être en pleine forme, parce que je sais que la reconstruction mémorielle sera mille fois plus violente que les révélations de ma mère et de Charly. Pourtant, j’ai hâte d’y être, de soulever le voile. Malgré ma lettre que j’ai lue et relue, malgré les notes que je prends sur mon passé en interrogeant ma mère, malgré la culpabilité sincère de Charly, je ne me sens pas touchée directement par la révélation de mon accouchement raté ni par la mort de ma fille. C’est comme si elle n’avait jamais existé. Je suis bien plus furieuse contre moi-même d’avoir sciemment altéré mes capacités cérébrales.

J’ai essayé de reprendre contact avec l’autre Veronica en explorant mon corps. Je commence à comprendre pourquoi je suis devenue aussi pudique, pourquoi je n’ai plus supporté qu’on me pénètre. Je n’ai pas touché l’intérieur de mon sexe depuis des années. En enfonçant délicatement mon doigt, j’ai découvert des cicatrices, des petites boules, des zones dures au milieu des muqueuses tendres. Elles ne sont pas douloureuses mais c’est désagréable, comme une blessure qui pourrait se rouvrir à tout instant.

J’ai beaucoup souffert pendant l’accouchement, d’après Charly. Les poussées ont provoqué des déchirures et des saignements abondants. Charly ignore si j’ai été suivie ensuite, puisque je ne lui parlais plus. Maman me dit que je suis devenue très secrète sur mon intimité et elle soupçonne que je n’ai jamais cherché à guérir réellement.

Je ne me rappelle pas être allée voir une gynécologue, sauf une fois pour savoir ce qui clochait avec mes règles irrégulières. L’entretien est flou, j’ai dû l’effacer avec le reste. Je me souviens que la femme avait parlé d’un état de stress susceptible de causer ce dérèglement et j’avais mis ça sur le compte de mon accident de vélo et de mes déboires professionnels. Elle avait eu du mal à m’examiner parce que mon périnée se contractait involontairement et rendait toute tentative d’exploration très douloureuse. Elle avait diagnostiqué un vaginisme secondaire et m’avait conseillé de venir la voir régulièrement, ce que je m’étais bien gardée de faire.

De mon passé, de ma fille, il ne reste que ces cicatrices dans ma chair, dans mon périnée, qui empêchent toute pénétration. Paradoxalement, je suis rassurée de savoir que la mort de mon bébé est la cause de ces maux. J’ai moins l’impression d’être handicapée. Je suis blessée, c’est différent. C’est comme si on avait allumé une lampe dans une chambre noire où filtrait seulement un rai de lumière sous la porte. J’y vois plus clair, les choses sont à leur place.

J’espère que la reconstruction mémorielle invoquera certains souvenirs perdus. C’est le seul moyen pour renouer avec l’autre Veronica et me sentir entière à nouveau. Mais une nouvelle idée émerge. Puisque je ne suis pas amnésique, puisque mes mémoires ont été extraites de ma tête, il est possible qu’elles existent toujours quelque part, sur une mémosphère comme celles que la police a découvertes chez Beckett. Si le commissaire les avait eues en sa possession, il me l’aurait fait savoir. Donc elles sont sans doute ailleurs, cachées. La reconstruction peut m’aider à savoir où. Si je retrouve mes souvenirs sur une sphère, il y a une chance que je les incorpore à nouveau. Si tant est que j’en sois capable sans Beckett. Tout me ramène systématiquement au même point : la seule personne en mesure de m’aider, c’est Kaneko.

Je l’appelle pour fixer un rendez-vous. J’ai attendu que Rémi soit en retraite chamanique pour rentrer chez nous. Nous ne nous sommes pas parlé depuis mon départ. L’appartement est plongé dans une semi-obscurité. Les volets sont entrouverts. Le parfum de Rémi flotte encore dans l’air. Je m’allonge sur notre lit un moment. J’enfonce la tête dans son oreiller pour sentir l’odeur de ses cheveux et de sa peau, un mélange doux de transpiration et de savon. Est-ce que je pressentais ce que nous allions vivre, ensemble, quand j’ai décidé qu’elle s’occuperait de moi après l’extraction ?

À la fac déjà, quand je l’ai rencontrée, elle dégageait la douceur sereine dont j’avais besoin quand je me posais trop de questions. Elle est tombée amoureuse de moi bien avant que nous soyons ensemble. Au tout début de notre collaboration, lors d’une soirée arrosée, nous nous étions assises à l’écart pour discuter et je l’avais massée parce qu’elle avait mal au cou. Je l’avais attirée contre moi et elle était persuadée que j’allais l’embrasser, mais je ne l’avais pas fait. Ce jour-là, elle a compris qu’elle m’aimait et qu’un jour, je l’aimerais aussi. Je me rappelle ce moment.

Le lendemain, au commissariat, on me conduit au sous-sol où se trouve la machine de reconstruction mémorielle. Ironie du sort, Beckett est à l’origine de ce procédé, élaboré à partir de ses travaux sur la stimulation cognitive physiologique. Son utilisation est strictement réglementée. Seule la personne traitée a directement accès aux souvenirs : ils ne sont ni extraits ni enregistrés. Elle est réservée à la police pour raviver les souvenirs des témoins lors d’une enquête et le résultat n’est jamais garanti. En effet, on ne sait pas exactement quels souvenirs vont faire surface, de la même façon qu’on ne contrôle pas le déroulement d’un rêve. Mais en se concentrant sur un moment particulier, le patient peut influer sur sa pensée et orienter l’effort sur les souvenirs qui l’intéressent. Le résultat de ces séances ne peut pas être utilisé tel quel lors d’un procès car la frontière entre souvenir et imagination est très floue. Mais les enquêteurs se servent parfois des évocations du témoin pour avancer dans leurs investigations.

Kaneko me fait remplir une déclaration de consentement où je lis que la machine n’a aucun effet secondaire indésirable. Il me guidera tout au long de la séance. Il commence par m’enfoncer dans la peau du crâne de fines aiguilles, comme celles qu’on utilise en acupuncture, reliées à un boîtier imposant par de minces filaments. Une sorte de toile d’araignée qui va de ma tête vers la machine. Elle émet un bourdonnement agréable et rythmé comme un métronome. Le commissaire me rappelle d’un ton monocorde que je peux, à tout moment, interrompre la procédure en ouvrant les yeux et en agitant la main. Il me parlera un moment pour m’aider à passer en état modifié de conscience, comme pour une séance d’hypnose.

Il me rappelle pourquoi je suis là et ce que je cherche : je connais le docteur Beckett, condamné pour extraction et détention de mémoires sur personnes vivantes. Je suis venue de mon plein gré afin de découvrir si j’avais connaissance de ses actes à l’époque où nous nous sommes connus. Je dois me concentrer sur Beckett, que le commissaire me décrit en détail, et sur ma relation avec lui. Il a peut-être profité de notre relation intime pour m’extraire des mémoires susceptibles d’être diffusées sur le Darkweb, comme à ses autres victimes. Je dois laisser venir les souvenirs de ces moments et toutes les éventuelles révélations que m’aurait faites Beckett.

Un courant chaud, suivi de picotements, traverse l’intérieur de mon crâne. Mon souffle ralentit. Je visualise Beckett comme dans le souvenir que j’ai visionné des centaines de fois sur la sphère. Puis il surgit à la faveur d’autres situations qui n’étaient pas dans sa mémoire. Ces souvenirs m’appartiennent. Au début, les images sont floues, puis elles prennent forme peu à peu. Elles passent vite, comme si je regardais par la fenêtre d’un train. // J’entends un brouhaha indistinct. / Des chants d’oiseaux. Je vois Beckett dans chacune des pièces. Je lis à côté de lui dans le salon, nous faisons la cuisine ensemble, je prends un bain de soleil sur sa terrasse. Je me regarde dans un miroir, il se tient derrière moi et passe les mains sur mon ventre rond. Je suis enceinte. Nous rions. Nous écoutons de la musique. / Je suis dans son bureau à Arescience. Il fait nuit, nous faisons l’amour sur son canapé. / Je suis dans un laboratoire. Je remplis des fiches que je range dans des dossiers. Je range aussi des mémosphères dans leur boîtier. Il est là, éclairé par une lampe à la lumière blanche. Il a l’air fatigué, les traits tendus. Je prends des notes. / J’ouvre un tiroir, j’en sors une carte magnétique que je passe sur un lecteur dans une salle toute blanche. / Je suis face à une machine qui ressemble à celle sur laquelle je suis branchée en ce moment, mais il y a un gros casque relié à un ordinateur. Je tape une séquence de chiffres, c’est la mise en route d’une procédure d’extraction. J’entre les informations d’une des fiches. Un nom. Leïla Seddiki. / Beckett s’entretient avec une jeune femme dont je ne vois que le dos. Elle a la tête baissée, elle pleure. / Je visionne des séquences mémorielles. //

Dans la réalité, je me sens mal à l’aise, je transpire.

// Sur l’écran, une émeute, des gens qui crient, des banderoles, une femme porte un bébé, se jette sur un policier casqué qui pointe un taser sur sa tête et tire. / Elle tombe en arrière, se fracasse le crâne sur le béton dans un bruit sourd. Le bébé pleure.

// De nouveau dans le bureau de Beckett qui s’entretient cette fois avec un homme, toujours de dos. / Je visionne des séquences mémorielles. / Un nom me vient en tête : Norman White. / Sur l’écran, une jeune fille est prise en levrette par un garçon tout habillé, le pantalon sur les chevilles. Elle est molle, une poupée de chiffon, et elle fixe le mur les yeux écarquillés, comme si elle était morte. D’autres garçons les regardent en buvant des bières. //

Mes mains se crispent sur le bord du siège où je suis assise.

// J’entends une femme prononcer son nom : Carmelita Rodriguez. / Je m’entends pleurer devant l’écran où je regarde les séquences mémorielles. Sur l’écran, une bande de personnes masquées hurlent des insultes en cinglant à coups de ceinture la victime. C’est Carmelita, je suis derrière ses yeux. //

Je me mets à pleurer.

// J’entends d’autres noms : Annabelle Gaillard, Mohammed Bakar, Irina Roche, Morgane Payet, Souali Rey. / Les images sur l’écran se succèdent du point de vue des victimes : chambres sales, caves, rues sombres, gros plans de visages menaçants, grimaçants, giclées de sang, bouteilles cassées, poings fermés, braguettes baissées, sexes érigés. //

Je suis sur le point de lever la main pour arrêter la séance quand un grand noir envahit ma tête.

// Charly apparaît. « Pousse, ma belle, pousse, Vero, je la vois mais il faut que tu pousses. » Derrière elle, Beckett est là, visage fermé et front soucieux. Puis le plafond, du noir, le plafond, Charly à nouveau. « Voilà, c’est bien, pousse encore, je vais t’aider. » / Du noir, puis mon corps et Charly étendue de tout son long en travers de moi, sur mon ventre, pour presser sur moi. « Allez Vero, encore un peu, allez. Beckett, vous la voyez ? » Beckett livide, qui regarde entre mes jambes. Noir à nouveau. / « Pousse. » Je crie. Je hurle. Charly entre mes jambes pliées. « Je la vois, Vero, encore un peu ! » Un cri encore, du noir, puis le plafond à nouveau. « Ça y est Vero, ça y est, je l’ai ! » / Beckett derrière Charly qui porte le bébé dans une couverture. Je vois le haut de sa tête, des cheveux noirs sur son crâne minuscule. J’entends Beckett : « Donnez-la-moi. » Ton catégorique, voix blanche. Charly lui tend le bébé. Beckett sort de mon champ de vision. Je vois mes jambes, du sang, puis le plafond à nouveau, je suis retombée sur le lit. / Ma voix est minuscule : « Joachim ? » Pas de réponse. Charly éclate en sanglots. Beckett : « Appelez le Samu. » Je me redresse, j’essaie de mettre un pied par terre. « Ne bouge pas, Veronica, tu as perdu beaucoup de sang. On appelle les secours. — Donne-la-moi ! Je veux la voir ! Joachim, donne-la-moi ! » Beckett me repousse sur le lit puis s’éloigne et revient avec le nourrisson dans les bras. Il pose Héloïse sur ma poitrine et je la regarde. Mon bébé. MON bébé. Ma fille. Les lèvres bleuies entrouvertes et les yeux fermés, avec des paupières si fines et transparentes qu’on peut presque voir ses pupilles au travers. Elle ne respire pas. Elle est minuscule. J’approche son visage du mien et je me mets à crier, un cri rauque d’animal comme celui que j’ai poussé près du fleuve. Elle est morte. //

Je crie pour de vrai. Je tressaute dans le fauteuil et j’entends la voix du commissaire. « Mademoiselle Mora, calmez-vous, je dois vous débrancher. Mademoiselle Mora… »

Prostrée dans le fauteuil, enfouie à l’intérieur de moi-même, je vois à peine le commissaire poser une couverture sur moi et m’apporter un verre d’eau. Je fixe sans cligner un défaut de couture sur le bras du fauteuil. Comme si je m’accrochais à ce fil qui dépasse pour ne pas couler. Une lame est coincée en travers de ma poitrine qui m’empêche de respirer normalement.

Ma fille, Héloïse. Si petite que Beckett peut presque te tenir entièrement dans ses paumes. Il aurait suffi d’un souffle d’air dans tes poumons. Un souffle d’air, une goutte de lait, une larme d’eau. Pour que tes joues se colorent de rose et que ta frêle poitrine se soulève. Pour que tes mains fines comme des pattes d’oiseau serrent mon index. Pour que ta bouche s’ouvre aussi grand que ton appétit pour la vie et laisse échapper un cri. Ton premier cri, celui que je n’entendrai jamais. Tu as absorbé dans ton silence toute la joie, la douceur et la tendresse. Tu m’as laissée vide. Mon ventre vide, ma tête vide, mon cœur vide. Après toi, le chaos.

Les souvenirs sont là comme s’ils ne m’avaient jamais quittée : le visage terrorisé de Charly, le regard douloureux de Beckett, les lèvres bleues de ma fille. Je sens le désespoir qui broie de l’intérieur, la tristesse sans fond. Je me sens lourde. Je me sens vieille.

Au bout d’un long moment, mon esprit se remet en marche, juste assez pour me souffler qu’il est temps de rentrer chez moi. D’abord, je dois affronter le commissaire. Je mets en ordre les souvenirs qui m’habitent à nouveau. Celui de la naissance-mort d’Héloïse a éclipsé tous les autres, mais si je me concentre, j’éprouve une peine sourde pour toutes les personnes dont j’ai visionné les terribles mémoires. Je ne comprends pas encore le rôle de Beckett ni le mien, puisque je suis désormais certaine de l’avoir assisté, mais je ne sens aucune perversion dans sa démarche. Il m’a fait l’effet d’un médecin recevant des patients et non d’un criminel volant des souvenirs. Mais je sais que je dois cacher cette découverte au commissaire si je ne veux pas être accusée de complicité.

Je me contente de lui raconter les souvenirs avec Beckett qui ne m’incriminent pas. Puis l’accouchement-tragédie pour expliquer mon état. Ça le met mal à l’aise, et c’est le meilleur moyen pour qu’il écourte l’entretien. Personne n’a envie d’entendre que mettre au monde un enfant est le pire jour de sa vie. C’est crade. Douloureux et sanglant. Aussi proche de la mort que de la vie. Sur un fil entre les deux jusqu’à ce qu’un premier cri, ou son absence, fasse pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

D’après Kaneko, Beckett a probablement utilisé sur moi le même procédé que sur ses victimes pour me faire oublier ce moment terrible. Étais-je consentante ? Est-ce que je me souviens d’autres détails, en rapport avec l’affaire des mémoires ? Non. J’ai tous ces noms sur le bout de la langue. Je brûle de lui demander si ce sont des « victimes », mais c’est impossible. Il finit par se lever et me serrer la main. Il m’offre les services d’un psychologue de la police si j’ai besoin d’aide. Ah oui, une dernière chose. Il est possible que d’autres souvenirs fassent surface dans les jours qui viennent. Une fois que la reconstruction a été enclenchée, le cerveau continue le travail, parfois pendant plusieurs semaines. Si jamais des éléments pertinents me reviennent en mémoire, que je n’hésite pas à le contacter.

Je ne vais pas mieux, bien au contraire, mais je me souviens de l’essentiel. Pour l’instant, je ne sais pas quoi faire de cette douleur. Je ne veux pas l’enfouir à nouveau, alors j’ouvre une petite boîte à l’intérieur de moi et je l’y range, en attendant. Je me concentre sur ce que j’ai découvert de Beckett pendant la séance : le laboratoire, les fiches, les mémosphères, la carte magnétique, la pièce où il recevait les « victimes ». Avec un peu de chance, la police n’a pas mis la main sur tous ses dossiers. Je veux savoir pourquoi je l’aidais et qui sont les personnes dont j’ai entendu les noms dans ma tête pendant la séance. Sont-elles dans le même état que moi aujourd’hui ? Dépressives, en quête de sens, avec l’impression d’avoir perdu des morceaux d’elles-mêmes ? J’ai le sentiment que je leur dois quelque chose.

Devant l’ascenseur qui monte au ralenti, j’entends le commissaire échanger avec le policier affecté au standard.

— J’ai encore reçu un appel du journaliste. Il insiste pour vous parler de la disparition de Joachim Beckett.

— Dites-lui que je le rappellerai, que je suis sur une affaire urgente.

— C’est ce que j’ai fait, mais il menace de publier un article mettant en doute la mort de Beckett.

— Comment peut-il être au courant ? Vous avez laissé fuiter l’avis de recherche ?

— Non, nous l’avons fait circuler dans le seul fichier interne des personnes recherchées.

— Continuez à nier en bloc. Dites-lui que le corps a été formellement identifié. Je ne veux pas que l’affaire s’ébruite avant qu’on ait une piste.

Je sursaute quand s’ouvre la porte de l’ascenseur. Je me précipite à l’intérieur et j’appuie sur le bouton. Mon cœur bat à cent à l’heure. Ai-je bien entendu ?

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