Les âmes fragmentées
Chapitre 13
— Elle a dû partir depuis longtemps. Nous n’avons vu personne depuis le début de l’après-midi.
J’ai rallumé le micro au milieu de leur conversation. La femme en blouse blanche, toujours hautaine, est sans doute possible en train de parler de moi. Le commissaire insiste :
— Y a-t-il un autre accès que l’ascenseur ?
— L’escalier de secours, mais quand on sort de l’ascenseur on voit la porte de la salle 12 et jusqu’au fond du couloir. Donc, si elle est descendue ici, elle n’était déjà plus là quand je suis arrivée, à 14 heures.
— Pourtant ma carte magnétique a été utilisée à 13 h 52.
Sarah, la rapporteuse en chemisier de soie. Je retire ce que j’ai dit, elle n’est pas attachante du tout. Le commissaire regarde attentivement autour de lui. Je ne bouge plus d’un cheveu. Il est en train de faire le tour de la pièce en observant le mur. Tout d’un coup il demande, me pointant du doigt à travers le miroir :
— Pourquoi y a-t-il un miroir ici ?
— Aucune idée.
— Il n’y a rien derrière ?
La femme en blouse blanche glisse un regard furtif vers le brancardier qui se tient debout, bras ballants, à côté de Sarah.
— Pas à ma connaissance.
Le commissaire s’approche de ma cachette. Je le perds de vue quand il se baisse pour scruter le mur autour de la porte.
— Il y a une serrure, là. Vous avez la clé ?
— Non.
Sarah s’approche en trottinant, pour vérifier de ses propres yeux.
Ils sont maintenant tous les deux à quelques centimètres de moi. Mon cœur bat à tout rompre et j’essaie de retenir ma respiration.
— Ça alors, c’est fou ! C’est vrai qu’il y a une serrure. Vous croyez qu’il y a une pièce derrière ?
— C’est fort probable.
Il se place face au miroir, plonge son regard dans le mien et j’ai l’impression pénible que c’est à moi qu’il s’adresse quand il dit :
— Je vais revenir.
Puis à la blouse blanche :
— Vous en avez encore pour longtemps ?
— Jusqu’à 18 heures.
— Je serai de retour avant. Ne quittez pas la salle, s’il vous plaît.
Sarah met ses mains en œillère et se plaque contre la vitre. Pendant une seconde, j’ai l’impression qu’elle me voit, mais elle ne voit rien du tout, et d’ailleurs elle a l’air bête avec ses yeux plissés et sa bouche en cul de poule. Je lui fais un doigt d’honneur. Maigre revanche.
Quand les brancardiers déposent un nouveau corps sur le tapis, Kaneko et Sarah ont quitté la pièce. La femme en blouse blanche jette un œil vers le miroir sans tain et fait un signe négatif à son amant qui sort derrière son collègue, penaud. Je suis soulagée d’échapper au moins à une nouvelle scène de cul. Les extractions se succèdent. Ne pas paniquer. Je pourrais appeler Duma pour lui demander de faire diversion mais je ne veux pas l’incriminer. Alors, fuir à toutes jambes en espérant que la femme ne joue pas les héroïnes en tentant de m’arrêter ? Mais je ne peux pas laisser les preuves en évidence pour le retour du commissaire et les dossiers sont trop nombreux pour que je les emporte tous. Paradoxalement, les autorisations d’extraction, signées par les patientes pour des raisons thérapeutiques, pourraient disculper Beckett. Le procédé est illégal, certes, mais ces documents laveraient sa réputation. Beckett n’est pas un criminel. Pas plus que moi. Nous voulions aider ces gens à oublier des traumatismes qui les empêchaient de vivre une vie normale. Même si, comme j’en fais l’expérience depuis six ans, la vie que l’on mène après n’est pas vraiment « normale », mais diminuée, appauvrie. Beckett et moi n’en avions sans doute jamais eu conscience. Sinon, lui aurais-je demandé d’extraire notre fille de ma mémoire ? Et lui ne l’aurait pas fait. Pourtant les fiches remplies et signées de ma main m’incriminent aussi. Il faut que je les détruise après les avoir photographiées. La seule idée qui me vienne, c’est de les passer dans l’eau et de les presser pour les transformer en pâte à papier. Je plonge toutes les feuilles dans le lavabo rempli d’eau. Le processus est un peu fastidieux et je dois faire des allers-retours jusqu’au miroir pour m’assurer que personne ne vient. Quand l’encre est entièrement diluée, je forme des boules compactes et je les cache dans la bibliothèque, derrière les livres. Je fouille tout soigneusement pour m’assurer que rien d’autre ne peut mettre le commissaire sur ma piste. Rien. J’avais l’espoir de trouver des sphères mémorielles, la mienne peut-être, mais il n’y en a pas. Avec un mouchoir, je frotte toutes les surfaces qu’il me semble avoir touchées afin d’effacer mes empreintes. Puis je m’assois en tailleur sur le sol près de la porte, lumière éteinte. Je serre mon sac à dos contre moi comme une bouée de secours. Il va bien falloir que je sorte d’ici.
Je suis sur le point de pousser la porte et de me jeter vers l’ascenseur. Je vois la femme enfiler son manteau alors j’attends encore un peu. Elle a lancé des regards dans ma direction tout l’après-midi. Je retiens mon souffle quand elle se dirige vers le miroir. Mais c’est pour s’adresser tout bas à la vitre.
— Je ne suis pas fan des flics et encore moins de Sarah. Et je ne pense pas que le docteur Beckett était un criminel mais juste un type passionné qui faisait ce qu’il avait à faire. Alors je vais aller fumer une cigarette et je vais laisser ma blouse ici. Si vous ne voulez pas qu’on vous remarque, je vous conseille de l’enfiler et de baisser la tête devant les caméras de surveillance de l’entrée. Bon courage.
Je remercie en silence ma complice inespérée et j’attends qu’elle soit sortie avant d’entrouvrir la porte. L’air du laboratoire s’engouffre dans mes poumons avec ses relents de morgue. La blouse sent un mélange de pêche et de tabac. Les couloirs sont déserts. Je ne croise personne dans l’ascenseur. Dehors, je suis aveuglée par la lumière du jour. Pas de commissaire en vue. Une dernière fois aujourd’hui, je me mets à courir, d’abord lentement puis de plus en plus vite, pour mettre loin derrière moi Arescience, ses scènes porno, ses blouses blanches et son bureau secret.
À la maison, je me suis lavée de la tête aux pieds, deux fois, minutieusement. Puis j’ai lu les dossiers. Ils sont tous étalés sur le lit. Les témoignages décrivent un abîme de souffrance, de haine et d’inhumanité. J’ai retrouvé les deux patients, évoqués par le commissaire, qui se sont suicidés quand on leur a montré les rushs mémoriels prélevés par nos soins. Je n’ai pas besoin de voir les images pour comprendre ce qui a pu leur faire péter un plomb. Chez certaines personnes, la mémoire enfouit les événements traumatiques jusqu’à ce qu’elles aient un jour la force de les traiter. Dans le cas de nos patients, qui se sont adressés à nous plusieurs années après les faits, les souvenirs étaient toujours aussi insupportables. Ils étaient persuadés que les enlever à jamais effacerait le mal-être persistant. Les visionner à nouveau sur un écran a dû être insoutenable. Je sais de quoi je parle, c’est mon métier. Je passe mon temps à édulcorer des souvenirs qui, pris les uns à la suite des autres, révèlent en détail les petites bassesses et la laideur de nos gestes quotidiens. J’ai dû apprendre à surmonter mon dégoût en dérushant des milliers d’heures de mémoires. À plonger sans aucun filtre dans des souvenirs de viol, de meurtre, d’inceste, d’humiliation, de violence… Les souvenirs ne sont pas sublimés, comme l’est une image de cinéma avec ses cadrages choisis, ses lumières travaillées, ses ellipses et ses dialogues écrits. La mémoire brute est cradingue, blafarde, rognée aux angles, cahotante. Avant montage, elle tient du film d’horreur de série Z. C’est mon rôle de réalisatrice de travailler cette image pour en faire une œuvre d’art. Écriture, montage, étalonnage, création d’une bande-son, doublage par des comédiens : quand le filmémoire sort de la boîte, il ne reste plus grand-chose de la mémoire originelle.
Balancer sans montage leurs souvenirs violents aux victimes désireuses de les oublier, ça se rapproche pas mal de l’idée que je me fais de la torture. J’en viens à me dire que la police a détruit tout le travail que Beckett et moi avions entrepris pour soulager les blessures morales. Nous étions les gardiens de mémoires à jamais enfouies. Voilà pourquoi Beckett n’a pas parlé pendant le procès. Le secret professionnel, la morale, la promesse faite aux patients ! Ça me frappe comme une évidence. Si j’avais été à sa place, j’aurais fait la même chose.
Dans la soirée, je reçois un appel de Duma.
— T’as foutu quoi au labo ? Un flic m’a interrogé, je ne savais pas quoi lui dire. T’introduire en douce dans les sous-sols, t’es folle ou quoi ?
— Tu lui as parlé de la mémosphère de Beckett ?
— Bien sûr que non. Mais il a l’air de penser que tu l’as aidé pour l’extraction des victimes. T’as quelque chose à voir avec cette merde ?
— J’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il ne faisait pas ça pour les vendre. C’était plutôt pour aider les gens à oublier des trucs moches qui leur sont arrivés.
— C’est quoi le rapport avec toi ?
— Ça fait cinq ans qu’on se connaît. Tu me fais confiance, Duma ?
— Oui.
— Je n’ai rien fait de mal, je cherche juste à retrouver la mémoire. D’ailleurs tu peux peut-être m’aider. J’ai découvert des documents qui pourraient laver la réputation de Beckett, mais j’ai besoin d’aide pour les classer et entreprendre des recherches. C’est ton truc, ça.
— Vero, ils m’ont collé un avertissement sous prétexte que je t’ai aidée. Tu sais à quel point c’est difficile de trouver un bon job aujourd’hui ? Je peux pas prendre ce risque, j’ai besoin du fric pour la maison de retraite de ma mère.
— Je comprends. Oublie.
— Te mets pas en colère, on peut boire un coup ensemble si tu veux.
— Je ne suis pas en colère, je suis fatiguée. Merci pour l’invitation.
— Fais gaffe à toi, Vero.
J’ai sorti la bouteille de gin que Rémi a payée une fortune pour fêter mon dernier anniversaire. Elle est censée durer un an, on ne boit pas plus d’un shot dans les grandes occasions. Ça fait une éternité que je ne me suis pas bourré la gueule. On n’est pas assez riches pour ça. La dernière fois, c’était à la sortie d’un film produit par Rémi, une soirée clandestine dans un sous-sol de théâtre, au milieu des costumes et des accessoires. On s’était pris la tête avant d’arriver, une énième engueulade au sujet d’un bébé dont je ne voudrais jamais et qui faisait comme un gros trou au milieu de notre couple, un trou noir qui aspirait l’amour, la tendresse, les câlins et le reste, une boule bien compacte, pleine de fiel. Le souvenir de cette soirée me donne encore plus envie de boire, de m’enfiler du gin à grosses lampées, sans modération. J’avais bu comme un trou, vidant tous les verres qui passaient à ma portée. Je riais trop fort, d’un rire qui ne me ressemblait pas. J’essayais de couvrir celui de Rémi, son rire magnifique, innocent et naïf.
J’ai la tête qui tourne tellement que je me suis affalée quand j’ai essayé de me lever du lit. Heureusement, je n’ai pas lâché la bouteille. J’ai titubé jusqu’à la cuisine. Il faut vraiment que je mange, sinon je vais m’évanouir. Dans le frigo, je ne trouve que des légumes et un bout de fromage hérissé de petits poils blancs sur la tranche. Pas le courage de chercher un couteau, je l’avale d’un coup et je fais passer la moisissure avec un peu de gin. Puis je croque dans un gros fenouil bombé.
— T’as l’air con avec ton cul à moitié croqué.
Je parle au fenouil. Pourquoi pas.
— T’es tout blanc là, tout juste sorti de terre. C’était pas ton rêve de finir ta vie dans mon estomac, tu t’y attendais pas, si ? Tu te voyais déjà frimer au soleil avec tes potes les tomates, ou te la couler douce en pastis à l’ombre d’un platane ? Eh ben non, tu finis bouffé tout cru par Veronica, la reine des cacas ! Ouais, mec, c’est comme ça qu’on m’appelait quand j’étais môme. J’avais oublié ça aussi, mais heureusement j’ai retrouvé la mémoire…
Le souvenir vient d’exploser dans ma tête comme un pétard. À l’école, quand j’avais six ans, les autres gamins se foutaient de ma gueule parce que je dormais dans la rue. Veronicaca, tu pues et ta mère c’est une clocharde. Veroniclodo, Veronicassos, ils ont de l’imagination les gosses à cet âge pour te faire sentir moins que rien. Tu m’étonnes que j’aie voulu les effacer, leurs petites voix qui me criaient dans les oreilles. À la récré, j’ai faim parce que ma mère n’a pas de goûter à mettre dans mon cartable, et ils me narguent avec leur barre chocolatée et leur jus d’orange, ils me les mettent sous le nez et ils les retirent en se marrant comme on fait avec un chien pour rigoler quand on veut le voir ouvrir la gueule et la refermer sur le vide. Assise la tête sur les genoux dans un coin de la cour, je marmonne des surnoms comme des pansements : Veronicâlin, Veronicaresse. Je n’avais pas les armes pour me défendre, et je n’en ai pas plus aujourd’hui. Je me bats contre un fenouil, bouteille à la main, à moitié à poil. Je n’ai jamais su comment guérir moi-même, toute seule roulée en boule. J’ai eu ma mère, Rémi, Beckett, Charly, Duma. Sans eux, je n’ai pas la force de mettre un pied devant l’autre. J’ai l’impression d’avoir perdu la guerre avant d’avoir mené la première bataille. Je n’ai même pas été capable de faire sortir un bébé vivant de mon ventre.
Je ne sais plus quand j’ai ouvert la fenêtre. La balustrade m’arrive à mi-cuisses quand je suis debout sur le parapet, et je me penche le plus loin possible, au point d’équilibre. Je me demande ce qu’on ressent pendant la chute, à quel moment on regrette, si on a le temps. Il n’y a pas un bruit dans la rue, les arbres projettent des taches sombres sous le rayon de lune, d’ici on dirait des flaques de sang. Mes yeux fixent un point précis tout en bas, comme une cible.
Un homme surgit dans la lumière. Je sursaute et ce n’est pas moi qui tombe mais la bouteille de gin qui a glissé de ma main. Un instant je redoute qu’elle ne s’écrase sur la tête du passant, je retiens mon souffle, mais elle explose à quelques mètres de lui, un lointain bruit de verre brisé qui rebondit en écho entre les immeubles. L’homme lève la tête, une fraction de seconde je le regarde et il me semble l’avoir déjà aperçu ce matin, quand je courais vers la maison de Beckett. Je me jette en arrière pour me cacher dans l’obscurité. Une minute plus tard, je sens la nausée me monter dans la gorge. Je me retourne et je vomis sur le parquet. De la bile, de l’alcool, des bouts de fromage et une purée de fenouil. Pauvre légume.
Je porte mon poignet à ma bouche et je me décide à appeler Rémi. Je me vois, vautrée dans les feuilles mortes avec mon vélo cassé. J’ai toujours besoin d’elle.
— Vero ?
— Je te réveille ?
— Oui. Que se passe-t-il ?
— Faut que tu viennes. J’ai bu toute la bouteille de gin et je l’ai fait tomber par la fenêtre, j’ai failli tuer un type.
— …
— Je sais pas comment faire sans toi. J’en peux plus. J’ai vomi partout, j’ai failli sauter. Rémi, j’ai besoin de toi.
— …
— Rémi, tu m’entends ?
— Non.
— Quoi non ?
— Non. Cette fois, c’est toi qui viens.
Elle a raccroché.
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