Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 10 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 10

 

Au réveil, je suis seule. En dressant l’oreille, j’entends ma mère et Charly psalmodier en contrebas de notre campement, sur la plage qui borde le fleuve. Je meurs de faim mais il n’y a rien à manger hormis des quartiers de pomme sauvage bouillis dans la gamelle de tisane. Je les mâche lentement et j’avale une tasse d’eau parfumée. Puis je les rejoins.

Un grand cercle formé de bandes de tissu rouge se détache sur le sable clair, illuminé par le soleil levant qui m’aveugle. Au milieu, ma mère et Charly, mains jointes, prononcent des phrases monocordes dans une langue que je ne connais pas. Je les ai déjà entendues, adolescente, quand ma mère m’amenait ici pour célébrer la nouvelle lune et l’arrivée de nos règles. J’étais envoûtée par sa voix étrangement grave et ses mots mystérieux. Je m’approche et je les écoute sans faire de bruit. Quand elle ouvre les yeux, maman me demande si je suis prête à pratiquer un rituel qui me permettra de comprendre ce qui m’est arrivé. Avec l’aide de Charly, elle a tracé le cercle rouge, symbole du féminin, du sang et de l’utérus. Elles ont sacralisé l’espace en récitant des chants issus de vieilles traditions d’Amérique du Nord. Après nous être purifiées dans le courant du fleuve, nous entrerons à l’intérieur du cercle et nous dirons ce qui doit être dit.

Nous avons toutes trois enlevé nos habits et j’ai découvert que Charly a un pénis et des poils sur les seins. Je suis descendue dans le fleuve sans hésitation. L’eau circule sur ma peau nue. Elle est tiède de l’été et l’air n’est pas assez chaud pour que la différence de température soit pénible. J’ai caché ma poitrine et mon sexe avant de réaliser que ce geste était ridicule dans cet endroit désert. Charly et ma mère s’approchent de moi, appuient chacune d’une main sur mes épaules, avant de me basculer en arrière trois fois pour plonger ma tête dans l’eau. Leurs bras puissants me font remonter vers la surface. J’avale une immense bouffée d’air et je replonge.

Je nage quelques brasses à contre-courant, vérifiant la force des eaux qui m’entraînent en aval. Mes pieds s’enfoncent dans le sable et je m’arc-boute contre l’eau. Elle coule sur mes côtés, par mes flancs, entre mes jambes. Des algues à la surface de l’eau caressent mes seins.

J’ai enfilé une longue chemise blanche qui me couvre jusqu’aux genoux et je finis de sécher dans la brise tiède, assise au milieu du cercle. Maman mène la cérémonie. Avec un mélange de terre et d’eau, elle nous dessine un point sur le front. Nous devons maintenant nous présenter et nous faire passer un bâton de parole, « parler vrai » puis écouter les autres sans jugement ni interruption.

— Ce cercle est destiné à accompagner l’âme de Veronica sur le chemin de la guérison et de la vérité.

Je n’ai quasiment rien mangé depuis l’avant-veille. Le souvenir du gâteau aux pommes me met l’eau à la bouche. Mes membres et ma tête pèsent des tonnes. Dans l’eau je ne les sentais plus mais, assise dans le cercle, j’ai l’impression que je suis plantée en terre.

Je suis la première à recevoir le bâton de parole. Je demande l’autorisation de me taire, elle m’est accordée. J’ai déjà tout dit hier au pied de l’arbre. Nous restons plusieurs minutes silencieuses avec le bruit de l’eau et des oiseaux qui filent en bandes, dessinant des formes mouvantes dans le bleu du ciel. Je tends le bâton de parole à Charly. Elle prend une grande inspiration comme avant de plonger.

— Je m’appelle Charly, ni homme ni femme, entre les deux. Je vous remercie de m’avoir conviée. Je n’ai pas de famille. Mes parents sont morts quand j’étais adolescente et je me suis toujours débrouillée seule. Ma famille, c’est toi, Ava, et toi, Veronica. Mais depuis que tu as perdu la mémoire, j’étais privée de toi, alors ces quelques jours sont comme un rêve où nous sommes à nouveau réunies. Pourtant, je ne mérite pas de faire partie de votre cercle. Je ne mérite pas votre indulgence et je vais raconter pourquoi.

Je lance un regard interrogateur à maman mais elle garde les yeux rivés au sol.

— Quand j’ai connu Ava, elle était à la rue, enceinte et fragile. Les gens du foyer pensaient qu’elle ne s’en sortirait pas et qu’il fallait au moins te sauver toi, Veronica. Sauver son bébé de la rue en l’enlevant à sa mère. Mais, dans mes tripes, j’ai senti qu’Ava était la seule à savoir ce qui était bon pour son bébé. Je l’ai aidée à accoucher. Tu es apparue, belle comme un soleil. Ce jour-là, j’ai su que j’étais là pour aider les femmes à donner la vie. Et même que j’avais un pouvoir. Je n’avais pas besoin d’hôpital ou de médecins parce que la force de la nature et du vivant guidait mes gestes.

Peu après, Charly avait convaincu une autre femme de la laisser mettre au monde son bébé sans sage-femme, chirurgienne ou gynécologue. La femme lui avait fait confiance ; elle n’aurait pas dû. Malgré son travail et celui de Charly, le bébé ne sortait pas. Charly poussait sur son ventre, la femme poussait aussi, dans un effort surhumain. Quand Charly a fini par voir la tête du nourrisson, ses petites épaules coincées par le cordon ombilical, elle a glissé les mains sous ses minuscules bras et tiré aussi fort et aussi vite que possible avant de couper le cordon. La mère a tendu les bras vers l’enfant que tenait Charly. Mais il n’a jamais poussé son cri. Il était couvert de sang, les yeux fermés et les lèvres bleues. Dans la panique, Charly a appelé les secours mais il était trop tard. Ils ont trouvé la mère qui serrait le minuscule corps de son bébé contre son sein et ils n’ont rien pu faire pour le ramener à la vie.

— Je ne devrais pas être acceptée dans ce cercle, achève Charlie en laissant tomber ses mains sur la terre, paumes ouvertes. Je vous ai amené la mort et je ne saurai jamais comment vous demander pardon ni comment me pardonner moi-même pour mon orgueil et mon aveuglement.

Les derniers mots s’envolent dans un souffle de vent. Mon ventre se tord à la pensée de cette mère désespérée et de Charly hantée par le remords. Les poils de mes bras se hérissent. Je ressens toute cette tristesse comme si c’était la mienne. Charly donne le bâton de parole à ma mère, qui continue d’une voix tremblante.

— Je suis Ava, femme et mère. Je ne vais pas parler avec mes mots. Je vais parler avec ceux de ma fille, Veronica, avant son accident.

Mon cœur se met à battre très vite et très fort dans ma poitrine et dans mes tempes. Ava sort une feuille pliée de la poche de sa chemise. Je peux voir qu’elle est couverte d’une écriture penchée et dense qui pourrait être la mienne. Ma mère se met à lire et son souffle passe au travers des mots.

Je suis toi, Veronica. Avant que tu perdes la mémoire. J’ai vingt-sept ans. J’ai exigé de Beckett qu’il procède à l’extraction de toute la mémoire insupportable qui m’empêche de vivre. J’ai identifié un par un les souvenirs dont je veux qu’il me débarrasse. J’ai dérushé dans ma tête toute mon existence pour faire table rase du passé et repartir de zéro. J’ai reconstitué des souvenirs à partir d’autres que m’avait déjà enlevés Beckett, pour combler certains trous trop longs. Pour le reste, je les ai remplis moi-même parce que le cerveau est bien fait. J’ai coupé les ponts avec les personnes susceptibles de me raconter ce qui s’était passé. J’ai fait jurer le secret à maman – ne lui en veux pas si elle ne t’a rien dit plus tôt. J’ai fait promettre à Beckett de disparaître de ma vie.

Je vais effacer tous les souvenirs de Beckett. Je ne veux pas que tu cherches à le revoir. La seule chose que tu dois savoir, c’est que vous avez vécu une belle histoire qui s’est finie terriblement mal. C’est pour cette raison qu’il a accepté l’extraction : il sait que je ne reviendrai jamais. J’ai trop souffert et il n’y a pas de guérison possible.

Comment te révéler l’in-révélable ? te protéger de l’in-dicible ? J’espère que tu auras le recul suffisant pour supporter la vérité, maintenant que ces souvenirs sont au-dehors de toi.

Il y a deux ans, tu es tombée enceinte de Beckett. Ce n’était pas prévu mais vous étiez follement heureux de cette chance accordée à si peu de couples. Ta grossesse s’est bien déroulée. C’est pour ça que tu as accepté la proposition de Charly. Tu te disais que c’était un cycle magnifique, d’avoir ton bébé comme ta mère t’avait eue, grâce à elle.

La voix de maman se brise. Charly bascule en avant, front contre terre, comme en prière. Une voix sort de moi sans que je la contrôle et racle ma bouche aussi sèche que si j’avais avalé du sable.

— Continue à lire.

Mais ça ne s’est pas bien passé. Pas bien du tout. Ton bébé était bloqué par le cordon ombilical, enroulé autour de ses épaules. Il a été retenu et tu as eu beau pousser comme une forcenée, il n’est pas sorti à temps. À l’hôpital, il aurait certainement survécu, c’est ce qu’ont dit les médecins en tout cas. Elle est morte. Ta fille. Tu l’avais appelée Héloïse, elle était belle mais son visage était bleu et son corps tout froid quand tu l’as posée sur ton sein. Elle n’a jamais crié, elle n’a jamais pleuré, elle n’a jamais bu ton lait.

Tu es morte avec elle ce jour-là.

Ensuite. « Ensuite » n’existe pas, c’est l’ombre d’une vie, une montagne de chagrin, un goût de cendre dans la bouche. Je n’ai pas réussi à me relever. Je me suis recroquevillée jusqu’à être assez petite pour entrer dans sa tombe et m’endormir auprès d’elle. Dans mes rêves je la rejoins, le reste n’est que mensonge et souffrance. Mais je suis trop faible pour mourir. Arracher ces souvenirs de ma tête, c’est la seule solution que j’ai trouvée. Je ne sais pas si c’est la bonne, peut-être pas si tu lis cette lettre aujourd’hui, mais je n’ai plus rien d’autre. Rien qu’un immense vide.

Pardonne-moi.

Veronica.

Mon hurlement traverse la forêt, traverse les champs, la cité, le village et la ville pour arriver jusqu’à sa tombe. Où ? Je ne me souviens plus. J’ai quitté le cercle en courant, trébuché au bord de l’eau et je hurle par à-coups pour reprendre mon souffle. Je veux faire disparaître ma voix.

La rage m’emporte tout entière. Venir jusqu’ici avec vos conneries de jeûne, de baptême dans le fleuve et de cercle rouge, pour me dire ça ? Pourquoi me raconter ces souvenirs d’enfance, me faire asseoir contre le chêne, pourquoi ces simagrées, cette spiritualité du dimanche ? Pour faire passer la pilule ? Veronica m’a menti, cette traîtresse qui m’a enlevé des bouts de moi sans me demander mon avis ! Tu m’as pris mes souvenirs mon amour mes amis mon bébé et tu as tout jeté dans le noir. Comparée à toi, Charly c’est une sainte, ma mère et Rémi, des anges gardiens. C’est toi qui m’as tout enlevé, toi et Beckett qui a appuyé sur le bouton, qui n’a pas essayé de te dissuader. Il aurait mieux fait de te mettre une balle entre les deux yeux ! Mais, non, tu me laisses avec toute cette merde, pas moyen de me débarrasser de toi, j’habite ton corps que tu as été trop lâche pour débrancher.

Je m’arrête de hurler quand je sens un sillon de feu à la place de mes cordes vocales. Je tombe à plat ventre la tête dans le sable. Il y en a dans mes yeux, collé à mes larmes, dans ma bouche ça croque et ça gratte sur ma langue. J’entends des grognements rauques de bête blessée. C’est moi mais ce n’est pas moi. C’est inhumain.

Quand je remonte au camp, il n’y a plus que ma mère, les paupières rouges, assise en tailleur et tordant entre ses mains le bas de sa chemise. Elle récite tout bas des mantras, je le vois à ses lèvres qui bougent. Elle arrête en me voyant approcher et se lève, attendant sans doute de savoir ce que je vais faire pour adapter sa réaction. Je ne pense à rien, j’avance vers elle, j’enjambe le foyer, je tombe sur sa poitrine. Elle me serre dans ses bras en me berçant et en murmurant « ma fille, ma petite fille, ma chérie ».

— Maman, c’est comme si ce n’était pas moi, tu comprends ? Je suis triste pour elle mais je suis tellement en colère contre moi-même de m’être amputée de mes souvenirs. Ce bébé, je ne connais même pas son visage. Comment je peux guérir si je ne me le rappelle pas ?

— Je sais, ma chérie, je sais. Ce n’est pas terminé. Il fallait qu’on te dise tout ça pour que tu puisses continuer à fouiller. Maintenant tu sais ce que tu cherches.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que la balance s’est inversée. Avant, tu étais plus heureuse en ayant oublié. Mais depuis que tu as eu accès aux souvenirs de Beckett, l’angoisse a dépassé le bénéfice de l’oubli. D’abord ton travail, tes disputes avec Rémi, et hier tu avoues que tu penses au suicide. Jusqu’ici j’ai été fidèle à ma fille d’avant parce que j’espérais que tu avais fait le bon choix, celui qui pouvait te sauver. Maintenant, je vois bien que c’était juste pour gagner du temps. Mais tu ne m’aurais jamais écoutée à l’époque. Il fallait que tu fasses ce chemin toi-même. Tu dois affronter ce qui t’est arrivé.

Ses mots me font penser à ceux de Rémi.

— Rémi, elle est au courant ?

— Elle ne sait pas pour Héloïse. Je lui ai dit que tu avais vécu un traumatisme à l’époque de Beckett et que tu avais décidé de tout oublier. J’ai pensé que c’était à toi de lui raconter. Elle était furieuse que je n’aie rien dit pendant si longtemps. Selon elle, j’aurais dû t’empêcher de faire ça à l’époque. Mais elle te connaît assez pour savoir que ça ne t’aurait pas arrêtée. Tu m’aurais juste éloignée de ta vie, comme les autres.

Beckett.

— Beckett, tu as parlé de tout ça avec lui ?

— Pas vraiment. C’est toi qui m’as annoncé l’extraction. Je sais seulement que tu as oublié beaucoup plus de choses que tu ne le voulais. La mémoire est difficile à circonscrire, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre. Beckett a mis en scène l’accident de vélo, mais c’est toi qui as imaginé le scénario. Il fallait une cause plausible à ton état. L’extraction a des effets secondaires. Tu as aussi demandé à Beckett de te déposer sur le bas-côté de la route du studio avec ton vélo cassé. Pour te guider à ton réveil après l’extraction, tu lui as fait implanter un dernier souvenir. Un souvenir de Rémi. Vous étiez assez proches pour qu’elle s’occupe de toi tout en ignorant ce qui t’était arrivé. Ce n’est pas un hasard si vous êtes ensemble maintenant : tu l’as choisie.

— Mais lui, il a pris de mes nouvelles ? Il t’a appelée ?

— Jamais. Il a respecté tes vœux. Tu lui avais demandé de…

— … disparaître de ma vie. J’ai compris.

On a eu un bébé ensemble et il n’a jamais essayé de savoir comment j’allais. Peut-être que j’avais raison dans ma lettre, peut-être que ça ne servait à rien de chercher à le revoir. Tout le monde pense qu’il s’est suicidé par culpabilité ou par orgueil après sa condamnation. Peut-être faut-il chercher ailleurs. Peut-être n’a-t-il pas supporté la mort de son enfant et mon amnésie. J’aurais tellement de questions à lui poser. Comment des extraits de sa mémoire se sont-ils retrouvés dans ma boîte aux lettres ? Qui d’autre connaît mon histoire ? Ma mère me jure qu’elle m’a dit tout ce qu’elle savait.

— Et Charly ? Elle est passée où ?

— Elle voulait nous laisser du temps toutes les deux et elle n’était pas sûre que tu aurais envie de la revoir.

— Je ne lui en veux pas. C’est pareil pour mon bébé. J’ai beau savoir ce qui s’est passé, c’est à l’extérieur de moi, comme si c’était arrivé à une autre personne.

— Je le lui ai dit mille fois, mais je pense qu’elle a besoin de l’entendre de ta bouche. Elle t’aime comme sa fille, tu sais. On t’a quasiment élevée à deux. Après l’accouchement, tu n’as plus jamais voulu lui adresser la parole. Et quand tu as décidé de l’effacer de ta mémoire, elle a été dévastée.

Maman pointe du doigt l’endroit où Charly s’est retirée. Le chemin s’enfonce dans la forêt et je ne tarde pas à la trouver. Elle s’effondre en me voyant. Je ne lui en veux pas, la Veronica d’avant a disparu. Je suis désolée de l’avoir punie comme ça. D’ailleurs elle n’est pour rien dans ce qui s’est passé avec mon bébé. Les accouchements tournent souvent mal. J’aurais dû aller sagement à l’hôpital. Et quand bien même, l’auraient-ils sauvée ?

— Elle ressemblait à quoi, Héloïse ?

— Elle était belle, avec plein de cheveux noirs, une petite bouche toute délicate et un nez retroussé, comme le tien.

Nous pleurons dans les bras l’une de l’autre. Un rayon de soleil vient me réchauffer le dos. Je la quitte parce que soudain mon ventre se tord sous les spasmes. Je descends jusqu’au fleuve pendant que maman et Charly dispersent les traces du feu et rangent les affaires. Je m’accroupis et je passe une main entre mes jambes. Quand je la ressors, mes doigts sont rouges de sang.

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