Les âmes fragmentées
Chapitre 20
Les pièces à conviction tirées de ma mémoire sont implacables. La presse s’empare de l’affaire. Sur les réseaux sociaux, on déterre les dossiers des nombreuses bavures qui ont accompagné les vagues d’immigration climatique. Sans blanchir Beckett, ils mettent en doute sa culpabilité. Je demande un permis de visite pour aller le voir en prison.
Les journalistes s’acharnent sur la police mais aussi sur tout le procédé d’utilisation de la mémoire. Est-ce moral de recycler des pensées intimes pour vendre des places de cinéma ? Qui contrôle cette industrie : Arescience, une société privée ? Certains défendent l’idée que la fin justifie les moyens. Extraire les mémoires permet de traîner des coupables devant la justice, comme en ce moment. D’autres défendent la liberté individuelle et les dérives potentielles d’une telle pratique. J’évite le débat politique. Je me dépêche surtout d’avancer sur mon film avant que mon métier soit guillotiné sur la place publique.
Désormais seule pour dérusher et monter, je sais qu’il me faudra des mois rien que pour classer et isoler les souvenirs-racines utilisables. Duma est arrivé au bout de son indemnité de départ volontaire, il a pris un boulot à mi-temps et ramené sa mère chez lui afin de s’en occuper. Ce n’est pas le genre de choses qu’on a le droit de dire ou de penser mais j’espère qu’elle va mourir vite et le libérer.
Je me résous à demander l’aide de Charly, la seule personne capable de me faire rire depuis que Rémi m’a quittée. Et à ma mère, qui guettait mon appel. Elle prétend que tout ce qu’elle m’a caché, c’était dans le seul but de me protéger. Elle a fait confiance à Beckett quand il lui a proposé un plan pour me rendre mes souvenirs petit à petit. Elle qui a tant de mal à faire confiance aux hommes, je la trouve très attachée à « Joachim », comme elle l’appelle. « C’est un homme bien. Je le sens. » Elle ne l’a jamais formulé, mais je me demande si, au fond, elle ne rêve pas qu’il revienne dans ma vie et la fasse à nouveau grand-mère.
Un soir où je l’accable de reproches, elle me crie : « D’abord j’ai perdu ma petite-fille, ensuite j’ai cru perdre ma fille. Il me reste quoi, bordel ! » C’est vrai. Je garde ma peine pour moi, alors qu’elle s’est élargie tout autour de moi comme une onde. La tristesse aussi est communicative. Je ne suis pas la seule à avoir perdu Héloïse.
Beckett attend une réduction de sa peine. Si elle est acceptée, il sortira à l’été. J’ai écrit à Rémi pour lui annoncer la bonne nouvelle. Je suis tellement habituée à partager mes joies avec elle. Aucune réponse. Ça fait deux mois maintenant. Je me console lors de ma visite à Beckett. Au parloir, je le trouve amaigri. Le rationnement est encore plus sévère ici qu’à l’extérieur, me dit-il. Il ne s’attarde pas sur ses conditions de détention, il veut surtout me féliciter d’avoir obtenu de Leïla qu’elle dénonce son père. Je lui décris l’arrestation de Kaneko et la leçon qu’il m’a donnée avant de disparaître dans la voiture.
— Tu n’es pas responsable des malheurs du monde.
— Je n’avais jamais pensé à ça avant, à mon rôle.
— Ton rôle, c’est de raconter des histoires.
Je fais la moue.
— Et Rémi, comment va-t-elle ? Elle m’a pardonné après la nuit chez vous ?
— Je ne sais pas. Elle est partie.
— Partie ? Pour de bon ?
— Oui. Elle m’a quittée parce qu’elle veut un enfant et que je ne peux pas le lui donner.
— C’est quand même courant, les couples sans enfant, aujourd’hui.
— Il n’y a pas grand-chose qui pouvait nous séparer. Sauf ça.
Il plonge son regard dans le mien. Bleu, pénétrant.
— Tu l’aimes ?
— Oui.
— Ça me tue de dire ça, parce que je voudrais te garder pour moi tout seul, mais tu ne peux pas abandonner. Moi je t’ai laissée partir et je le regrette chaque jour.
— Elle ne m’a pas donné le choix…
— Toi non plus. Mais j’ai attendu le bon moment et je suis revenu.
— Sauf que je suis tombée amoureuse d’elle entre-temps.
— Oui, j’ai attendu trop longtemps. Ne fais pas la même connerie, Vero. Retrouve-la.
Je lui prends la main, je la retourne et je place la mienne à l’intérieur. Ça fait longtemps que je n’ai pas touché quelqu’un. Elle me manque. Il continue :
— On croit que c’est facile d’aimer. Mais l’amour qui dure et qui compte, ça ne court pas les rues. Moi, je ne sais pas si je retrouverai ça un jour.
— Et moi, je ne sais pas si je pourrais aimer un enfant à nouveau.
— Alors dis-lui adieu. Demande-lui qu’elle te libère.
— Rémi ?
— Héloïse. Parle-lui. Comment crois-tu que j’ai survécu après sa mort ? Tu t’es effondrée et tu l’as effacée de la surface de la Terre. Mais elle, elle ne nous a jamais quittés. Elle a vécu neuf mois dans ton ventre, neuf mois de fusion totale. Bercée par le battement de ton cœur, baignée dans un liquide chaud. Les lumières tamisées par ta peau, les bruits étouffés par ton corps. Pendant deux cent soixante-quinze jours, vous ne vous êtes pas quittées. Elle t’a accompagnée à chacun de tes pas, elle a ri quand tu riais, mangé quand tu mangeais, dormi quand tu dormais. Quand elle bougeait, tu adorais ça, tu caressais sa tête sur le haut de ton ventre. Tu lui chantais des chansons, tu lui expliquais le monde. À chaque seconde, tu étais la seule à avoir la conscience vive de sa présence parmi nous. Tu étais à la fois elle et toi et je t’en aimais doublement. Tu avais dessiné un avenir pour elle, où tu lui faisais des couettes et où tu l’emmenais à la rivière avec ta mère. Tu avais préparé sa chambre, choisi chaque tissu et chaque objet avec soin, cousu un petit coussin en forme de nuage. C’est bien la seule fois que je t’ai vue coudre. Elle a eu une telle chance de t’avoir pour mère, même pour neuf mois. La vie c’est comme ça, un bout d’existence et une mort pour l’éternité, mais même si ce bout est un minuscule fragment, ça en vaut la peine. Ne doute pas que tu sois capable d’aimer un enfant à nouveau. Et si tu doutes, parle-lui.
En sortant de la prison, je pleure toutes les larmes de mon corps, assise sur un banc. Des passants ont voulu s’arrêter mais je leur ai fait signe de continuer leur chemin. Je ne pleure pas la mort d’Héloïse, je pleure parce que j’ai tout oublié d’Héloïse dans mon ventre, vivante.
J’ai titubé sur le trottoir. Quand mes sanglots se sont calmés, je me suis mise à courir. J’ai pris le bus qui mène au village de Beckett, à notre village. J’ai couru jusqu’au cimetière et j’ai cherché le jardin du souvenir. Sous un grand chêne, j’ai trouvé une colonne avec les petites plaques. Au milieu de toutes les petites plaques, j’ai trouvé la sienne. Héloïse Mora Beckett. Je l’ai fixée du regard un bon moment assise par terre, le dos appuyé contre l’arbre immense. J’ai senti un frisson dans ma colonne vertébrale, une chaleur quasi imperceptible dans l’air glacé. Elle est là. Pas là au cimetière, mais là avec moi. Elle est revenue, à moins qu’elle ne m’ait jamais quittée. C’est la première fois que je la sens. Je ferme les yeux, je pose les mains sur mon ventre et je pense à elle, mais « pense » est un mot trop faible, je me concentre de toutes mes forces, de tous mes sens, je suis tendue vers elle par toutes les fibres et les cellules de ma chair. Je m’efforce de respirer lentement, pour ne pas risquer de la perdre. Quand tout mon corps est attentif, présent au moindre déplacement d’air, je me mets à répéter son prénom, des dizaines de fois, comme un chant sacré. Héloïse, Héloïse, Héloïse. Puis, je lui dis mon amour, c’est maman, ta maman qui t’aime. Je ne suis jamais venue te voir ici et je te demande pardon, j’ai cru que tu étais partie, que tu m’avais abandonnée, alors que tu étais tout près de moi. J’étais tellement triste de ne pas avoir entendu ton cri, ton souffle, ton rire. De ne pas caresser tes cheveux doux, tes minuscules mains serrées autour de mon doigt. De ne pas t’avoir nourrie. J’étais désespérée. Je n’ai pensé qu’à moi, je me suis enfermée dans le silence, recroquevillée dans ma douleur. Alors que tu étais si près de moi, si lumineuse, ma fille, mon amour. J’ai cru que tu t’étais évanouie et que tu n’avais jamais existé. Mais maintenant je sais. Grâce à ton papa, mon amour. Tu es là et notre amour n’a jamais disparu. Il t’accompagne, où que tu sois. Il continuera à exister tant que je serai vivante. Je porte en moi toute ton existence. Je me souviens, Héloïse. Je ne t’oublie pas.
J’ai dérushé tous les souvenirs de mes neuf mois de grossesse. Ils sont sur la mémosphère interdite, au milieu de moments de bonheur avec Beckett, ma mère et Charly. Passé les trois premiers mois de fatigue, je suis resplendissante. Je le sais au regard des gens que je croise. Ils me sourient, me disent que je suis belle, s’écartent pour me laisser passer. Leurs yeux me renvoient mon bonheur, la plénitude de la mère qui s’arrondit. Mon ventre, je le vois. Tout le temps, je baisse les yeux. Je l’admire, je le regarde dans les miroirs, je le caresse, je le touche. La première fois que je le vois bouger, je sursaute. Je repasse le souvenir plusieurs fois. Pas d’erreur, elle bouge à l’intérieur. Je glousse, je pose la main de Beckett sur mon ventre pour le lui faire sentir. Il lui parle. Je chante. Pendant que je découvre ces souvenirs, ma mère et Charly sont debout derrière moi, et nous admirons ensemble mes premiers mois de mère insouciante.
Le film prend forme. Je mêle des morceaux de ma vie intime avec celle au laboratoire avec Beckett. Ma voix enregistrée viendra remplir les trous en off. Les témoignages de nos patients et des souvenirs d’extraction apparaîtront à la fin. Je dois faire vite. Le Conseil de l’audiovisuel ouvre une enquête sur les filmémoires à la suite de la tempête médiatique. Mon nom est épinglé aux côtés de celui d’autres réalisateurs et réalisatrices. Nos défenseurs sont de moins en moins nombreux. L’utilité sociale et la pertinence artistique de ces œuvres sont noyées sous la question de l’immoralité de l’extraction mémorielle. L’activité d’Arescience est suspendue jusqu’à nouvel ordre.
Beckett sort bientôt. Trois mois que je n’ai pas vu Rémi mais je continue à lui écrire et à l’appeler, chaque jour. Je lui détaille la progression du film. Il sera prêt à la diffusion dans quelques semaines. Je ne sais pas encore comment car les filmémoires seront peut-être interdits d’ici là. Mais je sais pourquoi je le fais et je crois qu’il doit exister. Je lui parle de ma réconciliation avec Ava, de Charly qui demande de ses nouvelles, de Beckett. Je lui parle d’Héloïse. Jusqu’à saturation de son répondeur.
Une fois, elle a décroché. J’ai entendu son souffle. Mon cœur a bondi de joie. J’ai parlé tout doucement, comme si je m’approchais d’un oiseau sans bruit pour qu’il ne s’envole pas : « Rémi je t’aime, reviens. Tout ce que je fais, je le fais pour toi. » Mais elle s’est envolée.
J’ai mis le point final, le dernier son, le carton noir au bout du générique. Le film est terminé. Un ancien ami exploitant a accepté de le programmer un soir, en secret pour une projection privée. J’ai attendu la sortie de Beckett. Et pris le temps de prévenir tous nos patients. J’ai invité Rémi, sans trop d’espoir. Elle est partie depuis six mois.
Le jour de la projection, je vais accueillir Beckett à sa sortie de prison. Il me prend dans ses bras, comme une amie. On a rattrapé le temps perdu durant les parloirs. Mais entre nous il y a Rémi, et il le sait.
Je le conduis à l’appartement où je lui ai préparé un costume. Pour l’occasion, ma mère m’a offert une bouteille de champagne qui trône au milieu de la table dans un pot rempli de glaçons. Je trinque avec Beckett devant les premières images du filmémoire. Elles sont tirées de mes souvenirs de notre étreinte, quand il me dit « je t’aime, Veronica ». Ce même souvenir qu’il m’a envoyé quelques mois plus tôt et qui a tout déclenché. Nous restons en suspens, tout près l’un de l’autre, laissant flotter un instant la possibilité d’un baiser. Mais le Beckett et la Veronica du souvenir ont disparu, et je sors de mon bureau pour dissiper le trouble.
Je n’ai pas enfilé de robe depuis des années. J’ai tellement maigri que je flotte dans les miennes. Comme Rémi a tout laissé dans le placard, j’emprunte une de ses tenues, une robe portefeuille, en soie vert amande, que je respire en fermant les yeux. Je laisse tomber mes cheveux sur mes épaules. Quand je sors de la chambre, Beckett marque un temps d’arrêt. Ça doit changer de mon éternel jean-baskets.
Ce soir, je ne compterai pas les unités carbone. C’est mon festival à moi. Je nous paie le luxe d’un taxi. À notre arrivée, mes anciens patients sont là. Je m’attendais à la vingtaine de personnes qui m’ont autorisée à utiliser leurs souvenirs. Mais ils sont une centaine, massés sur le trottoir devant le cinéma, tous les visages tordus de douleur, de peur et d’angoisse qui ont peuplé mes journées et mes rêves ces derniers mois. Ce soir, ils me regardent en souriant. Après le procès de Beckett, ils sont restés en contact pour se serrer les coudes. Ceux qui m’ont rencontrée à la brasserie ont contacté les autres, les ont convaincus de venir à la projection. J’ai fait un film pour leur rendre ce que je leur avais pris.
Je serre le bras de Beckett avant d’aller au-devant d’eux. Quand la foule s’écarte pour me laisser entrer dans la salle, je vois ma mère, Charly, puis elle. Rémi. Je ne me suis pas préparée à sa présence et nous nous regardons un moment sans savoir comment franchir les quelques mètres qui nous séparent. Elle sourit mais elle a peur. Je le lis dans ses yeux, elle ne sait pas où se mettre, comment se tenir, quoi dire. Pour une fois, elle hésite. Pour une fois, moi pas. Je suis déjà près d’elle et je l’étreins aussi fort que je peux le faire sans l’étouffer.
— Je suis prête, Rémi. Si tu veux quitter la ville, changer de vie. Si tu veux un enfant.
Elle m’embrasse.
— Tu sais, je…
— Tu n’as pas besoin de te justifier. Je veux juste savoir si tu es revenue pour de bon.
— Oui. Mais j’avais besoin de temps.
— Moi aussi.
— Tu sais que c’est ton dernier film. Avec l’interdiction, on n’aura plus de boulot.
— On trouvera autre chose.
Elle me prend la main, je me tourne vers le public.
— Allons enterrer les filmémoires et tous nos mauvais souvenirs avec !
Cent gueules cassées, cœurs brisés, corps tuméfiés s’engouffrent dans la salle à notre suite. Cent humains qui se souviennent.
Dans le silence recueilli et l’obscurité, quelques lettres tracent une lumière blanche sur l’écran noir, « À Héloïse », puis résonne l’air oublié d’une chanson ancienne.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l’oubli
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