Les âmes fragmentées

Charlotte Monsarrat · Chapitre 16 sur 21

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Les âmes fragmentées

Chapitre 16

 

J’ai vu le dos de Rémi frémir. Puis elle s’est effacée devant moi et m’a regardée, pleine d’incertitudes, comme pour me demander ce que j’allais faire. Je m’accorde les secondes nécessaires pour découvrir Beckett et noter mentalement mes impressions sur cette première fois qui n’en est pas vraiment une. J’ai l’estomac noué, le cœur qui palpite. Mon corps l’a reconnu avant mon cerveau. Son manteau sombre révèle un corps trapu. Ses yeux bleu très clair sont plus transparents que dans mes rares souvenirs de lui. En même temps que son image s’imprime dans mon esprit, d’autres images me reviennent, plus fugaces. Je les laisse arriver sans essayer de les attraper. Elles se rangent à leur place sur les étagères de mon disque dur interne.

Je lâche mon sac dans l’escalier dont je monte les dernières marches en tremblant. Il me regarde. C’est très perturbant d’être scrutée par ces yeux couleur piscine, éclairés par un rayon de soleil qui vient de la petite fenêtre du palier. Il plisse les paupières, gêné sans doute par le contre-jour. Un élan me pousse vers lui mais je m’arrête avant de le toucher, incertaine. C’est Beckett qui achève mon geste en ouvrant les bras et en me serrant contre lui, d’une étreinte qui m’englobe tout entière. Il murmure contre ma joue « Veronica » et je suis envahie par son odeur puissante d’homme, un mélange de transpiration chaude et de cuir qui traverse mes narines, mes sinus, et va directement jusqu’à mon cerveau. Son parfum réveille chacune de mes cellules, jusqu’à mon ventre que je sens se contracter de désir. Au creux de son cou, baignée dans sa chaleur, je me sens chez moi.

C’est la voix de Rémi qui me ramène à la réalité et à l’inconfort de la situation. Je la connais trop bien pour ne pas percevoir la dureté dans sa voix quand elle nous invite à entrer dans l’appartement. Elle est trop bien élevée pour lui dire d’aller se faire foutre, qu’il n’est pas le bienvenu dans notre vie, qu’elle seule était là quand il a disparu de la surface de la terre, soi-disant pour mon bien. En réalité elle est persuadée qu’il m’a abandonnée.

Beckett s’écarte et me regarde à nouveau, comme si sa réponse n’était pas destinée à Rémi mais seulement à moi, et qu’il répondait aux autres questions silencieuses qui flottent entre nous deux : « Oui. »

Rémi va faire du thé et je prends le manteau de Beckett pour le poser dans mon bureau. En revenant du bureau, vite, car je crains qu’il ne disparaisse à nouveau, je le vois à la fenêtre en train de scruter la rue. Puis il ferme les rideaux et s’assoit sur le canapé. Il suit des yeux chacun de mes mouvements. Je m’assois sur la table basse, face à lui. Je ne peux m’empêcher de sourire.

— Ça fait longtemps que tu attends ?

Il me rend mon sourire.

— Six ans.

— J’ai du mal à réaliser que tu es bien là.

— Je ne vais pas pouvoir rester, Veronica. On a peu de temps.

— Tu plaisantes ? J’ai cru que tu étais mort. Pourquoi tu n’es pas simplement venu me voir ?

— La principale raison, c’est que j’ai attendu que tu sois prête.

— À quoi ?

— À retrouver tes souvenirs. Je sais que c’est le cas, j’ai trouvé ton mot derrière le miroir à la maison. Les feuilles mortes. Tu te rappelles quoi ?

J’ai tellement de questions à lui poser, je ne sais pas par où commencer. Pas le plus douloureux, pas tout de suite.

— J’ai reçu une mémosphère. C’est toi qui me l’as déposée ?

— Oui. J’ai extrait de quoi te mettre sur la piste en effaçant quelques-uns de mes souvenirs. Tu l’as toujours ?

Je jette un regard vers Rémi, je sais qu’elle nous écoute de la cuisine.

— Non. Elle a été détruite, désolée. Il y avait deux souvenirs-racines. L’un où tu mets le feu à ta cuisine et l’autre avec nous deux en train de… tu vois.

— De faire l’amour ? Ne t’en fais pas, j’en ai plein d’autres, des souvenirs de nous.

Sa voix est douce, caressante.

— Mais pourquoi maintenant ?

— Le procès, la prison. Les autres. Je me suis rendu compte qu’on ne les avait pas guéris, en fait. Et puis j’ai appris que tu n’allais pas très bien.

— Comment ?

Il hésite.

— Ta mère.

— Tu lui as parlé ?

Je suis stupéfaite. Elle m’a dit qu’elle n’avait aucune nouvelle de Beckett. Trahison.

— Je n’ai jamais arrêté de lui parler. Je prenais souvent de tes nouvelles.

Beckett a dû voir la colère sur mon visage car il ajoute :

— Elle voulait te le dire mais je lui ai fait promettre de garder le secret. Pour ton bien. Il fallait te laisser le temps de retrouver les morceaux de ton passé toute seule. Je voulais t’épargner le choc qu’ont subi certains de nos patients.

— Vous me prenez vraiment pour une gamine.

— Si on t’avait obéi, tu ne te rappellerais rien du tout. On a fait ce qu’on a pensé être bon pour toi. Ta mère redoutait que tu sombres dans la dépression.

— Tu veux dire que j’ai déconné.

Il réfléchit avant de répondre :

— Ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est ce que tu veux à partir de maintenant.

Rémi pose un plateau avec la théière et trois tasses sur la table. Un peu trop brusquement. Elle nous sert, prend sa tasse et se pose dans le fauteuil, à l’écart. J’attends qu’elle soit assise avant de reprendre.

Je demande à Beckett s’il a gardé la sphère avec ma mémoire extraite. Il l’a mais aimerait savoir exactement ce que je me rappelle avant de me la rendre. Il n’a pas fait tout ce chemin pour me laisser agir n’importe comment. Je me lève d’un bond. Je n’aime pas sa façon de me parler mais je sais qu’il a raison.

Rémi, elle, est sur le point de le rembarrer. Elle souffle sur son thé pour se donner une contenance. Je la connais si bien. Je devine le bouillonnement, l’agacement, l’excès dans chacun de ses gestes et de ses silences. Une onde électrique qui vient d’elle se propage dans ma colonne vertébrale. Avec Beckett, c’est différent. C’est comme avec un ami d’enfance que je n’aurais pas revu depuis des années. Un passé commun, des racines. Mais je ne sais pas le décrypter et il ne me connaît pas bien non plus.

Je me rassois sur le canapé à côté de lui.

— J’ai compris la leçon. Rends-moi ma mémoire.

Calmement, il se lève et se dirige vers mon bureau. Je le vois glisser la main dans une poche de son manteau. Quand il revient, il pose une sphère sur la table basse. Je dois lui dire le nom qui me brûle la langue et flotte entre nous.

— Je me souviens de toi. Des patients. Je sais que c’est moi qui ai eu l’idée des extractions.

Un silence. Un trouble.

— Je me rappelle Héloïse.

J’avale une grande bouffée d’air pour ravaler mes larmes. J’ai pris soin de ne pas trop penser à elle depuis la séance de reconstruction mémorielle au commissariat. Si je n’y prête pas attention, si je ne me concentre pas sur le souvenir, je peux le laisser de côté, dans un petit coin sombre de mon cœur. Je ne suis pas triste en permanence. Ce n’est pas invivable. Parfois, j’ai volontairement ravivé le souvenir, comme on mordille les lèvres gercées pour le plaisir de sentir une douleur, juste un peu, pour que ça pique. J’ai fermé les yeux sur ses paupières transparentes, sur ses minuscules lèvres bleuies. Je me suis attachée à l’image du petit corps inerte, sanglant de placenta, gluant de mes fluides corporels. Puis je me suis mise à pleurer vraiment, profondément, en murmurant son prénom. Héloïse. Comme si je me pinçais la peau de plus en plus fort pour que ça laisse une trace rouge. Héloïse.

Je ne dis pas tout ça à Beckett, je plonge seulement mon regard mouillé dans ses yeux dont le bleu se brouille. Il n’a pas besoin d’entendre ce que j’ai à dire parce qu’il a probablement la même plaie à vif à l’intérieur de lui. Je me rappelle avoir pleuré dans ses bras, lui dans les miens. Inconsolables. Il a accepté d’effacer jusqu’aux souvenirs de notre amour, parce qu’il me comprend. S’il en avait eu le courage, il aurait peut-être fait la même chose. Mais il fallait bien que l’un de nous deux endosse le rôle de gardien, pour ne pas effacer Héloïse à tout jamais.

— Elle est où ? Il y a une plaque ?

— Oui. Une toute petite plaque sur une colonne en pierre. Elle a été incinérée et nous avons répandu ses cendres dans le jardin du souvenir au cimetière près de la maison. Ta mère était là avec Charly. Je devais te soutenir pour que tu tiennes debout. Tu n’as pas dit un mot pendant sept jours.

Il me raconte que je n’avais pas cessé de pleurer, triturant une peluche achetée pour la naissance. J’avais d’abord arraché tous ses poils, le regard vide, avant de la déchirer en lambeaux que je m’étais mise à mâchouiller. Beckett avait dû me la retirer de force pour m’empêcher d’étouffer. Il avait très peur pour ma santé mentale. Comme tout le monde autour de nous. C’est pour ça qu’il avait accepté de procéder à l’extraction, pour me sauver la vie. Ma mère avait insisté pour que je voie un psy, mais je n’y allais pas. Je leur mentais. Je passais ma vie au cimetière, sans dormir, sans rien avaler. Je devais me confier à une amie. Il avait pensé à Rémi, que je ne voyais plus depuis que nous étions ensemble.

Rémi. Je me tourne vers elle. Je l’avais oubliée. Elle est en larmes, silencieuse. Elle pose sa tasse sur la table. Elle vient s’asseoir près de moi. Je me laisse glisser contre elle.

Beckett avait pris un congé sabbatique pour s’occuper de moi. Je ne sortais plus de notre chambre. Je le laissais à peine me toucher. Puis, un matin, je m’étais tournée vers lui au réveil et je lui avais annoncé très calmement que je voulais tout oublier. Il avait résisté, essayé de me convaincre de changer d’avis. J’avais commencé à lister tous les souvenirs à cartographier avant l’extraction.

Beckett poursuit :

— Tu savais que si on laissait des trous, tu comprendrais rapidement que tu étais amnésique. Tu as monté certaines séquences, créant des boucles. Tu as également décidé d’enlever ton enfance. Tu voulais retirer toute la laideur de ton cerveau. T’alléger. Tu répétais : je veux être légère comme une plume.

Quand il avait compris qu’il ne me ferait pas changer d’avis, Beckett avait essayé d’imaginer ma vie sans lui. Qui m’accompagnerait au quotidien pour que je ne sois jamais seule et que je ne risque pas de retomber dans ce marasme ? Il avait pensé à Rémi. Il avait implanté des souvenirs d’elle dans ma mémoire récente. Nous avions imaginé un scénario plausible pour expliquer l’état dans lequel je serais après l’extraction. Beckett m’avait aidée à choisir un appartement en ville, dont j’avais implanté des souvenirs dans ma mémoire plus lointaine pour effacer ceux de notre maison.

— Plus on avançait vers l’extraction, plus tu t’éloignais de moi.

J’avais beau tenir un journal du processus, m’explique Beckett, l’implantation de souvenirs changeait toute ma perception de la vie et du monde.

— Et peu à peu tu as commencé à me repousser. Tu disais que c’était bon signe, que ça fonctionnait. C’était comme une rupture.

J’avais persuadé Beckett que nous n’aurions pu surmonter ensemble la mort de notre fille. Un an jour pour jour après mon accouchement, comme pour la fin du deuil, j’ai subi l’extraction définitive.

J’ai arrêté de pleurer. Je suis sortie des bras doux et chauds de Rémi. Je viens de comprendre quelque chose.

— C’est moi qui ai eu l’idée d’extraire la mémoire de tous ces gens. C’est pour ça que tu n’as pas parlé à ton procès ? Tu me protégeais ?

— En partie, oui.

— Mais comment la police a découvert ce que nous faisions ?

— Parce que j’ai fait une grosse connerie.

Après avoir vu et entendu toutes les horreurs que les gens avaient subies, il s’était mis en tête d’agir. Il avait cherché un moyen de les venger de leurs agresseurs, en livrant les sphères à la police. Il n’avait pas réalisé que, parmi les coupables, il y avait le commissaire Kaneko, père adoptif de Leïla Seddiki, qui avait assassiné sa mère pendant une émeute climatique. Il avait gardé Leïla sous sa coupe pour empêcher qu’elle le dénonce. Quand il avait compris que Beckett avait extrait ses souvenirs et détenait la preuve de la bavure, il l’avait accusé de trafic de mémoires pour le Darkweb. Il s’était débrouillé pour que tout le monde pense que c’était lui, l’ordure. Beckett avait décidé de se tenir à carreau en attendant que la fureur médiatique se calme. En prison, il avait réfléchi au moyen de le faire tomber.

— Tu as trouvé ?

— Toutes les puces ont disparu, sans doute détruites par ce fumier. Sa fille ne se rappelle rien puisque nous lui avons tout extrait. Donc il ne reste qu’une seule preuve irréfutable.

— Laquelle ?

Beckett pointe la table basse. La mémosphère avec mes souvenirs dedans. Tout est là. Les patients, leur histoire, l’entretien avec la fille du commissaire. Sans doute des images incriminantes puisque je dérushais leurs souvenirs pour leur reconstruire un passé. Et pas seulement ses souvenirs à elle. Dans mes mémoires, il y a les victimes mais aussi tous les bourreaux. Je réalise ce que ça signifie.

— Donc, si je décide de réintégrer mes souvenirs, je détruis les preuves.

— Précisément.

Je m’enfonce dans le canapé, sonnée. Rémi se lève et prend la mémosphère. Je fais un geste pour l’arrêter.

— Ça suffit pour aujourd’hui. Vous deux. Je mets la sphère dans ton bureau et je prépare le dîner. Beckett, vous pouvez m’aider ?

Elle n’a pas besoin de l’aide de Beckett pour éplucher les légumes, elle veut juste l’éloigner de moi. Je ne dis rien parce que je suis épuisée, incapable de bouger. Il se lève, poli, suit Rémi à la cuisine.

Je suis restée silencieuse pendant tout le repas. Rémi et Beckett se sont chargés de la conversation.

Je détaille leur visage, leurs gestes. Je les trouve beaux. Ils ont en commun une grâce, une lenteur, là où je tangue, maladroite. Je ne les écoute plus. Mon regard s’arrête sur des détails. Beckett, incisives larges chevauchées par les canines pointues, fossette au menton cachée sous des poils courts, doigts longs, osseux aux articulations. Rémi, mèche de cheveux ronde collée dans la nuque, clavicules saillantes qui font miroiter la fine chaîne en or offerte pour nos cinq ans, grain de beauté au creux de la gorge. Quand il fait un mouvement large pour me servir du vin, je reçois un effluve de lessive mêlé à l’odeur de son corps. Le goût de sa langue me revient d’un coup.

Rémi bâille pour annoncer la fin du repas. Comme elle est bien élevée, elle propose à Beckett de rester dormir, pour changer des hôtels miteux où il se cache. Il accepte, disparaît dans la salle de bains. Pendant ce temps, nous déplions le canapé et bordons les draps.

Depuis notre lit, je guette le moment où le trait de lumière jaune sous la porte s’effacera. J’entends Beckett se tourner et se retourner sur le canapé. J’essaie de me concentrer sur un roman policier pendant que Rémi lit le script d’un projet en cours et je suis soulagée quand elle le pose pour dormir. Ce ne sont pas les révélations de Beckett qui tournent dans ma tête à ce moment précis. Je passe en revue ses yeux, sa peau, son sourire, ses mains. Les yeux fixés au plafond, j’essaie de me détourner de la sensation de chaleur qui monte de mon ventre, des battements de mon cœur qui s’accélèrent, de la salive qui afflue dans ma bouche. J’entends Beckett bouger, soupirer. Je sais qu’il ne dort pas.

J’ai attendu que Rémi soit secouée de spasmes musculaires pour bouger. Je ne suis pas encore sûre de ce que je vais faire, je veux seulement me lever et imaginer un peu plus longtemps, tous muscles tendus, que je vais franchir la porte du salon. J’avance d’un pas. Je pourrais marcher jusqu’à lui, entièrement nue, comme si j’étais sûre de moi et de son désir. J’avance d’un pas. Je pourrais m’asseoir sur le bord du lit et lui dire calmement « j’ai envie de toi, c’est tout », et je l’embrasserais, il serait soufflé par mon calme, mon audace, désarmé démuni devant cette impertinence. J’avance d’un pas. Je pourrais aller aux toilettes, il me retiendrait par la main quand je passerais à son niveau et je lui mentirais « je pensais que tu dormais ». Je pose la main sur la poignée de la porte. Je ressens chaque pore de ma peau, chaque nerf, un picotement dans le bout de mes doigts, le dessous de mes plantes de pied, mon sexe qui se dilate. C’est presque désagréable cette sensibilité totale et en même temps c’est bon de ressentir aussi fort ma chair et mon corps. J’hésite, je tourne la poignée, j’hésite, j’écoute, j’hésite, un signe un mouvement même infime Beckett si tu m’entends si tu me sens tu sais que chaque particule de mon être tend vers le tien alors que ça n’a pas de sens et que je l’entends, elle, respirer calmement dans mon dos, innocente. C’est con le corps, le plaisir des organes qui se contractent et se tordent, la chimie incontrôlable du désir. Le vertige, le point de bascule qui sépare la terre ferme du vide.

J’ai entendu un bruit dans le salon, j’ai pris une inspiration et poussé la porte.

Beckett est debout aussi, à deux pas de moi et il a l’air surpris et soulagé que j’aie fait le choix à sa place. Toute mon assurance fond, les fantasmes se dissolvent, la réalité est bien plus prosaïque. Je cache ma poitrine d’un bras et mon sexe de l’autre, il est en caleçon, il bande, aussi gêné que moi, on reste là quelques secondes sans savoir quoi se dire et pendant un instant je me demande si je ne vais pas reculer et refermer la porte, comme si ça n’était jamais arrivé. Je me revois à dix-neuf ans avec mon premier amant, ma première honte, « si tu veux on couche », et je me demande comment j’ai pu être assez naïve pour imaginer autre chose puisque le sexe, ce n’est jamais comme dans les fantasmes.

Comme j’ai fait le premier pas il fait le deuxième, il attrape l’étole en laine de Rémi sur le dossier d’une chaise. Sans un mot, en me regardant droit dans les yeux, il fait virevolter le tissu autour de moi et le pose sur mes épaules, doux comme un nuage. Beckett m’enveloppe dans le parfum de Rémi et murmure – avec sa voix la gêne disparaît :

— Tu es sûre ?

— Non.

— Tu devrais peut-être retourner dans ta chambre alors.

— Non.

Il me prend dans ses bras. On pourrait penser qu’il me dit adieu et que c’est la fin du rêve sauf que nous savons tous les deux que si nous restons comme ça, l’un contre l’autre, unis dans le souffle, le désir grandira par vagues jusqu’à devenir bien trop grand pour y résister. Ce n’est plus notre raison qui parle, ce n’est même plus nous au présent, c’est le couple que nous avons été, les amants qui n’ignorent aucun détail l’un de l’autre, si habitués à leurs corps qu’ils ne discernent plus où s’arrête l’un et où commence l’autre.

Il caresse mon dos au travers de l’écharpe, je ne bouge pas de crainte qu’il arrête. En cet instant, je réfléchis encore aux conséquences, à Rémi toute proche. Si je parle, si je prononce un seul mot, je romprai l’enchantement et il me laissera partir. Mais je ne dis rien, immobile. Encore une seconde, encore une seconde. Puis il suffit d’un souffle, pour que je lève le nez vers son visage, que j’approche mes lèvres des siennes au point de sentir l’air chaud sortir de sa bouche. Nous restons suspendus. Alors il baisse la tête vers moi et nos nez se frôlent, se caressent, jusqu’à ce que nos lèvres se touchent, timidement d’abord, puis la digue rompt et laisse déferler le désir de six ans d’absence.

Je ne sais pas à quel moment Rémi est sortie de la chambre. J’ai tressailli quand elle a posé sa main chaude sur mon épaule. Elle nous regardait depuis un moment, sans doute, hésitant à s’approcher en nous voyant, lui entre mes jambes et moi à cheval sur lui, arrimée, serrée autour de son buste, tombés tous les deux sur le lit comme un unique arbre abattu par la foudre. Elle a dû nous observer, peser le pour et le contre, traversée par la fureur, la tristesse et la jalousie. S’est-elle retenue de crier ? Ou a-t-elle été prise du désir de nous rejoindre ? Quand elle me touche l’épaule, je sursaute et je me retourne. Beckett n’a pas le temps de se relever, elle a calculé son coup, elle pose le doigt sur mes lèvres et m’embrasse. Elle ne me laisse pas le choix, je lui dois bien ça. Je l’attire, je la sens peser lourdement contre moi, chercher le sexe de Beckett avec sa main, me pousser vers lui et l’enfoncer en moi, sans cesser de m’embrasser. Je suis assise sur Beckett, dos à lui, face à elle, c’est tellement symbolique que j’étouffe un rire.

Après, nous avons la délicatesse de regagner nos couchages respectifs. Rémi a pris une douche et s’est couchée sans un mot en me tournant le dos. Je frôle son pied avec le mien mais elle l’écarte. J’ai envie de lui dire quelque chose ; rien ne sort. Je ne sais plus si je m’en veux d’avoir cédé au désir de Beckett ou si je lui en veux à elle de m’y avoir encouragée et de me punir ensuite. Je cherche un coupable, nous trois ou personne, peu importe. Du goût de leur langue dans ma bouche, il ne reste que l’amertume.

Le lendemain matin, je me réveille en premier. Rémi est toujours à l’autre bout du lit, difficile de deviner si elle dort ou si elle évite la confrontation. Je rejoins Beckett au salon, une boule au ventre à l’idée de croiser son regard. Il est habillé, assis, les yeux dans le vide. Le canapé-lit est rangé, les draps pliés dessus, son manteau sur le dossier. Aucune trace de la nuit. Je me sens timide.

— Bonjour.

— Je te fais un café ?

Il hoche la tête. Je passe derrière lui pour atteindre la cuisine. Un effluve de son parfum me tord le ventre à nouveau. Je remplis la casserole d’eau et il s’approche, m’entoure de ses bras, le menton sur mes cheveux. Je ne bouge pas, tremblante. L’eau déborde comme l’écho de notre étreinte. Je sursaute quand on frappe à la porte.

— Police !

Beckett se précipite sur son manteau, vers la fenêtre, le bureau, à la recherche d’une sortie de secours. Ça tambourine.

— Police, ouvrez !

Beckett revient et me prend par les épaules, je n’y comprends rien mais je m’accroche à ses yeux qui me fixent.

— Il vient pour moi, Veronica. Ne lui dis rien, il n’a rien contre toi.

— De quoi tu parles ?

— Il devait te surveiller, à moins que ce soient les voisins…

J’ai les larmes aux yeux.

— Écoute-moi, Vero. Il reviendra te chercher. Prenez la sphère avec tes souvenirs et partez. Cachez-vous. Tu as tout ce qu’il faut pour le faire tomber. Ne fais pas confiance à la police, il a des soutiens.

Un grand coup sourd contre la porte.

— Leïla Seddiki, retrouve-la.

Rémi sort de la chambre en courant.

— Joachim Beckett, je sais que vous êtes là !

La voix du commissaire. Beckett m’attire contre lui et m’embrasse.

— Je t’aime, Veronica.

Il se dirige vers la porte et s’adresse doucement à Rémi :

— Prenez soin d’elle.

Puis il ouvre brusquement la porte. Un policier manque de tomber. Derrière, je reconnais le visage d’un homme que j’ai déjà vu quelque part. À la maison de Beckett, le coureur qui est passé devant moi lors de ma seconde visite. Sous mes fenêtres quand j’ai laissé tomber la bouteille de gin. Un policier en civil. Il s’écarte pour laisser passer Kaneko.

— Joachim Beckett, vous êtes en état d’arrestation pour incendie volontaire et trafic de cadavre.

— Je vous suis.

Le commissaire marche jusqu’à moi, menaçant.

— Vous devriez me suivre également, madame Mora.

— Vous avez un mandat ?

— Pas encore.

— Je vais rester là, alors.

— C’est ça, restez là. On se reverra très vite.

Je tremble des pieds à la tête en le regardant s’éloigner. Beckett ne se retourne pas et sort, solide comme une montagne.

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