Les âmes fragmentées
Chapitre 15
Rémi me réveille en me caressant le visage. Elle est assise au bord de mon lit avec un verre d’eau et, sur ses genoux, une robe en coton bleu qu’elle porte l’été quand nous passons la journée à traîner sans rien faire. La cérémonie va bientôt commencer. Je passe la robe et attire Rémi près de moi. J’ai besoin de lui parler maintenant. Pas de Beckett ni des patients, ce sera pour plus tard. Mais ce matin, au moment où je l’ai vue, il est devenu évident que je ne suis pas seulement là parce que j’ai besoin d’elle. Je dois lui dire quelque chose. Cette phrase me brûle la langue et, si je ne la prononce pas, je ne le ferai peut-être jamais. Au risque de la perdre.
— Rémi, je sais pourquoi mon âme ne va pas bien.
Elle me regarde avec attention. Je réalise qu’elle attendait ce moment depuis longtemps. Que je lui donne enfin la clé.
— Tu avais deviné juste. J’étais en détresse quand je t’ai appelée en larmes avant l’accident. J’étais enceinte de Beckett.
Rémi avale sa salive, comme pour faire passer. Pour telecharger + d'ebooks gratuitement et légalement veuillez
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— J’ai accouché d’une petite fille. Elle s’appelle Héloïse. Mais à sa naissance, il y a eu un problème, et elle est morte, Rémi. Mon bébé, il est mort. C’est pour ça que j’ai perdu la mémoire. Je n’ai pas pu supporter sa mort et j’ai demandé à Beckett de m’enlever tous les souvenirs que j’avais d’elle et de lui.
Une larme dans ses yeux. Comme si elle l’avait elle-même perdu, ce bébé. Comme si c’était le sien. Le nôtre. Celui qu’elle désire si ardemment et que je ne peux pas lui offrir parce qu’il est déjà mort. Je la prends dans mes bras. Je connais cette tristesse ; elle est bloquée au fond de ma gorge. Les vibrations du bol de Raymond l’ont remuée mais, comme de la vase, elle s’est à nouveau déposée tout au fond. Je serre Rémi très fort et je la remercie intérieurement d’être capable d’éprouver ce chagrin, de verser sur mon épaule cette larme bleu foncé sur la robe bleu clair. Elle murmure :
— Héloïse, c’est beau comme nom. J’aurais bien aimé la connaître.
— Moi aussi j’aurais aimé la connaître.
Ma voix s’est brisée. Je me sens tellement coupable. D’avoir fait disparaître l’image d’Héloïse. De l’avoir digitalisée sur une sphère, transformée en matériel informatique, code binaire et impulsions électriques. De m’en être débarrassée froidement. Je l’ai tuée une seconde fois.
Quand nous arrivons dans la yourte de Raymond, maintenant occupée par l’intégralité des membres du cercle et par la chamane, le groupe tape le tambour. Nous nous asseyons entre deux participants mais la chamane me fait signe de venir près d’elle, au milieu. Elle boit dans un bol qu’elle me tend, je bois à mon tour. Du thé noir au lait. Rien de trop exotique. Elle tape cinq coups espacés sur son tambour, faisant taire tous les autres. Pour telecharger + d'ebooks gratuitement et légalement veuillez
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— Veronica, je vais taper le tambour et tu vas voyager. Je vais te guider avec ma voix, puis je te laisserai continuer seule. Quand tu verras des choses venir à toi, des personnes, des animaux, des lieux, laisse-les venir. Ça peut être aussi des sensations, des odeurs, des couleurs. Souviens-toi de tout car tout peut avoir une importance. Ne crains pas les animaux ni les esprits, ils sont là pour te guider, eux aussi. Tu peux leur demander ce que tu veux, accepter ou refuser leurs réponses et ce qu’ils te proposeront. Quand tu entendras cinq coups du tambour plus espacés, ce sera le moment de te réveiller. Compris ?
— Oui.
En réalité, si Rémi n’était pas là, je partirais en courant. Mais j’aperçois également Raymond, qui me sourit toujours et m’encourage d’un signe de tête.
La chamane se lève. Tous les participants s’allongent, je les imite. Elle se met à taper, assez vite, et je remarque seulement maintenant qu’elle porte des grelots aux pieds et aux mains qui amplifient les sons, déjà assourdissants dans l’espace réduit de la yourte. Je distingue à peine sa voix au-dessus.
— Tu marches sur un chemin, un chemin que tu connais ou que tu ne connais pas mais qui t’est familier. Tu arrives à une clairière. Au milieu il y a un arbre. Un arbre que tu connais ou que tu ne connais pas mais il t’est familier. Tu approches de l’arbre et tu touches l’écorce. Tu t’enracines profondément dans le sol, autant que cet arbre et tous les autres arbres de la forêt. Tu sens tes racines se connecter aux racines des autres arbres. Tu sens maintenant des branches partir du haut de ton corps, de ta tête. Des branches de plus en plus longues, de plus en plus amples, qui montent jusqu’au ciel. Des branches qui se déploient. Tu es aussi large que l’arbre que tu touches et tu dessines un trait d’union entre le ciel et la terre. Puis tu redeviens humaine, tu dis merci à l’arbre. Il disparaît.
J’ai vu l’arbre, au début j’ai résisté. Un trait d’union entre la terre et le ciel. Bullshit. Je me concentre. J’ai regardé l’intérieur de mes paupières, les flashs de lumière. J’allais ouvrir les yeux mais je ne l’ai pas fait. J’ai fini par voir l’arbre, le chêne près du fleuve où m’a emmenée maman. Puis plus rien que des bruits de tambour assourdissants.
— Tu avances sur le chemin et tu vois la personne que tu aimes. Qui est cette personne ? Que ressens-tu ?
Rémi. Frisson de chaleur dans tout mon torse, dans tout mon ventre. Amour, intestins et émotions enfouies. Orange. Larmes.
— Elle disparaît. Tu continues le chemin. Il descend de plus en plus profondément sous terre et tu t’enfonces, de plus en plus loin. Tu descends et en bas d’un dernier escalier, il y a ton cœur. Tu lui dis un mot. Que lui dis-tu ?
Je lui dis : « Ris. »
— Il disparaît. Tu vois une porte. Tu l’ouvres. De l’autre côté, il y a un lieu que tu connais ou que tu ne connais pas, un lieu qui t’est familier.
Une porte massive, cloutée, immense. Une porte du Moyen Âge. Je la pousse avec difficulté mais elle finit par s’entrouvrir. Derrière, une forêt noire, dense. Je distingue une forme qui devient nette. Un homme aux longs cheveux noirs en robe rouge foncé. Un natif d’Amérique peut-être. J’avance vers lui pour mieux le distinguer.
— Dans ce lieu, tu rencontres ton animal guide.
Un rat me saute au visage. Petits yeux noirs et grandes dents acérées. Je sursaute de peur. L’Indien me fait m’étendre sur un lit de branchages. Il me prend dans ses bras, un frisson parcourt mon corps. Le rat monte sur mon ventre. Il le trifouille. Il se fait une place. Puis mange mes entrailles. Il tourne et mange en même temps, ronge mon centre, fait un grand trou. Ça ne fait pas mal, ça allège, et en même temps c’est abominablement triste. Je pleure à chaudes larmes et je suis secouée de spasmes. Je suis à la fois un puits de chagrin et profondément soulagée. Mon ventre s’élargit, le trou se creuse, le rat crée à coups de dents et de griffes un grand espace à l’intérieur de moi. Je sens les larmes inonder mes cheveux des deux côtés de mon visage.
Quand le rat a fini sa besogne, l’Indien m’invite à quitter la couche de feuilles. Nous marchons au milieu du village, il m’aide à avancer en me tenant sous les épaules car je suis faible. À la place du ventre, au milieu de ma robe, il y a un grand vide bleu foncé. Comme un ciel la nuit. Un creux qui fait du bien, qui apaise. Un courant d’énergie jaillit de l’endroit où se situe mon cœur.
Les battements de tambour s’éloignent, baissent d’intensité. La voix de la chamane arrive à mes oreilles depuis les limbes.
— Maintenant, tu reviens dans ton corps. Tu reprends conscience.
J’ouvre les yeux.
Je mets un moment avant de me redresser. Les larmes coulent encore librement, comme si elles ne dépendaient pas de ma volonté. Je pose les mains sur mon ventre, qui est encore là, entier. Le reste de mon corps est si mou que je peine à m’asseoir. Autour de moi, tous ont l’air aussi sonnés.
La chamane demande si certains d’entre nous ont envie de raconter ce qu’ils ont vécu. Ils en ont l’habitude, ils parlent chacun leur tour des animaux qu’ils ont incorporés, des esprits qui leur ont transmis des messages. Aussi naturellement que si ça existait vraiment, ailleurs que dans leur tête. Mais je suis beaucoup moins dubitative qu’au début. C’est comme raconter un rêve, finalement. À mon tour, je partage mon expérience. J’ai surtout envie de comprendre ce que je viens de voir et de ressentir, qui m’a eu l’air bien réel et qui m’a laissé une sensation de légèreté. Mais j’ai eu peur du rat.
— C’est un de tes animaux de pouvoir, et il t’a donné un soin. Quand un animal mange ton corps ou t’ingurgite, c’est un soin de guérison.
J’ai du mal à croire que ce rat me voulait du bien. Pourtant, je ne peux que donner raison à la chamane. Je me sens mieux.
— Et ton âme ? Tu ne l’as pas vue ?
— Non.
— D’accord, pour cette fois ça suffit. Mais il faudra que tu reviennes.
J’élude.
Pourtant, je reste avec Rémi les jours suivants. Je ne participe pas aux activités, je passe pas mal de temps à marcher dans la forêt, j’écris mes rêves, mes visions, mes souvenirs retrouvés. Je dessine des rosaces au pied des arbres avec des branches, des feuilles et du lichen. Je reste allongée sur le lit dans la yourte, les yeux perdus vers la fenêtre où la forêt bouge lentement. Je vois des chevreuils, des écureuils qui grimpent à toute vitesse aux arbres, les rayons du soleil à travers le feuillage, vert-jaune le matin et vert-rose le soir. Je n’ai pas envie de lire, ni de parler, ni de bouger. Je me fonds dans l’immobilité du lit, des gros coussins moelleux, une tasse de tisane aux herbes sauvages brûlante dans les mains. Le spectacle du dehors me nourrit et me remplit d’un calme nouveau.
Des oiseaux se posent sur les branches. Si je m’approche de la fenêtre, ils s’envolent. Je redoute de passer ma vie incomplète, étrangère à ce que j’ai perdu.
La chamane me propose de voyager une seconde fois avec elle pour entreprendre la guérison de mon âme. Mais je n’ai pas envie d’ouvrir à nouveau l’intimité de mon inconscient devant des inconnus. Si je suis totalement honnête avec moi-même, je dois admettre que je crains de revoir le rat. Quand j’entends les tambours, de loin, je ferme les yeux et j’essaie de me remémorer les paroles de la chamane au moment où elle m’a guidée. L’arbre, les racines, les branches, descendre l’escalier, la porte, l’animal. Mais je n’aperçois que les lumières diffuses qui bougent à l’intérieur de mes paupières, je frissonne un peu et je m’assoupis. Rémi dit que c’est mon mental qui résiste.
Le dernier jour, alors que nous allons revenir à notre vie citadine, je rallume mon téléphone pour regarder les photos que j’ai prises dans le bureau caché de Beckett. Je lis les fiches d’identité des patients. Certains noms me sont vaguement familiers mais je ne me rappelle pas les éléments précis de leur témoignage, ni ce qui leur est arrivé. Je survole les feuillets pour m’épargner les détails trop pénibles. Cette lecture me met à nouveau en colère. Comment un seul monde peut-il abriter à la fois des écureuils roux, des voyages chamaniques dans les bois et les monstres du quotidien décrits par les victimes ? Car ce ne sont pas des psychopathes, des tueurs en série ou des fous. Ce sont des parents, des amis, des conjoints, des frères et sœurs, des oncles et tantes, des professeurs, des médecins. Ce sont eux les artisans de ces violences, de la plus brutale à la plus insidieuse. Ce sont eux qui profitent de moments de faiblesse, d’intimité, d’autorité. L’horreur au milieu du banal.
Les patients se sentaient incapables de ranger ces expériences dans un coffre du grenier et de continuer leur vie. Le traumatisme s’accrochait à leur peau comme un furoncle qui se remplit de pus. Ces victimes auraient fait n’importe quoi pour oublier. Quitte à s’amputer d’un morceau de leur âme.
Une salle de cours, tard le soir. Je rattrape des cours de maths que j’ai séchés. Le professeur qui a fini par me coller est là aussi. Il m’interroge sur mes études mais peu à peu ses questions dérivent vers ma vie privée. Je suis flattée qu’il s’intéresse à moi. On plaisante. Il vient s’asseoir près de moi pour m’expliquer un problème, je sens son souffle dans mon cou. Il me demande si je fume. Non, mais je trouve ça cool de dire oui. Il me répond :
— On va faire une pause, il est tard. Promis, je ne dirai rien à tes parents.
Un clin d’œil. Dans la cour, il s’allume une cigarette, tire dessus puis me la tend. Je prends une latte et je tousse, ça le fait rire. On reste un moment en silence, complices. Je retourne terminer mon devoir. Quand j’ai fini, il m’accompagne à la porte mais ne l’ouvre pas, me barrant la route. Il me prend la tête entre les mains. Je suis paralysée. En une fraction de seconde, je sens que tout a changé et que l’homme me mène quelque part où je ne veux pas aller. Il colle sa bouche à la mienne et je garde les lèvres closes. Il finit par me lâcher et s’écarter. J’ouvre la porte et je sors en courant.
Le souvenir a surgi d’un coin sombre de mon cerveau, dans une vague de dégoût et de honte.
Le soir, en rentrant à la yourte, Rémi me surprend en pleine lecture des dossiers. Je lui expose le résultat de mes réflexions. Je vais contacter les patients pour leur demander s’ils veulent récupérer leur témoignage. Je leur expliquerai qu’on s’est trompés, Beckett et moi. Qu’ils doivent faire leur deuil pour vivre avec leurs traumatismes, parce qu’ils ne sont plus qu’une version incomplète d’eux-mêmes. J’ai leur nom, des informations sur eux, je peux faire des recherches. Je les ai tous pris en photo.
Je tends mon téléphone à Rémi. Elle fait défiler les fichiers sur l’écran. Elle agrandit le nom de l’un d’eux. Puis un autre. Elle s’exclame :
— Mais, Vero, on les connaît ces gens ! Pas tous mais regarde : Kamel Ria, et elle, Camille Salomé. Ils apparaissent dans un de tes films ! Ils sont dans les mémoires que tu as montées, j’ai dû leur faire signer une décharge pour droit à l’image.
J’ai un flash. Je suis dans le bureau de Beckett à Arescience et je prends dans mes bras une femme qui pleure. Camille. Je la connais. C’est moi qui l’ai amenée à Beckett. C’est moi qui ai eu l’idée de la soulager de sa peine.
— Ça va, Vero ? T’es toute blanche.
C’est moi qui ai eu l’idée d’effacer les mémoires traumatiques. Pour aider les personnes que j’ai rencontrées dans la rue en travaillant sur mes filmémoires. J’ai dû découvrir ce qui leur était arrivé en visionnant des rushs mémoriels. Je les ai abîmés, tous ces gens, en pensant les aider ! C’est moi qui aurais dû aller en prison, pas Beckett.
J’enfouis le visage dans mes mains. Je me demande comment j’ai pu être aveugle à ce point. Comment j’ai pu croire que j’étais capable de mettre un terme à la souffrance. Cette Veronica n’existe plus, mais je lui en veux terriblement.
Sur le trajet du retour, nous faisons la liste des personnes que Rémi se rappelle avoir vues dans mes films. Quand elle pointe un nom du doigt, alors, seulement, je reconstitue un souvenir, je revois un visage ou j’éprouve un sentiment de familiarité. Ma mémoire guérit comme une peau écorchée, cellule après cellule.
Il me fallait être seule pour entamer mes recherches, mais maintenant, j’ai besoin de Rémi. Il y a une seule et dernière chose que je ne lui ai pas dite. J’hésite. Elle n’a peut-être pas besoin de savoir.
La vie décide à ma place. Quand nous arrivons à la dernière volée de marches qui mène à notre appartement, Rémi sursaute. Par-dessus son épaule, je distingue une silhouette massive dans un grand manteau. Un chapeau cache son visage. J’ai peur que ce soit Kaneko venu me passer des menottes. Mais la voix de la silhouette s’élève.
— Bonjour Rémi.
Ce n’est pas le commissaire. C’est une voix sortie d’outre-tombe, de très loin et de très près à la fois, une voix qui résonne dans ma tête de plus en plus souvent depuis que la mémoire me revient.
La voix de Beckett.
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